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Confession de Mlle Sapho - 2

Suite de la confession d’une jeune fille (L’Espion anglais : Lettre XII)



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Mathieu-François Pidansat de Mairobert, « Suite de la confession d’une jeune fille (Lettre XII) », L’Espion anglais, ou Correspondance secrète entre milord All’Eye et milord All’Ear, t. X, Éd. John Adamson, Londres, 1779-1784, pp. 248-275.


CONFESSION DE MADEMOISELLE SAPHO
Lettre deuxième

Paris, ce 11 janvier 1779.

Enfin, Milord, je puis tenir l’engagement que j’ai contracté et que vous me sommez de remplir : je vais vous révéler la suite de la confession de la jeune pénitente à laquelle vous me semblez assez disposé à donner l’absolution.

Monsieur Clos nous a réunis dans la neuvaine des Rois pour tirer le gâteau, et Mademoiselle Sapho, qui en était l’objet, n’a pas manqué de s’y trouver. Après les compliments d’usage dans cette saison, et chacun ayant payé à la nymphe le tribut qu’exige la galanterie française, elle reprit son récit de la sorte :

« Depuis près de quinze mois je résidais dans la maison de Madame de Furiel. J’y étais entretenue dans l’appareil du luxe le plus propre à satisfaire la vanité, ma passion favorite. D’ailleurs je nageais dans toutes les délices, dans tous les plaisirs. Mon éducation était fort avancée, non seulement par rapport aux premiers éléments, mais encore dans les arts d’agrément. Je ne parlais plus le langage du village ; je lisais, j’écrivais, je chiffrais très bien ; je cousais, je brodais, je faisais de la tapisserie, du filet ; je dansais avec grâce, je chantais proprement ; je pinçais de la harpe ; ces occupations diversifiées remplissaient mes loisirs, et les jours coulaient rapidement.

« Il ne me manquait rien en apparence, et je me croyais la plus heureuse des femmes, lorsqu’une aventure bizarre me fit connaître la félicité suprême et me plongea bientôt dans un abîme de maux.

« La fameuse Bertin, marchande de modes de Madame de Furiel, avait ordre de me fournir tous les ajustements de son ressort, et notre correspondance était fréquente. Une demoiselle de boutique affidée allait et venait entre nous. Celle-ci profitait de ses courses pour se rendre à la dérobée chez son amant ; c’était un coiffeur, nommé Mille, très joli garçon, tout jeune, d’une taille moyenne et qu’à sa fraîcheur, à son coloris vermeil, on aurait pris volontiers pour une fille. Dans ses visites, il était naturel que sa maîtresse l’entretînt de l’objet qui lui procurait la félicité d’avoir avec lui des entrevues fréquentes. Elle lui parla si souvent et avec tant d’éloges de ma figure et de mes charmes qu’elle lui alluma l’imagination et qu’il devint amoureux de moi sur sa seule description. Sa passion se fortifia tellement qu’il n’y put tenir et résolut de juger par lui-même de celle qu’il ne connaissait encore qu’en idée.

« Il s’y prend adroitement ; il fait porter sa curiosité moins sur moi que sur ma façon d’être, que sur le local que j’habitais ; il propose à cette ouvrière, un jour qu’elle aura quelque chose à m’apporter, de le laisser se travestir sous ses habits et de le lui confier. Sa maîtresse, bien festoyée jusque-là, ne conçoit aucun soupçon et, dupe de cette tournure, elle y consent.

« Quelques jours après, Madame Bertin l’ayant chargée d’un chapeau pour moi, elle va trouver Mille, elle lui arrange sa baigneuse, son manteau de lit et tous les autres accessoires féminins nécessaires à son déguisement, puis il prend à deux mains le carton énorme qui contenait le chapeau et part, tandis qu’elle se met dans son lit pour l’attendre.

« Il arrive, on l’introduit auprès de moi. À son aspect je témoigne ma surprise de voir un nouveau visage ; la prétendue fille de modes me répond que sa camarade est malade, et qu’elle est chargée de son département. Au surplus, elle se félicite de l’événement ; elle a vu bien des dames, des demoiselles, elle en voit tous les jours, mais jamais rien d’aussi charmant ; c’est à juste titre qu’on appelle le lieu où j’habite un temple, puisque je suis une divinité.

« La louange est le poison de l’homme, à plus forte raison de la femme, et le mien par-dessus tout. Cette oraison, prononcée du ton affectueux d’une dévote qui serait au pied de l’autel, me plut singulièrement. Je prenais du chocolat, j’ordonnai qu’on en apportât une seconde tasse pour son déjeuner et je me mis à causer avec l’ouvrière, que je trouvais pleine d’esprit et de sensibilité.

« Dans le courant de la conversation, elle me parla en ces termes : “Vous me paraissez, Mademoiselle, jouir du sort le plus fortuné, tel que vous le méritez ; cependant, je trouve qu’il manque une chose essentielle à votre félicité : je suis fâchée de vous voir sevrée du commerce des hommes. Assurément, je n’aime pas ce sexe, je n’ai jamais eu la moindre intimité avec aucun mâle, je n’en ai nullement le goût et je ne pense pas qu’il me vienne, mais on ne peut faire autrement que de coucher avec eux. Enfin, c’est la moitié du genre humain pour laquelle nous sommes faites. Pourquoi vous priver de tant d’hommages que vous recevriez d’eux ? Votre amour-propre ne serait-il pas satisfait de voir à vos genoux tous ces roués aimables dont abondent et la cour et la ville, de venger par vos dédains les autres femmes crédules dont ils abusent tous les jours ?”

« Sur ce que je lui répondis, en riant, qu’elle ne disait pas vrai, qu’elle m’avait l’air d’une grande libertine :

« “Non, continua-t-elle, je vous jure, je vous parle comme si j’étais aux pieds de mon confesseur, je n’ai pas d’amant, je suis conformée même de façon à ne pouvoir guère goûter le commerce des hommes. Au contraire, je suis folle des femmes. Entre nous autres, nous n’avons rien de caché ; si vous voulez, je vous montrerai quelque chose d’extraordinaire ; je souhaiterais bien que vous m’estimassiez digne d’être attachée à vous ou comme ouvrière, ou comme coiffeuse, ou comme femme de chambre ; comptez que vous n’aurez jamais été aussi bien servie.”

« Cette liberté, cette aisance de la part d’une subalterne que je voyais pour la première fois, qui m’auraient indignée peut-être contre une autre, me plurent dans celle-ci, sans doute par une sympathie secrète dont je ressentais déjà les effets sans en connaître la cause, surtout quand, s’approchant près de moi, me prenant les mains, les caressant, les baisant, elle ajouta : “Allons, laissez-moi vous toucher, soyez ma petite maîtresse, ma souveraine, recevez-moi sous votre loi.”

« Je me sentis dévorée d’un feu bien plus violent que tout ce que j’avais éprouvé jusqu’alors ; mais, ne paraissant encore que céder à la curiosité, je vais à la porte, je ferme le verrou et lui dis en revenant : “Voyons donc cette merveille, ce que vous savez faire.”

« Elle joue un moment la timidité ; elle rappelle l’intervalle qu’il doit y avoir entre une ouvrière et moi ; elle s’étonne elle-même de son effronterie : il ne faut l’attribuer qu’à l’excès de la passion que lui ont tout à coup inspirée mes charmes ; puis, bientôt devenue plus hardie, elle couvre ma gorge de ses baisers, prend ma main et la porte doucement à… “Monstre, m’écriai-je, tu es un homme et je suis perdue !”

« Cependant, ma main, comme retenue par une force magnétique, ne lâchait point prise, même pour arrêter la sienne qui faisait des progrès et me rendait les titillations ravissantes que je procurais au téméraire, en sorte que nous consommâmes tous deux réciproquement notre sacrifice ensemble, mais avec un tel spasme de ma part que j’en restai en syncope.

« Ayant bientôt repris sa première vigueur, il profite de mon état pour entrer dans la route du vrai bonheur et me livrer un assaut si terrible que la douleur me rappelle à la vie ; j’allais crier lorsque le plaisir fait expirer ma plainte sur mes lèvres.

« Quand, après plusieurs extases répétées coup sur coup, j’eus le loisir de me reconnaître et de parler, je voulus savoir à qui j’avais eu affaire et comment il avait ourdi cette intrigue.

« N’osant avouer quel il était, Mille me fit une histoire : il se dit fils de Madame de Furiel. M’ayant aperçue plusieurs fois dans le carrosse de sa mère, aux boulevards et dans sa loge aux spectacles, il s’est senti jaloux d’elle ; il est devenu amoureux fou de moi. Ne sachant ni comment m’entretenir, ni comment me voir, instruit de l’impossibilité de parvenir à moi sous sa forme ordinaire, il a imaginé de corrompre quelqu’une de mes surveillantes. Ayant encore échoué, il s’est retourné du côté des ouvrières à mon service, et il bénit l’amour de lui avoir suggéré ce stratagème qui lui a réussi complètement. Il estime toutefois prudent que l’agente de son succès l’ignore ; il va lui dire que j’ai été inexorable et qu’il perd tout espoir. Je dois de mon côté ne faire aucun reproche à la demoiselle et garder le plus profond silence. Il va se faire faire des habits de femme, et il s’introduira désormais de lui-même aux heures et de la manière que je lui indiquerai. Je ne puis qu’approuver ces sages résolutions et je le quitte, non sans lui témoigner mon désir de le revoir bientôt.

« Mon premier soin fut de prétexter une incommodité afin de me ménager quelques jours de repos et, par des lotions doucement astringentes, de dérober à la connaissance de Madame de Furiel les vestiges des ravages que le monstre m’avait causés.

« À ce soin dut bientôt en succéder un autre, non moins essentiel : j’eus des vomissements, des malaises, tous les symptômes de la grossesse, des suppressions surtout impossibles à cacher à mes femmes qui en rendirent compte à Madame de Furiel et l’alarmèrent sur mon état. Mais le plus difficile était de soutenir deux copulations dont l’une était devenue également insipide et fatigante par les efforts de l’autre, trop attrayante, à laquelle se livraient avec emportement toutes mes facultés.

« Vous concevez que ces divers incidents ne pouvaient que préparer une femme si clairvoyante à la découverte d’un mystère qui devait éclater tôt ou tard.

« De son côté, Mille, fort embarrassé, à son retour, de témoigner à sa maîtresse sa reconnaissance telle qu’il en avait coutume et telle qu’elle l’attendait, fut obligé d’avoir recours à quelque mensonge et de la laisser sortir du lit comme elle y était entrée. Elle se consola dans l’espoir que cela irait mieux une autre fois. Même anéantissement ; elle ne put plus douter de son refroidissement et que ce refroidissement ne vînt de quelque autre allure. Il s’agit de la découvrir. Ses soupçons ne portaient nullement sur moi, malgré ma réticence absolue, d’après ce que lui avait dit son amant, d’après la persuasion où elle était qu’il n’était venu chez moi qu’une fois, et surtout d’après le peu d’analogie qu’il devait y avoir entre le coiffeur et une demoiselle aussi richement entretenue.

« Sans le hasard, elle aurait donc été longtemps à espionner.

« Un matin qu’elle venait m’apporter quelques modes, elle observe de loin sortir une fille ressemblant beaucoup à Mille ; celui-ci ne pouvait la distinguer dans sa thérèse. Elle veut s’éclaircir ; elle suit par-derrière la fille déguisée, elle se confirme dans son idée lorsqu’elle la voit entrer dans la rue, dans la maison, dans la chambre de Mille. Elle frappe ; on ne répond point ; elle regarde par le trou de la serrure, elle le voit occupé à se déshabiller. Elle frappe plus fort, il répond qu’on attende un moment ; enfin il ouvre. Quelle surprise lorsqu’il trouve sa maîtresse ! Il rougit, il lui demande excuse, mais il ne savait pas qui c’était, il sort de son lit, il a été incommodé toute la nuit, il n’a eu que le temps de passer une robe de chambre. Elle n’est plus dupe de tous ses mensonges dont elle connaît la fausseté ; elle trouve d’abord sur lui-même, sur sa chemise, des indices de son infidélité. Elle furète ensuite et reproduit à ses yeux l’habillement qu’il vient de quitter et déposant trop bien contre lui ; elle fait semblant encore d’ignorer d’où il sort ; elle veut le savoir, elle ne lui accordera sa grâce qu’à ce prix. Toute cette recherche accompagnée d’un torrent d’injures, d’invectives, de menaces qui l’effraient ; il avoue tout pour en être quitte.

« Elle n’a plus rien à apprendre. Elle sort, redoublant de fureur, et lui souhaite pour dernier adieu que Madame de Furiel, instruite de sa perfidie, lui en paie incessamment le salaire et le fasse assommer dans les bras de sa conquête.

« Elle ne s’en tient pas à ce pronostic. Ayant laissé à l’infidèle quelques jours de repentir sans qu’il en profite, elle se rend chez Madame de Furiel et l’instruit de ce qui se passe. Cette dénonciation, jointe à ce qui avait précédé, est un coup de lumière pour celle-ci, qui ne doute plus d’être ma dupe. Mais elle en veut acquérir la preuve plus certaine. Elle avait eu soin de se faire donner le signalement le plus exact de ce garçon travesti en fille. Elle s’en informe aux surveillantes, dont le rapport est parfaitement semblable. Elle donne ordre, la première fois que cette fille viendra, de la laisser passer sans aucune difficulté, mais de venir l’avertir sur-lechamp.

« L’occasion ne tarde pas à se présenter d’obéir à Madame de Furiel ; on court l’instruire ; elle arrive. Nous étions enfermés dans mon boudoir ; elle en fait enfoncer les portes ; nous avions eu le temps de nous remettre en posture décente ; mais trop d’indices nous trahissaient : notre silence, notre stupeur surtout ; nous ne pouvions articuler une parole. Elle s’adresse à moi et s’écrie : “Malheureuse, voilà donc comme tu tiens tes engagements, tes serments ! Voilà comme tu reconnais mes soins, tu paies mes bienfaits, tu me rends amour pour amour ! Ingrate, as-tu pu t’oublier à ce point ? Et dans quels lieux ? Dans ce lieu où tu aurais dû te rappeler à la reconnaissance et te reprocher ton crime, où tu ne pouvais faire un pas, porter tes regards, étendre la main, au loin, de près, autour de toi, sur toi, sans rencontrer des marques de ma faiblesse et des preuves de ta perfidie ! Comment n’as-tu pas craint que cette ottomane même, théâtre infâme de tes plaisirs, ne s’animât tout à coup, ne se soulevât d’indignation pour rejeter de son sein celle qui la souillait, qui la pressait par une prostitution abominable dont jusque-là elle n’avait jamais été le témoin ni la complice ?… Au reste, c’est ma faute ; que pouvais-je attendre d’une fille née de la boue, dont l’âme, aussi basse que son origine, devait nécessairement s’en ressentir ?”

« Alors elle se tut, oppressée par la vivacité de son apostrophe ; elle versa des pleurs, non de tendresse, mais de désespoir et de rage.

« Cependant j’étais revenue de ma première frayeur et je lui dis : “Madame, je ne ferai point de mensonge ici. Je ne désavouerai point ma faute, trop prouvée, que vous appelez un crime. Si c’en est un, c’est celui de la nature, c’est le vôtre. Vous savez, par votre propre expérience, qu’on ne peut se soustraire à son penchant, que les promesses et les serments ne peuvent rien contre la nature, que tôt ou tard elle reprend son empire ; mais je me défendrai du crime plus réel d’ingratitude. Ce sentiment n’est point dans mon coeur, il est loin de moi. Je suis pénétrée de vos bontés ; je m’en souviendrai toute ma vie ; je voudrais les payer de mon sang et, si mes services vous sont agréables, je consens à vous les rendre jusqu’à mon dernier soupir, à être votre esclave ; mais c’est tout ce que je puis faire et je renonce autrement à tous vos bienfaits. Au surplus, vous voyez que je n’ai point fait un choix indigne et dont vous ayez à rougir :

C’est le sort de mon sang de s’enflammer pour vous.

J’ai passé des bras de la mère dans ceux du fils…

“— Mon fils ! qu’entends-je ? répond avec fureur Madame de Furiel, jetant un regard terrible sur Mille. Est-ce que le scélérat aurait eu l’impudence d’imaginer une pareille fable ? Mon fils, un vil coiffeur…”

« À ces mots, Mille, sentant qu’il n’y avait plus à reculer, que tout le mystère était dévoilé, sans lui répondre, se précipite à ses genoux, convient de sa supercherie, m’en demande pardon, la rejette sur la crainte de me déplaire par un nom obscur et sa profession d’artisan ; cherche, son excuse dans son amour, et se croit pardonne puisqu’il m’a plu.

« Frappée de cette autre découverte, je n’avais pas encore ouvert la bouche, mais mon silence ne pouvait que s’interpréter favorablement. Madame de Furiel, au comble de la rage, continue et termine de la sorte :

“Je pourrais vous faire infliger sur-le-champ la punition que vous méritez tous deux ; mais vous êtes des créatures trop méprisables à mes yeux pour que je m’abaisse à la vengeance. Qu’on la dépouille de tout ce qui m’appartient ; qu’on lui rende ses habits de paysanne ; qu’on la mette à la porte avec son greluchon, et qu’elle aille bientôt obtenir ailleurs la correction réservée a ses pareilles.”

« On exécute les ordres de ma bienfaitrice. Je ne me déconcerte point, et, d’un grand sang-froid, je prends Mille sous le bras.

« “Allons, mon ami, lui dis-je, je te pardonne ta ruse et la perte de ma fortune, tu as de quoi m’en dédommager ; tu vaux mieux que tout ce qu’on m’ôte. Sortons au plus tôt de cette moderne Sodome avant que la foudre du ciel tombe et ne l’écrase.”

« Le coiffeur me conduit à son appartement ; m’y recueille, il a grand soin de moi ; cela va le mieux du monde pendant quelques jours, et peut-être aurions-nous vécu longtemps heureux ensemble sans la fille de modes, sa première maîtresse.

« Outrée de perdre le fruit de sa méchanceté, de voir qu’elle a tourné contre ses propres vues et, au lieu de nous séparer, nous a réunis plus étroitement, sa jalousie s’accroît au point de venir souvent nous faire des scènes, des algarades qui alarment les voisins de Mille. Ils me prennent pour une catin des rues ; ils en portent des plaintes au commissaire, et, une belle nuit, on vient m’arracher du lit de mon amant pour me conduire à Saint-Martin…

« Je ne vous peindrai point en détail cette prison consacrée aux femmes de mauvaise vie, séjour aussi horrible que dégoûtant. Il suffira de vous la représenter comme la sentine de tous les vices, le théâtre de toutes les impudicités, où se débitent toutes les ordures, toutes les grossièretés, tous les jurements, tous les blasphèmes de la débauche la plus crapuleuse et parfois la plus énergique. Heureusement, ce n’est qu’un dépôt, un lieu de passage pour aller à ce que nous appelons la grande maison, c’est-à-dire l’hôpital général. Il n’est sans doute aucun de vous, Messieurs, qui n’ait lu le court et magnifique éloge qu’en fait Madame Gourdan dans le chef-d’oeuvre d’éloquence érotique qu’on a jugé digne d’être transmis à la postérité ; il faut toutefois beaucoup rabattre de son enthousiasme. Ce lieu de correction, quoi qu’elle en dise, tout aussi abominable que le premier, ne serait pas moins susceptible de corruption, et au physique et au moral, si, d’une part, il n’était plus vaste et plus aéré, et si, de l’autre, un ministre patriote (Malesherbes) n’avait imaginé d’appliquer au travail tant de mains criminelles et, en préservant de l’oisiveté ces malheureuses captives, de faire tourner à l’avantage commun leur punition.

« Le lieutenant-général de police actuel, non moins homme d’État, a perfectionné ce plan que Monsieur de Malesherbes n’avait pu qu’ébaucher, et les salles immenses de l’hôpital, dont l’air pestilentiel eût autrefois corrompu la vertu la plus pure si elle y fût entrée, sont devenues des laboratoires, sinon édifiants, au moins utiles. Au reste, comme j’étais grosse, ainsi que j’en fis la déclaration, qu’il fut aisé de vérifier, on me mit dans un quartier séparé. J’y fus traitée fort doucement ; j’y accouchai ; l’on me soigna très bien jusqu’à mon parfait rétablissement, et l’on me renvoya, en sorte que je sortis heureusement de cette prison presque sans la connaître que par ouï-dire, mais je n’avais pas le sou. Je n’avais point de hardes, rien à mettre en gages pour faire de l’argent, et je ne savais où donner de la tête, surtout quand, après avoir été chez Mille, j’appris que, tourmenté par sa mégère et pour se soustraire à ses persécutions, il s’était engagé avec un seigneur étranger et était parti pour la Russie. Il avait vendu tous ses effets et les miens ; il n’avait pas daigné me donner le moindre secours, s’informer de moi, et m’avait laissée dans le dénuement le plus absolu.

« Je compris alors, mais trop tard, la vérité de ce que m’avait dit ma bienfaitrice de la légèreté, de l’inconstance, de la perfidie, de la scélératesse des hommes. Je résolus bien de ne m’attacher à aucun de ma vie. Cependant, il fallait exister, et je ne vis d’autre ressource que d’aller demander un asile à Madame Gourdan. Je ne connaissais guère encore Paris ; je ne savais point sa demeure, ni la rue de cette femme célèbre, mais je m’imaginais que tout le monde devait la savoir et j’interrogeais tous les passants. Les uns ne me répondaient point, d’autres me riaient au nez ; les dévotes faisaient des signes de croix ; l’une d’elles, après cette simagrée, m’envisage, me prend la main et me dit : “Mon enfant, vous n’êtes pas faite pour aller là ; j’ai pitié de votre ingénuité ; bénissez la Providence et remettez-vous en mes mains, je vous placerai mieux qu’en pareil lieu. Venez chez moi, d’abord, et faites-moi votre confession.”

« Je la suivis non loin d’ici, dans la rue du Bac, près des Missions étrangères, où était son domicile.

« Je suis naturellement franche ; d’ailleurs je n’avais point eu le temps d’arranger une histoire ; j’étais poussée par le besoin. Je pris confiance en cette femme et lui racontai de point en point tout ce qui m’était arrivé, dont au fond je n’avais nullement à rougir, puisque j’avais été entraînée dans mes divers dérèglements par une fatalité presque inévitable. De son côté, elle avait des raisons pour être indulgente et ne voyait pas avec peine, par tout ce que je lui apprenais, que je n’en étais que plus propre à la destination qu’elle voulait me donner.

« Elle me dit à son tour qu’elle s’appelait Madame Richard, qu’elle était veuve et sans enfant, que son époux avait été loueur de chaises à l’église des Missions étrangères, d’où elle avait eu l’occasion d’aller dans la maison, de faire connaissance avec ces messieurs ; que pour mieux s’insinuer auprès d’eux elle avait pris le parti de jouer le rôle de dévote ; qu’elle s’était attachée à l’un de ces gros bonnets et faite sa pénitente ; qu’ayant essayé, dans une confession, de prouver ce que la chair pourrait sur lui, sous prétexte de lui exposer ses scrupules de la manière dont son mari opérait l’oeuvre avec elle, c’était avec une vraie satisfaction qu’elle avait reconnu qu’il n’était pas insensible, ce qui l’encouragea, quoiqu’il l’eût beaucoup grondée cette fois et lui eût enjoint d’être désormais plus réservée et d’abréger pareils détails, à redoubler la seconde fois de lascivité dans sa description.

« Celle-ci, plus adroite, roulait sur une infidélité commise envers son mari, en cédant enfin aux instances d’un galant dont les séductions l’avaient fait succomber. Elle s’aperçut que ce péché ne déplaisait point tant au grave personnage, dans le coeur duquel se glissait déjà, malgré lui, l’espoir d’être quelque jour aussi heureux. Il la réprimanda pourtant encore, mais avec moins de sévérité, l’appelant sa chère pénitente et l’exhortant à venir souvent au tribunal de la pénitence pour extirper ce malheureux penchant qui l’entraînait vers l’homme. Après avoir, par ces heureuses tentatives, ébranlé la vertu du ministre de Jésus-Christ, elle résout de lui porter le dernier coup. Il s’agit d’un songe voluptueux. Ce n’est plus une fornication, un simple adultère, c’est un sacrilège, un inceste spirituel, avec un prêtre, avec un religieux, avec son… ; elle n’ose achever, tant elle est effrayée de l’énormité de son crime, quoiqu’il n’ait point été réalisé et n’ait eu lieu qu’en rêve. Pour le coup, il oublie son rôle, ou plutôt il en use dans toute son étendue : il veut savoir avec qui. Il la presse, il lui ordonne de la part de Dieu, qu’il représente, de n’avoir rien de caché. Enfin elle se rend à la volonté du Ciel… C’est avec son confesseur qu’elle croyait être couchée, c’est avec lui… Cet aveu était trop artificieusement préparé pour ne pas produire son effet. Il jette le trouble tout à la fois dans le cour et l’âme du directeur. Il en perd la tête, il balbutie, il ne sait ce qu’il dit ni ce qu’il fait ; la chair se révolte avec une impétuosité qu’il n’avait pas encore éprouvée ; il cherche machinalement à la dompter ; il s’agite, il se secoue, il tombe dans une frénésie délicieuse ; sa chair se tait mais il rougit de la victoire ; il n’a rien de plus pressé que de se débarrasser de sa pénitente par une prompte absolution et d’aller ensevelir sa honte dans sa cellule.

« Celle-ci n’a rien perdu de ce qui se passait ; elle conçoit qu’il ne s’agit plus que de faire naître l’occasion d’un tête-à-tête avec lui pour compléter la séduction ; qu’il faut profiter du moment où son imagination est exaltée. Elle prétexte une maladie. On était dans la quinzaine de Pâques. Elle envoie son mari prier son confesseur de vouloir bien venir l’entendre ; il arrive en diligence, elle était au lit dans une grande propreté ; il l’interroge avec un vif intérêt sur son état. Elle n’en sait rien elle-même ; ce sont des vapeurs, c’est une mélancolie profonde, une langueur générale, ou plutôt c’est un feu secret et dévorant ; ce n’est plus un songe, c’est une réalité continue, elle est atteinte d’une passion violente qu’elle combat en vain, passion cependant d’autant plus folle que, dans le cas même où la grâce l’abandonnerait, où le démon l’emporterait, ce serait sans espoir de retour de la part de celui qui en est l’objet, personnage grave, éminent en vertu, et qui ne daignerait pas jeter les yeux sur elle. Elle se retourne en même temps, elle offre à ce témoin, qui ne perdait rien, une gorge ravissante et qu’elle a, en effet, assez belle ; puis, le regardant avec tendresse, elle continue : “Oui, vous voyez en moi, mon père, la plus coupable des pécheresses ; c’est au tribunal de la pénitence même, c’est en y déposant mes iniquités que je me couvrais de nouvelles, que je puisais un amour sacrilège, incestueux. Ah ! que ne puis-je quitter les habits de mon sexe, prendre un habit religieux, aller vivre auprès de lui, le servir, ne le point quitter, et repaître au moins sans cesse mes regards du plaisir de contempler sa face vénérable, car il a l’air majestueux comme vous, le regard bénin et doux, la voix onctueuse et touchante ; je crois le voir et l’entendre… Malheureuse ! qu’ai-je dit ? Hélas ! vous ne lui ressemblez que trop bien, sans doute, vous seriez inexorable comme lui…”

« La déclaration de Phèdre n’était pas plus directe ni plus pressante ; celle-ci fut plus heureuse… “Tu l’emportes, ma Richard, s’écrie le saint homme ; tu triomphes de cinquante ans d’austérité et de vertu… Tu me damnes ; mais quoi ! n’éprouvé-je pas depuis que je te connais des maux au-dessus de ceux qu’on ressent en enfer ? Ne peux-tu pas me faire goûter des plaisirs au-dessus des béatitudes du paradis ? Ou plutôt n’est-ce pas l’Être suprême qui manifeste ici sa volonté ? N’est-ce pas lui qui nous a donné cette sympathie mutuelle qui nous est venue sans nous, que nous avons en vain combattue, et supérieure à tous nos efforts ? Sans doute il ne nous punira pas de son propre ouvrage. C’est lui qui parle ; ses voies sont impénétrables, livrons-nous à son inspiration. Reçois-moi dans tes bras, que je te rende et la santé et la vie, use de ce remède sans remords. Va, le scandale est le seul mal de ces sortes d’unions ; qu’un voile impénétrable dérobe la nôtre aux profanes et jaloux.

« À ces mots, il se rue sur elle avec une fureur indicible. Elle lui rend justice, elle croit avoir son pucelage : il semblait absolument neuf au commerce des femmes et n’en avait la théorie que par ce qu’il en avait appris en confession ou dans les casuistes. Elle fut obligée de le mettre dans la route du bonheur, mais aussi quand il y fut, quelle extase, quel ravissement Il avait cinquante ans de moins ; il réitéra plusieurs fois dans la même journée ; le lendemain, le surlendemain, il la confessa encore…

« Ce commerce durait depuis près d’un mois et son talent ne décroissait point ; elle ne sait s’il prenait dans ses aliments de quoi le soutenir ; c’est très vraisemblable.

« Quoi qu’il en soit, cela ne pouvait durer. Une fièvre inflammatoire s’empara de ce vieillard et il succomba en peu de jours. Elle devint en même temps veuve de deux manières ; son mari, qui était ivrogne, se cassa la tête en revenant de la guinguette et la débarrassa de lui ; mais le saint homme lui manquait, il avait de bons bénéfices et elle en aurait pu tirer parti. Elle n’en eut pas le temps. Elle était de nouveau intriguée sur quel autre confesseur jeter son plomb pour le remplacer, lorsque la Providence vint à son secours.

« Un jour, elle voit entrer dans sa chambre un confrère du défunt, un “grand chapeau”, c’est-à-dire un béat dans toute la force du terme, qui était chargé des consciences et aumônes de la plupart des dévotes de haut parage du quartier. Elle le connaissait de vue, elle lui avait même parlé quelquefois par occasion, mais il lui avait toujours déplu par son extérieur. C’était un échalas, maigre, sans contenance, d’une figure blême, hâve, pénitente, qui la repoussait. Il était l’ami du défunt ; il avait reçu ses derniers soupirs et ses remords en confession, ce qui lui avait donné une connaissance détaillée de son intrigue avec Madame Richard, et fait naître le désir d’en tirer parti ; mais, afin de ne pas se compromettre et de sonder avant le terrain à son aise, il avait pris une tournure très honnête. Il lui forge une histoire, ainsi qu’il lui a depuis avoué : il suppose que son confrère a fait un testament par lequel il laisse tout son bien à la maison, mais à la charge de quelques legs particuliers, entre autres de vingt-cinq louis en faveur de Madame Richard, pour raccommodage de ses collets, surplis, et, en même temps, le cafard étale un rouleau d’or sur la table. L’effroi qu’il lui avait inspiré par sa présence se calme à cet aspect ; bientôt ils entrent en pourparlers, ils s’arrangent et le défunt est oublié. Les aumônes des duchesses pleuvent en abondance chez la loueuse de chaises, qui s’arrondit à merveille.

« La maison des Missions étrangères — dont tes chefs, répandus chez les grands seigneurs du faubourg Saint-Germain, ne laissaient pas que d’avoir un certain crédit par les femmes sous leur direction et par leurs entours — est sujette à une circulation continuelle de prédicateurs, d’écrivains ecclésiastiques, de jeunes abbés de condition, de gros bénéficiers, d’évêques. L’hypocrite connaît beaucoup de ces derniers ; c’est un intrigant adroit qui, dans sa sphère obscure, ne pouvant jouer un rôle par lui-même, a l’amour-propre de se rendre au moins nécessaire à ces messieurs. Il leur procure au besoin des sermons, des mandements, des grands-vicaires des bénéfices, et même des filles quand il les connaît à fond et en est bien sûr. C’est Madame Richard qui a ce département ; elle me dit qu’elle serait peut-être bientôt chargée de pourvoir de maîtresse en règle un prélat ; qu’elle avait jeté les yeux sur moi, mais qu’auparavant il fallait connaître mon savoir-faire ou me donner des instructions ; que d’ailleurs, elle était surchargée de fatigue depuis la perte d’une élève que lui avait enlevée un jeune égrillard, et qu’elle avait besoin que je la secondasse jusqu’à ce que je fusse mieux placée.

« Entrant alors dans une petite dissertation sur notre état, dont les principes solides et les vues fines ne m’ont point échappé, elle me dit : “Ne croyez pas qu’il faille traiter notre métier avec les dévots comme avec les gens du monde. À l’exception des vieillards et des libertins trop usés, il faut infiniment plus d’art et de talent auprès des premiers qu’auprès de ceux-ci, chez qui la passion — ou le goût, au moins — précède pour l’ordinaire la jouissance, la rend plus délicieuse et en fait presque tous les frais. Il n’en est pas de même d’un cafard, paillard honteux, à qui chaque personne du sexe offerte successivement à ses regards plaît tour à tour, parce qu’il n’en est aucune qui n’éveille ses sens. La circonstance seule détermine ses approches, mais ce n’est qu’en couchant avec lui qu’une courtisane experte peut lui faire naître le désir d’y coucher encore, se l’attacher et le fixer. Il faut, pendant les courts moments qu’elle le possède, qu’elle enflamme en lui l’imagination pour les longs intervalles de l’absence et que, toujours présente devant lui par le souvenir des plaisirs qu’elle lui a fait goûter, il en appelle de nouveaux et désespère d’en rencontrer. Au contraire, dans la société, une femme qui a rendu un cavalier amoureux d’elle, qui peut ne le pas quitter, le voir sans cesse, a mille moyens de soutenir et perpétuer la séduction, soit en prenant un ascendant impérieux sur son esclave, qui lui ôte toute faculté, toute volonté, soit en l’écartant adroitement des lieux ou des objets qui pourraient le faire changer, soit en lui procurant des jouissances étrangères qui l’occupent et le distraient, jusqu’à ce que l’appétit charnel le rappelle véritablement dans son sein. Observons en outre que les dévots, les prêtres, les cénobites, les princes de l’Église, travaillés du démon de la chair, sont plus tôt vieillis et épuisés que les gens du monde, ce qu’on attribue à leurs macérations, et ce qui est la suite du fréquent usage de l’onanisme auquel ils sont sujets, faute de femmes ou crainte de se compromettre. Cet exercice solitaire, par la facilité de s’y livrer, tourne bientôt en habitude ; il devient un besoin, mais au grand détriment de l’individu, puisqu’un seul acte lui cause plus de déperdition de substance que plusieurs jouissances partagées. Aussi l’onaniste transporté dans les bras d’une femme est-il fort difficile à amuser. Accoutumé à toutes les graduations, toutes les nuances du plaisir, qu’il diversifie, file, suspend ou précipite à son gré, il lui faut une prêtresse s’oubliant elle-même, se modifiant comme sa victime ; il faut qu’elle étudie et devine, pour ainsi dire, chaque perception voluptueuse de son âme, qu’elle suive la lubricité de ses mouvements, feigne d’en recevoir l’extase qu’elle lui procure et de se sacrifier avec lui. Cet art, si raffiné chez les anciens, à ce que j’ai appris d’un savant clerc, membre de l’Académie des Belles-Lettres, auquel j’ai eu affaire, et perdu, ou du moins dégradé durant les temps d’ignorance et de barbarie, devient en vogue plus que jamais dans ce siècle de lumière et de philosophie. Non moins de quarante mille impures l’exercent dans la capitale. Mais, parmi ce nombre, il en est peu qui se distinguent ; depuis un demi-siècle, on n’en compte que quatre parvenues à une certaine célébrité : la Florence et la Pâris, qui, mortes depuis plusieurs années, vivent encore par leur renommée, et la Gourdan et la Brisson, qui professent aujourd’hui cet art avec beaucoup d’éclat, qui voient passer successivement chez elles presque tout Paris, depuis le courtaud de boutique jusqu’au prince du sang, et depuis le frère quêteur des capucins jusqu’à l’éminence la plus circonspecte. La manuélisation, aidée ou réciproque, est surtout à l’usage des personnages graves que vous verrez ici ; obligés d’envelopper leurs faiblesses du plus profond mystère, ils craignaient qu’un enfant maladroitement jeté en moule, ou quelque maladie honteuse dont les symptômes ne peuvent guère se cacher ne les décelassent. Cette dernière considération détermine à user de la même recette beaucoup de séculiers, persuadés que le mal syphilitique ne se gagne que par le contact vénéneux des parties, organes de la génération. Le cours de tribaderie que vous avez fait, ma chère Sapho, vous a sans doute rendue très propre à l’autre exercice lorsque vous en aurez reçu les documents ; car vous ne pouvez en avoir acquis beaucoup avec un jeune amant fougueux ne recherchant qu’une jouissance rapide, toujours ardent à la conclusion parce qu’il était toujours prêt à recommencer. Vous aurez affaire ici à des hommes d’un âge mûr, chez qui le grand feu du tempérament se trouve amorti, et l’imagination doit suppléer aux facultés. Il faut d’abord vous apprendre la langue du métier, dont l’usage nous est indispensable et de la plus grande importance ; le terme propre placé à propos produit souvent plus d’effet, frappe, émeut, aiguillonne plus vivement les sens que l’image galante qu’y substitue par une longue circonlocution une belle parleuse. Je vous donnerai ensuite la définition de chaque mot que vous n’entendez pas, et enfin je vous indiquerai l’application de diverses pratiques de notre état.” »

Ici, Milord, l’historienne nous fit l’énumération d’un dictionnaire de mots absolument nouveaux pour moi. Ils étaient accompagnés de commentaires si obscènes que je les supprime en entier, de désespoir de pouvoir vous les rendre supportables. Tous ces détails peuvent être excellents dans la chaleur de la débauche, mais deviennent insipides et dégoûtants dans le sang-froid de la narration. Je passe à la péroraison de la harangue de Madame Richard.

« “Au reste, une légère pratique vous rendra bientôt plus habile que le plus long catéchisme. Il en est de notre métier comme de certains jeux de cartes, dont il faut savoir les règles générales, mais auxquelles on déroge souvent, au reversi, au whist, au trésette. C’est sur le tapis qu’on apprend ce qu’il faut faire : la manière de jouer des adversaires détermine celle dont on doit user. Il en est de même du putanisme (car pourquoi rougir de nommer une profession qu’on ne rougit pas d’exercer ?) c’est l’âge, le caractère, le goût d’un amant qui doivent décider de la nature du plaisir à lui procurer. Il faut être très complaisante avec certains hommes ; d’autres, pour entrer en humeur, exigent de l’impétuosité, de l’emportement, de la fureur ; il en est avec qui l’on doit affecter de la réserve, de la pruderie ; ceux-là veulent du tendre et se plaisent à filer du sentiment ; ceux-ci aiment qu’une pute se montre telle qu’elle est et fasse son métier franchement. »

La fin de ce discours fut regardée comme un point de repos où Monsieur Clos fit servir. On remit la conclusion de l’histoire après souper, mais le repas fut si gai, Mademoiselle Sapho si agaçante, que plusieurs convives se trouvèrent plus pressés d’avoir un tête-à-tête avec elle que d’entendre le reste. Pour satisfaire tout le monde, notre amphitryon convint qu’on se rassemblerait une troisième fois.

Je m’arrachai non sans peine à cette société d’aimables libertins, de crainte des contacts vénéneux dont Mademoiselle Sapho m’avait réveillé l’idée, et j’allai me coucher, dussé-je n’éprouver que l’illusion mensongère d’un rêve !

Au reste, Milord, me voilà embarqué malgré moi dans un roman que je n’imaginais pas devoir être si long de la part d’une aussi jeune personne. Heureusement, il ne vous déplaît pas ; il vous pique par sa singularité, vous amuse par ses détails, et votre philosophie même sait en tirer parti. Vous y comparez la corruption de la Babylone française avec celle de la Babylone anglaise, et vous trouvez que celle-ci surpasse la nôtre en raison de l’hypocrisie religieuse que nécessite, ici, le célibat chez cette multitude de moines, de prêtres, d’abbés, d’évêques, qui ne peuvent, comme notre clergé, dans le sein d’un chaste hymen, payer à la nature le tribut que tout homme lui doit. Faites lire à ceux de votre connaissance ces aventures, et qu’ils bénissent leur sort et le protestantisme.

Voir en ligne : Confession de Mademoiselle Sapho : Lettre troisième

P.-S.

Texte établi par EROS-THANATOS.COM d’après les confessions érotiques de Mathieu-François Pidansat de Mairobert, « Suite de la confession d’une jeune fille (Lettre XII) », L’Espion anglais, ou Correspondance secrète entre milord All’Eye et milord All’Ear, t. X, Éd. John Adamson, Londres, 1779-1784, pp. 248-275.



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