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Leopold von Sacher-Masoch

Leopold von Sacher-Masoch : écrivain autrichien né le 27 janvier 1836 à Lemberg (aujourd’hui en Ukraine) et décédé le 9 mars 1895 à Lindheim en Allemagne.




UN ROMANCIER GALICIEN

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M. SACHER-MASOCH

D’après Th. Bentzon, « Un romancier Galicien : M. Sacher-Masoch », Revue des deux mondes, XLVe année (Troisième période), Tome XII, Paris, 1er novembre 1875, pp. 816-820.

« Le feu sacré s’est éteint chez toi, Allemagne, et le plus triste, c’est que tu l’as éteint toi-même. Longtemps il avait brillé comme une étoile qui montre le chemin ; mais tu n’as plus d’étoile, tu n’as plus d’idéal. Tu as versé du sang, tu as amassé de l’or, tu peux t’enorgueillir de tes conquêtes et de tes milliards. Que t’importe la haine des peuples ? que t’importent tes vertus, tes grandeurs passée ? — La vérité ? C’est le bouclier du malheur, mais ta prospérité se couronne de mensonges. — Le beau ? Tu as préféré la gloire sanglante de Rome à la gloire immortelle d’Athènes, tu n’auras désormais ni Homère ni Phidias. — La liberté ? Qu’en ferais-tu ? Comme les cohortes et la plèbe antique, tu ne reconnais plus d’autres dieux que César ! » C’est par cette apostrophe que se termine une fougueuse satire contre les tendances allemandes depuis la guerre, publiée sous forme de roman par un écrivain autrichien dont le nom est déjà familier aux lecteurs de la Revue. Les Contes galiciens ont assuré à M. Sacher-Masoch une place brillante auprès de l’écrivain russe Tourguénef, dont il est l’émule. De même que l’auteur des Récits d’un chasseur, il a mis en lumière avec un rare talent des mœurs primitives ignorées jusque-là clans le reste de l’Europe, des caractères d’une originalité saisissante. À peine sort-il du cercle de Kolomea, un district de Galicie. Ce théâtre étroit suffit au déploiement de toutes les passions humaines, rajeunies pour ainsi dire par le prestige de la couleur locale. Telle meunière porte sous sa tunique de peau de mouton l’âme de la grande Catherine, tel bandit a toutes les aspirations d’un conquérant, tel cabaretier juif’ résume en lui seul l’histoire entière de sa race persécutée, rampante, avide, haineuse, et si forte encore malgré l’abjection où l’ont jetée les insultes et les coups de fouet ; tous ces paysans petits-russiens sont beaux dans leur humilité mélancolique à l’égal de leurs pères les haydamaks, dont les Polonais n’ont pas oublié l’indomptable bravoure ; ce sont les-mêmes traditions pastorales et guerrières conservées pieusement d’âge en âge. Le tableau qu’en traça Sacher-Masboh dans une série de récits marqués au coin d’un génie sauvage fut vivement goûté par le public français aussitôt qu’une traduction lui permit de l’apprécier. Il n’en avait pas été de même en Allemagne. Mille détracteurs s’étaient levés dès l’apparition du Legs de Caïn, qu’un critique autorisé, Gottschall, avait cependant proclamé tout d’abord une théodicée romanesque, une Divine Comédie en prose. La foule cria anathème au nom des principes du christianisme, tandis que le parti des libres penseurs compromettait le poète en le couronnant de lauriers au nom de Schopenhauer et Darwin. C’était des deux côtés une guerre de pédants bien vaine. Mieux eût valu s’en tenir à estimer dans ces contes, dont le pessimisme ne nous paraît pas plus odieux en somme que celui du Don Juan de lord Byron ou des écrits renommés de Hawthorne, la beauté incomparable des descriptions, l’étude puissante et fine à la fois des caractères, le sentiment profond de la nature, surtout une saveur franche et toute nouvelle, une sincérité d’impressions, qui nous fait croire volontiers ce que l’auteur affirme, qu’ils sont tracés avec le sang même de son coeur. Du reste il est probable que M. Sacher-Masoch lui-même se trompe sur ce qui fait sa propre valeur. Ii croit relever de l’idéalisme parce qu’il prend toujours pour point de départ de ses oeuvres une idée abstraite que ses personnages ont mission de développer ; mais ce qui nous captive, ce ne dont pas les théories philosophiques et sociales qu’il met dans leur bouche, théories souvent suspectes, ce sont les personnages eux-mêmes, les nuances subtiles de leurs sentiments et de leurs passions. On ne se rappelle pas comme des êtres de fiction, comme des héros ou des héroïnes de roman ordinaires, le Don Juan de Kolomea racontant entre le rire et les larmes, dans une auberge de village, l’histoire de ses changeantes amours, ni Catherine, la paysanne devenue grande dame, passant dans son traîneau magnifique auprès du feu de bivac de la garde rurale, où le capitulant qu’elle a fait enrôler de force tient un instant son sort entres mains, ni cette implacable et superbe Théodosie ordonnant l’exécution de son amant le voleur avec l’autorité d’une tsarine qui signe l’arrêt de mort d’un favori devenu dangereux, ni aucune des figures, fussent-elles fugitives, qu’a évoquées Sacher-Masoch. Non, chacun croit les avoir réellement rencontrées, on les entend, on les voit, elles respirent, elles agissent, elles vivent. « J’aime mieux, a dit une fois leur hardi créateur, la plus laide vérité que le plus séduisant mensonge. » Sacher-Masoch est, à n’en pas douter, l’un des chefs de l’école réaliste moderne ; mais, tant que son réalisme aura pour effet de soulever en nous l’enthousiasme, de nous donner l’émotion divine du beau, nous ne nous révolterons pas contre les procédés qu’il emploie ; libre aux pharisiens de lui jeter la pierre. Son mépris est grand du reste pour la critique allemande autrefois si éclairée, si judicieuse, si utile au développement de l’art durant la période qui commence avec Lessing et finit avec Goethe et Tieck, si spirituelle ensuite, bien que négative quant aux résultats, avec le railleur Börne. Sacher-Masoch en a montré, dans une véhémente brochure, l’abaissement presque complet, fruit de l’ignorance, de la vénalité, de la soumission abjecte au pouvoir. « Un critique parisien, dit-il ailleurs encore, est un critique européen, tandis que les critiques allemands ne sont jamais que des critiques de Berlin ou de Vienne, en admettant même qu’à Berlin ou à Vienne leur opinion ait grande valeur. »

La reconnaissance que Sacher-Masoch a depuis longtemps vouée à la France, où il compte tant d’admirateurs, les injures que lui a values cette prédilection hautement exprimée, les sympathies qu’il nous témoigne dans son dernier ouvrage, inférieur sans doute aux
précédents sous le rapport de l’art, mais curieux par son sujet, toutes ces raisons nous encouragent à tracer aujourd’hui une esquisse de la vie et de l’œuvre en général du romancier galicien. Dans sa propre histoire, étrange et pittoresque comme un de ses livres, il sera facile d’y trouver la source de ses plus belles qualités d’imagination en même temps que celle de certains défauts que nous sommes loin de vouloir dissimuler. On doit à un écrivain de ce mérite non-seulement l’éloge, mais d’abord et avant tout la vérité.

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Léopold de Sacher-Masoch est né le 27 janvier 1836 à Lemberg, capitale de l’ancien royaume de Galicie. Sa famille paternelle était d’origine espagnole. Don Mathias Sacher combattit les protestants d’Allemagne à Muhlberg sous l’empereur Charles-Quint, fut retenu en Bohème par une blessure, y épousa une marquise Jementi et fit sa patrie celle de sa femme. Les Sacher vinrent en Galicie avec Jean Népomucène, grand-père du romancier, à l’époque où le démembrement de la Pologne rendait cette contrée autrichienne. Comme conseiller gubernial et administrateur, le chevalier Sacher sut gagner la confiance du peuple autant que l’estime de la noblesse. Son fils Léopold fut chef de la police et conseiller de cour. Il déploya de véritable talents d’homme d’état dans ce double poste pendant les révolutions polonaises de 1837, 1846 et 1848. Son mariage avec la dernière descendante d’une ancienne maison slave lui permit de joindre au nom de ses ancêtres celui de Masoch. L’enfance du fils qui naquit de cette union se passa presque tout entière dans l’hôtel de police de Lemberg, triste séjour en ces temps de troubles. Il est permis de croire. que les premières impressions du jeune Léopold eurent quelque influence sur son futur talent. De même que Charles Dickens, enfant, condamné par la pauvreté à vivre dans les bas quartiers de Londres, trouva devant les hospices, les prisons, les dépôts de mendicité, où des scènes de misère et de souffrance frappaient sans cesse ses regards, le germe des inspirations qui plus tard le rendirent célèbre, de même Sacher-Masoch ne devait jamais oublier les factionnaires à la mine farouche, les espions aux allures ténébreuses, les figures de criminels et de vagabonds amenés chaque jour par les soldats, la bastonnade, « les fenêtres grillées à travers lesquelles les jeunes filles jetaient en passant un regard aux pâles et mélancoliques conspirateurs polonais. » Tout cela revit dans ses romans, qui ne sont que l’écho des émotions et des souvenirs de sa vie. D’autre part, le goût du merveilleux, la connaissance des moeurs et des légendes du peuple, où il a depuis choisi ses héros les plus intéressants, lui étaient donnés par sa nourrice, une paysanne de la Petite-Russie, belle, dit-il, comme la Vierge à la chaise de Raphaël, et qui le berçai de légendes qu’il a transcrites par la suite : l’histoire de Dobosch le brigand, celle de l’infortunée Barbara Radziwill, de la belle Esterka, cette Pompadour juive de la Pologne, du Cosaque Bogdan Khmielniçki, ce terrible exterminateur de la noblesse polonaise, du voïvode Potoçki, dont la mémoire est conservée dans les chants populaires. Ces chants où règnent, jointes à une si pénétrante tristesse, tant de sensibilité, de vaillance et d’humour, la nourrice savait les dire avec l’élan superbe de poésie héroïque particulier aux paysans petits-russiens, et ils restèrent pour Sacher-Masoch ce que les cloches de Londres furent toujours pour Dickens. Combien de fois aussi a-t-il parlé des kalendi (Noëls) entonnés autour de la grande crèche où l’enfant Jésus recevait les présents des bergers, tandis qu’accouraient les trois rois conduits par l’étoile en papier d’or qui brillait au plafond ! Celui qu’on a nommé depuis l’élève de Schopenhauer trouve toujours un accent attendri pour décrire les cérémonies naïves proposées à la foi de son enfance.

La première langue qu’il apprit après sa langue slave maternelle fut le français : Barbe-Bleue et le Chat botté l’enchantèrent à l’égal de Twardovski et de la Roussalka. Il eut de bonne heure l’idée de mettre en scène ces contes bleus : la passion du théâtre se révéla ainsi chez lui.

L’été, sa famille quittait Lemberg pour une des seigneuries qu’il nous a fait si bien connaître, où les soucis et les joies d’une immense exploitation agricole se mêlent aux plaisirs de la chasse, aux longues courses à cheval dans la plaine, sans bornes comme la mer, aux festins homériques, aux intimes causeries autour du samovar. Le factotum juif vient déballer ses marchandises, les moissonneurs envahissent la cour pour déposer la couronne d’épis au pied de leur bienfaitrice ; ce sont là de grands événements. Du reste on ne voit guère, outre le mandataire, le forestier et le curé, que quelques voisins, grands buveurs pour la plupart, qui portent des toasts dans le souliers des dames, coquettes et imposantes à la fois sous leurs kasabaïkas de fourrure. À cette vie quelque peu sauvage, Sacher-Masoch dut sans doute l’amour passionné de la nature que reflètent toutes ses oeuvres. Déjà il entreprenait l’escalade des montagnes d’où l’on embrasse du regard les plaines de Podolie ; il s’enthousiasmait pour la liberté cosaque et la vie des brigands dans les Carpathes, dont lui parlaient les paysans galiciens, ses amis préférés ; en parcourant les bois, les champs, les marécages, son petit fusil sur l’épaule, il s’imaginait, lui aussi, être de la race des haydamaks. Son père l’emmenait, tout jeune qu’il fût, chasser le loup, un sergent venait lui enseigner l’exercice militaire. Après des journée remplies par les plus rudes fatigues physiques, il écrivait pour amuser ses petites sœurs, les histoires qu’il avait recueillies.

Les scènes affreuses de l’insurrection de 1846 le frappèrent vivement. Tandis que les troupes autrichiennes repoussaient les Polonais révoltés, le peuple des campagnes s’insurgeait à son tour pour venir en aide à l’Autriche et surtout pour assouvir sa vieille haine contre le parti noble. Les seigneuries furent attaquées, de grandes cruautés commises. Une image horrible resta dans la mémoire du jeune Sacher-Masoch, alors âgé de dix ans : le retour à Lemberg des insurgés, morts ou blessés dans de petites charrettes ; le sang coulait à travers la paille, et les chiens léchaient ce sang. Le chef de la police s’attira la reconnaissance des Polonais en les protégeant contre les fureurs des paysans. Ses fonctions le conduisirent à Prague (1848). En Bohème, la passion du jeune Sacher-Masoch pour les exercices du corps et pour les sciences naturelles continua de se développer. L’escrime, la chasse et la gymnastique ne lui faisaient pas cependant négliger les études sérieuses. Il avait seize ans à peine quand un de ses professeurs devina en lui l’étoffe d’un écrivain. Cependant il avoue lui-même que les classiques grecs et latins ne contribuèrent pas à former son talent, et en effet il lui manque parfois ce qu’il eût pu leur emprunter, le goût, qui ne marche pas toujours de front avec le génie.

Les succès de Sacher-Masoch sur un théâtre d’amateurs, où il jouait indifféremment Shakespeare, Schiller, Goethe, Scribe et Kotzebue, lui inspirèrent le désir de devenir comédien : d’abord il avait rêvé d’être soldat, ensuite il s’éprit des mathématiques, qu’il abandonna pour la chimie. Après quelques années orageuses a l’université, « pendant lesquelles, dit-il, je bus beaucoup de bière et j’eus beaucoup de duels, » il se trouva vers l’âge de vingt ans docteur, travaillant aux archives de Vienne. Nommé professeur d’histoire à l’université de Grætz, il était bien loin de pressentir sa vocation véritable, lorsqu’une vieille femme d’esprit chez laquelle il passait volontiers ses soirées lui dit, après l’avoir entendu raconter l’insurrection de 1846 : « Écrivez cela, ce sera un roman magnifique. » D’après ce conseil, il se mit à l’œuvre et produisit très vite le Comte Donski, peinture vive et forte de la double levée d’armes polonaise et galicienne ; d’une part ces brillantes réunions de nobles conspirateurs qui ressemblent à des fêtes, ces parties de chasse qui se transforment en attaques guerrières, ce mélange d’intrigues politiques et d’intrigues galantes dont la petite république de Cracovie est le théâtre, de l’autre les rassemblements de paysans sourds aux ordres du mandataire qui les arme pour la délivrance de la Pologne de fléaux, de faux et de piques qu’ils sont intimement résolus à tourner contre le Polonais abhorré : rien de curieux comme ce contraste. L’amour de la patrie est tout-puissant dans les deux camps ; ces beaux gentilshommes altiers, entreprenants, exaltés, chevaleresques, s’arrachent aux bras de leurs fiancées, à l’ivresse d’un premier rendez-vous, pour suivre le drapeau de la révolte auprès duquel un moine fanatique brandit le crucifix ; les grandes dames font servir leurs grâces ensorcelantes au succès de la sainte cause et se montrent intrépides au besoin, comme l’amazone Wanda leur patronne ; mais tous ces champions de l’indépendance aux vertus romanesques et aux éblouissants panaches ont trop compté sur la soumission aveugle du peuple, qui se dresse à l’improviste pour les anéantir au son des vieux chants ruthènes, et qui répond au cri de : vive la Pologne ! par le cri obstiné de : vive l’empereur ! — signal des massacres et des incendies.

Tout en écrivant cette émouvante histoire, Sacher-Masoch sentit se développer en lui un mal dont il souffrait depuis longtemps, le mal du pays. — Il dédia le Comte Donski à ses compatriotes et en particulier à une jeune fille aux yeux bleus qui avait été la compagne de son enfance, puis il se mit en route pour retourner vers eux. Ses larmes coulèrent lorsque lui apparut le premier village galicien ; il passa deux mois au milieu des paysans, et, lorsqu’il revint, écrivit l’Émissaire, inspiré cette fois par l’insurrection de 1848. Comme le Comte Donski, l’Émissaire obtint le plus favorable accueil. Malheureusement Sacher-Masoch devait verser ensuite dans le roman historique proprement dit, genre faux auquel Walter Scott seul sut prêter à la fois du charme et de la noblesse, et qui a fait son temps partout ailleurs qu’en Allemagne. Le reflet fidèle des moeurs hongroises, ce qu’on a nommé le parfum de la steppe, peut cependant servir d’excuse aux longueurs du Dernier Roi des Magyars, et dans les Histoires de cour russes, dans le Sultan femelle surtout, commence à s’ébaucher ce type magnifique de despote féminin qui sera complet quand l’auteur lui donnera enfin le cadre des campagnes galiciennes ; mais nous n’en reprocherons pas moins à Sacher-Masoch de s’être attardé près des impératrices, et des Jagellons. Sa place n’était pas là, elle n’était point non plus à la cour de France, où il s’avisa de suivre Kaunitz. Bien que M. Gottschall s’émerveille devant « ce feu d’artifice d’esprit, » et qu’il vante les pastels rococo de Louis XV et de Mme de Pompadour, de la princesse Woronzof et de Voltaire, les deux volumes de Kaunitz pourraient être passés sous silence sans l’incident très significatif auquel donna lieu la représentation en Prusse d’une comédie historique que l’auteur avait tirée de son roman. Sous le titre : les Vers du grand Frédéric, cette œuvre avait déjà fait du bruit dans plusieurs villes d’Allemagne, lorsqu’elle fut jouée le 22 janvier 1866 à Berlin, qui redoutait au moment même une alliance franco-autrichienne. On écouta sans trop de murmures le premier acte, mais une scène entre Louis XV et le diplomate parut inacceptable, et quand Kaunitz eut prononcé ces mots : « l’Autriche et la France sont aujourd’hui divisées, mais, réunies, elles gouverneront l’Europe, » le public, même aux places les plus élégantes, se mit à siffler, à trépigner, à hurleur. Cette bruyante démonstration était, bien entendu, dirigée beaucoup moins contre la pièce que contre l’Autriche elle-même et l’alliance redoutée. Jamais pareil scandale ne se produisit au théâtre. Une partie des spectateurs protestait par ses applaudissements, mais la tempête fut la plus forte. Chose curieuse, cette satire de l’avidité prussienne qui fut jetée ainsi à la face de Berlin tout entier n’avait pas été représentée à Vienne par égard pour la puissance redoutable qu’elle attaquait ! Sacher-Masoch ne s’en tint pas du reste à combattre la Prusse plume en main, il prit du service l’un des premiers dans la guerre qui éclata sur ces entrefaites.

Une seconde fois Sacher-Masoch essaya de la comédie historique, L’Homme sans préjugés réussit comme un tableau très exact de la lutte des lumières, favorisées par Marie-Thérèse, contre les abus, les superstitions, les moeurs féodales et la domination jésuitique qu’avait laissés grandir le règne de Charles VI. On admira la verve et la netteté avec lesquelles ce moment de transition était rendu. Depuis, le thème scabreux de l’émancipation de la femme fut repris par Sacher-Masoch dans une comédie sociale, Nos Esclaves, où l’on sent l’imitation des auteurs dramatiques français contemporains.

Le théâtre ne lui faisait pas négliger la littérature romanesque ; peut-être même produisait-il trop, si c’est à cette fécondité excessive qu’il fait attribuer l’inégalité de ses œuvres. Certes la diatribe contre les jésuites, intitulée Pour la gloire de Dieu, les recueils d’aventures d’amour et de théâtre, les esquisses fugitives telles que la Fausse Hermine, Bonnes gens et leur histoire, etc., n’ajouteront rien à la réputation de l’écrivain ni à celle du penseur. Il y a cependant beaucoup d’esprit gaspillé au hasard dans ces bluettes ; on a pu en juger ici même par certaine étude piquante de fourberies juives, le Mariage de Valérien Kochanski [1]. Nous glisserons légèrement sur le roman plus ambitieux de la Femme séparée, qui fit fortune jusqu’en Amérique et fut trouvé moral, au même titre probablement que Madame Bovary, par le réalisme impitoyable de la peinture du vice. Celle des oeuvres de Sacher-Masoch qui subsistera pour sa gloire devant l’Europe et la postérité, c’est le Legs de Caïn.

L’auteur du Comte Donski était professeur à l’université de Grætz quand son ami, M. Kürnberger, auteur d’un ouvrage très remarqué en Allemagne, America-Muden, lui donna l’excellent conseil de renoncer une fois pour toutes à représenter la vie allemande, devenue terne, incolore et sans intérêt, pour suivre la voie de Gogol, de Tourguénef et de Petœfi, en se proclamant le poète de la Petite-Russie. Quinze jours après, il achevait le Don Juan de Kolomea, inspiré par le souvenir de sa patrie autant que par sa folle passion pour la personne étrange qui est aussi l’héroïne de la Femme séparée. Tourguénef, son modèle, était égalé du premier coup, sinon dépassé ; jamais l’écrivain grand-russien n’avait mieux exprimé la majesté mélancolique de la plaine infinie, jamais surtout il n’avait trouvé de type aussi profondément original que celui de ce séducteur qui, en aimant et en trompant toutes les femmes, ne peut réussir à oublier la sienne, pour lequel le bonheur conjugal est resté le paradis, un paradis à tout jamais fermé, mais regretté toujours, et dont les hâbleries de libertin sont touchantes comme des larmes [2]. Don Juan de Kolomea peut passer pour le chef-d’œuvre de Sacher-Masoch.

La guerre de 1866 détourna quelque temps celui-ci de ses travaux littéraires. Après le désastre de Sadowa, il eut l’occasion de jouer un rôle politique en fondant certain journal d’opposition contre la Prusse et en acceptant le rôle de défenseur du parti petit-russien, qui s’était mis solennellement sous sa protection ; en même temps ii continuait d’exploiter le filon d’or qu’il avait découvert. Der Capitulant (Frinko Balaban) et Mondnacht (la Barina Olga), qui ont paru depuis dans la Revue [3], furent publiés à peu d’intervalle l’un de l’autre. Le dernier plut, par un ton de sentimentalité attendrie et une mise en scène fantastique, au goût allemand qu’avait révolté la vigueur quelque peu brutale du Don Juan, « vrai comme la vie elle-même. » Dans le Capitulant, Se montrait pour la première fois une figure de femme qui devait souvent depuis revenir sous la plume de Sacher-Masoch, celle de la paysanne digne d’un trône par l’ambition, l’intelligence et la beauté, dont les désirs égoïstes s’élèvent du foulard rouge à la pelisse de zibeline, et qui de maîtresse d’un pauvre diable devient comtesse ; cette figure, qu’elle porte le nom de Catherine, de Dzwinka ou de Théodosie, est la plus frappante que le grand artiste galicien ait formée de la terre même de son paye natal.

L’idée complète du Legs de Caïn, dont font partie les trois récits que nous avons cités, vint à Sacher-Masoch pendant les voyages qu’il fit à travers l’Europe après avoir renoncé au professorat. Par un phénomène assez singulier, il était, tout en parcourant l’Italie, ramené malgré lui aux Carpathes, au Lac-Noir, aux paysages galiciens. Les croyances des paysans de la Petite-Russie, leur Sagesse passive, qui consiste à renoncer, à -souffrir et à se taire, toutes leurs traditions d’origine orientale, auxquelles il avait été lui-même initié de bonne heure, s’étaient depuis longtemps confondues dans son esprit, avec la philosophie de Schopenhauer, qui n’est que l’expression d’une sorte de bouddhisme, dont reste profondément pénétrée la race slave. Les doctrines scientifiques de Darwin l’aidèrent aussi à poser les bases du procès gigantesque qu’il intentait à l’humanité ou plutôt à l’héritage funeste qui pèse sur elle et qui comprend l’amour, « cette guerre entre les sexes, » la propriété, née de la violence et de la ruse, et mère de la discorde, la guerre, « ce meurtre effroyable sous couleur de patriotisme et de raison d’état. » Le travail, l’effort se trouve être notre seule part de bonheur, la mort notre unique bien, puisqu’elle nous apporte la liberté et la paix.

Le plan de cette vaste composition fut tracé dans une sorte de prologue de la plus sombre éloquence, intitulé l’Errant, où la critique allemande voulut voir une profession d’athéisme, un sacrilège. Elle accusa Sacher-Masoch de mettre partout la nature a la place de Dieu et de nier la morale, puisque, de par Darwin, Schopenhauer et le fatalisme oriental dont il se faisait l’écho, l’homme, cruel ou pacifique, n’était pas d’une autre essence que le loup qui dévore ou l’agneau qui se laisse égorger. Elle l’accusa d’avoir représenté le mal avec une liberté scandaleuse, comme si Goethe n’avait pas reconnu au poète le droit de toucher d’une main pure tout ce qui est de l’homme et indiqué au roman son but qui est de refléter comme un miroir tout ce qui se passe dans le monde. Il eût mieux fait de n’écrire pour toute réponse que Marcella, ce « conte bleu du bonheur [4] », où l’amour permis et la félicité domestique reposant sur une estime parfaite et sur l’accord des âmes sont revêtus de couleurs qui ne se trouveraient point sur la palette d’un matérialiste ; mais son humeur militante l’emporta ; il eut le tort de descendre à la polémique et entreprit de prouver que les sciences naturelles et l’histoire sont les bases de la morale. Le tollé redoubla, excité par l’opposition qui lui était faite tant en Allemagne qu’à l’étranger. Alors Sacher-Masoch, laissant combattre pour lui ses nombreux partisans, se rappela un peu tard certaine maxime de Goethe depuis longtemps méconnue en Allemagne, et que pour sa part il avait maintes fois citée : « créez, artiste, ne pérorez pas. » Il entama la seconde partie de son Legs de Gain, d’où sont tirés la Justice des paysans, le Haydamak et la Hasara-Raba [5], ces énergiques épisodes de la lutte éternelle entre celui qui n’a rien et celui qui possède.

La malédiction attachée à l’amour continue d’y figurer à côté de celle qu’entraîne avec elle la propriété. Nous retrouvons toujours mêlée à des scènes de violence, de carnage, de représailles terribles, la même Dalila impérieuse et triomphante, ce vampire aux cheveux d’or qui suce le sang des coeurs et qui pose le pied sur un homme désarmé par la magie de son baiser. Cette suprématie continuellement accusée de la femme, dont ils font si volontiers une vassale en extase devant son maître, doit sembler aux Allemands particulièrement choquante. Peut-être est-ce le reproche de monotonie dans les situations et dans les caractères qui a détourné Sacher-Masoch des vigoureuses études de moeurs locales où il excellait, pour essayer de suivre en tâtonnant les traces de Balzac ; peut-être aussi a-t-il cédé au désir d’inaugurer un genre inconnu en Allemagne, où depuis Goethe les romanciers ne sont guère sortis du domaine de la fantaisie. Il est possible encore que, sans réflexion, il ait satisfait des rancunes longtemps contenues, qu’il se soit jeté sur l’hypocrisie et le pharisaïsme allemands, comme l’héroïque boyard du plus beau de ses contes attaque sans armes l’ours qui grogne contre lui. Quoi qu’il en soit, que l’auteur du Legs de Caïn se rappelle que la plaie du talent de Balzac fût son ambition d’être à la fois historien, moraliste, poète, critique, dramaturge, publiciste ; on ne saurait faire bien tant de métiers. Sacher-Masoch peut emprunter à Balzac son ironie souvent lourde, son scepticisme, sa composition diffuse, son style emphatique, mais il ne dépend pas de lui d’être l’analyste clairvoyant et minutieux des vices d’une société vieillie ; les fleurs qu’il sait cueillir sur les hauteurs vierges ne croissent pas dans cette corruption. Sa tâche est celle d’un peintre de la nature sauvage et de l’homme primitif, celle d’un pionnier comme Bret Harte, dont il admire si passionnément le talent, cependant inférieur au sien.

Notes

[1Voyez la Revue du 15 mai 1875.

[2Voyez la Revue du 1er octobre 1872.

[3Voyez la Revue du 15 novembre 1872 et du 15 août 1873.

[4Voyez la Revue du 1er janvier 1873.

[5Voyez la Revue du 15 août et du 1er octobre 1874, et du 15 septembre 1875.


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    Le Legs de Caïn (1874)

    par Leopold von Sacher-Masoch
  • La Vénus à la Fourrure

    La Vénus à la Fourrure - 7

    Roman érotique sur la flagellation (1870)

    par Leopold von Sacher-Masoch
  • La Vénus à la Fourrure

    La Vénus à la Fourrure - 4

    Roman érotique sur la flagellation (1870)

    par Leopold von Sacher-Masoch
  • Venus im Pelz

    Venus im Pelz - 7

    Erotischer Roman (1870)

    par Leopold von Sacher-Masoch
  • Choses vécues IV

    Entre la vie et la mort

    Confessions érotiques (1888-1889)

    par Leopold von Sacher-Masoch
  • Choses vécues X

    Comment je devins auteur

    Confessions érotiques (1888-1889)

    par Leopold von Sacher-Masoch
  • Choses vécues VI

    Mon Oncle Henry et ma Tante Mina

    Confessions érotiques (1888-1889)

    par Leopold von Sacher-Masoch
  • L’Amour cruel à travers les âges

    Les Noces sanglantes de Kiew

    Contes sur la flagellation

    par Leopold von Sacher-Masoch
  • Choses vécues XIII

    L’Amie de Kossuth

    Confessions érotiques (1888-1889)

    par Leopold von Sacher-Masoch
  • L’Amour cruel à travers les âges

    La Tsarine noire

    Contes sur la flagellation

    par Leopold von Sacher-Masoch
  • L’Amour cruel à travers les âges

    La Fontaine aux larmes

    Contes sur la flagellation

    par Leopold von Sacher-Masoch
  • Venus in Furs

    Venus in Furs - 6

    Erotic novel (1921)

    par Leopold von Sacher-Masoch
  • La Vénus à la Fourrure

    La Vénus à la Fourrure - 3

    Roman érotique sur la flagellation (1870)

    par Leopold von Sacher-Masoch
  • Venus in Furs

    Venus in Furs - 7

    Erotic novel (1921)

    par Leopold von Sacher-Masoch
  • Venus in Furs

    Venus in Furs - 5

    Erotic novel (1921)

    par Leopold von Sacher-Masoch
  • Les Batteuses d’hommes

    Un Duel à l’américaine

    Nouvelles posthumes (1906)

    par Leopold von Sacher-Masoch
  • Venus in Furs

    Venus in Furs - 3

    Erotic novel (1921)

    par Leopold von Sacher-Masoch
  • L’Amour cruel à travers les âges

    La Pantoufle de Sapho

    Contes sur la flagellation

    par Leopold von Sacher-Masoch Mots-clés : Fétichisme
  • Les Batteuses d’hommes

    Les Batteuses d’hommes

    Nouvelles posthumes (1906)

    par Leopold von Sacher-Masoch
  • Les Batteuses d’hommes

    La Dompteuse

    Nouvelles posthumes (1906)

    par Leopold von Sacher-Masoch Mots-clés : Flagellation
  • Le Legs de Caïn

    L’Errant

    Contes galiciens (1874)

    par Leopold von Sacher-Masoch
  • Les Batteuses d’hommes

    Démasquée

    La Hyène de la Poussta (Chapitre XIII)

    par Leopold von Sacher-Masoch
  • Choses vécues XII

    Une Actrice slave

    Confessions érotiques (1888-1889)

    par Leopold von Sacher-Masoch
  • Les Batteuses d’hommes

    Dans le filet

    La Hyène de la Poussta (Chapitre IX)

    par Leopold von Sacher-Masoch

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