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Choses vécues XIV

Comment j’ai connu Alexandre Dumas

Confessions érotiques (1888-1889)



Auteur :

Leopold von Sacher-Masoch, « Comment j’ai connu Alexandre Dumas », Choses vécues (XIV), Revue bleue, t. XLIV, Paris, juillet 1889, pp. 430-431.


XIV.
COMMENT J’AI CONNU ALEXANDRE DUMAS.

Je me trouvais, par un heureux hasard, à Vienne, quand Alexandre Dumas y arriva pour faire quelques conférences. À cette époque, les Autrichiens éprouvaient encore une grande sympathie pour la France, et pas un auteur français n’était chez nous aussi populaire que l’auteur de Monte-Christo et des Mousquetaires. Le monde élégant l’avait lu dans le texte original ; le reste du public, jusqu’aux cochers de fiacre et aux blanchisseuses, le dévorait en de mauvaises traductions.

Par conséquent, Dumas fut accueilli d’une manière brillante, et il fit ses conférences avec le plus grand succès, devant un public fort distingué.

Friedland était alors un des personnages les plus connus à Vienne. Je ne suis pas partisan des antisémites, au contraire ; j’ai défendu les juifs assez souvent ; mais chaque race a ses côtés faibles. C’est pourquoi, je ne puis passer sous silence, dans Friediand, ce côté comique du juif, qui s’était développé en lui jusqu’au grotesque.

Friediand était spirituel, bien élevé, très instruit ; il avait un caractère souple et un fort bon coeur ; mais il avait la ridicule manie de se mêler à tout le monde, et de prétendre connaître particulièrement toutes les célébrités.

D’abord directeur de l’usine â gaz, où il était entré avec la protection de mon père, il était devenu millionnaire dans la suite des temps, puis chevalier de nombreux ordres, avait reçu la noblesse, était devenu écuyer, grand-maître de la cuisine, et, en même temps, une sorte d’agent secret et diplomate de la cour autrichienne.

Dix fois repoussé, Friedland frappait la onzième fois à la même porte, et on finissait par lui ouvrir. Il s’ingéniait à rendre des services et à imposer des obligations aux gens auxquels il voulait plaire. Ainsi, il gagna les bonnes grâces de l’impératrice d’Autriche en lui offrant une robe brodée de scarabées d’or, venue des Indes, une vraie merveille de beauté et de pompe, unique en son genre. Il sut de même s’imposer au ministre des affaires étrangères, le comte de Boul-Schanenstein, en lui apportant la nouvelle de la prise de Sévastopol avant l’arrivée du télégramme officiel. Il séduisit le président de la cour suprême, baron Krause, grand amateur d’art, en lui offrant, pour sa collection, deux charmants petits tableaux hollandais.

Mais à Paris, auprès du ministre, duc de Grammont, qui, par principe, n’acceptait jamais ni cadeaux ni services officieux, il rencontra de plus grandes difficultés… Enfin Friedland apprit que le duc possédait un service de table, qu’il croyait unique, et dont il était très fier. Friedland ne se donna ni repos ni trêve qu’il n’eût enfin découvert quelque part, dans un vieux château de Bohême, un second service du même genre qu’il acheta à un prix exorbitant.

Alors, il allait pouvoir atteindre son but.

Un jour, tandis qu’il se trouvait chez le duc, on entendit un bruit de vaisselle se brisant par terre. Le duc sortit précipitamment et constata, avec désespoir, qu’un domestique venait de laisser tomber plusieurs pièces de son précieux service de table. Pendant qu’il contemplait le désastre, Friedland s’approcha, examina les morceaux, et fit observer au duc qu’il n’y avait pas lieu de se désoler, que ce service pouvait être remplacé.
- Hélas ! non, monsieur, ce service est unique, son pareil n’existe nulle part, le dommage est irréparable ! s’écria M. de Grammont en levant les bras au ciel.

Je vous demande pardon, monsieur le duc, je sais, moi, qu’il en existe un.
- C’est impossible ! Où donc cela ?
- Chez moi, monsieur le duc, répondit Friedland, en se redressant d’un air superbe, et, avant une heure, il sera chez vous.

Friediand avait tout simplement corrompu le domestique, à prix d’argent, et c’est ainsi qu’il réussit à faire un cadeau à M. de Grammont et à faire son obligé de ce duc si austère.

*
* *

J’étais très curieux de faire la connaissance de Dumas. Quoique ses romans fussent beaucoup lus en Autriche de même qu’en Allemagne, il passait pourtant pour un auteur d’un genre léger, et on n’attribuait à ses oeuvres qu’une valeur littéraire relative. L’école du naturalisme et ses partisans en France jugeront peut-être de la même manière.

Déjà alors, j’avais mon opinion arrêtée, opposée à celle-là, et aujourd’hui, je la partage moins que jamais.

Quant au jugement des Allemands, il me serait facile de soutenir que Dumas avait plus de talent que tous les romanciers allemands, ses contemporains, même ceux qui étaient les plus réputés, et qui passaient pour profonds ; comme, par exemple, Chartes Gutzkow, dont les romans les Chevaliers de l’esprit et le Sorcier de Rome remplissent de nombreux volumes.

Quant à l’école naturaliste, il n’a pas encore été décidé s’il faut plus de génie pour inventer que pour compiler et préparer sa matière par des études minutieuses. Pour moi, deux choses sont indiscutables : que Dumas est toujours amusant et que l’école naturaliste est, bien souvent, trop souvent ennuyeuse. Puis, chez aucun romancier de notre siècle, je ne trouve réalisé, autant que chez Dumas père, ce que, nous autres étrangers, nous considérons comme fonds essentiel du caractère français, c’est-à-dire les sentiments chevaleresques, la parfaite galanterie, la courtoisie, l’amabilité, la bonhomie et la sérénité. Pour moi, son d’Artagnan est autant le type classique des Français que Werther est celui de l’Allemand, le juge de Zalamea celui de l’Espagnol, et Tarass Boulba celui du Russe.

On dira peut-être : c’était ainsi du temps de Dumas, mais les héros de Zola représentent bien la France d’aujourd’hui.

Je ne le crois pas, mais, si cela était vrai, j’avoue que j’aimerais mieux la France d’autrefois que la France d’aujourd’hui.

Dumas, ayant l’intention de faire également des conférences en Galicie, en Pologne, désirait se renseigner sur la situation de ces contrées. Friediand, s’étant constitué le cicerone du grand romancier, m’invita à dîner et me présenta. Je devais servir en quelque sorte d’encyclopédie vivante au conférencier.

Dumas m’adressa d’abord quelques questions auxquelles je répondis de mon mieux. Mes peintures, mes descriptions de ce monde de l’Est, inconnu aux Français l’ayant intéressé, il continua à me questionner, et je lui parus de plus en plus intéressant, entraîné que j’étais par le sujet et par les souvenirs de mon pays natal. Tout à coup, il me prend par les épaules, me regarde en face et me dit en souriant :
- Savez-vous ce qui sommeille en vous ? Un romancier.
- Je rougis et m’efforçai de détourner le compliment.
- Oui, oui, monsieur ! il vous faut écrire toutes ces choses que vous venez de me raconter, continua-t-il ; le sujet est parfaitement nouveau, et vous avez un talent rare. Vous contez bien et sans prétention.

Ensuite, nous nous rendîmes chez un photographe, et lorsque je quittai Dumas, au moment de son départ, il me fit don de sa photographie, où il était représenté à califourchon sur une chaise. Je l’ai toujours, ce souvenir précieux d’un grand esprit qui fut, en même temps, un homme de bien.

Quand je visitai Paris au mois de décembre 1886, j’allai voir Dumas fils. Il présidait, ce jour-là, aux répétitions de Francillon au Théâtre-Français. Mais, le lendemain soir, il vint me voir, et nous causâmes longtemps des théâtres de Paris et de Vienne.

Je lui racontai comment j’avais eu l’honneur de connaître son père, qui fut le premier à me conseiller d’écrire des romans.
- Alors, mon père vous a, pour une fois, donné un bon conseil, me répondit Dumas fils, avec ce mélange curieux d’amabilité et d’air sarcastique qui le caractérise.

Voir en ligne : Choses vécues XV - Don Juan de Koloméa

P.-S.

Texte établi par EROS-THANATOS.COM d’après les confessions érotiques Leopold von Sacher-Masoch, « Comment j’ai connu Alexandre Dumas », Choses vécues (XIV), Revue bleue, t. XLIV, Paris, juillet 1889, pp. 430-431.



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