Eros-Thanatos Bibliothèque de littérature érotique : histoires, textes, récits et confessions érotiques

Accueil > Romans érotiques > Gamiani : deux nuits d’excès

Navigation



Gamiani : deux nuits d’excès

Dernier ajout – dimanche 3 juin 2007.

Auteur :

Mots-clés : |

NOTICE ANECDOTIQUE
BIBLIOGRAPHICO-LITTÉRAIRE
D’après Vital Puissant, Notice anecdotico-bibliographique sur le « Gamiani » d’Alfred de Musset, précédée de sa biographie et suivie d’un extrait des Mémoires de Céleste Mogador par Ph. J. G. B., bibliophile, Éd. Gaillard et Legay, Paris, 1874, pp. 9-18.

Quelque temps après la révolution de 1830, une dizaine de jeunes gens, pour la plupart destinés à devenir célèbres dans les lettres, la médecine ou le barreau, se trouvaient réunis dans un des plus brûlants restaurants du Palais-Royal. Les débris d’un splendide souper et le nombre des flacons vides témoignaient en faveur du robuste estomac, et partant, de la gaieté des convives.

On était arrivé au dessert, et tout en faisant pétiller le champagne, on avait épuisé la conversation sur la politique d’abord, et ensuite sur les mille sujets à l’ordre du jour de cette époque. La littérature devait nécessairement avoir son tour. Après avoir passé en revue les divers genres d’ouvrages qui, depuis l’antiquité, ont tour à tour été l’objet d’une admiration plus ou moins passagère, on en vint à parler du genre érotique. Il y avait là ample matière à discourir. Aussi depuis les Pastorales de Longus jusqu’aux cruautés luxurieuses du marquis de Sade, depuis les Épigrammes de Martial et les Satires de Juvénal jusqu’aux Sonnets de l’Arétin, tout fut passé en revue.

Après avoir comparé la liberté d’expression de Martial, Properce, Horace, Juvénal, Térence, en un mot des auteurs latins, avec la gêne que s’étaient imposée les divers écrivains érotiques français, quelqu’un fut amené à dire qu’il était impossible d’écrire un ouvrage de ce genre sans appeler les choses par leur nom ; l’exemple de Lafontaine était une exception, que d’ailleurs, la poésie française admettait ces sortes de réticences et savait même, par la finesse et une heureuse tournure des phrases, s’en créer un charme de plus ; mais qu’en prose on ne pourrait rien produire de passionné ni d’attrayant.

Un jeune homme, qui jusqu’alors s’était contenté d’écouter la conversation d’un air rêveur, sembla s’éveiller à ces derniers mots, et prenant la parole : — Messieurs, dit-il, si vous consentez à nous réunir de nouveau ici, dans trois jours, j’espère vous convaincre qu’il est facile de produire un ouvrage de haut goût, sans employer les grossièretés qu’on a coutume d’appeler des naïvetés chez nos bons aïeux, tels que Rabelais, Brantôme, Béroalde de Verville, Bonaventure Desperriers, et tant d’autres, chez lesquels l’esprit gaulois brillerait d’un éclat tout aussi vif s’il était débarrassé des mots orduriers qui salissent notre vieux langage.

La proposition fut acceptée par acclamation, et trois jours après, notre jeune auteur apporta le manuscrit de l’ouvrage que nous présentons aux amateurs.

Chacun des assistants voulut en posséder une copie, et l’indiscrétion de l’un d’eux permit à un éditeur étranger de l’imprimer en 1833, dans le format in-4° (petit in-folio) et orné de grandes gravures coloriées.

Cette édition, très-incorrecte, fut suivie d’une seconde en 1835, sous la rubrique de Venise : l’exécution typographique et la correction de celle-ci, laissaient encore beaucoup à désirer. En voici le titre : Gamiani, ou deux nuits d’excès, par Alcide, baron de M***. À Venise, chez tous les marchands de nouveautés : Venise, 1835 ; un vol. in-18 de 105 pages, enlaidi de 13 gravures abominables.

Ces deux éditions sont devenues introuvables.

Sauf de légères incorrections dues à l’inexpérience d’un génie essayant ses ailes, chacun pourra reconnaître, en lisant ce charmant ouvrage, cette muse sympathique et gracieuse qui, pendant vingt ans, a fait les délices des gens de goût, et dont le génie est encore regretté tous les jours.

Notre jeune auteur — et pourquoi ne pas le nommer, le lecteur déjà l’a reconnu, ce brillant génie, qui avait nom Alfred de Musset — eut le rare bonheur de laisser sa virginité à une femme, plus digne que beaucoup d’autres, de cueillir la fleur de sa jeunesse ; mais malheureusement cette femme possédait, comme toutes les autres, un léger quartier de la pomme d’Ève, de sorte qu’elle le trompa : c’était son métier de femme, mais notre poète, à qui toute impression donnait des spasmes, en garda la blessure saignante pendant tout le temps de sa courte existence ; il voulut oublier : d’abord débauché par dépit, il devint libertin par goût, parce qu’il commençait à penser que le libertinage seul ne trompait pas ; il eut beau faire, il eut beau chercher l’oubli dans le poison français [1], il fut moissonné dans sa jeunesse par le souvenir de la première femme qu’il avait toujours aimée, de cette grisette devenue infâme et infime courtisane, dont le coeur sec se riait du mal qu’elle causait.

C’est à la suite de cet abandon qu’il composa les strophes suivantes :

Chantez, chantez encor, rêveurs mélancoliques,
Vos doucereux amours et vos beautés mystiques
Qui baissent les deux yeux ;
Des paroles du coeur vantez-nous la puissance,
Et la virginité des robes d’innocence,
Et les premiers aveux.
 
Ce qu’il me faut à moi, c’est la brutale orgie,
La brune courtisane à la lèvre rougie
Qui se pâme et se tord ;
Qui s’enlace à vos bras, dans sa fougueuse ivresse,
Qui laisse ses cheveux se dérouler en tresse,
Vous étreint et vous mord !
 
C’est une femme ardente autant qu’une Espagnole,
Dont les transports d’amour rendent la tête folle
Et font craquer le lit ;
C’est une passion forte comme une fièvre,
Une lèvre de feu qui s’attache à ma lèvre
Pendant toute une nuit !
 
C’est une cuisse blanche à la mienne enlacée,
Une lèvre de feu d’où jaillit la pensée ;
Ce sont surtout deux seins
Fruits d’amour arrondis par une main divine,
Qui tous deux à la fois vibrent sur la poitrine,
Qu’on prend à pleines mains !
 
Eh bien ! venez encor me vanter vos pucelles
Avec leurs regards froids, avec leurs tailles frêles,
Frêles comme un roseau ;
Qui n’osent du doigt vous toucher, ni rien dire,
Qui n’osent regarder et craignent de sourire,
Ne boivent que de l’eau !
 
Non ! vous ne valez pas, ô tendre jeune fille
Au teint frais et si pur caché sous la mantille,
Et dans le blanc satin
Les femmes du grand ton. En tout tant que vous êtes,
Non ! vous ne valez pas, ô mes femmes honnêtes
Un amour de catin !

À l’époque de la publication de cet ouvrage, des gens de lettres très-sérieux et à même de ne point se tromper, ont prétendu que l’illustre romancière contemporaine, qui écrit sous le nom de *** *** avait collaboré avec Alfred de Musset à la rédaction de ce roman de haut goût. Nous ne sommes guère compétent pour nous poser en juge de cette attribution ; si pourtant, nous en référant à ce que l’on ajoute à ce sujet (cette dame avait la passion de l’amour lesbien), nous ne serions pas taxé de témérité en accordant un certain degré de foi à cette allégation. Voici d’ailleurs ce que nous lisons à cet égard dans le Chassepot [2], pamphlet qui a paru à Londres, in-16, en 1868, et que nous avons également vu relaté dans Paris sous le Bas-Empire, Londres, in-18, p. 53 [3].

« II y avait, en 1848, une certaine dame, … …, fort connue dans le monde galant, qui avait la manie de se vêtir en homme. Elle avait l’habitude d’aller chaque soir chez Madame Henry, rue Richelieu, qui tenait une pépinière de jolies femmes. Elle s’y rendait avec autant d’ardeur que jadis Messaline au quartier des Esquilles.

« La plus coupable d’entre ces deux femmes n’est certes pas Messaline. Que voulait l’épouse de Claude ? Du plaisir. Que cherchait-elle ? De la volupté. Ce que voulait notre chère dame était bien différent. Comme toutes les filles de Lesbie, elle aimait les fleurs, et, comme elles, elle préférait certains endroits pour les cueillir. Elle allait dans ce lupanar en faire une ample moisson ; puis, quand elle avait de ses lèvres humides, effeuillé les roses flétries que portent à leur ceinture les filles de joie, elle partait heureuse et contente.

« Tous les romantiques du temps se rappellent qu’elle fut surnommée le colonel des tribades, et que depuis ce titre lui est resté.

« Aujourd’hui cette vieille dame écrit des romans où elle prêche la morale, car, grâce à ses amis, elle est devenue une des étoiles de la littérature ; en un mot, elle est une célébrité.

« ELLE est d’ailleurs une des actrices du Gamiani, ce livre aux scènes tribadiques dont l’auteur est LUI. »

Mais il est temps d’aborder la partie bibliographique de cet ouvrage. Voici les éditions qui en ont été faites depuis son apparition.

Gamiani ou Deux nuits d’excès, par Alcide, baron de M***. Bruxelles, 1833, in-4° (petit in-folio) avec 8 figures, qui ont été attribuées à Horace Vernet et à Dévéria. Le texte et les figures sont lithographiés. C’est la première édition, presque introuvable.

Idem. Venise, chez les marchands de nouveautés, 1835, in-18 de 105 pages, avec 13 figures libres, très-mal faites. C’est la seconde édition, également devenue d’une excessive rareté.

Les frères G***, de Paris, qui aujourd’hui… mais alors… ont fait successivement deux éditions, sur papier ordinaire, avec figures.

L’éditeur parisien T… en fit ensuite une réimpression, qui se rencontre rarement aujourd’hui.

Le libraire Bar…, de Paris, produisit, sous la rubrique Amsterdam, MDCCCXL, une édition in-12, de 123 pages, papier vergé grisâtre, tirée à 250 exemplaires avec 8 figures au trait, laissant énormément à désirer sous le rapport du dessin et de l’exécution.

Un pauvre diable d’éditeur parisien, très-connu, successivement réfugié en Belgique, en Suisse et en Italie, par suite des malheurs du temps… eut pourtant le loisir, lors de son passage rapide à Bruxelles, d’en donner également une édition in-18 ; sur papier vergé, sans figure, tirée à 100 exemplaires. Hélas ! la Belgique perdit trop tôt cet estimable citoyen, qui un beau jour s’éclipsa fortuitement et transporta ses pénates vagabondes à Genève ! [4]

Presqu’en même temps, en 186…, le sieur Poulet-Malassis, ex-libraire parisien, réfugié aussi en Belgique, en donna une très-jolie édition, in-18, de 141 pages, tirée sur papier vergé, agrémentée de 4 figures et d’un frontispice, faussement attribués à F. Rops, et ce, au prix de 24 francs.

Un peu plus tard, un ex-commis-libraire de Paris, nommé A*** L***, réfugié également, en Belgique, (l’asphalte parisien lui brûlant, paraît-il, les pieds,) fit paraître, conjointement avec son associé, un sieur Br***, imprimeur à Bruxelles, une édition soi-disant populaire, ou ordinaire, tirée sur papier vélin commun, ayant également 141 pages, illustrée des 4 figures identiques à celles de l’édition précédente, au prix de 12 francs. L’ancien nom d’auteur, Alcide baron de M***, avait disparu pour être remplacé par les lettres initiales : A. D. M. De plus, cette édition est imprimée en caractères ordinaires, très-communs, qui la défigurent. Sous ces deux rapports, on peut faire le même reproche à l’édition précédente.

Il y a quelques années, il avait paru, en Belgique, une édition in-12, imprimée sur papier ordinaire, avec tantôt 12, 13, 15 ou 16 mauvais dessins lithographiés, laidement enluminés et probablement destinée au colportage moralisateur. Un autre ouvrage érotique, dont nous avons oublié le titre, était bravement joint à cette édition.

Elle fut suivie d’une autre édition, in-16, format carré, tirée sur papier vélin, avec quinze dessins lithographiques, un peu mieux exécutée que la précédente, et se présentant dans le monde, cette fois, sans accompagnement.

Ce livre est tellement connu, tellement demandé, que toutes les différentes éditions se sont épuisées en très-peu de temps, sans que ces nombreuses réimpressions aient pu encore assouvir la curiosité du public et des amateurs pour ce livre charmant, comme tout ce qu’a fait Alfred de Musset.

De là, l’excessive rareté de ce curieux ouvrage ; c’est surtout ce qui a fortement engagé l’éditeur de la Bibliothèque de Paphos, à mettre au jour une édition nouvelle et digne de l’auteur. Les sept jolies gravures, dont un frontispice, qui ornent cette dernière édition, sont dues au crayon d’un artiste célèbre et des plus distingués, le spirituel Félicien Rops. À l’aide d’un sacrifice assez onéreux, on est parvenu à se procurer une des copies manuscrites, prises par les amis du jeune et infortuné poète, à la suite du souper dont nous avons parlé précédemment, et, par un bonheur tout exceptionnel, on y trouva jointes quelques strophes de la jeunesse de l’auteur, que l’éditeur s’empressa de publier en même temps comme une véritable bonne fortune pour le lecteur. Rien ne fut oublié pour faire de ce livre une édition correcte et complète sous tous les rapports, à laquelle on eut soin de restituer l’ancien titre Gamiani ou deux nuits d’excès, par Alcide, baron de M***. Bruxelles, MDCCCXXXIII-1871, in-18, papier vergé, de VIII-116 pages, orné d’un frontispice et de 6 jolies gravures, et tire à 150 exemplaires, dont un seul sur peau de vélin.

Bref, une excellente Notice anecdotique, bibliographico-littéraire, jointe à un curieux extrait des Mémoires de Céleste Mogador, concernant certains rapports de cette ex-courtisane avec l’auteur absinthé, font de cette édition, dont le prix n’est, croyons-nous, que de 16 francs, la meilleure et la plus complète qui soit encore parue jusqu’à ce jour.

Ph. J. G. B.


  • Gamiani ou deux nuits d’excès

    Gamiani - Deux nuits d’excès

    Roman érotique (Deuxième partie)

    par Alfred de Musset

    « Je voulus les séparer.
    - Tu ne vois pas, me dit une voix de râle, que le poison me tourmente… que mes nerfs se tordent… Va-t’en… Cette femme est à moi !… oï ! oï !
    - C’est affreux ! m’écriai-je, transporté.
    - Oui ! Mais j’ai connu tous les excès des sens. Comprends donc, fou. Il me restait à savoir si dans la torture du poison, si dans l’agonie d’une femme mêlée à ma propre agonie, il y avait une sensualité possible !… Elle est atroce ! Entends-tu ? Je meurs dans la rage du plaisir, dans la rage de la douleur… je n’en puis plus… heu !… à ce cri prolongé venu du creux de la poitrine, l’horrible furie retombe morte sur son cadavre. » (Alfred de Musset, Gamiani ou deux nuits d’excès).


Notes

[1L’absinthe.

[2LE CHASSEPOT. Londres, Jeffs, 1869. in-16, papier vergé, publié au prix de 5 francs.

[3PARIS SOUS LE BAS-EMPIRE. Notes inédites par Lambert, élève posthume de Saint-Simon et de Tallemant des Réaulx. Londres, 1871, in-18, avec la Clef des noms ; papier vergé, publié au prix de 5 francs.

[4Cette édition est la plus mauvaise qu’il existe. (Lucerne, 1884.) Personne n’ignore que cet éditeur ultra-nomade habita successivement Paris, Bruxelles, Genève, Turin, Nice et San-Rêmo, villes dans lesquelles il publia quantité de choses bonnes et mauvaises, dont la plupart sont assez recherchées.

 RSS 2.0 | Mode texte | Plan du site | Notice légale | Contact
Psychanalyse Paris | Psychanalyste Paris | Annuaire Psychanalystes Paris | Annuaire Psychanalyste Paris | Blogs Psychanalyse Paris