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Vénus dans le cloître

Confesseurs et innocentes victimes

La religieuse en chemise (Entretiens I-3)



Auteur :

Abbé du Prat, Vénus dans le cloître ou La religieuse en chemise. Entretiens curieux, Adressées à Madame l’Abbesse de Beaulieu, Paris, 1683.


Agnès. — Les confesseurs et les directeurs des cloîtres ont un talent particulier pour faire aller dans leurs filets de pauvres innocentes, qui tombent dans un piège en pensant trouver un trésor.

Angélique. — Il est vrai, et je l’ai éprouvé en ma personne. Je n’avais aucun penchant pour la religion ; je combattais vivement les raisons de ceux qui m’y portaient, et jamais je n’y serais entrée, si un jésuite, qui pour lors gouvernait ce monastère, ne s’en était mêlé : un intérêt de famille obligea ma mère, qui m’aimait tendrement, et qui s’y était toujours opposée, à y donner les mains. J’y résistai longtemps parce que je ne prévoyais pas que le comte de la Roche, mon frère aîné, par le droit de noblesse et par les coutumes du pays, emportait presque tout le bien de la maison, et nous laissait six, sans autre appui que celui qu’il nous promettait, qui selon son humeur devait être peu de chose. Enfin il céda dix mille francs, à ce qu’il me dit, de ses prétentions, auxquels quatre furent ajoutés, tellement que j’apportai quatorze mille livres pour ma dot, en faisant profession dans ce couvent. Mais pour revenir à l’adresse de celui qui m’embaucha, tu sauras qu’on fit en sorte que je me rencontrasse avec lui, une après-dînée que j’étais allée rendre visite à une de mes cousines qui était religieuse, et qui mourait d’envie de me voir revêtue d’un habit semblable au sien.

Agnès. — N’était-ce pas sœur Victorie ?

Angélique. — Oui. Nous étant donc trouvés tous trois à un même parloir, le jésuite, Victorie et moi, nous commençâmes par les compliments et les civilités dont on use dans les premières entrevues ; elles furent suivies d’un discours de ce loyaliste touchant les vanités du siècle, et la difficulté de faire son salut dans le monde, qui disposa beaucoup mon esprit à se laisser tromper. Ce n’était néanmoins que de légères préparations : il avait bien d’autres subtilités pour s’insinuer dans mon intérieur, et pour me faire entrer dans ses sentiments. Il me disait quelquefois qu’il remarquait dans ma physionomie le véritable caractère d’une âme religieuse : qu’il avait un don particulier pour en faire un juste discernement, et que je ne pouvais, sans faire une injure à Dieu (c’est ainsi qu’il parlait), consacrer au monde une beauté aussi parfaite que la mienne.

Agnès. — Il ne s’y prenait pas mal. Que répondais-tu à tout cela ?

Angélique. — Je combattis d’abord ces premières raisons par d’autres que je lui opposais, et qu’il détruisait avec un artifice merveilleux. Victorie aidait encore à me tromper, et me faisait voir la religion du côté qu’elle peut avoir quelque chose d’aimable, et me cachait adroitement tout ce qui était capable de m’en rebuter. Enfin le jésuite, qui, comme j’ai appris, avait bien fait des conquêtes plus difficiles, fit ses derniers efforts pour s’assurer de la mienne. Il y réussit par la peinture qu’il me fit du monde et de la religion, et me contraignit par la force de son éloquence à embrasser étroitement son parti.

Agnès. — Mais encore, que dit-il qui fût capable d’exercer un pouvoir si absolu sur ton esprit ?

Angélique. — Je ne puis te le rapporter dans son étendue, car il me tint trois heures à la grille : tu sauras seulement qu’il me prouva par des raisonnements que je croyais forts, que c’était là ma vocation, dans laquelle seule je pouvais faire mon salut, qu’il n’y avait point de sûreté pour moi, ni de chemin hors de là ; que le monde n’était rempli que d’écueils et de précipices, que les excès des religieux valaient mieux que la modération des mondains, et que le repos et la contemplation des uns étaient en même temps plus doux et plus méritoires que l’action et tout l’embarras des autres ; que c’étaient dans les cloîtres seuls que l’on pouvait traiter familièrement avec Dieu, et par conséquent, que pour se rendre digne d’une communication si sainte et si relevée, il fallait fuir la compagnie des hommes ; que c’étaient dans ces lieux que se conservaient les restes de l’ancienne ferveur des chrétiens et qu’on pouvait voir l’image véritable de la primitive Église.

Agnès. — On ne pouvait pas parler avec plus d’éloquence et tout ensemble avec plus d’artifice ; car je remarque qu’il ne te dit pas un mot des rigueurs et des austérités qui pouvaient t’épouvanter.

Angélique. — Tu te trompes, il n’oublia rien. Mais les peines et mortifications dont il me parla furent assaisonnées de tant de douceur, que je ne les trouvai point de mauvais goût. « Je ne veux rien vous cacher, me disait-il. Ces dévotes compagnies, dont j’espère que vous augmenterez le nombre, travaillent jour et nuit, par leurs austérités et pénitences, à dompter l’orgueil et l’insolence de la nature ; elles exercent sur leurs sens une violence qui dure toujours ; sans mourir, leur âme est séparée de leur corps, et méprisant également la douleur et la volupté, elles vivent comme si elles n’étaient faites que du seul esprit. Ce n’est pas tout, poursuivit-il d’un ton persuasif, elles font un sacrifice rigoureux de leur liberté, elles se dépouillent de tous leurs biens pour s’enrichir seulement d’espérances et s’imposent par des vœux solennels la nécessité d’une perpétuelle vertu. »

Agnès. — C’était un maître orateur que ce disciple de Loyola : je souhaiterais le connaître.

Angélique. — Tu le connais bien, et je t’apprendrai de petites particularités de sa vie qui te feront croire qu’il fait plus d’un personnage. Mais il faut que je t’achève le reste. « Voilà, mademoiselle, bien des chaînes, bien des rigueurs et des mortifications que je vous présente ; mais, le croiriez-vous ? me dit-il, ces saintes âmes dont je vous parlais présentement sont glorieuses de ce joug, elles sont vaines de cette servitude, et il ne s’offre point de rude peine à souffrir, qu’elles n’estiment une grande récompense ; elles font toutes leurs amours et leur passion du service de Jésus-Christ ; c’est lui seul qui les met tout en feu, pour peu qu’il les touche ; c’est lui qui est l’unique maître de leur cœur, et qui sait faire succéder à leurs peines des joies et des douceurs incroyables. »

Agnès. — Sans doute tu fus charmée par ce beau discoureur ?

Angélique. — Oui, mon enfant, ce charlatan me persuada ; ses paroles me changèrent en un moment ; elles m’arrachèrent à moi-même et me firent rechercher avec ardeur ce que j’avais toujours fui avec constance. Je devins la plus scrupuleuse du monde, et parce qu’il m’avait dit que hors du cloître je ne pouvais faire mon salut, je m’imaginais, devant que d’y être entrée, avoir tous les diables à mes côtés. Depuis ce temps, il a voulu lui-même me remettre dans le bon sens ; il m’a donné les connaissances qui pouvaient me tirer des ténèbres où il m’avait jetée, et c’est à sa morale que je dois tout le repos et la quiétude d’esprit que je possède.

Agnès. — Apprends-moi donc vite qui est ce personnage.

Angélique. — C’est le père de Raucourt.

Agnès. — Oh Dieu ! quel enchanteur ! j’ai été une fois à confesse à lui, je le prenais pour l’homme du monde le plus dévot : il est vrai qu’il sait l’art de gagner les cœurs en perfection, et qu’il persuade ce qu’il désire. Mais je lui veux mal de m’avoir laissée dans l’erreur où il me trouva, et d’où il me pouvait dégager.

Angélique. — Ah ! qu’il est trop prudent pour se mettre ainsi au hasard ! Il te voyait dans une bigoterie extraordinaire, dans des scrupules horribles, et savait que d’une extrémité à l’autre on ne peut pas réduire une fille si facilement. Outre que si un seul saint éclairait tous les aveugles, il n’y aurait plus de miracles à faire pour les autres, tu m’entends bien ? c’est-à-dire que si tu avais eu la foi, tu aurais été guérie, et que si ce sage directeur eût reconnu en toi quelques dispositions à suivre ses ordonnances, il t’aurait servi de médecin.

Agnès. — Je le crois, mais j’aime autant t’en avoir l’obligation qu’à lui-même. Apprends-moi, je te prie, quelque trait de la vie de ce bienheureux.

Angélique. — Je le veux, mon petit cœur, baise-moi donc et m’embrasse bien amoureusement auparavant. Ah ! ah ! voilà qui est bien ! Ah ! que je suis charmée de la beauté de ta bouche et de tes yeux ; un seul de tes baisers me transporte plus que je ne puis te l’exprimer.

Agnès. — Commence donc. Ah ! que tu es une grande baiseuse !

Angélique. — Je ne me lasse jamais de caresser ce que je trouve aimable. Puisque tu connais le père de Raucourt, il n’est pas nécessaire que je te dise que c’est l’homme du monde le plus intrigant, le plus adroit et le plus spirituel qui se puisse trouver. Seulement je t’apprendrai qu’en fait d’amitié il est délicat au dernier point, et que, comme il croit valoir quelque chose, il faut avoir bien des qualités pour lui plaire. Entre toutes ces conquêtes, il n’en comptait point de plus glorieuse que celle qu’il avait faite d’une jeune religieuse d’un couvent de cette ville, qui s’appelle sœur Virginie.

Agnès. — J’en ai ouï parler comme d’une beauté achevée, mais je n’en sais point d’autres particularités.

Angélique. — C’est une fille la plus belle qui se puisse voir, si le portrait que son galant m’en a montré est fidèle. Pour de l’esprit, elle en est autant bien partagée qu’elle le pouvait souhaiter ; elle est enjouée ; elle touche plusieurs instruments, et chante avec des charmes capables d’enlever les cœurs. Il y avait déjà quelques mois que notre jésuite se l’était entièrement acquise, et qu’ils jouissaient tous deux de cette douce tranquillité qui fait tout le bonheur des amants, lorsque la jalousie commença le désordre que tu vas entendre.

Il y avait dans ce même monastère une religieuse pour qui le père avait témoigné avoir de l’amitié, et à qui il avait fait plusieurs visites sur ce pied-là : il en avait même reçu quelques faveurs capables d’engager fortement un homme un peu fidèle, mais l’éclat de la beauté de Virginie l’emporta sur son cœur. Il se dégagea intérieurement de cette première habitude, et ne donna plus à cette pauvre fille que l’extérieur et les apparences d’un véritable amour. Elle s’aperçut bientôt du changement, et vit clairement qu’il y avait du partage. Elle dissimula néanmoins son chagrin, et voyant qu’elle avait affaire à une rivale qui la surpassait en tout, elle ne fit point dessein de s’attaquer à elle ; mais elle jura la perte de celui qui la méprisait.

Pour venir plus facilement à bout de son entreprise, elle étudia les heures et les moments que Virginie donnait à l’entretien de ce religieux amant ; et comme elle avait appris par expérience qu’il ne se contentait pas de paroles ni de faveurs légères, elle crut avec raison qu’elle pourrait les surprendre dans de certains exercices dont la connaissance la rendrait maîtresse du sort de son infidèle. Elle fut longtemps avant de rien découvrir d’assez fort pour éclater : elle aperçut bien deux ou trois fois ce pauvre père qui se réchauffait la main dans le sein de Virginie ; elle les vit se donnant quelques baisers avec une ardeur incroyable ; mais cela passait pour bagatelles dans son esprit, et, comme elle savait qu’on ne comptait dans le cloître ces sortes d’actions que pour des peccadilles que l’eau bénite efface, s’en tut, en attendant une meilleure occasion de parler.

Agnès. — Ah ! que je crains pour la pauvre Virginie !

Angélique. — Nos amants, qui ne se doutaient point des embûches qu’on leur dressait, ne prenaient point de mesures pour s’en défendre. Ils se voyaient deux ou trois fois la semaine, et s’écrivaient des billets lorsque la prudence les obligeait à se séparer pour quelque temps l’un de l’autre, de crainte de donner lieu à la médisance. Les lettres du père, dont les expressions étaient fortes et tendres, achevèrent de lui gagner tout à fait Virginie. Il la fut voir après huit jours d’absence, et remarqua à ses yeux et à sa contenance qu’il en aurait ce qu’elle lui avait toujours refusé auparavant. Cependant, sa rivale n’était pas oisive ; car, étant d’intelligence avec la mère portière, elle venait d’apprendre l’arrivée du jésuite, et ne doutant point qu’après un si long intervalle, ils n’en vinssent à des privautés telles qu’elle les aurait souhaitées pour soi-même elle se transporta, animée de la jalousie, dans un lieu voisin du parloir, où par le moyen d’une petite ouverture qu’elle avait faite, elle pouvait découvrir jusques aux moindres mouvements de ceux qui s’y entretenaient, et entendre leurs plus secrètes conversations.

Agnès. — C’est ici que ma crainte se renouvelle. Ah ! que je veux de mal à cette curieuse, de troubler si malicieusement le repos de deux malheureux amants !

Angélique. — Afin que les dépositions qu’elle avait dessein de faire de ce qu’elle verrait fussent reçues sans difficulté, elle prit avec elle une autre religieuse qui pût rendre un semblable témoignage. S’étant donc postées l’une et l’autre dans l’endroit dont je t’ai parlé, elles aperçurent nos deux amants qui s’entretenaient plus par leurs regards et par leurs soupirs que par les paroles. Ils se serraient étroitement la main, et, se regardant avec langueur, ils se disaient quelques mots de tendresse qui partaient plus de leur cœur que de leur bouche. Cette amoureuse contemplation fut suivie de l’ouverture d’une petite fenêtre carrée, qui était vers le milieu de la grille, et qui servait à passer les paquets un peu gros dont on faisait présent aux religieuses. Ce fut pour lors que Virginie reçut et donna mille baisers, mais avec des transports si grands, avec des saillies si surprenantes, que l’amour même n’aurait pas pu en augmenter l’ardeur. « Ah ! ma chère Virginie, commença notre passionné, vous voulez donc que nous en demeurions là ? Hélas ! que vous avez peu de retour pour ceux qui vous aiment, et que vous savez bien pratiquer l’art de les tourmenter ! – En quoi, reprit notre vestale, puis-je encore vous faire présent de quelque chose, après vous avoir donné mon cœur ? Ah ! que votre amour est tyrannique ! Je sais ce que vous désirez ; je sais même que j’ai eu la faiblesse de vous le faire espérer ; mais je n’ignore pas que c’est tout mon bien et toute ma richesse, et que je ne puis vous l’accorder qu’en me réduisant à l’extrémité. Ne pouvons-nous pas, en demeurant dans les termes où nous sommes, passer ensemble de doux moments, et goûter des plaisirs d’autant plus parfaits qu’ils seront purs et innocents ? Si votre bonheur, comme vous me dites, ne dépend que de la perte de ce que j’ai de plus cher, vous ne pouvez être heureux qu’une seule fois, et moi toujours misérable, puisque c’est une chose qui ne se peut recouvrer pour se laisser perdre comme auparavant. Croyez-moi, aimons-nous comme un frère aime une sœur, et donnons à cet amour toutes les libertés qu’il pourra s’imaginer, à l’exception d’une seule. »

Agnès. — Et le jésuite ne répondait-il point à tout cela ?

Angélique. — Non ; pendant tout ce discours il ne dit rien ; mais, se soutenant la tête d’une main, dans une posture de mélancolique, il regardait avec des yeux remplis de langueur celle qui lui parlait. Après quoi, lui prenant la main au travers de la grille, il lui dit d’un air touchant : « Il faut donc changer de méthode et n’aimer plus comme auparavant. Le pouvez-vous, Virginie ? Pour moi, je ne puis rien retrancher de mon amour : les règles que vous venez de me prescrire ne peuvent être reçues d’un véritable amant. » Il lui exagéra ensuite avec tant de feu l’excès de son ardeur qu’il la déconcerta entièrement et tira d’elle une promesse de vive voix de lui accorder dans quelques jours ce qui seul devait le rendre parfaitement heureux. Il la fit, pour lors, approcher plus près de la grille, et, l’ayant fait monter sur un siège un peu élevé, il la conjura de lui permettre au moins de satisfaire sa vue, puisque toute autre liberté lui était défendue. Elle lui obéit après quelque résistance et lui donna le temps de voir et de manier les endroits consacrés à la chasteté et à la continence. Elle, de son côté, voulut aussi contenter ses yeux par une pareille curiosité ; le jésuite, qui n’était pas insensible, en trouva aisément les moyens, et elle obtint de lui ce qu’elle désirait, avec plus de facilité qu’elle ne lui avait accordé. Ce fut là le moment fatal de l’un et de l’autre, et celui que désiraient nos espionnes. Elles contemplaient avec une satisfaction extraordinaire les plus beaux endroits du corps nu de leur compagne, que le jésuite mettait à découvert et qu’il maniait avec les transports d’un amant insensé. Tantôt elles admiraient une partie, tantôt une autre, selon que le père officieux tournait et faisait changer de situation à son amante ; tellement que quand il considérait le devant il leur exposait en vue son derrière, parce que sa jupe, d’un côté et de l’autre, était levée jusqu’à la ceinture.

Agnès. — Il me semble que je suis présente à ce spectacle, tant tu en rapportes l’histoire naïvement.

Angélique. — Enfin ils terminèrent leurs badineries, et nos deux sœurs se retirèrent dans le dessein de couper le cours à ces amours mal conduites et d’empêcher l’effet de la promesse de Virginie. Par un bonheur particulier pour cette pauvre innocente, la religieuse, que sa rivale s’était associée dans la considération de ce qui s’était passé, avait une amitié bien tendre pour elle et tâcha de trouver un biais pour détruire le jésuite, sans nuire à celle qu’elle chérissait. Elle lui fit connaître ce qu’elle savait d’elle, l’assura de ne rien faire à son préjudice, pourvu qu’elle lui promît de rompre entièrement avec ce religieux et de n’avoir pas à l’avenir la moindre communication avec lui. Virginie, toute honteuse de ce qu’elle apprenait, s’engagea à tout ce qu’on voulut, demandant seulement avec insistance que l’on conservât la réputation du jésuite, parce qu’il était impossible de nuire à l’un sans porter dommage à l’autre. Elle protesta qu’elle ne voulait plus le voir et que le billet qu’elle allait écrire pour lui donner avis de ne plus revenir serait le dernier qu’il recevrait d’elle. Ces conditions furent reçues de toutes deux, quoique avec peine. Elles embrassèrent Virginie, dont elles étaient devenues amoureuses, et dirent en la quittant qu’elles voulaient prendre la place du père et lier une étroite amitié avec elle.

Agnès. — Elle en était quitte à bon marché. Je crois qu’elle devait cette indulgence à sa beauté et à ses autres qualités, qui la rendirent sans doute aimable à son ennemie même.

Angélique. — Ce n’est pas encore ici la fin de notre histoire. Virginie écrivit donc promptement au père de Raucourt, et l’avertit par son billet de tout ce qui se passait et des conditions auxquelles elle s’était engagée pour sauver son honneur et le sien. Elle lui remontra le danger où il s’exposerait s’il revenait pour la voir, et lui fit connaître qu’il était même impossible qu’elle reçût de ses lettres s’il ne se servait d’une intrigue particulière pour éviter les surprises. Elle finissait par des protestations d’un amour constant et à l’épreuve de toutes les plus rudes attaques de la jalousie, et lui faisait espérer que le temps pourrait dissiper cet orage qui les menaçait et les rendre plus heureux que jamais. Je ne dis point avec quelle surprise le père la reçut et lut cette lettre. Ce fut un coup de foudre qui le frappa. Il vit qu’il n’était pas à propos d’y faire réponse et qu’il fallait céder au malheur qui s’opposait à sa bonne fortune dans le moment qu’il était près d’en jouir.

Trois semaines s’étaient déjà passées de ce veuvage lorsque Virginie, s’ennuyant de sa solitude, trouva, par une adresse merveilleuse, le moyen d’apprendre des nouvelles de son amant et de lui faire part des siennes. Elle feignit de s’être oubliée d’envoyer au père de Raucourt un bonnet carré qu’il lui avait donné à faire du temps de leurs familiarités passées. Sa rivale lui dit qu’elle eût à le lui remettre entre les mains et qu’elle le ferait tenir par une tourière. Cela fut fait. La messagère fut avertie de la manière qu’elle devait parler. Elle s’acquitta de sa commission de point en point, et le jésuite, après avoir reçu le bonnet, la pria d’attendre un moment dans l’église, afin d’avoir lieu de penser à ce qu’il voyait. Après un peu de réflexion, il se douta du stratagème, fit ouverture dans un endroit du bonnet, et y trouva une lettre de Virginie ; sans l’examiner beaucoup, il y fit promptement la réponse, qu’il plaça dans le même lieu, qu’il ferma le mieux qu’il put avec deux ou trois points d’aiguille. Il revint joindre la tourière, qu’il pria de reporter le bonnet afin qu’on le raccommodât, parce qu’il était de beaucoup trop étroit pour lui, qu’il l’avait fait essayer à plusieurs de la maison afin d’exempter la personne de la peine qu’elle aurait à le reformer, mais qu’il ne s’était trouvé aucun père à qui il fût propre ; qu’au reste il lui était fort obligé de la patience qu’elle avait eue d’attendre si longtemps. La bonne sœur répondit par ses révérences aux civilités du père et remporta le bonnet carré au monastère ; elle le remit, par l’ordre de celle qui l’avait envoyée, entre les mains de Virginie, qui fut ravie d’y apprendre des nouvelles de celui qu’elle aimait, et de son artifice, qui avait si bien réussi.

Agnès. — Il faut avouer que l’amour est bien inventif.

Angélique. — Ce commerce dura plus d’un mois. Il y avait toujours quelque chose à refaire à ce vénérable bonnet ; de trois jours l’un, il fallait le porter au collège et le rapporter au monastère. Personne ne s’imaginait néanmoins qu’il y eût rien de mystérieux dans une semblable chose ; on n’y prenait pas garde, et ils auraient pu encore se servir de ce postillon, sans l’accident qui le cassa aux gages.

Agnès. — Oh ! Dieu ! je m’imagine que le pot aux roses fut découvert par la tourière.

Angélique. — Non, tu te trompes. Cela vint de ce qu’un jour de jeûne le portier des jésuites était de mauvaise humeur, pour n’avoir pas peut-être vidé sa roquille à l’ordinaire ; la tourière, qui avait une infinité de commissions, et entre autres celle du bonnet, sonna deux ou trois fois à la porte du collège pour se décharger au plus tôt de son message. Ce bon frère partit du jardin où il était, et étant arrivé hors d’haleine, pensant que ce fût quelque évêque ou archevêque, ou quelque autre grandeur qui eût ainsi sonné en maître, il fut bien surpris à la vue de la bonne sœur, qui n’avait rien autre chose à lui dire que de remettre le bonnet carré entre les mains du père de Raucourt. Ce demi-cuistre, rabattu par tant de visites qui ne lui plaisaient pas, s’emporta de colère et dit que ce bonnet-là se promenait trop souvent et qu’il le mettrait en la disposition d’un homme qui lui ferait faire un peu de retraite. La tourière, s’excusant du mieux qu’il lui fut possible, se retira ; le recteur, qui attendait un compagnon dans la porterie pour sortir, ayant entendu le dialogue, appela le frère et voulut apprendre le sujet du différend et pourquoi il traitait ainsi rudement les personnes qui avaient affaire à ceux de la maison. Celui-ci, se voyant chapitré de son supérieur, lui dit tout ce qu’il pensait de ce bonnet, l’assura qu’il avait déjà fait près de vingt tours et retours du collège au monastère, que, sans doute, il y avait quelque dessein caché dans ces manières et que, s’il plaisait à sa révérence, il visiterait cette pièce, qu’il disait de contrebande : ce qu’il fit à l’instant, et d’un coup de ciseaux il fit voir le jour au quinzième enfant du bonnet carré, qui venait en droite ligne de la sœur Virginie.

Agnès. — Oh ! Dieu ! qu’une personne a de peine à se sauver quand un mauvais destin la poursuit et qu’il a juré sa perte ! Qu’arriva-t-il de tout cela ?

Angélique. — Il est arrivé que le père a été confiné dans une autre province, et que la pauvre Virginie a été mortifiée de quelques pénitences ; et c’est de là qu’est venu le proverbe : qu’il y a bien de la malice sous le bonnet carré d’un jésuite.

Agnès. — Ah ! Dieu ! c’était pour elle seule que j’appréhendais. Mais dis-moi comment cela vint à la connaissance de la prieure.

Angélique. — Je serais trop longtemps à t’entretenir de la même chose. Dans la première conversation qui succédera à ma retraite, je t’en dirai davantage sur ce sujet. Je te ferai voir deux enfants du bonnet carré et t’apprendrai le sort de leurs père et mère. Pense seulement à présent, ma plus chère, que je vais passer huit ou dix jours bien tristement, puisqu’il me sera défendu d’avoir la moindre conférence avec toi. Je vais écrire à trois de mes bons amis afin qu’ils te fassent visite pendant ce temps : il y a un abbé, un feuillant et un capucin.

Agnès. — Oh ! Dieu ! quelle bigarrure ! Eh ! que voulez-vous que je fasse avec tous ces gens-là, que je ne connais point ?

Angélique. — Tu n’as qu’à être obéissante : ils t’apprendront assez ce qui sera de ton devoir pour les satisfaire et pour te contenter, Tiens, voici un livre que je te prête ; fais-en un bon usage : il t’instruira de beaucoup de choses, et donnera à ton esprit toute la quiétude que tu peux souhaiter. Baise-moi, ma chère enfant, pour tout le temps que je serai sans te voir. Ah ! que je passerais ma retraite avec bien du plaisir, si le directeur que j’aurai était aussi aimable et aussi docile que toi ! Adieu, mon cœur, habille-toi, tiens secrètes toutes nos amitiés, et te prépare à me faire le récit de tous tes divertissements, lorsque je serai sortie de mes exercices.

Voir en ligne : La religieuse en chemise (Entretiens II)

P.-S.

Texte établi par EROS-THANATOS d’après le roman érotique de l’Abbé du Prat, Vénus dans le cloître ou La religieuse en chemise. Entretiens curieux, Adressées à Madame l’Abbesse de Beaulieu, Paris, 1683.



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