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Mémoires de Fanny Hill, Femme de plaisir

Chez Mistress Brown (L’Aventure du cabinet)

Lettre première (deuxième partie)



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Toutes les versions de cet article :

John Cleland, Mémoires de Fanny Hill, Femme de plaisir, L’Œuvre de John Cleland (Avec des documents sur la vie à Londres au XVIIIe siècle, et notamment la Vie galante d’après les SÉRAILS DE LONDRES), Introduction, essai bibliographique par Guillaume Apollinaire, Ouvrage orné de six compositions d’après la suite gravée par William Hogarth : La destinée d’une Courtisane, Bibliothèque des Curieux, Collection « Les Maîtres de l’amour », Paris, 1914.


Je m’éveillai le matin à dix heures, très gaie et parfaitement reposée. Phoebe, debout avant moi, eut soin de ne faire aucune allusion aux scènes de la nuit. À ce moment, la servante apporta le thé et je m’empressai de m’habiller. Quand Mistress Brown entra en se dandinant, je tremblais qu’elle ne me grondât de m’être levée si tard ; mais tout au contraire, elle me mangea de caresses et me dit les choses du monde les plus flatteuses. Nous déjeunâmes, et le thé à peine desservi, on se mit à m’équiper promptement pour me faire paraître avec décence devant un des chalands de la maison, qui attendait déjà que je fusse visible. Imaginez combien mon coeur dut s’enfler de joie à la vue d’un taffetas blanc broché d’argent, qui avait, à la vérité, subi un nettoyage, d’un chapeau en dentelle de Bruxelles, de bottines brodées, et le reste à l’avenant. Je puis dire sans vanité que, malgré tous les soins que l’on prit à me parer, la nature faisait mon plus grand ornement. J’étais d’une taille, avantageuse et faite au tour ; j’avais les cheveux blonds cendres luisants ; qui flottaient sur mon cou en boucles naturelles ; la peau était d’un blanc à éblouir, les traits du visage un peu trop coloré avaient de la délicatesse et de la régularité ; j’avais de grands yeux noirs pleins de langueur plutôt que de feu, si ce n’est en de certaines occasions où, disait-on, ils lançaient des éclairs. J’avais au menton une fossette qui était loin de produire un effet désagréable ; mes dents, desquelles j’avais toujours eu grand soin, étaient petites, égales et blanches ; ma poitrine était haute et bien attachée, on pouvait y voir la promesse plutôt que la réalité de ces seins ronds et fermes qui, avant peu, devaient justifier cette promesse. En un mot, toutes les conditions le plus généralement requises pour la beauté, je les possédais, ou, dû moins, ma vanité m’empêchait de contredire la décision de nos souverains juges, les hommes qui tous, à ma connaissance, se prononçaient hautement en ma faveur. Dans mon sexe même, je rencontrai des femmes d’un caractère trop élevé pour me refuser cette justice, tandis que d’autres me louaient encore bien plus sûrement en essayant de m’enlever ce que j’avais de mieux dans ma personne et sur mon visage… En voilà trop, je l’avoue, beaucoup trop, en fait d’éloge de moi-même ; mais je serais ingrate envers la nature, envers une beauté à laquelle je dois de si extraordinaires avantages, en tant que plaisirs et fortune, si j’omettais, par fausse modestie, de mentionner des biens si précieux.

Aussitôt ma toilette achevée, nous descendîmes et Mistress Brown me présenta à un vieux cousin de sa propre création, un gentleman, qui, après m’avoir saluée, m’appuya sur la bouche un baiser dont je l’aurais volontiers dispensé. En effet, on ne pouvait guère voir une plus désagréable figure. Que l’on se représente un homme de soixante ans passés, petit et contrefait, de couleur de cadavre, avec de gros yeux de bœuf, une bouche fendue jusqu’au oreilles, garnie de deux ou trois défenses au lieu de dents, une haleine pestilentielle, enfin un monstre dont le seul aspect faisait horreur.

C’était là le gentleman à qui ma bienfaitrice, son ancienne pourvoyeuse, me destinait. Suivant ce beau projet, elle me fit tenir droite devant lui, me tourna tantôt d’une façon, tantôt de l’autre, et, détachant mon mouchoir, lui fit remarquer les mouvements, la forme et la blancheur de ma gorge.

Quand on crut le bouc suffisamment prévenu par cet échantillon de mes charmes, Phoebe me reconduisit à ma chambre, et, ayant fermé la porte, elle me demanda mystérieusement si je ne serais pas bien aise d’avoir un aussi beau gentleman pour mari. (Je suppose qu’on lui donnait le titre de beau parce qu’il était chamarré de dentelles.) Je répondis naïvement que je ne songeais point au mariage, mais que si jamais j’avais un choix à faire ce serait parmi les gens de ma sorte, me figurant que tous les beaux gentlemen étaient faits sur le modèle de ce hideux animal.

Tandis que Phoebe employait sa rhétorique à me persuader en sa faveur, Mistress Brown, ainsi que j’ai ouï dire depuis, l’avait taxé à cinquante guinées pour la seul permission d’avoir un entretien préliminaire avec moi, et à cent de plus au cas qu’il obtînt l’accomplissement de ses désirs, le laissant maître de me récompenser comme il le jugerait à propos. Le marché fut à peine conclu qu’il prétendit qu’on lui livrât la marchandise sur-le-champ. On eut beau lui représenter que je n’étais pas encore préparée à une pareille attaque, qu’il fallait tacher de m’apprivoiser avant de brusquer les choses ; que, timide et jeune comme je l’étais, on risquerait de m’effaroucher et de me rebuter par trop de précipitation. Discours inutiles ; tout ce qu’on put obtenir de lui fut qu’il patienterait jusqu’au soir.

Pendant le dîner, mes deux embaucheuses ne cessèrent d’exalter le merveilleux cousin :

« J’avais eu le bonheur de le rendre sensible dès la première vue… il me ferait ma fortune si je voulais être bonne fille et ne point écouter mes caprices… que je pouvais compter sur son honneur… que je serais au niveau des plus grandes dames. J’aurais un carrosse pour me promener… »

Elles ajoutèrent à ces fastidieux propos maintes autres bêtises capables de tourner la tête d’une pauvre innocente telle que moi, si l’aversion insurmontable que j’avais pour lui n’eût rendu leur babil sans effet. La bouteille aussi allait grand train, afin, je suppose, de trouver un auxiliaire dans la chaleur de mon tempérament pour l’assaut qui se préparait.

La séance fut si longue qu’il était environ sept heures quand nous sortîmes de table. Je montai à ma chambre ; le thé fut bientôt servi ; notre vénérable maîtresse entra, escortée de mon effroyable satyre. L’introduction faite, on prit le thé, puis lorsqu’il fut desservi elle me dit qu’une affaire de la dernière importance la forçait de nous quitter, que je l’obligerais sensiblement de vouloir bien tenir compagnie à son cher cousin jusqu’à son retour.

« Pour vous, monsieur, ajouta-t-elle, songez, par vos attentions et vos bonnes manières, à vous rendre digne de l’affection de cette aimable enfant. Adieu, ne vous ennuyez point. »

En proférant ces derniers mots, la perfide était déjà presque au bas de l’escalier. Je m’attendais si peu à ce départ précipité, que je tombai sur le canapé comme pétrifiée. Le monstre se mit aussitôt près de moi et voulut m’embrasser ; son haleine infecte me fit évanouir. Alors, profitant de l’état ou j’étais, il me découvrit brusquement la gorge, qu’il profana de ses regards et de ses attouchements impurs. Encouragé par cet heureux début, l’infâme m’étendit de mon long et eut l’audace de glisser une de ses mains sous mes jupes ; cette outrageante tentative me rappela à la vie. Je me relevai avec promptitude et le suppliai, fondant en larmes, de ne me faire aucune insulte.

« — Qui, moi, ma chère ? dit-il, vous faire insulte ! Ce n’est pas mon intention ; est-ce que la vieille madame ne vous a pas appris que ,je vous aime ? que je suis dans le dessein de … »

« — Je sais cela, monsieur, interrompis-je ; mais je ne saurais vous aimer, sincèrement je ne le puis… De grâce, laissez-moi… Oui, je vous aimerai de tout mon coeur si vous voulez me laisser et vous en aller. »

C’était parler en l’air. Mes pleurs ne servirent qu’à l’enflammer davantage ; il m’étendit de nouveau sur le canapé et après avoir jeté mes jupes par-dessus la tête, le vilain rit, en souillant et mugissant comme un taureau, des efforts qui se terminèrent par une libation involontaire. Cet bel exploit achevé, il me vomit, dans sa rage, toutes les horreurs imaginables, disant « qu’il ne me ferait pas l’honneur de s’occuper davantage de moi ; que la vieille maquerelle pouvait chercher un autre pigeon… qu’il ne serait plus ainsi dupé par une bégueule de campagnarde… ; qu’il pensait bien que j’avais donné mon pucelage à quelque manant de mon pays et que je venais vendre mon petit lait à la ville ». J’écoutai toutes ces insultes avec d’autant plus d’indifférence que je me flattais de n’avoir rien à redouter de ses brutales entreprises.

Cependant, les pleurs qui coulaient de mes yeux, mes cheveux épais (mon bonnet était tombé dans la lutte), ma gorge nue, en un mot, le désordre attendrissant où j’étais, ranimèrent sa luxure. Il radoucit le ton et me dit que si je voulais me prêter de bonne grâce avant que la vieille revint, il me rendrait son affection ; en même temps il se mit en devoir de m’embrasser et de porter la main à mon sein ; mais, la crainte et la haine me tenant lieu de force, je le repoussai avec une violence extrême, et m’étant saisie de la sonnette, je la secouai tant que la servante monta voir ce qu’il y avait, si le gentleman demandait quelque, chose.

Quoique Martha fût accoutumée dès longtemps aux scènes de cette espèce, elle ne put me voir ensanglantée et chiffonnée comme je l’étais sans émotion. De sorte qu’elle le pria immédiatement de descendre et de me laisser reprendre mes sens, lui promettant que Mistress Brown et Phoebe rajusteraient les choses à leur retour… qu’il n’y aurait rien de perdu pour laisser respirer un peu la pauvre petite… qu’en son particulier elle ne savait que penser de tout ceci, mais qu’elle ne me quitterait pas que sa maîtresse ne fût rentrée. Le vieux singe, voyant qu’il serait inutile de persister, sortit de la chambre, plein de rage, et me délivra, de son abominable figure.

Après son départ, Martha jugea, au pitoyable état où j’étais, que j’avais besoin de repos et m’offrit en conséquence quelques gouttes d’ammoniaque et de me mettre au lit ; ce que je refusai par la crainte que me donnait le retour du monstre qui venait de me quitter. Cependant, Martha me persuada si bien que je me couchai, en proie au plus vif chagrin et agitée par la cruelle inquiétude d’avoir déplu à Mistress Brown, dont je redoutais la vue, tant était grande ma simplicité, car ni la vertu ni la modestie n’avaient eu aucune part dans la défense que j’avais faite ; elle provenait uniquement de l’aversion que m’avait inspirée la brutalité de l’horrible séducteur de mon innocence.

Les deux appareilleuses rentrèrent à onze heures du soir, et sur le récit que ma libératrice leur fit des procédés brutaux du faux cousin à mon égard, les perfides employèrent tous les soins imaginables pour me rassurer et me tranquilliser l’esprit. Cependant elles se flattaient que ce n’était que partie remise, et que je leur ferais gagner tôt ou tard le restant du marché ; mais heureusement je n’en eus que la peur. Le lendemain au soir j’appris, avec une joie extrême, que l’homme en question, nommé Mr Crofts, et qui était un marchand des plus considérables, venait d’être arrêté par ordre du roi, sous l’inculpation de s’être indûment approprié près de quarante mille Livre par des opérations de contrebande. Ses affaires étaient, disait-on, si désespérées que, en eût-il encore le goût, il n’avait puis le moyen de poursuivre ses vues sur moi, car on venait de le jeter en prison et il n’était pas probable qu’il en sortirait de sitôt ; Mistress Brown, persuadée par le mauvais succès de cette première épreuve qu’il fallait, avant de faire de nouvelles tentatives, essayer d’adoucir mon humeur sauvage, crut que le plus sûr moyen était de me livrer aux instructions d’une troupe de filles qu’elle entretenait à la maison. Conformément à ce beau projet, elles eurent toute liberté de me voir.

En effet, l’air délibéré de ces folles créatures, leur gaieté, leur étourderie, me gagnèrent tellement le coeur, qu’il me tardait d’être agrégée parmi elles. La timide retenue, la modestie, la pureté de mœurs que j’avais apportées de mon village se dissipèrent en leur compagnie comme la rosée du matin disparaît aux rayons du soleil.

Mistress Brown me gardait pourtant toujours sous ses yeux jusqu’à l’arrivée de lord B… de Bath, avec qui elle devait trafiquer de ce joyau frivole qu’on prise tant et que j’aurais donné pour rien au premier crocheteur qui aurait voulu m’en débarrasser ; car dans le court espace que j’avais été livrée à mes compagnes, j’étais devenue si bonne théoricienne qu’il ne me manquait plus que l’occasion pour mettre leurs leçons en pratique. Jusque-là je n’avais encore entendu que des discours ; je brillais, de voir des choses ; le hasard me satisfit sur cet article lorsque je m’y attendais le moins.

Un jour, vers midi, que j’étais dans une petite garde-robe obscure, séparée de la chambre de Mistress Brown par une porte vitrée, j’entendis je ne sais quel bruit qui excita ma curiosité. Je me glissai doucement et je me postai de telle façon que je pouvais tout voir sans être vue. C’était notre Révérende Mère Prieure elle-même, suivie d’un jeune grenadier à cheval, grand, bien découplé, et, selon les apparences, un héros dans les joyeux ébats.

Je n’osais faire le moindre mouvement, ni respirer, de peur de manquer, par mon imprudence, l’occasion d’un spectacle fort intéressant ; mais la paillarde avait l’imagination trop pleine de son objet présent pour que toute autre chose fût capable de la distraire. Elle s’était assise sur le pied du lit, vis-à-vis de la garde-robe, d’où je ne perdis pas un coup d’oeil de ses monstrueux et flasques appas. Son champion avait l’air d’un vivant de bon appétit et expéditif. En effet, il posa sans cérémonie ses larges mains sur les effroyables mamelles, ou plutôt sur les longues et pesantes calebasses de la mère Brown. Après les avoir patinées quelques instants avec autant d’ardeur que si elles en avaient valu la peine, il la jeta brusquement à la renverse et couvrit de ses cotillons sa face bourgeonnée par le brandy. Tandis que le drôle se débraillait, mes yeux eurent le loisir de faire la revue des plus énormes choses qu’il soit possible de voir et qu’il n’est pas aisé de définir. Qu’on se représente une paire de cuisses courtes et grosses, d’un volume inconcevable, terminée en haut par une horrible échancrure, hérissée d’un buisson épais de crin noir et blanc, on n’en aura encore qu’une idée imparfaite.

Mais voici ce qui occupa toute mon attention. Le héros produisit au grand jour cette merveilleuse et superbe pièce qui m’avait été inconnue jusqu’alors et dont le coup d’oeil sympathique me fit sentir des chatouillements presque aussi délectables que si j’eusse dû réellement en jouir. Puis le drille se laissa tomber sur la dame. Aussitôt les secousses du lit, le bruit des rideaux, leurs soupirs mutuels m’annoncèrent qu’il avait donné dans le but.

La vue d’une scène si touchante porta le coup de mort à mon innocence.

Pendant la chaleur de l’action, glissant ma main sous ma chemise, j’enflammai le point central de ma sensibilité et je tombai tout à coup dans cette délicieuse extase où la nature, accablée de plaisir, semble se confondre et s’anéantir.

Quand j’eus assez repris mes sens pour être attentive au reste de la fête, j’aperçus la vieille dame embrassant comme une forcenée son grenadier qui paraissait en cet instant plus rebuté que touché de ses caresses. Mais une rasade d’un cordial qu’elle lui fit avaler et certain mouvement officieux lui rendirent bientôt son premier état. Alors j’eus tout le loisir de remarquer le mécanisme admirable de cette partie essentielle de l’homme. Le sommet écarlate de l’instrument, ses dimensions, un buisson qui en ombrageait la racine, joint au vaste gousset qui l’accompagnait, tout fixa mon attention et augmenta mes transports, qui ne firent que s’accroître par l’aspect des plaisirs d’un second combat, que ma position me fit voir distinctement.

Avant de congédier son gars, Mistress Brown lui mit trois ou quatre pièces de monnaie dans la main.

Le drôle était non seulement son favori, mais celui de toute la maison.

Elle avait eu grand soin de me tenir cachée, de crainte qu’il n’eût pas la patience d’attendre l’arrivée du lord à qui mes prémices étaient destinées, car on ne se serait point avisé de lui disputer son droit d’aubaine.

Aussitôt qu’ils furent descendus, je volai à ma chambre, où, m’étant enfermée, je me livrai intérieurement aux douces émotions qu’avait fait naître en mon coeur le spectacle dont je venais d’être témoin. Je me jetai sur mon lit dans une agitation insupportable, et ne pouvant résister au feu qui me dévorait, j’eus recours à la triste ressource du manuel des solitaires ; mais malgré mon impatience, la douleur causée par l’attouchement intérieur m’empêcha de poursuivre jusqu’à ce que Phoebe m’eût donné là-dessus de plus amples Instructions.

Quand nous fûmes ensemble, je la mis sur cette voie en faisant un récit fidèle de ce que j’avais vu.

Elle me demanda quel effet cela avait produit sur moi. Je lui avouai naïvement que j’avais ressenti les désirs les plus violents, mais qu’une chose m’embarrassait beaucoup.

« Et qu’est-ce que c’est, dit-elle, que cette chose ?

« Eh ! mais, répondis-je, cette terrible machine. Comment est-il possible qu’elle puisse entrer sans me faire mourir de douleur, puisque vous savez bien que je ne saurais y souffrir que le petit doigt ?… À l’égard du bijou de ma maîtresse et du vôtre, je conçois aisément, par leurs dimensions, que vous ne risquez rien. Enfin, quelque délectable qu’en soit le plaisir, je crains d’en faire l’essai. »

Phoebe me dit en riant qu’elle n’avait pas encore ouï personne se plaindre qu’un semblable instrument eût jamais fit de blessures mortelles en ces endroits-là et qu’elle en connaissait d’aussi jeunes et d’aussi délicates que moi qui n’en étaient pas mortes… qu’a la vérité nos bijoux n’étaient pas tous de la même mesure ; mais qu’à un certain âge, après un certain temps d’exercice, cela prêtait comme un gant ; qu’au reste, si celui-là me faisait peur, elle m’en procurerait un d’une taille moins monstrueuse,

« Vous connaissez, poursuivit-elle, Polly Philips ; un jeune marchand génois l’entretient ici. L’oncle du jeune homme est immensément riche et très bon pour lui. Il l’a envoyé ici en compagnie d’un marchand anglais, son ami, sous le prétexte de régler des comptes, mais en réalité pour complaire au désir qu’il avait de voyager et de voir le monde. Il a rencontré Polly par hasard dans une société, en est devenu amoureux, et il la traite assez bien pour mériter qu’elle s’attache à lui. Il vient la voir deux ou trois fois par semaine. Elle le reçoit dans le cabinet clair du premier étage ; on l’attend demain. Je veux vous faire voir ce qui se passe entre eux, d’une place qui n’est connue que de Mistress Brown et de moi. »

Le jour suivant, Phoebe, ponctuelle à remplir sa promesse, me conduisit par l’escalier dérobé dans un réduit obscur où l’on mettait en réserve de vieux meubles et quelques caisses de liqueurs et d’où nous pouvions voir sans être vues. Les acteurs parurent bientôt, et après de mutuelles embrassades de part et d’autre, il la conduisit jusqu’au lit de repos en face de nous ; tous deux s’y assirent, et le jeune Génois servit du vin avec des biscuits de Naples sur un plateau ; puis, après quelques questions qu’il fit en mauvais anglais, il la déshabilla jusqu’à la chemise ; Polly, à son exemple, en fit autant avec toute la diligence possible. Alors, comme s’il eût été jaloux du linge qui la couvrait encore, il la mit en un clin d’oeil toute nue et exposa à nos regards les membres les mieux proportionnés et les plus beaux qu’il fût possible de voir. La jeune fille, qui était, je le suppose, très habituée à ce procédé, rougit, il est vrai, mais pas autant que moi-même lorsque je pus la contempler debout et toute nue, avec sa chevelure noire dénouée et flottante sur un cou et des épaules d’une blancheur éblouissante, tandis que la carnation plus foncée de ses joues prenait graduellement un ton de neige glacée ; car telles étaient les teintes variées et le poli de sa peau.

Polly n’avait pas plus de dix-huit ans. Les traits de son visage étaient réguliers, délicats et doux, sa gorge était blanche comme la neige, parfaitement ronde et assez ferme pour se soutenir d’elle-même sans aucun secours artificiel ; deux charmants boutons de corail, distants l’un de l’autre, pointés en sens divers, en faisaient remarquer la séparation.

Au-dessous se profilait la délicieuse région du ventre, terminée par une section à peine perceptible qui semblait fuir par modestie et se cachait entre deux cuisses potelées et charnues ; une riche fourrure de zibeline la recouvrait ; en un mot, Polly était un vrai modèle de peintre et le triomphe des nudités.

Le jeune Italien (encore en chemise) ne pouvait se lasser de la contempler ; ses mains, aussi avide que ses yeux, la parcouraient en tous sens. En même temps, le gonflement de sa chemise faisait juger de la condition des choses qu’on ne voyait pas : mais il les montra bientôt dans tout leur brillant, en se dépouillant à son tour du linge qui les cachait. Ce jeune étranger pouvait avoir alors environ vingt-deux ans ; il était grand, bien fait, taillé en hercule, et, sans être beau, d’une figure fort avenante. Son nez inclinait du Romain, ses grands yeux étaient noirs et brillants et sur ses joues un incarnat paraissait qui avait bien sa grâce ; car il était de complexion très brune, non de cette couleur foncée et sombre qui exclut l’idée de fraîcheur, mais de ce teint clair d’un luisant olivâtre qui dénote la vie dans toute sa puissance et qui, s’il éblouit moins que la blancheur, plaît cependant davantage, lorsqu’il lui arrive de plaire. Ses cheveux, trop courts pour être noués, tombaient sur son cou en boucles petites et légères ; aux environs des seins apparaissaient quelques brindilles d’une végétation qui ornait sa poitrine, indice de force et de virilité. Son compagnon sortait avec pompe d’un taillis frisé ; ses dimensions me firent frissonner de crainte pour la tendre petite partie qui allait souffrir ses brusques assauts ; car il avait déjà jeté la victime sur le lit et l’avait placée de façon que je voyais tout à mon aise le centre délectable, dont le pinceau du Guide [1] n’aurait pu imiter le coloris vermeil.

Alors Phoebe me poussa doucement et me demanda si je croyais l’avoir plus petit. Mais j’étais trop attentive à ce que je voyais pour être capable de lui répondre. Le jeune gentleman, en ce moment, s’approchait du but, ne menaçait pas moins que de fendre la charmante enfant, qui lui souriait et semblait défier sa vigueur. Il se guida lui-même et après quelques saccades l’aimable Polly laissa échapper un profond soupir, qui n’était rien moins qu’occasionné par la douleur. Le héros pousse, elle répond en cadence à ses mouvements ; mais bientôt leurs transports réciproques augmentent à un tel degré de violence qu’ils n’observent plus aucune mesure. Leurs secousses étaient trop rapides et trop vives, leurs baisers trop ardents pour que la nature y pût suffire ; ils étaient confondus, anéantis l’un dans l’autre.

« Ah ! ah ! je n’y saurais tenir… c’en est trop… je m’évanouis… j’expire… je meurs… » C’étaient les expressions, entrecoupées qu’ils lâchaient mutuellement dans cette agonie de délices. Le champion, en un mot, faisant ses derniers efforts, annonça, par une langueur subite répandue dans tous ses membres, qu’il touchait au plus délicieux moment. La tendre Polly ajouta qu’elle y touchait aussi en jetant ses bras avec fureur de côté et d’autre, les yeux fermés avec une sorte de soupir sangloté à faire croire qu’elle expirait.

Quand il se fut retiré, elle resta quelques instants encore sans mouvements… Elle sortit à la fin de son évanouissement et, sautant au cou de son ami, il parut, par les nouvelles caresses que la friponne lui prodigua, que l’essai qu’elle venait de faire de sa vigueur ne lui avait point déplu.

Je n’entreprendrai pas de décrire ce que je sentis pendant cette scène, mais de cet instant adieu mes craintes, et j’étais si pressée de mes désirs que j’aurais tiré par la manche le premier homme qui se serait présenté, pour le supplier de me débarrasser d’un brimborion qui m’était désormais insupportable.

Phoebe, quoique plus accoutumée que moi à de semblables fêtes, ne put être témoin de celle-ci sans être émue. Elle me tira doucement de ma place d’observation et me conduisit du côté de la porte. Là, faute de chaise et de lit, elle m’adossa contre le mur et alla reconnaître cette partie où je sentais de si vives irritations. Elle fit un effet aussi prompt que celui du feu sur la poudre. Alors nous revînmes à notre poste.

Le jeune étranger était assis sur le lit, vis-à-vis de nous ; Polly, assise sur un de ses genoux, le tenait embrassé ; l’extrême blancheur de sa peau contrastait délicieusement avec le brun doux et lustré de son amant, leurs langues enflammées, collées l’une contre l’autre, semblaient vouloir pomper le plaisir dans sa source la plus pure.

Pendant ce tendre badinage, le champion avait repris une nouvelle vie. Tantôt la folâtre Polly le flattait, tantôt elle le pressait et le serrait.

Le jeune homme, de son côté, après avoir épuisé, en la caressant, toutes les ressources de la luxure, se jeta tout à coup à la renverse et la tira sur lui. Elle demeura ainsi quelques instants, jouissant de son attitude. Mais bientôt l’aiguillon du plaisir les embrasant de nouveau, ce ne fut plus qu’une confusion de soupirs et de mots mal articulés.

Il la serre étroitement dans ses bras, elle le presse dans les siens, la respiration leur manque et, ils restent tous deux sans donner aucun signe de vie, plongés et absorbés dans une extase mutuelle.

J’avoue qu’il ne me fut pas possible d’en voir davantage : cette dernière scène m’avait tellement mise hors de moi-même, que j’en étais devenue furieuse. Je saisis Phoebe comme si elle avait eu de quoi me satisfaire. Elle eut pitié de moi et, me faisant signe de la suivre, nous nous retirâmes dans notre chambre.

La première chose que je fis fut de me jeter sur le lit ; ma compagne s’y étant mise aussi me demanda si je me sentais maintenant l’humeur guerrière, ayant eu le temps de reconnaître l’ennemi. Je ne lui répondis qu’en soupirant. Elle me prit alors la main et la conduisit à l’endroit où j’aurais voulu rencontrer le véritable objet de mes désirs ; mais, ne trouvant qu’un terrain plat et creux, je me serais retirée brusquement si je n’avais pas craint de la désobliger. Je me prêtai donc à son caprice et lui laissai faire de ma main ce qu’il lui plut. Quant à moi je languissais désormais pour quelque chose de plus solide et n’étais pas d’humeur à me contenter de ces amusements insipides, si Mistress Brown n’y pourvoyait bientôt. Je sentais même qu’il me serait difficile de différer jusqu’à l’arrivée de mylord B…, quoiqu’on l’attendît incessamment. Par bonheur, je n’eus pas besoin ni de lui ni de ses dépens ; l’Amour en personne, lorsque je l’espérais le moins, disposa de mon sort.

Voir en ligne : Parties fines à Chelsea avec mon bel adolescent
Lettre première (troisième partie)

P.-S.

Texte établi par EROS-THANATOS.COM d’après l’ouvrage de John Cleland, Mémoires de Fanny Hill, Femme de plaisir, L’Œuvre de John Cleland (Avec des documents sur la vie à Londres au XVIIIe siècle, et notamment la Vie galante d’après les SÉRAILS DE LONDRES), Introduction, essai bibliographique par Guillaume Apollinaire, Ouvrage orné de six compositions d’après la suite gravée par William Hogarth : La destinée d’une Courtisane, Bibliothèque des Curieux, Collection « Les Maîtres de l’amour », Paris, 1914.

Notes

[1Il faut noter que les traducteurs français du XVIIIe siècle ont toujours remplacé ici le nom du Guide par celui de Rubens.



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