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Henri-Joseph Dulaurens

Henri-Joseph Laurent, dit Dulaurens (ou Du Laurens) est un écrivain français baptisé à Douai le 27 mars 1719 et mort à Marienborn en 1793.


ABBÉ DU LAURENS
D’après Ferdinand de Groubentall, « Notice sur la vie et les ouvrages de Du Laurens », cité par Radeville et Deschamps (Fernand Fleuret et Louis Perceau), Introduction à Abbé du Laurens, L’Arétin moderne, Bibliothèque des Curieux, collection « Les Maîtres de l’Amour », Paris, 1920, pp. 7-9.

Celui dont je vais parler est un homme plus respectable par les qualités de son esprit que par le caractère dont il est revêtu : c’est un Prêtre, ou, pour mieux dire, un ex-Moine, à peu près comme on dit un Manceau pour désigner un Normand et demi.

À sa figure rebondie vous le jugeriez aisément du sacré bercail ; il est gros, court et replet : n’est-ce pas là l’extérieur d’un moine ? Il a l’air plus pesant que l’esprit ; sa physionomie n’inspire rien ni pour ni contre. Il n’a rien de spirituel au dehors, tout est caché. Quant aux qualités du coeur, il a celles de son pays et de son état. Il est méfiant et caustique. Quelqu’un qui lui déplairait ou qui le choquerait ne risquerait rien de se tenir en garde. Il est officieux et serviable sans être obligeant, c’est-à-dire, il est du nombre de ceux qui, pour rendre service, mettent en oeuvre tout ce qui n’engage ni leur bourse, ni leur intérêt personnel. Sans être ennemi de la société il n’a point les qualités sociales. C’est un homme qui s’ennuiera dans la plus belle compagnie ; et le cercle le plus galant n’est pas capable de suspendre l’impétuosité de son génie. S’il lui vient une bonne pensée au milieu d’une conversation, il lève le siège rapidement aux trois quarts d’une période, et s’en va sans achever : c’est le vrai portrait de l’Occasion et le vrai parallèle de Santeuil, à la folie près.

II est vif, turbulent, inquiet et hypocondre, et parfois visionnaire. Inconstant plus qu’un Français, il forme mille projets en un jour, et n’a pas la force d’en exécuter un seul. Il n’a ni le ton de la galanterie, ni les grâces du bel air. Sa maxime est que tout est bien. Il a pour principe qu’un mauvais repas remplit aussi bien l’estomac que les mets les plus succulents, et qu’un habit de laine couvre aussi bien l’individu qu’une étoffe d’or ou de soie. Il n’est point prosélyte du luxe ni de la vanité, tant s’en faut : il pèche même par le défaut contraire. Sa vivacité le rend souvent brouillon, et plus souvent impatient ; mais ne vous attachez point à l’extérieur : il est tout esprit, et son corps n’est qu’un pur accident. Il respecte la religion comme une de nos grand-mères, et connaît Dieu par ouï-dire. Quant au surplus, il laisse les choses dans l’état où elles étaient avant lui.

Je passe aux qualités de l’esprit, qui sont chez lui infiniment supérieures aux autres. Il a l’imagination vive, impétueuse et plus grotesque que je ne puis vous le dire. Le feu pétille de toutes parts. Son génie est une de ces sources qui jaillissent sans cesse et ne tarissent jamais. Il est inégal dans son travail sans ordre dans ses idées. Trop d’abondance est son défaut. J’ai lu bien des vers, j’en ai lu de toute espèce, mais je ne sais à qui je donnerais la palme après avoir lu les siens. Il est capable de balancer Voltaire, tant du côté de l’énergie que du côté de l’expression. Ses idées sont nerveuses, sa poésie sonore ; ce n’est point un versificateur, c’est un poète. Il écrit parfaitement en prose ; et s’il est possible d’avoir des idées neuves, je crois qu’il est du nombre de ceux qui peuvent s’en glorifier.

Cet homme inconstant, léger, volage, a fait un poème épique de dix-huit mille vers de dix syllabes, en dix-huit chants, supérieur à la Pucelle. Il a fait encore un autre poème épique, et puis un autre, et puis encore un autre, etc. Il a fait des contes, des pièces fugitives. J’ai vu de lui l’Histoire de son pays, pleine de feu, d’esprit et de méchanceté. J’ai lu d’autres ouvrages de prose qui ne décèlent pas moins l’homme à talent, pour ne rien dire de plus. Il fera un roman en quinze jours ; plus heureux en cela que Scudéry, qui, au rapport de Boileau, n’en pouvait composer qu’un par mois. Mon héros est cependant inconnu, mais il va bientôt cesser de l’être. Il peut avoir la quarantaine, et depuis vingt ans, il a bien composé de quoi faire une suite de soixante ou quatre-vingts volumes. Il est poète épique, tragique, comique, satyrique, lyrique, historien, théologien, que sais-je enfin ? Et avec tant de qualités, croiriez-vous qu’il ne sait pas la première règle d’arithmétique, et qu’il compte par ses doigts ? Imagineriez-vous qu’il ignore absolument l’orthographe et les premiers principes de sa langue ? Penseriez-vous enfin qu’il écrit illisiblement, qu’il parle comme un Suisse, et que l’homme privé n’est plus l’auteur ?

Voilà à peu près l’esquisse de son portrait. J’ajouterai cependant encore qu’il a le coeur bon, et qu’il est assez franc ; mais il pèche du côté des vertus amicales, c’est-à-dire : il ne sait point distinguer ses amis. Il a l’oreille ouverte à tous les conseils, le coeur fermé à la confiance. Il est peu communicatif, je le dirai même dissimulé ; mais sa langue trahit souvent sa pensée, en sorte qu’on peut, sans lui faire tort, le mettre au rang des indiscrets. Il aime les femmes, et les déchire ; il satisfait à la fois ses désirs et son acharnement. Enfin, il est crédule et simple, il fuit les contestations et ne cherche dispute à personne : ce qui me fait croire que quelqu’un qui se rendrait maître de son esprit pourrait en faire un bon ami. Je ne dirai point qu’il est intéressé, parce que l’intérêt est le vice de son état et le défaut de son pays : conséquemment, je lui-fais grâce.


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