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Les Aphrodites

C’est toi ! C’est moi !

ou Fragments thali-priapiques pour servir à l’histoire du plaisir (1793)



Auteur :

Mots-clés :

Andrea de Nerciat, Les Aphrodites ou Fragments thali-priapiques pour servir à l’histoire du plaisir, L’Œuvre du Chevalier Andrea de Nerciat, (introduction, Essai bibliographique, Analyses et notes par Guillaume Apollinaire), Paris, Bibliothèque des curieux, collection « Les Maîtres de l’Amour », Paris, 1927, pp. 203-241.


PRÉAMBULE NÉCESSAIRE

L’ordre, ou la fraternité des Aphrodites, aussi nommés Morosophes [1], se forma dès la régence du fameux duc d’Orléans, tout ensemble homme d’État et homme de plaisir, au surplus bien différent de son arrière-petit-fils, qui s’est aussi fait une réputation dans l’une et l’autre carrière.

Soit qu’un inviolable secret ait constamment garanti les anciens Aphrodites de l’animadversion de l’autorité publique (si sévère, comme on sait, contre le libertinage porté à certains excès), soit que dans le nombre de ses fidèles associés il y en eût plusieurs d’assez puissants pour rendre vaine la rigueur des lois qui auraient pu les disperser et les punir, jamais avant la Révolution leur société n’avait souffert d’échec de quelque conséquence ; mais ce récent événement a frappé plus des trois quarts des frères et soeurs ; les plus solides colonnes de l’ordre ont été brisées ; le local même, qui était dans Paris, a été abandonné.

Des débris de l’ancienne institution s’est formée celle dont ces feuilles donneront une idée, on y verra se développer progressivement le lubrique système et les capricieuses habitudes des Aphrodites, gens fort répréhensibles peut-être, mais qui du moins ne sont pas dangereux, et qui, fort contents de leur Constitution, ne songent nullement à constituer l’univers.

Ci-devant il n’y avait pas eu d’exemple qu’un seul statut, un seul usage des Aphrodites eût été divulgué ; mais ce n’est pas quand un nouvel ordre de choses existe, quand mille petites récréations (criminelles du temps de l’ancien régime), comme la calomnie, les délations, les exécutions impromptues, sont, sinon encouragées, du moins tolérées, qu’ont à craindre de se livrer sans beaucoup de mystère aux leurs, des citoyens infiniment actifs qui, d’accord avec la nation, reconnaissent la liberté, l’égalité, pour bases de leur bonheur ; qui, comme elle, méprisent toutes distinctions de naissance, de rang et de fortune ; qui savent tirer la vraie quintessence des droits de l’homme, si heureusement dévoilés de nos jours, et ne font rien en un mot, qui n’ait pour but la paix, l’union, la concorde, suivies (surtout pour eux) du calme et de la tranquillité.

C’est au peu d’intérêt qu’ont les Aphrodites modernes à cacher ce qui se passe dans leur sanctuaire, que nous devons les scènes fidèles dont sera composé ce joyeux recueil.

C’EST TOI ! C’EST MOI

1° Le mélange du dialogue au récit nous a paru plus propre que l’une ou l’autre exclusivement à prendre dans ce genre-ci. — 2° Comme le simple nom d’un personnage qu’on introduit sur la scène n’apprend rien au lecteur, afin que l’imagination n’ait aucune peine et ne se mette pas en frais de fausses idées, nous définirons exactement chaque acteur au moment où il sera fait mention de lui.

Le Chevalier [2], à peu de distance de Paris, à cheval et seul, reconnaît un local à portée duquel il se trouve pour celui que lui désigne une adresse qu’il vient de lire ; alors il met pied à terre, laisse son cheval au domestique, se détourne, et suivant le sentier, ainsi que le tout lui est prescrit, vient contre une maison de peu d’apparence, des deux côtés de laquelle s’étendent de longues murailles qui annoncent un grand emplacement. Il frappe ; un portier aveugle vient lui répondre.

LE PORTIER, en dedans et porte close. — À qui en voulez-vous ?

LE CHEVALIER, en dehors. — À Mme Durut.

LE PORTIER. — C’est ici. Êtes-vous seul ? à pied ? à cheval ? en voiture ?

LE CHEVALIER. — Je suis seul, mes chevaux m’attendent plus loin ; je suis à pied.

LE PORTIER, courant. — C’est bon entrez. (Le Chevalier entre, la porte se referme aussitôt ; une grille borne le passage du côté de la cour.) On va vous ouvrir la grille. Il est inutile de parler à l’autre portier. Sourd, il ne vous entendrait pas ; muet, il ne pourrait vous répondre. Vous irez à droite, le long du portique, jusqu’à l’angle de la cour.

Le sourd, qui a vu le Chevalier, vient ouvrir la grille. Dès qu’il a passé, cet homme referme, tandis que le Chevalier va du côté qu’on lui a indiqué [3]. On entend un coup de sifflet très bruyant.

MADAME DURUT [4], avertie par le sifflet, déjà sur la porte et ouvrant ses bras avec une surprise mêlée de plaisir. — Jour de Dieu ! qui s’y serait attendu ! Te voilà donc de retour, mon beau bijou ? Est-ce bien toi, mon fils ? (Ils se sont joints et s’embrassent avec la plus vive amitié.)

LE CHEVALIER. — Oui, maman, arrivé d’hier soir, et bien pressé de vous revoir !

MADAME DURUT. — Ah ! point de vous, je t’en prie. Comme le voilà grand et beau, ce cher enfant ! (Le prenant par la main.) Viens, mon toutou. (Elle lui fait traverser la cour et le conduit à un pavillon du meilleur style.) Sais-tu bien qu’il y a quatre mortelles années que je n’ai vu mon cher Alfonse ni reçu de lui la moindre nouvelle !

LE CHEVALIER. — Tout autant, je l’avoue, mais il n’y a pas eu de ma faute, je te le jure. (Il s’est interrompu frappé de l’élégance et du bon goût d’un appartement qu’on lui fait traverser pour l’amener enfin à un délicieux boudoir.) Mais dis-moi, ma bonne, as-tu fait fortune depuis mon départ ? ce séjour diffère étrangement du modeste hôtel garni que tu tenais il y a quatre ans.

MADAME DURUT, souriant. — Il s’est fait quelque heureux changement dans mes petites affaires ; nous aurons tout le temps d’en causer ensemble. (Lui sautant au cou.) Mais comme il a tourné ce polisson-là ! Eh bien n’avais-je pas raison de dire à ton imbécile de père… Oh ! mais ce n’est pas ce grand dadais-là qui t’a fait, je l’ai toujours soutenu à ta maman.

LE CHEVALIER. — Ne va pas m’apprendre qu’elle ait pu en convenir. (Il l’embrasse.)

MADAME DURUT. — Je leur soutenais donc, quand ils se plaignaient de ta figure longtemps équivoque, que tu serais un jour le plus joli cavalier de Paris… C’est pourtant moi, Fanfan, qui ai eu la gloire de t’avoir mis dans le monde, ce fut moi qui t’appris… hein ? tu souris, fripon !

LE CHEVALIER, caressant. — Cette gloire est bien peu de chose pour toi, ma chère Durut : c’est à moi de m’enorgueillir d’avoir eu, en fait de galanterie, le plus admirable précepteur.

MADAME DURUT, le prenant dans ses bras. — Ce cher enfant, qui ne l’aimerait à la folie !

LE CHEVALIER. — Je suis venu tout exprès, maman, pour me faire redire que tu m’aimes toujours un peu.

MADAME DURUT. — Un peu, petit ingrat ! que ne peut-on, sans se donner un complet ridicule, te prouver à quel point on t’aimerait encore ! Mais parlons d’autre chose.

LE CHEVALIER, avec feu. — Non, non, chère Agathe !

MADAME DURUT, lui serrant la main. — Bon cela, tu viens de me rajeunir de dix ans en me donnant mon nom de fille. (Elle soupire.) Ah ! le bon temps, mon coeur !… Mais pour aujourd’hui, c’est assez. J’ai sur toi des vues qui me prescrivent de te ménager. (On entend trois coups de sifflet très vifs.) Pour le coup, il faut que je te quitte.

LE CHEVALIER. — Que vais-je devenir ?

MADAME DURUT, sonne et ouvre une porter déguisée. — Passe là-dedans, tu trouveras du chocolat et quelqu’un dont tu as besoin : on aura soin de toi. Nous dînons ensemble. Songe que tu es mon prisonnier pour tout le jour, sans adieu. (Elle sort.)

P.-S.

Texte établi par EROS-THANATOS.COM à partir du roman de Andrea de Nerciat, Les Aphrodites ou Fragments thali-priapiques pour servir à l’histoire du plaisir, L’Œuvre du Chevalier Andrea de Nerciat, (introduction, Essai bibliographique, Analyses et notes par Guillaume Apollinaire), Paris, Bibliothèque des curieux, collection « Les Maîtres de l’Amour », Paris, 1927, pp. 203-241.

Notes

[1De deux mots grecs dont l’un signifie folie et l’autre sagesse. Ainsi les Morosophes sont des gens dont la sagesse est d’être fous à leur manière : Insanire juvat (N.).

[2Le Chevalier, vingt ans : charmant jeune homme fait à ravir ; une de ces physionomies si rares qui allient à la noblesse la douceur, l’expression et la vivacité. Il revient de Malte ayant fait ses caravanes. Absent de France depuis quelques années, il a tout le savoir-vivre, toute la candeur dont ses pareils, surtout ceux de la défunte cour, ont eu, depuis ce temps à peu près, l’affectation de se dispenser (N.).

[3Cette combinaison de deux portiers, dont chacun est privé d’un sens fort nécessaire, fut imaginée par les anciens Aphrodites, et les vieux serviteurs ont été conservés. La plupart des choses qu’on voudrait tenir secrètes sont ébruitées par les valets, s’il y en a dans la confidence. Comment pourrait-il transpirer au dehors que madame une telle, monsieur un tel sont venus, si, de deux personnes nécessaires à leur introduction, la première ne voit point, et si la seconde, fixée dans l’intérieur, ne peut recevoir ni faire aucun rapport (N.) ?

[4Mme Durut, trente-six ans, brune, blanche, dodue, irrégulièrement jolie, très bien conservée et fort piquante encore ; fille d’une femme de charge, elle fut nourrie dans la maison du père du Chevalier. Non seulement elle a soigné l’enfant, mais elle s’est fait son précepteur d’amour ; quand il a eu seize ans elle lui a ravi ses désirables prémices. Mme Durut est bonne, vive, étonnamment active, non moins intriguante, et dominée par un indomptable tempérament, qui a décidé de sa vocation quand elle a brigué le pénible mais amusant et lucratif emploi de concierge de l’hospice des Aphrodites (N.).



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