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Choses vécues X

Comment je devins auteur

Confessions érotiques (1888-1889)



Auteur :

Leopold von Sacher-Masoch, « Comment je devins auteur », Choses vécues (X), Revue bleue, t. XLIII, Paris, janvier-juillet 1889, pp. 500-502.


X.
COMMENT JE DEVINS AUTEUR.

Mes relations avec ma soeur Rosa étaient des plus étranges. Nous nous aimions beaucoup, mais nous faisions tous nos efforts pour nous le cacher l’un à l’autre.

Tout enfants, nous aimions à jouer ensemble, et nous jouions souvent. J’ai maintes fois entraîné la petite Bohémienne, ainsi que j’appelais habituellement ma soeur Rosa, dans toute sorte de petites aventures, d’espiègleries, plus folles les unes que les autres.

Plus tard, l’école nous sépara. Puis, quand, à l’âge de treize ans et grâce à l’ardeur de son sang espagnol, ma soeur se fut épanouie en une grande et belle fille à laquelle les jeunes messieurs faisaient déjà la cour, un sentiment inexplicable, qui ressemblait à de la honte, nous empêchait de nous témoigner combien nous nous aimions. Jamais je ne l’ai embrassée. Je ne me rappelle pas même avoir touché sa main, si ce n’est en dansant le quadrille.

Cette singulière réserve dans nos rapports resta toujours la même. Quand, un jour, elle tomba gravement malade, je la vis souffrir, et je souffris avec elle, sans manifester mon chagrin par un seul mot. Même quand j’entrais dans la chambre de la malade, pour m’informer de son état, c’était toujours à ma mère que je m’adressais, et non à ma soeur.

Après une série de nuits blanches, je finis, un soir, par m’endormir tout habillé clans ma chambre. C’était précisément dans la nuit où la pauvre fille allait expirer.
- Rosa veut te voir, me dit ma cousine Marie en m’éveillant.
- Comment va-t-elle ? Est-ce qu’elle est plus mal ? demandai-je avec anxiété.
- Elle se meurt, répondit Marie en pleurant.

Lorsque j’arrivai près d’elle, elle était en proie à une fièvre ardente ; sa jolie tête, aux joues rougies par la funeste maladie, reposait sur ses oreillers blancs tout inondés de sa riche chevelure noire. Elle fixa sur moi ses grands yeux noirs avec une expression surhumaine :
- Léopold ! s’écria-t-elle, prends garde à la maladie !

C’était, chez ma soeur, un pressentiment et une sorte de prophétie, car, peu de temps après, je tombai dangereusement malade, et restai longtemps entre la vie et la mort.

Bientôt, le délire s’empara de ma pauvre soeur. Elle avait tout à fait perdu connaissance quand le vieux prêtre qui avait été son maître arriva. La mort approchait. L’instant où elle la saisit fut horrible. C’était affreux de voir mon père secoué par les sanglots, plus affreux encore de voir ma mère stupéfaite, anéantie, ne versant pas une larme, paraissant ne pas croire à la réalité terrible, ne comprenant pas, sans doute, que cette enfant si jeune, si belle, si richement douée par la nature, pût lui être enlevée ainsi par une puissance impitoyable.

C’était la première fois que je voyais mourir un être bien-aimé. J’étais comme pétrifié. J’aurais voulu pleurer et je ne pouvais. Je serrais mes poings dans une sorte de fureur muette, et j’éprouvais une sensation d’anéantissement, comme si tout se fût écroulé autour de moi et que les idées se fussent envolées de mon cerveau.

Ma soeur n’avait que quinze ans quand elle mourut. Moi, j’avais alors seize ans.

Seul, assis dans ma chambre, je cherchais à comprendre ce qui venait d’arriver, et plus je m’efforçais de faire la lumière dans mon esprit, plus je sentais l’obscurité l’envahir. De temps à autre, comme éprouvant le besoin d’un appui, je pressais ma pauvre tête bouleversée contre le mur froid de ma chambre.

Toute la famille partit pour Bodenbach. C’était ce qu’il y avait de mieux à faire. Cependant je refusai d’accompagner mes parents ; je voulus rester auprès de la morte, toujours muet, sans larmes, mais entêté dans ma douleur. Je voulais la voir descendre dans la fosse. Je ne sais pourquoi, mais je le voulais absolument. Difficilement je me laissai dissuader de suivre le cercueil, et tout ce qu’on put obtenir, c’est que je me bornerais â aller attendre la défunte au cimetière.

Je passai la terrible journée avec un de mes cousins, mon aîné de près de dix ans, dans la villa d’un ami de mon père. Nous allâmes nous étendre dans l’herbe en attendant l’heure de l’enterrement. C’était par une des plus splendides journées d’été. Au-dessus de nous, une légère brise faisait se balancer doucement la cime des arbres ; quelques petits nuages d’un blanc rose parcouraient lentement le ciel bleu. À nos pieds, et tout autour de nous, dans l’herbe, s’agitait tout le petit monde d’insectes, depuis le papillon multicolore, allant sans cesse d’une fleur à l’autre, jusqu’au brillant scarabée et à l’active fourmi se cachant sous les mousses. La joyeuse lumière du soleil emplissait l’espace, et semblait mettre toute la nature en fête. Et, pourtant, un peu au delà de cette verte colline, la sombre terre béante attendait une victime, une vierge morte à peine éclose, moitié enfant et moitié femme.

L’heure venue, nous nous dirigeâmes vers le cimetière, en passant entre des champs de blé dont les jaunes épis ondulaient et bruissaient faiblement, comme les flots de la mer dans son calme.

Tout près du mur, et au-dessus de la fosse, s’élevait un saule pleureur, dont les branches retombaient sur la terre fraîchement entassée. Sous le saule se tenait un vieillard aux cheveux blancs, le chapeau à la main, son bras entourant une branche de l’arbre, comme pour se soutenir, et son regard plongeant dans le trou sinistre. C’était le vieux prêtre Oliva, le professeur de la pauvre morte. Que devait-il penser lui, qui approchait au terme de la vie, et qui voyait fauchée avant le temps cette tendre fleur, cette charmante créature, pleine de talents, et si aimante, qui avait à peine franchi le seuil de l’existence ?

Les cloches commençaient à sonner, le convoi funèbre approchait.

Je restai debout à quelques pas de la tombe jusqu’à ce que tout fût fini.

Puis, je m’arrachai de ce triste lieu, ne voulant plus rien savoir de cette catastrophe.

Je me rendis aussitôt à la gare, et rejoignis mes parents par le premier train.

*
* *

Quelques jours plus tard, je retournai à Prague, il s’agissait, pour moi, de passer l’examen de fin d’études au gymnase. Cet examen, qui confère le droit de suivre les cours de l’Université, commençait par les épreuves écrites.

J’avais passé la nuit en voyage. Je me présentai, fatigué, un peu souffrant, et toujours sous l’impression de la perte récemment subie.

Le sujet de l’épreuve écrite était : l’effet de la musique. J’écrivis ce qui me venait à l’idée, comme dans un délire, et je fus le premier à remettre mon brouillon. Le professeur Cupr me regarda d’un air étonné qui voulait dire : « Déjà ? Ce doit être quelque chose de joli ! » J’eus encore le temps de faire la composition de mon ami D.

Au bout de quelques jours, le professeur nous fit connaître son jugement, et la composition de mon ami lui valut le numéro un. Je faillis en rire aux éclats.

Je vis défiler ensuite toutes les autres copies, et je ne voyais pas arriver la mienne. Elle est donc bien mauvaise ! me disais-je.

Enfin, le professeur toussota un peu, et dit :
- Il y a encore une copie, mais je n’ai pu la classer, car ce n’est pas un travail d’élève, mais bien celui d’un écrivain. C’est celle de Sacher-Masoch.

Malgré moi, je rougis de confusion. Lorsque mes camarades, qui m’aimaient tous, se mirent à m’entourer en m’acclamant, je me fâchai presque sérieusement. Je retournai chez moi comme dans un rêve. Je me demandais si c’était bien vrai, si j’avais réellement écrit quelque chose d’aussi digne des louanges de mon professeur.

Encore enfant, j’avais écrit de petites pièces que je jouais à mes frères et à ma soeur, plus jeunes que moi, sur un théâtre guignol. Plus tard, quand je lisais, à la dérobée et en cachette, Voltaire, Schiller, Goethe, Molière, Shakespeare, Calderon, je considérais un auteur, un poète avec un tel respect que je n’aurais pas osé jeter seulement quelques vers sur un papier.

Quand mon camarade Brunich faisait des vers qu’il dédiait à ma soeur, je me moquais de lui ; pourrais-je donc maintenant prétendre avoir du talent ?

J’en étais comme étourdi ; je ne pouvais pas le croire.

Mon cousin apprit cette grande nouvelle avec beaucoup de calme et me dit :
- Sais-tu ce qu’assure Feuerbach ? La douleur est la source de la poésie. La douleur qui t’a fait poète.

Et voilà maintenant le miracle ! Je me sentais comme un muet à qui une fée bienfaisante aurait rendu la parole bonne : comme Ilia Mourometz qui se croyait infirme, et qui s’aperçut tout d’un coup qu’il était capable de brandir une épée. Ayant rencontré l’expression conforme à ce que je pensais et j’éprouvais, je me sentis entraîné, comme par magie, à renouveler l’essai.

Ce qui me transportait et me jetait hors de moi, c’était le souvenir de la mort, que j’avais vue en face, de cette mort qui m’avait pris ma soeur ; c’était le souvenir des heures passées dans le jardin, avec mon cousin, quand nous attendions le cortège ; le souvenir du cimetière, de la tombe, des ombres fuyantes… Alors, tout d’un coup, je trouvais la forme en harmonie avec cette disposition de l’âme, avec mes sentiments en fermentation.

À cette époque, le hasard mit entre mes mains l’Histoire des anabaptistes de Munster, par Faster. J’avais trouvé mon héros. Dans une calme et silencieuse nuit, j’écrivis le monologue de Jean de Leyde, sur le cimetière de Saint-Lambert. Et, un mois après, je lisais à mes amis les trois premiers actes du Roi de Sion.

Voir en ligne : Choses vécues XI - Premier Amour

P.-S.

Texte établi par EROS-THANATOS.COM d’après les confessions érotiques Leopold von Sacher-Masoch, « Comment je devins auteur », Choses vécues (X), Revue bleue, t. XLIII, Paris, janvier-juillet 1889, pp. 500-502.



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