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Pierre Louÿs

Pierre Louÿs : poète et romancier français né à Gand (en Belgique) le 10 décembre 1870 et mort à Paris le 6 juin 1925.


PIERRE LOUYS

D’après Rémy de Gourmont, « Pierre Louÿs », Le livre des masques, Portraits symbolistes, Gloses et documents sur les écrivains d’hier et d’aujourd’hui (dessins de F. Vallotton), Éd. Mercure de France, Paris, 1896, pp. 183-186.

Il y a en ce moment un petit mouvement de néo-paganisme, de naturisme sensuel, d’érotisme à la fois mystique et matérialiste, un renouveau de ces religions purement charnelles où la femme est adorée jusque dans les laideurs de son sexe, car au moyen de métaphores on peut adoniser l’informe et diviniser l’illusoire. Un roman de M. Marcel Batilliat, jeune homme inconnu, est peut-être, malgré de graves défauts, le plus curieux spécimen de cette religiosité érotique que des coeurs zélés se donnent pour songe ou pour idéal ; mais il y eut une manifestation fameuse, l’Aphrodite de M. Pierre Louÿs, dont le succès étouffera sans doute d’ici longtemps, comme sous des roses, toutes les autres revendications du romanesque sexuel.

Ce n’est pas, quoique l’apparence ait trompé les critiques, jeunes ou vieux, un roman historique, tel que Salammbô ou même Thaïs. La parfaite connaissance que M. Pierre Louys a des religions et des moeurs alexandrines lui a permis de vêtir ses personnages de noms et de costumes véridiquement anciens, mais il faut lire le livre dépouillé de ces précautions qui ne sont là, ainsi, qu’en plus d’un roman du XVIIIe siècle, que le paravent brodé d’hiératiques phallophores derrière lequel s’agitent des moeurs, des gestes et des désirs d’un incontestable aujourd’hui.

Par la vulgarisation de l’art l’amour nous est enfin revenu du nu. C’est à l’époque de la floraison du calvinisme que le nu commença d’être proscrit des moeurs et qu’il se réfugia dans l’art qui seul en garda la tradition. Jadis et encore au temps de Charles-Quint, il n’y avait pas de fêtes publiques sans théories de belles filles nues ; on craignait si peu le nu que les femmes adultères étaient promenées nues par les villes ; il est hors de doute que, dans les mystères, tels rôles, Adam et Ève, étaient tenus par des personnages abstraits du maillot, luxe hideux. Aimer le nu, et d’abord féminin avec ses grâces et ses insolences, c’est traditionnel en des races que la dure réforme n’a pas tout à fait terrorisées. Admise l’idée du nu, le costume peut se modifier, tendre vers la robe flottante et lâche, les moeurs s’adoucir et un peu de rayonnement charnel éclairer la tristesse de nos hypocrisies. Aphrodite a signalé par sa vogue le retour possible à des moeurs où il y aurait un peu de liberté venu à sa date, ce livre a la valeur d’un contrepoison.

Mais aussi qu’une telle littérature est fallacieuse ! Toutes ces femmes, toutes ces chairs, tous ces cris, toute cette luxure si animale et si vaine, et si cruelle ! Les femelles mordillent les cervelets et mangent les cervelles ; la pensée fuit éjaculée ; l’âme des femme coule comme par une plaie ; et toutes ces copulations n’engendrent que le néant, le dégoût et la mort.

M. Pierre Louys a bien senti que ce livre de chair aboutissait logiquement à la mort : Aphrodite se clôt par une scène de mort, par des funérailles.

C’est la fin d’Atala (Chateaubriand plane invisible sur toute notre littérature), mais refaite et renouvelée avec grâce, avec art, avec tendresse, — si bien qu’à l’idée de la mort vient se joindre l’idée de la beauté ; et les deux images, enlacées comme deux courtisanes, tombent lentement dans la nuit.


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