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Choses vécues XV

Don Juan de Koloméa

Confessions érotiques (1888-1889)



Auteur :

Leopold von Sacher-Masoch, « Don Juan de Koloméa », Choses vécues (XV), Revue bleue, t. XLIV, Paris, juillet 1889, pp. 431-433.


XV.
DON JUAN DE KOLOMÉA.

Quoique la femme m’eût toujours attiré et occupé, je n’avais pas eu, jusqu’alors, une véritable liaison. Ma mère m’avait donné une éducation tellement idéale que j’avais résolu de n’aimer qu’une fois en ma vie, et de prendre pour femme celle que j’aimerais.

J’avais été surtout absorbé de très bonne heure par l’étude. À l’âge de huit ans, j’étais entré au gymnase ; j’avais seize ans quand je commençai à suivre les cours de l’Université ; à vingt ans, j’étais docteur en philosophie ; à vingt et un, je publiais une oeuvre historique d’après les documents des Archives impériales de Vienne, relatifs à « la révolte à Gand sous Charles-Quint », et j’étais nommé professeur d’histoire à l’Université de Gratz. Vraiment, jusqu’alors, je n’avais pas eu le temps nécessaire pour rendre des hommages à une femme.

Ma première passion naquit en moi de la même manière que j’écrivis mon premier roman, c’est-à-dire malgré moi.

Un soir, je me trouvais chez la vieille baronne Gudénus, lui faisant la lecture des premiers chapitres du roman Doit et Avoir de Freytag, où est racontée la révolution des Polonais. Tout à coup je m’écriai :
- Mais c’est un non-sens ! C’est tout à fait inexact !

La baronne prit un vif intérêt à ce que je disais, et je lui décrivis la révolution polonaise telle que je l’avais vue.
- Mais écrivez donc cela ! dit-elle, comme l’avait fait Alexandre Dumas. Vous ferez ainsi un roman très empoignant.

Dans la même nuit, je me mis à écrire le Comte Donski. D’abord, ce ne fut que l’historien qui se révoltait en moi et qui ne voulait que rectifier les dates erronées, le coloris faux ; mais bientôt le romancier s’éveilla, et il en résulta un livre, moitié histoire, moitié roman, qui m’ouvrit la carrière littéraire. Il fut bientôt suivi d’un autre roman, Kaunitz, où l’influence d’Alexandre Dumas est bien évidente.

À cette époque, je lis la connaissance d’une femme qui marque une crise dans ma vie. Aldona de K…, Polonaise, de famille aristocratique, mariée à un aristocrate, était une des plus belles et des plus spirituelles femmes que j’eusse jamais rencontrées. On était en train de faire son portrait pour la galerie des beautés autrichiennes. Je fréquentais sa maison ; elle venait voir mes parents. Tout le monde était à ses pieds. J’étais le seul qui ne lui fit pas la cour, et ce fut justement cette attitude à son égard qui lui suggéra l’idée d’ourdir son filet délicat autour de moi.

Ce qui, tout d’abord, ne fut qu’un jeu, une taquinerie, une petite vengeance sur le Caton juvénile, allait devenir une fatalité pour nous deux.

Je me mis à l’aimer avec toute la passion d’un coeur pur ; mais, plus cette passion croissait en moi, plus mon attitude devenait réservée, contenue et presque froide en présence de cette femme belle et gâtée. Car toute sa nature mondaine, son élégance, son amour pour le plaisir et, avant tout, sa vanité et sa coquetterie, me répugnaient en même temps.

Jamais homme n’a fait à une femme déclaration d’amour plus originale que celle que je fis à Aldona.

Un soir, elle me contraignit à parler :
- Qu’avez-vous contre moi ? dit-elle en mettant doucement sa main sur mon bras. Vous me fuyez, vous évitez de me parler, même de me regarder.
- Tout cela n’existe que dans votre imagination, lui répondis-je, et toute votre personne est un composé de fantaisies.
- Non, monsieur, dit-elle, et, cette fois, vous n’allez pas m’échapper… Vous vous défendez contre l’amour que vous éprouvez pour moi ; car vous m’aimez : cela, vous ne pouvez le nier.
- Oui,je vous aime, lui répliquai-je, mais je vous hais en même temps ; j’ai toujours détesté ces femmes qui placent comme sur un autel leur propre ego, et qui sacrifient tout à leur vanité. Je les ai toujours méprisées.

Aldona se dressa comme mue par un ressort, les yeux étincelants, ses petites mains crispées. Sans doute, elle m’aurait frappé, mais mon regard calme la retint. Lentement, elle me tourna le dos, et se mit à pleurer.
- Je n’ai pas voulu vous offenser, disais-je.

Ses larmes me faisaient mal.
- Vous croyez que je n’ai pas de coeur, murmura-telle. Oh ! je n’en ai que trop pour vous. Mon Dieu ! pourquoi m’a-t-il fallu vous aimer !
- Vous ne m’aimez pas, répondis-je. Votre vanité est blessée, voilà tout.
- Méprisez-moi si vous voulez, me dit-elle, en tournant sa belle figure ardente et baignée de larmes vers moi. Pourtant, je vous aime.

Et, jetant ses bras autour de mon cou, elle cacha sa tête sur ma poitrine.

C’en était trop, même pour un puritain de ma sorte. Je l’aimais : je la serrai entre mes bras, elle, si irrésistiblement belle dans sa douleur et sa honte. Qui, à ma place, aurait résisté ? Et, pourtant, je ne me rendis pas encore à sa discrétion.
- Je vous aime, lui disais-je, mais je ne serai jamais l’amant d’une femme mariée.
- Je t’appartiens, à toi, murmura-t-elle. Fais de moi ce que tu voudras.
- Il n’y a que deux routes à suivre, répondis-je : ou vous vous séparez de votre mari, ou vous cherchez a m’oublier.
- Ni l’un ni l’autre, dit-elle. Je vous en conjure, écoutez-moi. Je ne puis sacrifier mes enfants, ma situation dans la société…
- Je ne demande aucun sacrifice, Aldona ; mais il y a aussi un sacrifice que je ne puis faire, c’est celui de mon honneur.
- Vous avez des idées exagérées, ridicules…
- Cela se peut ; mais, pour moi, l’imposture est malhonnête et immorale, même quand elle nous rend heureux. Je préfère être malheureux.

Nous nous séparâmes en nous tendant les mains en silence, et quelques semaines s’écoulèrent sans que nous nous fussions revus. Je n’allai pas la voir, et je sortais chaque fois qu’elle venait chez ma mère.

*
* *

Un soir, pendant la révolution de 1863, une vieille dame, soigneusement voilée, vint me voir. Le comte de K…, un de mes amis, avait traversé la frontière galicienne avec le corps Wissocki, et il avait reçu, dans une rencontre malheureuse pour les Polonais, le coup de lance d’un Cosaque. La vieille dame me confia qu’il se tenait caché chez elle, parce qu’il craignait d’être remis au tribunal militaire si on le découvrait. Il désirait me voir. Elle s’offrit à me conduire auprès de lui.

Nous fixâmes un rendez-vous, à dix heures du soir, devant la cathédrale, et je m’y trouvai à l’heure précise. Quelques minutes après, une voiture s’arrêtait, et la mystérieuse messagère me faisait signe de monter.

Elle me conduisit dans un faubourg éloigné. Nous descendîmes devant une petite maison. Là, me prenant par la main, elle me fit monter un escalier obscur, puis traverser un couloir ; enfin, elle me fit entrer dans une chambre où régnait également l’obscurité. À peine fus-je entré que mon guide disparut. Je l’entendis fermer la porte à clef, puis le froufrou d’une robe. Aussitôt, deux bras m’enlacèrent et deux lèvres brûlantes, fiévreuses, vinrent chercher les miennes.

J’enveloppai de mes bras une taille frémissante, souple et flexible comme celle d’une panthère. Je lui appartenais donc, à la belle traîtresse triomphante !

Oh ! comme elle était charmante, lorsqu’elle ouvrit les rideaux et que la lune vint la baigner de sa chaste lumière, cette Putiphar dont la tête mélancolique paraissait encore plus fière sur le fond noir de sa kazabaïka !

Elle m’avait fait son esclave, mais, en même temps, elle obéissait à ma volonté. Dans cette heure d’un bonheur suprême, où elle me faisait son prisonnier, où elle m’avait si complètement vaincu, j’arrachai cette femme légère au monde. Dans la même nuit, je l’enlevai de sa maison, et, après l’avoir mise en lieu sûr, je me rendis chez son mari, pour me mettre à sa disposition.

Son premier mouvement fut de m’offrir un cigare.

Alors, je compris Aldona. Elle ne fut pas seulement excusée à mes yeux, mais, encore, justifiée. Des pourparlers étaient engagés entre le mari et la femme pour une séparation, et c’était le père de la jeune femme qui servait d’intermédiaire.

Le seul obstacle était la possession des enfants que la mère réclamait à tout prix.
- Vous ne comprenez pas le coeur d’une mère, me dit-elle, lorsque je m’efforçais de la calmer. Pour la femme, les enfants sont tout. S’il le fallait, je vous sacrifierais à mes enfants, comme je leur ai sacrifié mon mari.

À ces mots, j’eus un tressaillement. Je compris subitement que nous ne sommes que les fous de la nature. Quand, au moment de l’extase, l’homme et la femme ne semblent former qu’un seul être, la nature ne pense guère à nous ! Elle n’a aucune préoccupation de notre bonheur : elle ne songe qu’à la conservation et à la propagation de l’espèce. Je vis l’abîme béant entre l’homme et la femme, et je compris que les enfants sont la chaîne qui soude l’un à l’autre le père et la mère, comme les damnés dans l’enfer du Dante, et qu’ils sont en même temps l’eau-forte qui dissout l’affinité élective.

Ce fut comme un éclair qui vint frapper mon âme, et, de même que la foudre fertilise la terre, au dire du paysan, cet éclair déposa dans mon esprit le grain de semence d’où sortit le germe de l’histoire de Don Juan de Koloméa.

La fable et les figures de ce roman sont tirées de l’histoire d’un ménage malheureux, histoire qui s’était déroulée sous mes yeux. Là aussi, l’amour maternel avait éloigné de plus en plus les époux, et l’homme était devenu un « coureur ».

Ces deux expériences pesaient sur moi comme un problème non résolu. Elles m’occupèrent jour et nuit, jusqu’à ce que j’eusse trouvé la solution. Ensuite, en huit jours, j’écrivis le roman.

C’était la première oeuvre qui sortît du fond de mon coeur. Je ne pensais point au public, j’écrivais pour moi, et, quand je l’eus terminée, je respirai, comme si je me sentais allégé, comme si je venais de sortir d’une grave maladie. Je lus la nouvelle à un de mes amis, célèbre critique, qui ne voulut pas, tout d’abord, me donner son avis. Je me résignai, et, sans rien dire, je reléguai Don Juan de Koloméa au plus profond de mon tiroir.

Cependant, Aldona s’était séparée de son mari. Elle vivait seule dans une petite maison qu’elle avait meublée avec un luxe raffiné. Elle savait l’art d’aimer et d’être aimée, et connaissait comme nulle autre femme la poésie de la volupté.

Les années qui suivirent furent pour moi remplies des plus pures et des plus douces jouissances de l’amour, et, en même temps, la source d’une foule d’inspirations. Mes relations avec Aldona duraient depuis cinq ans, lorsque la catastrophe, jamais prévue, vint à éclater. Ce ne fut pas moi qui causai la séparation, mais bien l’infidélité seule de la bien-aimée.

Elle essayait de me tromper, mais n’y pouvait parvenir. Un soir, je la surpris avec son nouvel adorateur, un émigré polonais ; et comme il refusait de me donner satisfaction, je ne pus que lui appliquer un vigoureux coup de pied qui lui fit dégringoler les escaliers.

Si, en ce moment, j’eusse tenu une arme, sans doute j’aurais tué Aldona. Ne pouvant lui ôter la vie, je voulus, au moins, d’une autre façon, briser mon idole. La nature inculte du Cosaque venait de se réveiller en moi : avec un regard plein de mépris, je la frappai à la figure, et la lourde portière se referma derrière moi pour toujours.

Le beau roman était fini.

J’étais comme anéanti après cette première grande crise de ma vie. J’allais et venais sans savoir ce que je faisais.

Alors, mon taciturne ami, le critique original, arriva un jour, tirant un manuscrit de sa poche.
- Qu’avez-vous là ? demandai-je avec indifférence.

La préface de votre Don Juan de Koloméa.
- Comment ! est-ce que ma nouvelle vous a plu ?
- Vous savez, mon cher, que les compliments ne sont pas mon fort.

Mon ami ne s’en fit pas moins le héraut de cette malheureuse nouvelle, qui, pendant trois ans, passa d’une rédaction à l’autre. Personne n’eut le courage de l’imprimer. Enfin, elle parut, en octobre 1866, dans la Revue de Westermann. La même nouvelle qui m’avait introduit en Russie et en Allemagne me faisait connaître aussi en France, où elle parut, au mois d’octobre de 1871, dans la Revue des Deux Mondes.

Pourtant, Don Juan de Koloméa n’est pas la seule production dont Aldona fut pour moi l’inspiratrice. C’est encore elle qui est l’héroïne du roman la Femme séparée, et de Mondnacht, qui a paru dans la Revue des Deux Mondes, sous ce titre : la Barina Olga.

P.-S.

Texte établi par EROS-THANATOS.COM d’après les confessions érotiques Leopold von Sacher-Masoch, « Don Juan de Koloméa », Choses vécues (XV), Revue bleue, t. XLIV, Paris, juillet 1889, pp. 431-433.



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