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Choses vécues VIII

Bakounine

Confessions érotiques (1888-1889)



Auteur :

Leopold von Sacher-Masoch, « Le Congrès panslaviste à Prague », Choses vécues (VIII), Revue bleue, t. XLII, Paris, juillet 1888 à janvier 1889, pp. 250-252.


VIII.
BAKOUNINE.

Le seul qui m’imposât, parmi les agitateurs et les chefs des Slaves, au congrès panslaviste de Prague, était Michaël Bakounine. Comme tous les Russes notables de cette époque, il était de bonne famille, gentilhomme, officier, très instruit, riche, et par conséquent absolument indépendant, comme l’étaient Pouchkine, Lermontoff, Tourguéneff. II n’était gêné par aucune question matérielle et n’était obligé de compter avec personne. II pouvait être l’idéaliste enthousiaste qu’il resta jusqu’à la fin de ses jours.

À Prague, Bakounine était un beau jeune homme, plein de vigueur, d’ardeur, d’énergie, une personnalité imposante autant par la puissance organique de sa nature que par la lucidité de son esprit et la netteté de ses projets.

Tout bien examiné, il était le seul parmi tous les représentants enthousiastes d’une jeune race énergique et pleine de talent qui sût parfaitement ce qu’il voulait et par quels moyens il arriverait à la réalisation de son rêve, de son idéal politique et social.

Selon lui, la révolution générale européenne ne pouvait avoir pour conséquence que la fin du règne du tzar de Russie ; mais il ne croyait possible une union sérieuse et définitive de tous les Slaves que le jour où un État puissant, pourvu d’une armée nombreuse, fortement organisée et bien disciplinée, se placerait hardiment à la tête du mouvement ; et, d’après lui, cet État ne pouvait être que la Russie.

Depuis, les événements lui ont donné raison, quand deux petits États, ambitieux, le Piémont et la Prusse, avec des armées excellentes, se sont mis à la tête du mouvement qui a eu pour résultat l’unité de l’Italie et celle de l’Allemagne.

Je me souviens surtout d’une conversation très intéressante avec Bakounine occasionnée par une plaisanterie de mon père, qui s’était imaginé de taquiner les Tchèques en leur rappelant que, malgré leur haine pour les Allemands, ils avaient au bout du compte été obligés de se servir de la langue allemande pour leurs débats du congrès slave.

Bakounine défendait les Allemands et les Magyares et condamnait la haine des races aussi sévèrement que la haine religieuse.
- Les Allemands se moquent de nous, dit un étudiant tchèque ; ils traitent notre congrès de tour de Babel et le panslavisme de chimère.
- En disant cela les Allemands ont tort, répondit Bakounine, de même que les Tchèques ont tort de haïr les Allemands et les Slaves hongrois de faire la guerre aux Magyares. Il n’est que trop vrai que les langues littéraires slaves se sont développées séparément, qu’elles se sont ainsi éloignées de la racine commune, et que par suite les slaves les plus distingués et les plus instruits ne peuvent s’entendre que difficilement ; mais ce n’en est pas moins une erreur de prétendre que le panslavisme soit une chimère. Cet inconvénient disparaît aussitôt qu’on se met à envisager l’immense avantage qui en résulte précisément pour les classes inférieures des peuples slaves, qui, elles, peuvent s’entendre avec assez de facilité.

Tandis qu’en Allemagne le Poméranien ne comprend que difficilement le Saxon, et le hanovrien le Bavarois ; qu’en Italie le Napolitain a de la peine à s’entendre avec le Toscan, et le Piémontais avec le Vénitien, le paysan serbe ou tchèque peut assez bien converser avec le cosaque du Don et avec le Masure sur les bords de la Vistule.

Les différences de langue dans la race slave ne séparent que les personnes de condition élevée, et cet inconvénient disparaîtra le jour où celles-ci ne se contenteront plus de la connaissance de leur langue maternelle et se décideront à apprendre en même temps le russe comme langue commune politique.

Si on considère les légères différences qui existent entre les diverses langues populaires slaves et le petit nombre des dialectes (le russe n’a que deux dialectes sur cinquante millions d’hommes), il parait incontestable que Bakounine avait raison et que l’unité panslaviste a beaucoup plus de chances de triompher que n’en avaient l’unité allemande et l’unité italienne.

Aujourd’hui, en un mot, que l’Italie et l’Allemagne ont effectué leur unité malgré leurs nombreux dialectes, malgré les intérêts divergents des différentes nations, personne n’aurait plus aucune raison de considérer le panslavisme comme une chimère. Il est incontestable pour tout le monde que la Russie, État visiblement destiné par la nature à jouer le principal rôle dans le monde slave, peut disposer de moyens beaucoup plus actifs et puissants que n’en ont jamais possédé le Piémont et la Prusse.

Une autre fois encore j’entendis Bakounine parler sur le même sujet. C’était chez la belle baronne de Neipperg. Comme lui, elle attendait tout de la Russie, mais à la condition que le tzar se mettrait à la tête du mouvement.
- Jamais, dit Bakounine, un souverain ne se mettra à la tête d’une révolution. La fin à laquelle nous devons aspirer, c’est une fédération slave sous l’hégémonie russe ; mais cette oeuvre d’union doit être précédée par une grande révolution en Russie. Tant que la Russie aura un gouvernement absolu, que l’esclavage y existera, et que le fonctionnaire russe sera un instrument corruptible, ce grand État ne pourra remplir sa mission historique universelle.

La baronne niait qu’on atteignit le but par la révolution.
- Ce n’est pas la république, s’écria-t-elle, qui a fait triompher les idées de 1789, c’est Napoléon. Il nous faut un homme qui soit lui-même une puissance, et cet homme ne peut être que le tzar.

Tandis qu’elle parlait ainsi avec vivacité, selon son habitude, et que brillaient ses grands yeux clairs, elle ressemblait, avec son sarafan et sa Kazabaïka de brocart d’or garnie de zibeline, à une de ces tzarines intelligentes et énergiques de la vieille Russie, habituées à faire de la nuque de tout homme qui les approchait l’escabeau pour leurs pieds.

Cette femme spirituelle développait ses idées avec beaucoup de sagacité et d’une façon très brillante.
- Avant qu’il soit longtemps, dit-elle entre autres choses, l’idéal politique sera définitivement relégué au second plan. Toutes les nations n’auront plus qu’une préoccupation : parvenir à l’unité. II en résultera la formation de grands États très puissants. Cette aspiration, la plus forte parce qu’elle est la plus naturelle, rejettera dans l’ombre pour longtemps tous les autres intérêts.

Les luttes de notre temps, presque toutes livrées au nom de la liberté, ont peu d’importance ; dans un avenir très prochain ces luttes deviendront purement des luttes nationales.

Les Slaves, comme les autres nations, doivent aspirer à l’unité et y parvenir ; mais il faut reconnaître qu’ils y sont moins préparés que ne l’étaient les Italiens et les Allemands. Il s’est formé au sein de la race slave quantité de petites nations indépendantes, qui ne renonceront pas facilement à leur indépendance.
- C’est parfaitement juste, dit Bakounine : « une union des fleuves slaves se perdant dans la mer russe », au sens de Pouchkine, ne paraîtrait désirable ni aux Tchèques, ni aux Serbes, ni aux Croates, et elle serait énergiquement refusée par les Polonais. C’est précisément pour cela que le gouvernement autocratique du tzar doit tomber. La seule forme de gouvernement capable de satisfaire toutes les parties, c’est une grande et libre fédération slave, sur le modèle des États-Unis de l’Amérique du Nord, et qui comprendrait les Hongrois et les Roumains.
- Non ! Bakounine, s’écria la superbe baronne, vous avez tort. Nous n’obtiendrons rien tant que nous ne saurons pas subordonner notre idéal politique à notre idéal national.

Tout par le tzar ! rien sans le tzar !
- Vous défendez la monarchie des tzars, parce que vous êtes vous-même un grand despote, dit Bakounine en souriant et en portant avec feu à ses lèvres la petite main de son adversaire. Ce serait une idée que de vous faire souveraine de notre État panslaviste. Moi, je serais le premier à me jeter à vos pieds et à me faire votre humble esclave.
- Ah ! si j’étais maîtresse de toutes ces folles têtes désunies, s’écria-t-elle, je vous unirais tous avec le knout ; car il vous faut le knout, à tous, sans exception !

L’avenir lui donna raison. Les rêves de Bakounine se sont évanouis comme des bulles de savon, uniquement parce qu’il voulait en même temps l’unité slave et la liberté absolue.

Voir en ligne : Choses vécues IX - La semaine des barricades à Prague en 1848

P.-S.

Texte établi par EROS-THANATOS.COM d’après les confessions érotiques Leopold von Sacher-Masoch, « Le Congrès panslaviste à Prague », Choses vécues (VIII), Revue bleue, t. XLII, Paris, juillet 1888 à janvier 1889, pp. 250-252.



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