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Nouvelle érotique

11, Cité Jean de Saumur

Madame Anaïs : pose d’ongles américains

par Jacques Lucchesi

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Jacques Lucchesi, « 11, Cité Jean de Saumur », Nouvelle érotique, Paris, novembre 2010.


11, Cité Jean de Saumur

Je ne parvenais pas à le croire : il existe bien une cité Jean de Saumur et c’est à Aix-en-Provence. Exactement dans le quartier un peu excentré du Jas de Bouffan. On y arrive facilement en longeant la voie routière. Ici, le cadre est agréable ; il ya des îlots de verdure et, tout autour, des petits commerces : boulangerie, pressing, salon de coiffure, auto-école. Oui, mais y a-t-il celui que je cherche depuis si longtemps ? Un soleil automnal chauffe malgré tout mes épaules, des enfants jouent au ballon sur une pelouse. J’hésite à aller plus loin, puis je m’aventure entre les blocs d’immeubles coquets, cherchant anxieusement ce fatidique numéro 11 jusqu’à ce que je l’aperçoive enfin. Se pourrait-il qu’il y ait aussi une madame Anaïs qui fasse des travaux de couture à domicile ? Je passe rapidement en revue les noms près de la sonnerie et, de nouveau, mon cœur se pince :

MADAME ANAÏS :
MANUCURE, POSE D’ONGLES AMERICAINS !

Ainsi, tout était vrai ! Bunuel n’avait presque rien inventé dans « Belle de jour ». Certes, sa spécialité s’adresse à une clientèle féminine mais, à présent, qu’est-ce que je risque de sonner et d’aller voir ? J’appuie deux fois sur le bouton, à côté de la petite plaque professionnelle. On me répond presqu’aussitôt. Pas d’hygiaphone et c’est tant mieux : ma surprise sera totale. L’ascenseur est exigu et c’est parfois propice à des rapprochements encore plus étroits. Au fond, je suis content d’être seul à le prendre aujourd’hui. Je sélectionne le 3e étage en me demandant si celle qui va m’ouvrir ressemble à Geneviève Page.

J’arrive sur un palier au sol marbré, assez vaste quoique froid. Pas le moindre indice annonçant une finalité érotique. En bonne maîtresse de maison, madame Anaïs fait dans la discrétion. Je sonne, une seule fois et d’une légère pression, puis je me positionne bien en face de l’huis (car je n’ai rien à dissimuler). Un bruit de pas monte de derrière la porte, quelqu’un m’observe à travers l’œil artificiel. Battements accélérés de mon cœur. La porte s’ouvre enfin et là, nouvelle surprise : cette femme brune, d’une cinquantaine d’années, qui m’accueille avec un sourire ironique, ne m’est pas du tout inconnue. Bon sang ! Pourquoi son nom ne me revient-il pas en mémoire ? ça y est ! J’y suis, c’est Denise. Denise que j’avais draguée dans un colloque de philosophie et que j’ai emmenée plusieurs fois dans des musées. Pourquoi n’ai-je donc pas franchi le pas avec elle alors que j’en avais envie, alors qu’elle en avait envie ? Il y avait alors une autre femme dans ma vie et j’essayais en ce temps-là d’être un compagnon fidèle. Aujourd’hui, c’est différent et je suis plutôt content de revoir cette vieille amie, même si je ne suis pas venue pour elle, même si elle feint de ne pas me reconnaître. Ne pas brusquer nos retrouvailles. Finalement, ce rôle lui va comme un gant :
- Madame Anaïs, je suppose ?
- C’est moi-même, cher monsieur. Vous avez pris rendez-vous ?
- Pas exactement. A vrai dire, je ne croyais pas que vous exerciez toujours. On m’a dit…
- Eh bien, on vous a mal renseigné. Ici, rien n’a changé. Le travail, c’est le travail. Entrez, puisque vous êtes là…

J’emboite le pas à mon hôtesse. Denise, non plus, n’a pas changé ; ses fesses sont toujours aussi larges et charnues, appétissantes sous sa robe de mousseline blanche. Le couloir est étiré, quelques tableaux ornent les murs, des marines et un paysage, aucune image licencieuse comme on en trouve souvent dans les studios des putes. Il y a même une moquette qui recouvre le carrelage, de façon à rendre les pas plus feutrés. Les cloisons et les portes (de ce que je suppose être des chambres) semblent fines ; des voix, et même un rire féminin, parviennent à mes oreilles. Voilà le bureau où la maquerelle traite ses affaires :
- Si vous voulez bien vous assoir. Me dit Denise/Anaïs en me désignant une chaise-fauteuil. Vous avez eu vent de mon petit commerce par quel médium ?
- Un ami m’avait dit connaître des maisons comme la votre à Aix. Mais je dois dire que je me suis surtout fié à mon intuition pour venir jusqu’à vous.
- Et à vos souvenirs de cinéphile, n’est-ce pas ?
- On ne peut rien vous cacher, madame.

Elle hoche légèrement la tête en souriant, bien calée dans son fauteuil. C’est drôle, ce pli ascendant de sa lèvre supérieure qui donne à son sourire une touche carnassière.
- Au fait, vous connaissez nos tarifs ?
- Non.
- C’est 80 euros la demi-heure et 140 pour une heure. Vous voyez, nos prix sont dégressifs et, somme toute, assez bon marché par les temps actuels. Nos filles sont dans ce catalogue.

Je prends le volume qu’elle me tend et commence à en feuilleter mollement les pages. Une demi-douzaine de portraits photographiques s’y trouve consignée ; chacun d’eux est accompagné par une photo mettant en valeur les charmes physiques des pensionnaires de madame Anaïs. Des filles jeunes pour la plupart – sans doute des étudiantes en quête d’argent facile-, à l’exception d’une femme d’âge moyen dont le regard en dit long sur son expérience. Mais j’ai un autre visage en tête.
- Mes filles viennent une, deux ou trois après-midis par semaine, jamais plus. Je n’exerce aucune pression sur elles.
- C’est conforme à l’idée que je m’étais faite de votre maison.
- Alors, avez-vous fait votre choix ?
- Pas encore. Et Séverine ? Elle fréquente toujours votre établissement ?
- Séverine ! Séverine ! Ils en ont tous après elle. Mais Séverine, cher monsieur, ne vient plus ici depuis longtemps. D’ailleurs, elle n’a fréquenté ma maison que trois mois. C’est sûr, elle était très jolie, très distinguée. Mais, de vous à moi, je peux vous dire que ce n’était pas la meilleure de mes filles. Plus d’un client s’est plaint de sa pruderie. Vous pensez, une bourgeoise, une femme de médecin.
- C’est aussi ce que j’aimais, cette blondeur, cette pâleur, cette fausse innocence…
- Je vois mieux quel est votre type de femme. J’ai peut-être une fille qui devrait vous plaire. Une blonde. Sa photo n’est pas encore dans mon catalogue mais elle est vraiment très mignonne. Justement, elle doit venir cet après-midi. Elle sera là d’ici un quart d’heure. Vous avez une sacrée veine. Si vous voulez bien l’attendre dans le salon à côté. Ah ! Vous pouvez aussi l’appeler Séverine.

Un bruit de porte qui s’ouvre et qui se referme me tira de ma rêverie. Cinq minutes plus tard, madame Anaïs réapparût pour m’annoncer que Séverine était arrivée.
- Deuxième porte à droite. Me dit-elle après avoir encaissé les 80 euros de base.

Je tapais doucement et entrais. Une jeune blonde tirait les rideaux pour atténuer la clarté de la chambre :
- Salut.
- Bonjour Séverine.

Nouveau choc, nouvelle surprise. Séverine, c’était donc elle ? Laurence ! Laurence que je n’avais plus croisée depuis dix ans et que je retrouvais dans ce bordel aujourd’hui. Je me disais déjà qu’elle avait tout ce qu’il fallait pour ce métier. Mais de là à prendre mes rêves pour des réalités… Naturellement, elle ne me reconnaissait pas, non plus.
- Il y a quelque chose que tu veux faire en plus de l’amour ? Dans ce cas, on le rajoutera à la fin.
- Non, rien de plus que ce que font les autres clients avec toi, Séverine.
- Ils ne veulent pas tous la même chose. Certains ont même des goûts très spéciaux.
- Que veux-tu ? La nature humaine est si complexe.
- Toi, tu es un gars sain et gentil, ça se voit. Je préfère ça. Bon, je me déshabille. Fais pareil.

Ah, Laurence et ton petit accent du Nord (sa région natale). Pour le reste, tu as toujours ce joli minois un peu froid et cette chevelure cascadante de paille, si claire qu’elle me semblait, certains soirs, illuminer la rue. Combien d’hommes, en te voyant, ont eu la même émotion que moi ? Combien d’hommes t’ont draguée quand tu vivais à Marseille ? Que de fantasmes tu as dû inspirer ! Que de sperme tu as dû faire couler à ton insu ! Et ton cul, ton beau petit cul, a dû causer quelques accidents de la circulation quand tu faisais du vélo en ville, bien plantée sur ta selle. La voici nue devant moi, blanche et toute nue ou presque. Elle n’a gardé que ses bas fumés et ses bottines. Jolies cuisses fuselées, pubis rasé. J’ôte à mon tour mes derniers vêtements et m’approche d’elle, le cœur palpitant comme un jeune puceau. Elle sourit enfin quand j’effleure ses petits seins et embrasse ses mamelons roses. Mes doigts remontent vers son visage, disparaissent dans ses cheveux. Me voici derrière elle, pine tendue contre ses fesses dures, palpant ses seins à pleines mains. Le lit est là, juste à côté ; je vais enfin la pénétrer, comme j’en rêve depuis tant d’années. Quand soudain…Non, ce n’est pas possible. Pas maintenant, pas maintenant. Et pourtant, c’est irrépressible…

J’ouvre un œil et me tourne du côté droit, vers mon réveil aux aiguilles fluorescentes : il est à peine 6 heures du matin et la pénombre enveloppe encore ma chambre. Machinalement, je porte une main à mon sexe ; c’est pour constater que le tissu de mon pyjama est humide, encore gluant de cette giclée de sperme matinal. Je m’allonge sur le dos en tirant le plus possible la couverture sur mes épaules et mon cou. Et je me demande comment je pourrais revenir dans cette maison de délices d’où j’ai été chassé trop tôt.



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