Eros-Thanatos Bibliothèque de littérature érotique : histoires, textes, récits et confessions érotiques

Accueil > Romans érotiques > Vénus dans le cloître > Cilices et cruels exercices

Navigation



Vénus dans le cloître

Cilices et cruels exercices

La religieuse en chemise (Entretiens III)



Auteur :

Abbé du Prat, Vénus dans le cloître ou La religieuse en chemise. Entretiens curieux, Adressées à Madame l’Abbesse de Beaulieu, Paris, 1683.


Troisième entretien
Sœur Agnès, Sœur Angélique

Agnès. — Ah ! que la beauté du jour est agréable ! cela me réveille tous les esprits. Retirons-nous toutes deux dans cette allée, afin de nous éloigner de la compagnie des autres.

Angélique. — Nous ne pouvions pas trouver dans tout le jardin un lieu plus propre à la promenade, car les arbres qui l’environnent nous donneront autant d’ombre qu’il en faut pour n’être pas exposées à la chaleur du soleil.

Agnès. — Il est vrai ; mais il est à craindre que madame ne vienne pour s’y récréer, car c’est ici l’endroit qu’elle choisit le plus souvent pour prendre l’air après le repas.

Angélique. — N’appréhende pas qu’elle nous chasse d’ici : elle est à présent incommodée ; et si tu savais la cause de son indisposition, tu rirais trop.

Agnès. — Elle se portait pourtant bien hier.

Angélique. — Assurément. Le mal ne lui est arrivé que cette nuit, et il faut que tu aies dormi d’un profond sommeil, pour ne t’être pas aperçue comme par ses cris elle a mis tout le dortoir en alarme. J’avais dessein de m’en divertir avec toi quand je t’ai été trouver ce matin, mais insensiblement notre conversation nous en a éloignées.

Agnès. — Il est vrai que je n’apprends les nouvelles que quand elles sont publiques.

Angélique. — Tu sais que madame fait un de ses principaux plaisirs de nourrir toutes sortes d’animaux, et qu’elle ne se contente pas d’avoir une infinité d’oiseaux de toutes sortes de pays, qu’elle a encore rendu domestiques jusqu’à des tortues et des poissons. Comme elle ne se cache point de cette folie, et que tous ses amis savent qu’elle appelle cette occupation le charme de la solitude, ils s’efforcent tous de contribuer à son divertissement, en lui faisant présent tantôt d’une bête, tantôt d’une autre. L’abbé de Saint-Valery ayant appris qu’elle avait même rendu, comme on le lui avait mandé, des carpes et des brochets familiers, il lui envoya, il y a quatre jours, deux macreuses en vie et deux grosses écrevisses de mer, pareillement vivantes. Après avoir fait couper les ailes à ces demi-canards, elle les fit jeter dans le vivier, et voulut donner toute son application à élever les écrevisses. Pour cette raison elle fit apporter dans sa chambre une petite cuvette de bois qu’elle fit remplir d’eau, et où elle mit ces langoustes (c’est ainsi qu’on appelle ces animaux). J’aurais de la peine à t’exprimer tous les soins qu’elle apportait pour leur conservation, jusques à leur jeter des douceurs et des pistaches. Enfin, elle ne voulait les nourrir que des viandes les plus délicates.

Agnès. — Ces sortes de passe-temps sont innocents, et sont excusables dans la jeunesse.

Angélique. — Hier au soir, par un malheur, sœur Olinde, qui avait ordre de changer tous les jours l’eau de la cuve pour le rafraîchissement des poissons, s’en oublia ; c’est ce qui causa tout le désordre. Tu sauras que la nuit dernière ayant été fort chaude, une de ces langoustes, qui se trouvait incommodée par la chaleur qu’elle ressentait, sortit de la cuve, et se traîna assez longtemps par la chambre, jusqu’à ce que, se voyant sans soulagement, elle rechercha l’eau qu’elle avait quittée comme son plus naturel élément. Mais comme il lui avait été bien plus facile de descendre que de monter, elle fut obligée de recourir à l’eau du pot de chambre de madame, où, sans examiner si elle était douce ou salée, elle se posta. Quelque temps après, notre abbesse eut envie de pisser, et, à demi endormie et sans sortir du lit, elle prit son urinal ; mais, hélas ! elle pensa mourir de frayeur ! Cette écrevisse, qui se sentit arrosée d’une pluie un peu trop chaude, se lança vers le lieu d’où elle semblait partir et le serra si vivement avec une de ses pattes, qu’elle y a laissé des marques pour plus de trois jours.

Agnès. — Ah ! ah ! ah ! que cette aventure est plaisante !

Angélique. — Dans le moment, elle fit un cri qui éveilla toutes ses voisines ; elle jeta le pot de chambre par terre, et, se levant promptement, appela tout le monde à son aide. Cependant cet animal, qui n’avait jamais trouvé de morceau si délicat et plus friand, ne quittait point prise. La mère assistante et sœur Cornélie furent les plus promptes à se lever ; elles eurent bien de la peine à s’empêcher de rire à la vue d’un tel spectacle, mais elles se retinrent néanmoins le mieux qu’elles purent et furent obligées de couper la patte de cette bête sacrilège, qui n’abandonna point sa proie jusques à ce temps-là. La mère assistante se retira, et sœur Cornélie, qui est la confidente de madame, passa le reste de la nuit avec elle pour la consoler. Voilà la cause de l’indisposition de notre abbesse, et ce qui l’empêchera apparemment de venir interrompre nos entretiens.

Agnès. — Ah ! je n’oserais paraître, si un semblable accident m’était arrivé, et qu’il fût venu à la connaissance des autres.

Angélique. — Vraiment, il y a bien là de quoi être honteuse ! Elle ne fit rien voir qu’elle n’ait souvent montré à d’autres, et les chevaliers de l’ordre ont mis plusieurs fois la main où l’écrevisse plaça sa patte.

Agnès. — Qui est celui qui est son meilleur ami ?

Angélique. — Je ne sais pas quel il est, mais je sais bien qu’un jésuite la visite fort souvent, et qu’il a eu avec elle des privautés, qui font connaître qu’il est des cordons bleus. Je l’aperçus un jour avec lui dans un entretien fort animé, et une autre fois qu’elle sortait d’avec le même personnage, je trouvai dans le parloir qu’elle venait de quitter une serviette fine, humectée dans de certains endroits d’une liqueur un peu visqueuse : elle l’avait laissée tomber proche de la fenêtre. Je ne parlai point de cette rencontre ; je remarquai seulement que cette perte lui donna un peu d’inquiétude.

Agnès. — Qu’a-t-elle à appréhender ? L’évêque de qui elle dépend uniquement est à sa discrétion, et dans la visite qu’il a faite de ce monastère, il n’a rien ordonné que ce qu’elle lui avait auparavant prescrit.

Angélique. — Il est vrai. Elle est maîtresse de tout, et les directeurs et confesseurs ne sont reçus et changés que par son ordre.

Agnès. — Ah ! que je souhaiterais de tout mon cœur que le confesseur ordinaire que nous avons à présent lui déplût comme à moi ! Qu’en dis-tu ?

Angélique. — Il est vrai qu’il est fort austère, et qu’il est capable de faire bien de la peine à celles qui ne savent pas se conduire ; mais à nous autres cela doit être bien indifférent que ce soit lui ou un moins rigoureux qui nous entende.

Agnès. — Pour moi je ne puis lui dire la moindre peccadille qu’il ne s’emporte. Pour une pensée dont je m’accuserai, il m’ordonnera des mortifications et des pénitences horribles, et me fera jeûner deux jours pour le moindre mouvement de la chair dont je me confesserai ; outre que je ne sais la plupart du temps de quoi l’entretenir, de crainte de lui dire quelque chose qui le choque, et je ne puis concevoir comment tu fais, toi qui le tiens si longtemps.

Angélique. — Eh ! crois-tu que je sois si sotte de lui déclarer le secret de mon cœur ? Bien loin de cela : comme je le connais tout à fait rigide, je ne lui dis que les choses sur lesquelles il n’a point de prise. Il ne peut conclure de tout ce qu’il apprend de moi sinon que je suis une fille d’oraison et de contemplation, qui ne connaît point tous les mouvements d’une nature corrompue, ce qui fait qu’il n’ose pas même m’interroger sur cette matière. La pénitence la plus rude que j’ai reçue, c’est cinq Pater noster et les Litanies.

Agnès. — Mais encore, que lui dis-tu donc ! car pour avoir rompu le silence ou raillé une personne de la communauté (ce qui n’est rien), il me prônera un quart d’heure.

Angélique. — Toutes ces fautes-là étant désignées en particulier, avec leurs circonstances, de légères, elles deviennent quelquefois plus considérables, et c’est ce qui te rend sujette à sa répréhension. Mais, tiens, voici comme je m’y prends : écoute ma dernière confession. Après lui avoir demandé bien humblement sa bénédiction, la vue baissée, les mains jointes, et le corps à demi courbé, je commence de la sorte :

Mon père, je suis la plus grande pécheresse du monde, et la plus faible des créature : je tombe presque toujours dans les mêmes défauts. Je m’accuse d’avoir troublé la tranquillité de mon âme par des divagations universelles qui m’ont mis l’intérieur en désordre ; de n’avoir pas eu assez de recueillement d’esprit et de m’être trop épanchée dans des occupations extérieures ; de m’être trop arrêtée aux opérations de l’entendement, y passant la plupart de mon oraison au préjudice de ma volonté, qui en est demeurée sèche et stérile ; de m’être une autre fois laissé d’abord lier aux affections, et exposée par là à des distractions fâcheuses et à une oisiveté d’esprit contraire à la perfection méthodique des contemplatifs ; d’avoir trop conservé en moi tout ce qui était de moi, sans dégager mon cœur de toutes les choses créées, par un acte généreux d’anéantissement d’amour-propre, intérêts, désirs et volontés, et de tout moi-même ; d’avoir fait une offrande de mon cœur sans l’avoir tranquillisé auparavant et dénué du trouble des passions trop remuantes et des affections mal réglées ; de m’être trop laissé emporter aux inclinations du vieil homme et au penchant de la nature non réparée, au lieu de faire divorce avec tout, pour gagner tout ; de n’avoir pas été soigneuse de me renouveler par une revue de moi-même, en moi-même, et de faire en moi la réparation de ce qui était déchu de moi, etc.

Eh bien ! Agnès, tu peux juger de la pièce par l’échantillon. Ce n’est pas là le tiers de ma confession, mais le reste ne me rend pas plus criminelle que ce commencement.

Agnès. — Il est vrai que je serais bien empêchée si je devais ordonner des pénitences à des péchés si spirituellement débités. C’est néanmoins là l’unique moyen de tromper la curiosité des jeunes directeurs et d’éviter la réprimande des vieux.

Angélique. — Ces derniers sont ordinairement les moins traitables, car je n’en ai guère vu de jeunes, depuis que je suis dans la communauté, qui n’aient été assez indulgents.

Agnès. — Il est vrai qu’ils n’ont pas tous les mêmes rigueurs : témoin celui qui mit la dévotion si avant dans l’âme de ceux de nos sœurs, qu’elles s’en trouvèrent fort incommodées neuf mois après.

Angélique. — Ah ! Dieu ! qu’il a fallu d’adresse pour cacher cela comme on a fait, et pour empêcher qu’il ne fût su du dehors ! L’évêque lui-même n’en a eu la connaissance que lorsqu’on ne pouvait plus en donner de preuve. Cela me fait souvenir d’un jésuite italien qui, confessant un jour un jeune gentilhomme français qui avait appris la langue du pays, fit une exclamation, sans y penser, qui fit paraître sa faiblesse. Le pénitent s’accusait d’avoir passé la nuit avec une fille des premières maisons de Rome, et d’en avoir joui selon ses désirs. Le bon père, regardant attentivement celui qui lui parlait, qui était beau garçon et très bien fait, s’oublia du lieu qu’il occupait, et s’imaginant être dans une conversation libre, tant il était transporté, il demanda au jeune homme si cette fille était belle, quel âge elle pouvait avoir et combien il l’avait fait avec elle ? Le Français ayant répondu qu’il l’avait trouvée d’une beauté achevée, qu’elle n’avait que dix-huit ans, et qu’il l’avait baisée trois fois : Ah ! qual gusto ! signer, s’écria-t-il pour lors assez hautement, c’est-à-dire : Ah ! que ce plaisir était grand !

Agnès. — Cette saillie n’était pas mal plaisante, et très capable d’exciter le cœur du pénitent à la repentance d’une telle faute.

Angélique. — Que veux-tu ! ce sont des hommes comme les autres. Et j’ai ouï dire à un de mes amis qui était dans ces sortes d’emplois, que souvent un confesseur ne s’exposerait pas tant à l’incontinence en allant au bordel qu’en entendant ce que les dévotes lui disent à l’oreille.

Agnès. — Pour moi, je trouverais, ce me semble, cette occupation assez divertissante, pourvu qu’il me fût permis de faire le choix de mes pénitentes : je prendrais plaisir à les entendre, et mon imagination serait vivement frappée par le récit qu’ils me feraient de leurs sottises ; ce qui ne pourrait être sans une grande satisfaction de mon côté.

Angélique. — Hélas ! mon enfant ! tu ne sais ce que tu demandes. Si une dévote donne un peu de plaisir à un confesseur par le récit ingénu de ses faiblesses, il y en a mille qui les fatiguent par leurs scrupules, et qu’ils tireraient plus facilement d’un abîme que de leurs doutes. Sœur Dosithée a été plus de trois ans à occuper presque toute seule par ses questions le directeur commun de la maison. Il avait beau lui représenter que ces recherches curieuses par lesquelles elle gênait sa conscience, ne croyant jamais avoir apporté assez de soin pour s’examiner, étaient non seulement inutiles, mais même vicieuses et contraires à la perfection. Il ne put rien gagner sur elle, et fut obligé de l’abandonner à elle-même, et de la laisser dans son erreur.

Agnès. — Il me semble néanmoins qu’elle est à présent fort raisonnable, et je me souviens qu’une fois que nous fûmes obligées de coucher toutes deux ensemble, pendant qu’on élevait notre dortoir, elle me tint des discours, non seulement fort éloignés du scrupule, mais même que je trouvais en ce temps-là un peu trop libres, outre mille badineries auxquelles elle m’excita par le récit de cent histoires les plus lubriques et les plus lascives du monde.

Angélique. — Je vois bien que tu ne sais pas comment elle est sortie des ténèbres où la superstition l’avait plongée si avant. Son confesseur n’a eu aucune part à sa délivrance. On peut dire que c’est la dévotion même qui a produit ce changement, et qui, d’une fille extrêmement scrupuleuse, en a fait une religieuse tout à fait raisonnable. Je veux te raconter ce que j’en ai appris par son rapport.

Agnès. — Je ne conçois pas cela. Car dire que la dévotion puisse défaire une personne de ses scrupules, c’est dire qu’un aveugle est capable d’en tirer un autre d’un précipice.

Angélique. — Écoute-moi seulement, et tu connaîtras que je n’avance rien qui ne soit véritable. Sœur Dosithée, comme on le peut remarquer à ses yeux, est née d’une complexion la plus tendre et la plus amoureuse du monde. Cette pauvre enfant, à son entrée en religion, tomba entre les mains d’un vieux directeur ignorant au superlatif, et d’autant plus ennemi de la nature que son âge le rendait inhabile à tous les plaisirs qu’elle proposait. Reconnaissant donc que le penchant de sa pénitente était du côté de la chair, et que les faiblesses dont elle s’accusait tous les jours en étaient une preuve assurée, il crut qu’il était de son devoir de réformer cette nature qu’il appelait corrompue, et qu’il lui était permis de s’ériger en second réparateur. Pour venir à bout de ce dessein, il jeta d’abord dans son âme toutes les semences de scrupules, de doutes et de peines de conscience qu’il se pût imaginer. Il le fit avec d’autant plus de succès, qu’il y trouva beaucoup de disposition, et que les confessions ingénues qu’il avait souvent entendues de cette innocente lui avaient fait connaître l’extrême tendresse où elle était pour ce qui regardait son salut.

Il lui fit donc la peinture du chemin du ciel avec des couleurs si rudes, qu’elles auraient été capables de rebuter de sa poursuite une personne moins zélée et moins fervente qu’elle. Il ne lui parlait que de la destruction de ce corps qui s’opposait à la jouissance de l’esprit, et les pénitences horribles dont il l’accablait étaient, selon lui, des moyens absolument nécessaires, sans lesquels il était impossible d’arriver dans cette céleste Jérusalem.

Dosithée, n’étant pas capable de se défendre de ces arguments, se laissa aveuglément conduire par la dévotion indiscrète dont elle devint infatuée ; la simple pratique des commandements de Dieu ne passa plus chez elle pour être de grand prix auprès de lui ; il fallait que les œuvres de surérogation l’accompagnassent ; et encore, avec tout cet attirail, elle était toujours dans une crainte continuelle des peines de l’autre monde, dont elle était si souvent menacée. Comme il est impossible ici-bas de détruire en nous ce qu’on appelle concupiscence, elle n’était jamais en paix avec elle-même ; c’était une guerre sans relâche qu’elle faisait imprudemment à son pauvre corps, et les combats atroces qu’elle lui livrait étaient rarement suivis de quelque courte trêve.

Agnès. — Hélas ! qu’elle était à plaindre, et qu’elle m’aurait fait de compassion si je l’avais vue dans cet égarement !

Angélique. — Comme son naturel amoureux causait, selon elle, ses plus grands défauts, elle ne négligeait rien de tout ce qui pouvait éteindre ses feux les plus innocents ; les jeûnes, les haires et les cilices étaient mis en usage, et le changement d’un directeur plus raisonnable que le premier ne put apporter la moindre diminution à sa folie. Elle fut quatre ans entiers dans cet état, et y serait toujours restée sans un trait de dévotion qui l’en tira. Entre les conseils qu’elle avait reçus de son ancien professeur, elle en pratiquait un avec une régularité sans égale. C’était de recourir à un tableau de saint Alexis, miroir de chasteté, qui était à son oratoire, et de s’y prosterner lorsqu’elle se verrait pressée de la tentation ou qu’elle ressentirait en elle-même ces mouvements dont elle s’accusait si souvent. Un jour donc qu’elle se trouva plus émue qu’à l’ordinaire et que sa nature la combattait plus vivement que de coutume, elle eut recours à son saint : elle lui représenta, les larmes aux yeux, la face en terre et le cœur porté vers le ciel, l’extrême danger où elle se trouvait, lui raconta, avec une candeur et une simplicité merveilleuses, combien inutilement elle s’était défendue et avait fait ses efforts pour réprimer les violents transports qu’elle ressentait.

Elle accompagna sa prière de pénitences et de coups de discipline qu’elle se donna en présence de ce bienheureux pèlerin. Mais, de même qu’on rapporte de lui qu’il ne fut aucunement touché de la beauté de la femme la première nuit de ses noces et qu’il l’abandonna, le beau corps de cette innocente, exposé nu devant lui, ne fit aucune impression sur son esprit, et les coups dont elle le chargeait si vivement ne le portèrent aucunement à en avoir compassion. Après s’être ainsi déchirée, elle se recommanda de nouveau à ce bon Romain, et se retira comme victorieuse pour aller vaquer avec tranquillité à des exercices moins fatigants.

Agnès. — Ah ! Dieu ! que la superstition fait de ravage dans une âme lorsqu’elle s’en est emparée !

Angélique. — À peine Dosithée fut-elle sortie de sa chambre qu’elle se sentit le corps tout en feu et l’esprit porté à la recherche d’un plaisir qu’elle ne connaissait point encore. Un chatouillement extraordinaire anima tous ses sens, et son imagination, se remplissant de mille idées lascives, laissa cette pauvre religieuse à demi vaincue. Dans ce pitoyable état elle retourne à son intercesseur, elle redouble de prières, et le conjure par tout ce que la dévotion peut avoir de plus sensible à lui accorder le don de continence. Sa ferveur n’en demeura pas là ; elle prit encore les instruments de pénitence en main et s’en servit pendant un quart d’heure avec une ardeur la plus folle et la plus indiscrète du monde.

Agnès. — Eh bien ! cela la soulagea-t-il un peu ?

Angélique. — Hélas ! bien loin de là : elle se retira de son oratoire encore plus transportée de l’amour qu’auparavant : vêpres sonnèrent : elle eut beaucoup de peine à y assister tout au long. Des étincelles de feu lui sortaient des yeux, et, sans savoir ce qu’elle souffrait, j’admirais son instabilité et comme elle était dans un mouvement continuel.

Agnès. — Mais d’où provenait cela ?

Angélique. — Cela était causé par l’ardeur extrême qu’elle ressentait par tout le corps, et surtout aux parties où elle s’était disciplinée. Car il faut que tu saches que bien loin que ces sortes d’exercices eussent été capables d’éteindre les flammes qui la consumaient, au contraire, ils les avaient augmentées de plus en plus et avaient réduit cette pauvre enfant dans un état à ne pouvoir quasi y résister. Cela est facile à concevoir, d’autant que les coups de fouet qu’elle s’était donnés sur le derrière, ayant excité la chaleur dans tout le voisinage, y avaient porté les esprits les plus purs et les plus subtils du sang, qui, pour trouver une issue conforme à leur nature toute de feu, aiguillonnaient vivement les endroits où ils étaient assemblés, comme pour y faire quelque ouverture.

Agnès. — Le combat dura-t-il longtemps ?

Angélique. — Il commença et fut terminé dans une journée. Sitôt que vêpres furent achevées, comme si Dosithée n’avait pas pu s’adresser directement à Dieu, elle s’en alla se prosterner derechef devant son oratoire. Elle prie, elle pleure, elle gémit, mais toujours inutilement. Elle se sent plus pressée que jamais, et pour insulter de nouveau à cette nature opiniâtre, elle prend le fouet en main ; et relevant ses jupes et sa chemise jusqu’au nombril et l’attachant d’une ceinture, elle outragea avec violence ses fesses et cette partie qui lui causait tant de peines, qui étaient toutes à découvert. Cette rage ayant duré quelque temps, les forces lui manquèrent pour ce cruel exercice : elle n’en eut pas même assez pour détacher ses habits, qui l’exposaient à demi nue. Elle appuya sa tête sur sa couche, et faisant réflexion sur la condition des hommes, qu’elle appelait malheureuse, de ce qu’ils étaient nés avec des mouvements que l’on condamnait quoiqu’il fût presque impossible de les réprimer, elle tomba en faiblesse, mais ce fut une faiblesse amoureuse que la fureur de la passion causa et qui fit goûter à cette jeune enfant un plaisir qui la ravit jusqu’au ciel. Dans ce moment, la nature, unissant toutes ses forces, brisa tous les obstacles qui s’opposaient à ses saillies, et cette virginité, qui jusque-là avait été captive, se délivra sans aucun secours avec impétuosité, en laissant la gardienne étendue par terre pour marque évidente de sa défaite.

Agnès. — Ah ! j’aurais voulu être là présente !

Angélique. — Hélas ! quel plaisir aurais-tu eu ? Tu aurais vu cette innocente à demi nue pousser des cris dont elle ignorait la cause ! Tu l’aurais vue dans une extase, les yeux à demi mourants, sans force ni vigueur, succomber sous les lois de la nature toute pure, et perdre, malgré ses soins, ce trésor dont la garde lui avait donné tant de peine.

Agnès. — Eh bien ! c’est en quoi j’aurais pris du plaisir, de la considérer ainsi toute nue, et de remarquer curieusement tous les transports que l’amour lui causait au moment qu’elle fut vaincue.

Angélique. — Sitôt que Dosithée fut revenue de cette syncope, son esprit, qui n’était auparavant enseveli que dans d’épaisses ténèbres, se trouva à l’instant développé de toute son obscurité, ses yeux furent ouverts, et, réfléchissant sur ce qu’elle avait fait et sur le peu de vertu de son saint qu’elle avait tant invoqué, elle connut qu’elle avait été dans l’erreur, et s’élevant ainsi de sa propre force, par une métamorphose surprenante, au-dessus de toutes les choses qu’elle n’osait auparavant regarder, elle n’eut plus que du mépris pour celles qui avaient fait son plus grand attachement.

Agnès. — C’est-à-dire que de scrupuleuse elle devint indévote, et qu’elle ne fit plus d’offrande à tous les sancterelles qu’elle adorait auparavant.

Angélique. — Tu prends mal les choses. On peut se défaire de la superstition sans tomber dans l’impiété ; c’est ce que fit Dosithée. Elle apprit par son expérience que c’était au souverain médecin qu’il fallait recourir dans ses faiblesses ; que les tentations n’étaient pas dans la puissance des fidèles, et que dans l’âme la plus soumise il s’élevait souvent des pensées et des mouvements involontaires, qui ne faisaient pas seulement le moindre défaut. Tu vois comme je ne t’ai rien dit que de véritable quand je t’ai assurée que c’était la dévotion qui l’avait tirée de ses scrupules.

Il en arriva presque de même à une religieuse italienne qui, après s’être prosternée fort souvent devant la figure d’un enfant nouvellement né, qu’elle appelait son petit Jésus, et l’avoir conjuré plusieurs fois de lui accorder la même chose, par ces tendres paroles qu’elle proférait avec une affection extraordinaire : Dolce signor mio Gesu, fate mi la gracia, etc., voyant que toutes ses prières étaient sans effet, crut que l’enfance de celui qu’elle invoquait en était la cause, et qu’elle trouverait mieux son compte en s’adressant à l’image du Père éternel, qui le représentait dans un âge plus avancé. Elle alla donc retrouver son petit Signor, à qui elle reprocha son peu de vertu, lui protestant qu’elle ne s’amuserait jamais à lui ni à aucun enfant de la sorte, et le quitta ainsi en lui appliquant ces paroles du proverbe : Chi s’impaccia con fanciulli, con fanciulli si ritrova. Réfléchis un peu jusques où va la superstition, et à quelle extrémité de folie l’ignorance nous conduit quelquefois !

Agnès. — Il est vrai que cet exemple en est une preuve sensible, et que la simplicité de cette religieuse est sans égale. Les Italiennes ne passent pas néanmoins pour sottes ; on dit qu’elles ont infiniment de l’esprit, et que peu de choses sont capables de les arrêter et d’échapper à leur pénétration.

Angélique. — Cela est vrai communément parlant ; mais il s’en trouve toujours quelques-unes qui ne sont pas si éclairées que les autres. Outre que ce n’est pas toujours une marque de stupidité que d’avoir des scrupules et des doutes. Car il faut que tu saches, ma chère Agnès, que hors les choses de la religion il n’y a rien de certain, ni d’assuré dans ce monde ; il n’y a point de parti qui puisse se soutenir, et que nous n’avons pour l’ordinaire que des idées fausses et confuses des choses que nous croyons savoir plus parfaitement. La vérité est encore inconnue, et tous les soins et les artifices des hommes qui s’appliquent sérieusement à sa recherche n’ont pu encore nous la rendre sensible, quoiqu’ils aient cru souvent l’avoir découverte.

Agnès. — Mais comment conduire donc notre esprit dans une ignorance si universelle ?

Angélique. — Il faut, mon enfant, pour ne se point abuser, regarder les choses dès leur origine, les envisager dans leur simple nature, et en juger ensuite conformément à ce que nous y voyons. Il faut surtout éviter de laisser prévenir sa raison et de la laisser obséder par les sentiments d’autrui, qui ne peuvent être pour l’ordinaire que des opinions. Et il faut enfin se donner de garde de se laisser prendre par les yeux et par les oreilles, c’est-à-dire par mille choses extérieures dont on se sert souvent pour séduire nos sens, mais se conserver toujours l’esprit libre et dégagé des sottes pensées et des niaises maximes dont le vulgaire est infatué, qui, comme une bête, court indifféremment après tout ce qu’on lui présente, pourvu qu’il soit revêtu de quelque belle apparence.

Agnès. — Je conçois bien tout ceci, et je crois même qu’on peut pousser encore ton raisonnement plus loin et y comprendre bien des choses que tu en exemptes. Il faut avouer qu’il y a un extrême plaisir à t’entendre ; quand tu ne serais pas aussi belle et aussi jeune que tu l’es, ton esprit seul te rendrait aimable. Donne-moi un baiser.

Angélique. — De tout mon cœur, ma plus chère ; je suis ravie de te plaire en quelque chose, et d’avoir trouvé en toi tant de disposition à recevoir les lumières qui te manquaient. Quand on a l’esprit développé de ténèbres et débarrassé de toutes sortes d’inquiétudes, il n’y a point de moment dans notre vie que nous ne goûtions quelque plaisir, et que nous ne puissions même des peines et des scrupules des autres faire un sujet de récréation. Mais laissons là toute cette morale, à laquelle je me suis insensiblement engagée. Baise-moi, ma mignonne ; je t’aime plus que ma vie.

Agnès. — Eh bien ! es-tu contente ? Tu ne songes pas qu’on peut nous apercevoir ici.

Angélique. — Eh ! quel sujet avons-nous de craindre ? Entrons dans ce berceau, nous n’y pourrons être vues de personne. Mais je ne suis pas encore satisfaite, tes baisers n’ont rien de commun ; donne-m’en un à la florentine.

Agnès. — Je crois que tu es folle. Est-ce que tout le monde ne baise pas de la même manière ? Que veux-tu dire par ton baiser à la florentine ?

Angélique. — Approche-toi de moi, je vais te l’apprendre.

Agnès. — Oh Dieu ! tu me mets toute en feu ! Ah ! que cette badinerie est lascive ! Retire-toi donc ! Ah ! comme tu me tiens embrassée ! Tu me dévores !

Angélique. — Il faut bien que je me paie des leçons que je te donne. Voilà de la façon que les personnes qui s’aiment véritablement se baisent, enlaçant amoureusement la langue entre les lèvres de l’objet qu’on chérit : pour moi je trouve qu’il n’y a rien de plus doux et de plus délicieux, quand on s’en acquitte comme il faut, et jamais je ne le mets en usage que je ne ressente par tout mon corps un chatouillement extraordinaire et un certain je ne sais quoi que je ne te puis exprimer qu’en te disant que c’est un baiser qui se répand universellement dans toutes les plus secrètes parties de moi-même, qui pénètre le plus profond de mon cœur, et que j’ai droit de le nommer un abrégé de la souveraine volupté. Et toi, tu ne dis rien ! quel sentiment t’a-t-il causé ?

Agnès. — Ne te l’ai-je pas assez fait connaître, quand je t’ai dit que tu me mettais toute en feu ? Mais d’où vient que tu appelles ces sortes de caresses un baiser à la florentine ?

Angélique. — C’est parce qu’entre les Italiennes, les dames de Florence passent pour être les plus amoureuses et pour pratiquer le baiser de la manière que tu l’as reçu de moi. Elles y trouvent un plaisir singulier, et disent qu’elles les font à l’imitation de la colombe qui est un oiseau innocent, et qu’elles y rencontrent je ne sais quoi de lascif et de piquant, qu’elles n’éprouvent point et ne goûtent pas dans les autres. Je m’étonne comment l’abbé et le feuillant ne t’apprirent point cela pendant ma retraite, car ils ont fait l’un et l’autre le voyage d’Italie, et apparemment s’y sont rendus savants dans toutes les pratiques les plus secrètes de j’amour, qui sont particulières à ceux du pays.

Agnès. — Vraiment j’avais bien l’esprit autre part qu’à ces simples badineries, lorsqu’ils vinrent me voir, pour m’en souvenir à présent ! Je sais bien qu’il n’y eut point de caresses ni de sottises dont leur fureur ne s’avisât ; mais quoi ! le plaisir que j’y prenais était si grand, et le ravissement que ces transports me causaient si excessif, qu’il ne me restait pas assez de liberté de jugement pour y réfléchir.

Angélique. — Il est vrai que les doux moments où l’on goûte cette volupté nous occupent tellement que nous ne sommes pas capables de nous distraire par aucune application de notre mémoire, ni de faire un agenda sur-le-champ de tout ce qui se passe au-dedans de nous-mêmes. Je ne doute pas néanmoins que l’abbé ou le feuillant n’aient poussé leur galanterie jusque-là ; car, outre que tu as une bouche divine, ils sont parfaitement instruits de toutes les manières les plus douces et les plus engageantes de ceux qui savent passionnément aimer.

Agnès. — Hélas ! pour des personnes consacrées aux autels et dévouées à la continence, ils n’en savent que trop !

Angélique. — Vraiment, tu fais bien ici la plaisante, et ceux qui ne te connaîtraient pas croiraient que tu parles sérieusement. Mais veux-tu que je te dise ma pensée ? Je crois qu’ils n’en sauraient trop savoir, mais qu’ils en pourraient moins pratiquer ; car il est certain qu’ayant la direction des âmes, ils doivent avoir une parfaite connaissance tant du bien que du mal, pour en faire un juste discernement, et pour nous exhorter avec force à la poursuite et à l’amour de l’un, et nous prêcher avec un même zèle la fuite et la haine de l’autre. Mais ils ne font rien moins que cela, et les mauvais livres où ils puisent leur lumière corrompent aussi bien leur volonté qu’ils éclairent leur entendement.

Agnès. — Je crois que tu abuses des termes, et que tu ne penses pas que parmi les savants il n’y a point de livre qui, de sa nature, porte le titre de défendu, et que le seul usage que nous en faisons lui donne la qualité de bon, de mauvais ou d’indifférent.

Angélique. — Ah Dieu ! je crois que tu rêves de parler de la sorte, et tu dois convenir avec moi qu’il y a de certains livres dont toutes les parties ne valent rien et dont les instructions sont essentiellement opposées à la bonne morale et à la pratique de la vertu. Que peux-tu dire de l’École des filles et de cette infâme philosophie qui n’a rien que de fade et d’insipide, et dont les forts raisonnements ne peuvent persuader que les âmes basses et vulgaires, ni toucher que celles qui sont à demi corrompues, ou qui, d’elles-mêmes, se laissent aller à toutes sortes de faiblesses ?

Agnès. — J’avoue que ce livre-là peut être mis au rang des choses inutiles, et même de celles qui sont défendues. Je voudrais pouvoir racheter le temps que j’ai employé à en faire la lecture ; il n’a rien qui m’ait plu et que je ne condamne. L’abbé qui me le fit voir m’en donna un autre qui est presque sur la même matière, mais qui la traite et qui la manie avec bien plus d’adresse et de spiritualité.

Angélique. — Je sais de quel livre tu veux parler ; il ne vaut pas mieux pour les mœurs que le précédent, et quoique la pureté de son style et son éloquence aisée aient quelque chose d’agréable, cela n’empêche pas qu’il ne soit infiniment dangereux, puisque le feu et le brillant qui y éclatent en beaucoup d’endroits ne peuvent servir qu’à faire couler avec plus de douceur le venin dont il est rempli, et l’insinuer insensiblement dans les cœurs qui sont un peu susceptibles : il a pour titre l’Académie des dames, ou les Sept Entretiens satyriques d’Aloïsia. Je l’ai eu plus de huit jours entre les mains, et celui de qui je le reçus m’en expliqua les traits les plus difficiles et me donna une intelligence parfaite de tout ce qu’il a de mystérieux. Surtout il m’en interpréta ces paroles, qui sont dans le septième entretien, maori vera lux, et me découvrit le sens anagrammatique qu’elles cachent sous la simple apparence de l’inscription d’une médaille. Je crois que c’est de ce livre dont tu as eu dessein de me parler ?

Agnès. — Assurément. Ah ! Dieu ! qu’il est ingénieux à inventer de nouveaux plaisirs à une âme saoule et dégoûtée ! De quelles pointes et de quels aiguillons ne se sert-il pas pour réveiller la convoitise la plus endormie, la plus languissante, et celle même qui n’en peut plus ! Que d’appétits extravagants ! que d’objets étrangers et que de viandes inconnues il présente ! Mais je vois bien que je n’y suis pas encore si savante que toi.

Angélique. — Hélas ! mon enfant, la science que tu ambitionnes ne pourrait que t’être préjudiciable. Il faut que les plaisirs que nous nous proposons soient bornés par les lois, par la nature et par la prudence, et toutes les maximes dont ce livre pourrait t’instruire s’éloignent presque également de ces trois choses. Crois-moi, toutes les extrémités sont dangereuses, et il est un certain milieu que nous ne pouvons quitter sans tomber dans le précipice. Aimons, il n’est pas défendu ; cherchons la volupté tant qu’elle est légitime, mais évitons ce qui ne peut être inspiré que par la débauche, et ne nous laissons point séduire par les persuasions d’une éloquence qui ne nous flatte que pour nous perdre, et qui ne s’exprime bien que pour nous porter plus facilement au mal.

Agnès. — Oh ! la belle morale ! et que tu sais bien dorer la pilule quand il te plaît ! Ce n’est pas que je ne me rende à tes raisons, et que je ne blâme toutes les choses que tu condamnes, mais je ne puis m’empêcher de rire quand je te vois prêcher la réforme avec tant de feu et que je t’entends parler à des sourds et à des aveugles, tels que sont nos sens qui ne veulent recevoir de règles que celles qu’ils se proposent eux-mêmes.

Angélique. — Il est vrai, et j’avoue que c’est mal employer le temps, c’est-à-dire inutilement, que de travailler à réprimer le vice et à élever la vertu, dans la corruption du siècle où nous sommes. La maladie est trop grande et la contagion trop universelle pour y apporter du remède par de simples paroles, et pour qu’elle puisse être guérie par un appareil qui ne peut agir que sur l’esprit. Ce n’est aucunement là mon dessein, mais j’ai seulement été bien aise de te faire connaître que je n’approuve point le libertinage de ceux qui ne goûtent jamais de parfaits plaisirs s’ils ne les vont chercher dans les leçons d’une imagination corrompue, au-delà des bornes les plus inviolables de la nature, et jusque dans la licence la plus dissolue des fables passées. Je ne suis point ennemie des délices, ni attachée à cette vertu incommode dont notre siècle n’est pas capable, et je sais que l’âme la plus noble ne peut être maîtresse de ses passions, ni purgée des autres infirmités humaines ; tant qu’elle sera attachée à notre corps.

Agnès. — Ah ! ce retour me plaît et cette indulgence raisonnable peut être reçue. Car quel mal peut-on trouver dans la volupté quand elle est bien réglée ? Il faut bien, de nécessité, donner quelque chose au tempérament du corps, et compatir aux faiblesses de nos esprits, puisque nous les recevons tels que la nature nous les baille, et qu’il ne dépend pas de nous d’en faire le choix. Nous ne sommes pas responsables des fantaisies du penchant et des inclinations qu’elle nous donne. Si ce sont des fautes, c’est elle qui en est coupable et qui en doit être blâmée, et on ne peut reprocher aux hommes les vices qui naissent avec eux, ou qui ne procèdent que de leur naissance.

Angélique. — Tu as raison, ma mignonne, et je ne puis t’exprimer la joie que je ressens lorsque ces paroles me font voir le progrès que tu as fait par mes instructions. Mais ne nous fatiguons pas davantage l’esprit à la recherche des crimes d’autrui ; supportons ce que nous ne saurions réformer, et ne touchons point à des maux qui découvriraient sans doute l’impuissance de nos remèdes. Vivons pour nous-mêmes et sans nous faire malades des infirmités étrangères ; établissons dans notre intérieur cette paix et cette tranquillité spirituelle qui est le principe de la joie, et le commencement du bonheur que nous pouvons raisonnablement désirer.

Agnès. — Pour moi, je suis déjà dans cette paisible jouissance du repos et de la quiétude d’esprit, où je puis dire que je n’ai pu arriver que par ton moyen. Ce sont des obligations que je ne pourrai jamais assez reconnaître comme je le souhaiterais ; car il faut que pour toutes ces peines que tu as prises à me tirer de l’erreur où j’étais, tu te contentes de l’amitié que je t’ai jurée, et qu’elle te tienne lieu de toute autre récompense.

Angélique. — Hélas ! mon enfant, que pourrais-tu m’offrir qui me plût davantage ! Je préfère tes caresses à tous les trésors du monde ; un seul de tes baisers me charme et me comble de biens. Mais voici quelqu’un qui vient ; séparons-nous afin de leur ôter le soupçon qu’ils pourraient avoir de nos entretiens. Baise-moi, ma chère enfant.

Agnès. — Je le veux, et à la florentine.

Angélique. — Ah ! tu me ravis ! tu me transportes ! Je n’en puis plus ! tu me causes mille plaisirs.

Agnès. — En voici assez pour le présent. Adieu, Angélique. C’est sœur Cornélie qui s’approche.

Angélique. — Je la vois. C’est sans doute pour me donner quelque ordre de la part de madame. Adieu, Agnès ! adieu, mon cœur, mes délices, mon amour !

Voir en ligne : La religieuse en chemise (Entretiens IV)

P.-S.

Texte établi par EROS-THANATOS d’après le roman érotique de l’Abbé du Prat, Vénus dans le cloître ou La religieuse en chemise. Entretiens curieux, Adressées à Madame l’Abbesse de Beaulieu, Paris, 1683.



 RSS 2.0 | Mode texte | Plan du site | Notice légale | Contact
Psychanalyse Paris | Psychanalyste Paris | Annuaire Psychanalystes Paris | Annuaire Psychanalyste Paris | Blogs Psychanalyse Paris