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Laurent Tailhade

Laurent Tailhade est un poète français né le 16 avril 1854 à Tarbes en 1854 et décédé le 1er novembre 1919 à Combs-la-Ville.


LAURENT TAILHADE
D’après Rémy de Gourmant, « Laurent Tailhade », Portraits symbolistes. Gloses et documents sur les écrivains d’hier et d’aujourd’hui. (Les Masques, au nombre de XXX, dessinés par F. Vallotton), Troisième édition : Société du Mercure de France, Paris, 1896, pp. 99-104.

L’individualisme, qui nous donne en littérature de si agréables corbeilles de fleurs nouvelles, se trouve assez souvent stérilisé par la poussée des mauvaises herbes de l’orgueil. On voit des jeunes gens, tout enflés d’une infatuation monstrueuse, avouer la volonté de faire non seulement leur oeuvre, mais en même temps l’Oeuvre, de produire la fleur unique après quoi l’intelligence épuisée devra s’arrêter d’être féconde et se recueillir dans le lent et obscur travail de la reconstitution des sèves. Il y a même à Paris deux ou trois « machines à gloire » qui s’arrogèrent le droit de prononcer seules ce mot qu’elles exilaient du dictionnaire. Mais cela est peu important, car l’esprit souffle où il veut, et, quand il souffle sous la peau des grenouilles et les rend démesurées, c’est pour se distraire, car le monde est triste.

M. Tailhade n’a aucune des tares grotesques de l’orgueil : nul ne fait plus simplement un métier plus simple, celui de littérateur. Les Romains disaient rhéteur et cela signifiait celui qui parle, celui qui dompte le verbe, celui qui assujettit les mots au joug de la pensée et qui sait les manier, les exciter, les aiguillonner jusqu’à leur imposer, à l’heure même de sa fantaisie, les travaux les plus rudes, les plus dangereux, les plus inédits. Latin de race et de goûts, M. Tailhade a droit à ce beau nom de rhéteur dont se choque l’incapacité des cuistres ; c’est un rhéteur à la Pétrone, également maître dans la prose et dans les vers.

Voici, tiré du rare Douzain de Sonnets, l’un d’eux :

HÉLÈNE (la laboratoire de Faust à Wittemberg)
 
Des âges évolus j’ai remonté le fleuve
Et, le coeur enivré de sublimes desseins,
Déserté le Hadès et les ombrages saints,
Où l’âme d’une paix ineffable s’abreuve.
 
Le Temps n’a pu fléchir la courbe de mes seins.
Je suis toujours debout et forte dans l’épreuve,
Moi, l’éternelle vierge et l’éternelle veuve,
Gloire d’Hellas, parmi la guerre aux noirs tocsins.
 
Ô Faust, je viens à toi, quittant le sein des Mères !
Pour toi, j’abandonnai, sur l’aile des chimères,
L’ombre pâle où les Dieux gisent, ensevelis.
 
J’apporte à ton amour, du fond des cieux antiques,
Ma gorge dont le Temps n’a pas vaincu les lys
Et ma voix assouplie aux rythmes prophétiques.

Ayant écrit cela et Vitraux, poèmes qu’un mysticisme dédaigneux pimentait singulièrement, et cette Terre latine, prose d’une si émouvante beauté, pages parfaites et uniques, d’une pureté de style presque douloureuse, M. Tailhade se rendit tout à coup célèbre et redouté par les cruelles et excessives satires qu’il appela, souvenir et témoin d’un voyage que nous faisons tous sans fruit, Au pays du Mufle. L’ignominie du siècle exaspère le Latin épris de soleil et de parfums, de belles phrases et de beaux gestes et pour qui l’argent est de la joie qu’on jette, comme des fleurs, sous les pas des femmes, et non de la productive graine qu’on enterre pour qu’elle germe. Il s’y montre le bourreau hautain des hypocrisies et des avarices, des fausses gloires et des vraies turpitudes, de l’argent et du succès, du parvenu de la Bourse et du parvenu du feuilleton. Dur et même injuste, il fouaille ses propres haines ; pour lui, comme pour tous les satiristes, l’ennemi particulier devient l’ennemi public, mais quelle belle langue à la fois traditionnelle et neuve, et quelle belle insolence :

Ce que j’écris n’est pas pour ces charognes !

Les ballades de M. Tailhade ne sont pas davantage destinées à faire rêver les belles madames qui s’éventent avec des plumes de paon ; il est difficile d’en citer même une pleine strophe. Celle-ci n’est pas fort méchante :

Bourget, Maupassant et Loti
Se trouvent dans toutes les gares.
On les offre avec le rôti,
Bourget, Maupassant et Loti.
De ces auteurs soyez loti
En même temps que de cigares :
Bourget, Maupassant et Loti
Se trouvent dans toutes les gares.

Ce n’est guère qu’amusant. Le Quatorzain d’Été peut se dire en entier et même il est bon de le savoir par coeur, car c’est une merveille de subtilité et un petit tableau de genre à soigner et à conserver. L’épigraphe, ce vers de Rimbaud, dans les Premières Communions,

Elle fait la victime et la petite’ épouse,

donne le ton du cadre :

Certes, monsieur Benoist approuve les gens qui
Ont lu Voltaire et sont aux Jésuites adverses.
Il pense. Il est idoine aux longues controverses,
Il adsperne le moine et le thériaki.
 
Même il fut orateur d’une loge écossaise.
Toutefois — car sa légitime croit en Dieu —
La petite Benoist, voiles blancs, ruban bleu,
Communia. Ça fait qu’on boit maint litre à seize.
 
Chez le bistro, parmi les bancs empouacrés,
Le billard somnolent et les garçons vautrés,
Rougit la pucelette aux gants de filoselle.
 
Or, Benoist qui s’émèche et tourne au calotin,
Montre quelque plaisir d’avoir vu, ce matin,
L’hymen du Fils unique et de sa demoiselle.

Ainsi, avec bien moins d’esprit, Sidoine Apollinaire raillait les Barbares parmi lesquels la dureté des temps le forçait de vivre et, comme l’évêque de Clermont, ce n’est pas en vain que Laurent Tailhade les raille et les gouaille, car ses épigrammes dépasseront l’aire du temps actuel : en attendant, je le tiens pour une des plus authentiques gloires des présentes lettres françaises.


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