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Confession de Mlle Sapho - 3

Suite et fin de la confession d’une jeune fille (L’Espion anglais : Lettre XIV)



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Mathieu-François Pidansat de Mairobert, « Suite et fin de la confession d’une jeune fille (Lettre XIV) », L’Espion anglais, ou Correspondance secrète entre milord All’Eye et milord All’Ear, t. X, Éd. John Adamson, Londres, 1779-1784, pp. 309-327.


CONFESSION DE MADEMOISELLE SAPHO
Lettre troisième

Paris, ce 11 février 1779.

Il faut terminer, Milord, les aventures de Mademoiselle Sapho, dont la longueur m’effrayait pour vous, et dont, au contraire, vous désirez la continuation : elle viendra sans doute, car cette jolie personne n’est pas à son terme. Mais à seize ans, c’est déjà beaucoup d’avoir fourni presque la matière d’un volume ; si elle y allait toujours de même train, les romans de Calprenède [1] ne seraient rien auprès. Elle entre en scène, écoutez-la :

« Après son instruction, Madame Richard ajouta : “Ce qui doit vous donner quelque confiance en mes discours, ou plutôt vous convaincre de l’excellence de mes préceptes, c’est ce que vous me voyez : assurément, je ne suis rien moins que jeune ; mon embonpoint seulement empêche mes rides de paraître et en cache quelques-unes ; je n’ai jamais été jolie ; j’ai le front gravé de petite vérole, je n’ai nulle noblesse dans la figure ni dans la taille ; j’ai la jambe grosse, le bras et la main mal ; je n’ai pour moi que trois choses : la gorge encore assez ferme, une bouche assez bien meublée et des yeux très luxurieux. Je ne pourrais rentrer d’aucune manière en parallèle avec vous, j’aurais l’air de votre mère, et, cependant, de la plupart de ceux qui viennent ici — surtout des gens mûrs ayant, ce semble, plus besoin que d’autres d’être excités par les grâces de la figure et par la fraîcheur de la jeunesse —, il en est peu qui ne me préférassent. Dès ce soir, si vous voulez, vous en aurez l’expérience.

« En effet, sur la brune, on frappe à la porte, j’y cours, j’ouvre, j’aperçois un vieux cafard ; d’abord déconcerté à ma vue, il baisse les yeux et, d’un ton bénin, me demande si Madame Richard y est ; sur ma réponse, il entre et, suivant le mot du guet, il parle de ses collets, de ses surplis, de ses aubes. Madame Richard l’ayant rassuré, nous nous asseyons et il cause. Bientôt il lui dit à l’oreille que je ne lui conviens pas. Elle me fait signe et je sors, ou plutôt, suivant notre convention, je fais semblant de sortir et me glisse dans un petit cabinet d’où je pouvais voir tout leur manège et prendre une leçon dont les postures de l’Arétin ne donnent pas une idée.

« Le béat me croyait partie ; j’entends qu’il confirme à Madame Richard ce que le geste de celle-ci m’avait indiqué : c’est que je ne lui inspire rien ; c’est qu’il la préfère à toutes les beautés les plus ravissantes parce qu’elle seule a le talent de le ranimer, de lui faire sentir son existence, de le rendre encore homme. Il s’exprimait dans d’autres termes que ceux-ci. Imaginez-vous le langage du libertin de corps de garde le plus déterminé ! Quel contraste avec l’air hypocrite sous lequel il s’était présenté ! Cependant, sa divinité — non moins riche en expressions sonores, qu’elle articule d’un ton ferme et véhément —, après l’avoir excité par ce préambule auquel elle mêlait les premières embrassades, les caresses préliminaires, lui ordonne de se déshabiller. Elle se met nue en même temps, puis ouvre une armoire d’où elle tire une double cuirasse de crins parsemée en dedans d’une infinité de petites pointes de fer arrondies par le bout ; elle le revêt sur la poitrine et sur le dos de cet instrument de pénitence converti en instrument de luxure. Elle en attache les deux parties de chaque côté par des cordons du même tissu, puis elle adapte à celle qui couvre l’estomac une chaîne de fer, qu’elle passe sous les testicules, qui se trouvent soutenus par une espèce de bourse occupant le milieu de la chaîne. Cette bourse est de crin encore, mais à claire-voie, de manière à ne point empêcher les attouchements de la main sur ces sources du plaisir ; quant à la chaîne, elle vient se rattacher de l’autre part ; enfin, elle lui met à chaque poignet un bracelet du même genre que la cuirasse. Je ne connaissais point cet appareil, et je n’en aurais jamais soupçonné l’effet. Je n’en pus douter quand je vis ce prêtre paillard ainsi armé entrer en érection, quoique faiblement. Alors Madame Richard prend des verges et, le flagellant d’importance sur les cuisses, sur les fesses et sur les reins, lui fait faire plusieurs fois le tour de la chambre. À chaque pas qu’il fait, son sang, agité par les frottements de sa cuirasse, se porte aux parties de la génération et le dispose à l’oeuvre de la chair. Cependant, il n’en a point encore assez, et, comme sour Félicité et soeur Rachel, ces fameuses convulsionnaires qui, lorsqu’on les assommait de coups de bûche, n’en avaient jamais trop, il en demande encore davantage et palpe avec transport, dans sa lubricité, tout ce que lui présente la vaste corpulence de Madame Richard. Celle-ci, par ce puissant exercice, après avoir suffisamment aiguillonné la chair chez le ressuscité qui commence, du moins, à donner signe de vie, se couche sur son lit avec lui, du bout des doigts lui titille légèrement les tétons, dont les boutons passaient à travers les oeillères pratiquées exprès dans la cuirasse, elle y porte ensuite l’extrémité de la langue avec un prurit infiniment plus voluptueux. Il n’est point d’engourdissement qui tienne à de semblables caresses, et, sans toucher aux parties de la génération, ce qu’on évite avec le plus grand soin, elles prennent enfin une telle vigueur, un désir si violent du coït, qu’il faut y satisfaire ou y suppléer en provoquant la nature par les frottements différents suivant le genre de plaisir que cherche le miché [2]. Celui-ci aimait la jouissance complète, mais il était jaloux de la réciprocité ; il voulait connaître par lui-même s’il avait le bonheur d’exciter quelque émotion ; il fallait que Madame Richard, accoutumée à cette fantaisie, jouât la comédie, qu’elle poussât des soupirs, l’interpellât par des exclamations amoureuses, en un mot parût appéter aussi ardemment que lui. C’était un corps vivant accouplé à un cadavre. N’importe, elle se contrefaisait à merveille, et parut s’épancher en même temps avec une luxure incroyable — et qu’elle était bien éloignée d’éprouver. (Nous en rîmes bien quand nous nous retrouvâmes seules ensemble.) Au surplus, à bon entendeur il ne faut que demi-mot : cette leçon m’en valut cent, et mon institutrice eut bientôt lieu de connaître mon savoir-faire et d’en être surprise.

« Parfaitement convaincue que je ne pourrais que lui faire honneur, Madame Richard n’hésite point à me montrer au prélat auquel elle me destinait. Bien plus, ce qui est fort rare en pareil cas, très persuadée que la jouissance ne contribuera qu’à m’attacher davantage Sa Grandeur, elle lui propose un essai. Il en est si content, si enchanté, qu’il se détermine à m’entretenir. Il ne se flattait pas de trouver dans le même objet tant de jeunesse et de charmes — c’est vous, Messieurs, qui, par vos éloges, m’autorisez à me louer ainsi moi-même ! —, réunis à des talents aussi consommés dans l’art des voluptés. Il donne un gros pot-de-vin à l’entremetteuse, il s’empare de moi et me met sous clef. Le terme n’est pas trop fort ; il était jaloux comme un tigre. Il me logea dans une petite maison du faubourg SaintMarceau, qui était une miniature, extrêmement bien meublée, mais tout à fait écartée, uniquement entourée de jardins et de couvents. Il remplissait par là son double objet : et de me soustraire au commerce et aux regards, pour ainsi dire, de tous les humains, et se ménager la facilité de s’introduire chez moi sans scandale et sans bruit, à telle heure et comme bon lui semblerait. En outre, il ne voulait point que j’eusse auprès de ma personne de domestique, mâle surtout. Une coiffeuse à mes ordres tous les matins ajustait mes cheveux et me servait de femme de chambre. Une vieille venait faire mon ménage, mettre mon pot-au-feu et s’en allait l’après-dînée ; elle ne revenait que le soir très tard, à l’heure indiquée, lorsque Monseigneur ne couchait pas avec moi, parce que je lui avais déclaré que j’aurais trop peur, que je ne pouvais ainsi passer la nuit toute seule dans une maison.

« Je me trouvais donc dans une captivité infiniment plus gênante que celle où m’avait tenue Madame de Furiel, et je doute que j’eusse pu supporter longtemps cette solitude. Un incident très extraordinaire — car je suis née, ce semble, pour les événements bizarres — vint encore renverser ce commencement de nouvelle fortune.

« Monseigneur, par son hypocrisie et sa haute naissance parvenu de bonne heure à l’épiscopat, dès qu’il avait été sur le siège, s’était laissé aller à la fougue de son tempérament. Il avait choisi des grands-vicaires, jeunes, égrillards comme lui, de son goût, et moins destinés à le seconder dans la régie de son diocèse que dans son libertinage. S’occupant peu de convertir, ils ne cherchaient, au contraire, qu’à pervertir les personnes du sexe qu’ils en jugeaient dignes. Ils dépucelaient les filles, débauchaient les femmes. Ils étaient le fléau des mères et des époux. Ils répandaient la terreur dans tout le canton. Ce train de vie dura aussi longtemps que Monseigneur resta sur ce siège. Nommé, depuis, à une autre prélature, blasé sur les plaisirs de l’amour et usé de débauches, il a profité de cette circonstance pour changer de vie. L’ambition s’est éveillée chez lui : il brigue aujourd’hui les plus hautes dignités de son ordre — même la pourpre. En conséquence, il s’est réformé. Il affiche plus de régularité et n’a sourdement qu’une simple maîtresse afin de satisfaire aux besoins de la nature quand ils renaissent encore. Je vous rends sa propre confession, et voilà ce qui l’avait engagé à solliciter l’entremise de Madame Richard, et à m’entretenir.

« Quatre de ces grands-vicaires, qui étaient à Paris, confondus de ce changement, ne pouvaient se le persuader ; ils ne le croyaient point véritablement et avaient soupçon de quelque mystère. Afin de s’en éclaircir, ils résolurent d’épier Monseigneur séparément, chacun de son côté, de suivre ses allures et de découvrir ce qui en était. Ils convinrent que le premier qui saurait quelque chose en instruirait les autres. L’un d’eux connaissait un exempt de police : avec de l’argent, on fait tout ce qu’on veut ; il en eut bientôt les mouches à ses ordres, qui éventèrent ma retraite et lui contèrent mon histoire entière. Alors il rassembla ses confrères étonnés de son intelligence et de sa finesse. Ils furent enchantés de la justesse de leurs conjectures. Mais, pour punir Monseigneur de sa dissimulation, ils arrêtèrent qu’il fallait lui souffler sa maîtresse, ou du moins partager sa couche. Quel serait ce fortuné mortel ? On ne peut désirer ce qu’on ne connaît pas ; il fallait commencer par s’introduire auprès de la belle, par reconnaître si elle méritait les éloges qu’on en faisait ; ensuite, chacun, suivant que le coeur l’inspirerait, pousserait sa pointe auprès d’elle.

« Ces lévites, souvent déserteurs du service des autels pour celui des femmes, accoutumés à courir les bonnes fortunes, à hanter les mauvais lieux, se respectaient cependant assez pour ne pas compromettre leur robe. Ils se déguisaient alors en cavaliers. Ils prennent ce travestissement d’autant plus nécessaire en cette occasion que, dans le cas où ils ne réussiraient pas, ils ne craignaient rien de mon indiscrétion auprès de leur évêque, dépaysé par un tel costume. Ils se rendent en carrosse à ma porte un jour qu’ils savaient Monseigneur à Versailles et étaient bien sûrs qu’il n’en reviendrait pas de sitôt. Je suis effrayée de leur descente : quatre plumets, dont je ne connaissais aucun, m’intimident ; je crains qu’ils ne veulent faire tapage et je suis forcée de leur faire beaucoup d’honnêteté et d’accueil. Je suis bientôt rassurée ; mais ils m’embarrassent bien autrement quand ils m’apprennent toute mon histoire, et surtout quel est mon entreteneur. Je tombe de mon haut, je suis confondue. Bientôt la conversation prend une tournure gaie et plaisante ; ils me proposent de remplacer Monseigneur, dont ils connaissent l’insuffisance, et m’offrent le choix entre eux. Je les aurais volontiers pris au mot, et tous les quatre sur-le-champ, mais il fallait me contenir vis-à-vis de pareils étrangers. Je n’en résolus pas moins de satisfaire ma fantaisie, mais de m’y prendre plus adroitement. Tandis que nous rions, que nous folâtrons ensemble, je les tire successivement à l’écart et leur donne à chacun un rendez-vous séparé ; je les prie en même temps de me garder le secret, même vis-à-vis de leurs camarades. Je comptais plus sur leur amour-propre que sur ma défense, du moins jusqu’au moment où ils auraient joui ; et cela me suffisait. En effet, chacun désirant mettre à fin son aventure avant de s’en vanter, rit intérieurement de la duperie des autres et, en s’en allant, se récrie sur mon honnêteté, à laquelle il ne s’attendait pas. Il me cite comme un dragon de vertu dont il n’est pas possible d’approcher, comme un phénomène unique entre les courtisanes.

« Afin de mieux juger des talents rapprochés et comparés de ces galants entre lesquels il s’agissait d’élire un coadjuteur à Monseigneur, je leur avais assigné rendez-vous pour la même soirée, chacun à une heure de distance l’un de l’autre. Le premier devait venir à sept heures, le second à huit heures, le troisième à neuf et le dernier à dix. Le prélat, qui soupait régulièrement à l’archevêché, ne pouvait jamais me surprendre avant onze heures ; je ne doutais pas qu’au moins pour cette fois on ne fût exact à l’assignation précise, et je restai parfaitement tranquille.

« En effet, à sept heures sonnantes, arrive le premier. C’était un blondin d’une fort jolie figure, d’un ton mielleux, d’une conversation séduisante ; il était très caressant et s’arrêtait longtemps aux préliminaires et, ne pouvant répéter le plaisir, le filait de son mieux. Il avait à peine fini lorsqu’on sonna. Ce cas était prévu, je l’avais même préféré pour éviter l’inconvénient plus grand que ces camarades se rencontrassent et se reconnussent. Je cachai celui qui était expédié dans une garde-robe dont une petite porte donnait dans mon antichambre, et lui indiquai comment, en se couchant derrière un paravent placé exprès, il pouvait facilement gagner l’escalier. J’ouvre ensuite et, faisant signe à celui que j’introduis de garder le silence, je le mène dans mon appartement ; là, je lui rends compte, à voix basse, de la raison de ce mystère, que je fonde sur l’appréhension qu’il n’ait été aperçu de quelque espion de Monseigneur et suivi dans l’escalier ; je ressors comme pour vérifier ce soupçon — mon objet était de favoriser l’évasion du précurseur, en cas qu’il ne fût pas encore parti dans ce moment. J’entends la porte se refermer, je ne doute plus de son départ et je rentre. Point du tout : le curieux impertinent avait bien poussé la porte, mais du dedans, et il était revenu dans sa cachette afin d’observer les manoeuvres du prélat en posture et de s’en amuser. Sa curiosité redouble en levant le coin du rideau d’une porte vitrée, lorsqu’au lieu d’un évêque il voit un cavalier ; bientôt il reconnaît la voix de son camarade, et n’a garde de quitter en un aussi bel instant.

« Celui-ci était un brun, assez laid mais bien bâti, vigoureusement corsé, tout muscles, tout nerfs, dans la force de l’âge, et pressé d’aller au fait parce qu’il se sentait en état de recommencer. Il double, il triple, il quadruple ma jouissance ; il y serait encore si je n’avais eu la prudence de l’arrêter, non sans lui promettre incessamment un autre rendez-vous. C’était bien mon projet de lui tenir parole, j’y étais intéressée autant et plus que lui, si les circonstances n’eussent dérangé notre liaison et ne m’eussent privée d’un de ces hercules rares aujourd’hui et qu’on ne rencontre plus guère que dans l’Église. Quoi qu’il en soit, il fallut nous séparer à l’heure indiquée, c’est-à-dire à neuf heures, lorsque le troisième se présenta. Mêmes précautions pour cacher le second galant, le soustraire aux regards du jaloux et lui ménager, ainsi qu’au premier, le moyen de s’en aller sans éclat — avec la différence qu’il fut bien surpris de trouver dans le cabinet un rival qui, heureusement, le rassura sur-le-champ, se fit connaître, lui apprit comment il se trouvait là, et l’engagea de rester et de voir le dénouement de tant de passades.

« Par le portrait que je vous ai esquissé des deux premiers galants, vous avez pu juger combien ils différaient entre eux. Le troisième était un original d’une espèce plus particulière encore : il avait plus d’amour-propre que d’amour ; il se faisait une grande gloire de grossir la liste de ses conquêtes. Il la portait toujours avec lui ; il me la montra, j’y lus des noms de femmes de qualité, de financières, de bourgeoises. Il m’assura qu’il était blasé sur ces sortes de bonnes fortunes, qu’il ne se souciait plus de femmes prétendues honnêtes, que la plupart, sans tempérament, n’ayant un amant que par imitation, par mode, par air, étaient des jouissances fort insipides, qu’il fallait en revenir aux putes… Par cet aveu flatteur, il piquait mon émulation ; je déployai à son égard toutes les ressources de l’art que m’avait appris mon institutrice, et il convint que je savais amuser à merveille, exercice assez maussade pour moi. Mais il était généreux, et je me fis un devoir de le satisfaire, sauf à ne pas y revenir. Maltraité plusieurs fois de mes semblables pour avoir été trop loyal, ce libertin était obligé d’user de toutes sortes de stratagèmes et de s’en tenir à l’image du plaisir, de peur que la réalité ne lui en fit recueillir encore les fruits amers et cuisants. D’ailleurs, d’un génie caustique et présomptueux, le reste de notre conversation se passa à s’égayer sur ses camarades, qu’il croyait ses dupes. Il ignorait que deux l’écoutaient et que, lorsqu’il riait à leurs dépens, ils prenaient, à plus juste titre, leur revanche. Il fut bien sot quand la venue du dernier m’obligea de le congédier de la même manière qu’eux et qu’il les rencontra nez à nez. La curiosité l’emporta sur le ressentiment, et tous trois se tapirent ensemble, ne doutant plus que ce quatrième ne fût leur confrère.

« En fait de disputes métaphysiques, morales, physiques même, autant de têtes, autant d’avis. On en pourrait dire de même en amour : autant d’athlètes, autant de caprices divers. Le dernier, que j’avais réservé pour la fin comme celui sur lequel je comptais le plus, était un Provençal qui avait le goût de cette nation fort désagréable au sexe. Il l’avait contracté dès le collège, s’y était fortifié au séminaire et ne l’avait pas perdu au milieu des orgies féminines. Je l’avais fort bien jugé il avait tout l’extérieur d’un satyre, et c’était un monstre en réalité. J’en attendais des prodiges. Après avoir beaucoup tourné autour de moi, il me fit sa déclaration d’une espèce vraiment galante et dit que, depuis la Vénus aux belles fesses [3], on n’avait certainement rien vu de si divin. Je compris et lui reprochai la dépravation de son goût ; il se justifia par un axiome reçu généralement dans tous les lieux de débauche : que tout est le vase légitime dans une femme [4]. À l’appui de ce propos de libertin, il me protesta très sérieusement qu’il pourrait ajouter des décisions de casuistes recommandables [5]. Il me parut plaisant qu’un militaire citât de pareilles autorités, et à qui ? Je me récriai ensuite sur l’énormité de l’introducteur, qui me causerait des douleurs effroyables ; il me rassura par un proverbe provençal qu’avec de la salive et de la patience on venait à bout de tout. Alors la curiosité me prit ; je voulus éprouver si l’agent, dans un pareil exercice, recueillait en effet beaucoup de plaisir, s’il refluait dans le voisinage et si la patiente ne pourrait goûter quelqu’un. Il s’y prit en homme intelligent et qui n’était pas à son coup d’essai ; il nageait dans les délices, il était ravi. Il s’extasiait, se pâmait, et moi je n’éprouvai que des désirs, des irritations vaines ; je voulais m’en débarrasser ; mes efforts ne servaient qu’à lui donner plus de pied. Cet amant insatiable, collé près de moi, ne désemparant point de sa place, répétait ses sacrifices presque coup sur coup… À la fin, je saisis un moment de relâche et m’en débarrassai en le qualifiant de l’épithète qui lui convenait, en maudissant l’abus qu’il faisait de ses talents, en protestant bien que ma porte lui serait toujours close.

« Nos débats duraient encore lorsque Monseigneur vint fermer la marche de cette journée. Je suis obligée de traiter ce vilain avec les mêmes égards que j’aurais eus pour le greluchon le plus favorisé. Je n’avais pas eu le loisir de me rajuster ; il me sert de valet de chambre et, quand le désordre où il m’a mise est un peu réparé, je lui indique sa marche pour sortir et cours au-devant du prélat. Un entreteneur n’est pas fait pour attendre ; celui-ci avait pris de l’humeur ; son caractère ombrageux se manifeste par une querelle violente. Les femmes, quand elles ont tort, n’en crient généralement que plus haut, c’est ce que je fais, et si fort que je l’oblige à baisser le ton. Il veut me caresser, je le repousse et me plains à mon tour de l’esclavage où il me tient. Je lui dis qu’il ne connaît point mon sexe, qu’il devrait savoir que les obstacles ne sont propres qu’à l’irriter et qu’il n’est grille ni verrous qui résistent aux désirs d’une femme amoureuse. J’ajoute : “Quoique vous me teniez en charte privée, si je m’étais mise dans la tête de vous cocufier, vous le seriez quatre fois pour une en un jour…” Cette saillie articulée d’un ton ferme, élevé et de colère, qui se trouvait si juste en ce moment, entendue des hommes du cabinet, leur donna une envie de rire si violente qu’ils ne purent y tenir et éclatèrent. Quel fut mon étonnement et quelle fut la frayeur du prélat ! Il s’imagine que c’est un complot formé contre lui, que ce sont des coupe-jarrets apostés pour le voler ; il perd la tête et veut s’enfuir. Moi je reste immobile un moment puis, une lumière à la main, vais visiter le cabinet ; je n’y vois personne, mais la coulisse qui rendait dans l’antichambre ouverte. Je suis la trace des perfides et trouve un spectacle formant la caricature la plus grotesque : Monseigneur et ses grands-vicaires se rencontrent en même temps à la porte ; lui se persuade de plus en plus du mauvais dessein qu’on a, qu’on veut l’arrêter : il se jette à genoux aux pieds des assassins prétendus, offre sa bourse et demande grâce pour sa vie. Ceux-ci le relèvent en riant de plus belle ; ils lui disent que c’est à eux à prendre cette posture, qu’ils sont ses serviteurs les plus zélés et les plus respectueux ; ils le prient de leur pardonner cette espièglerie dont il leur a donné l’exemple et daigné quelquefois être complice, qui devient au surplus très heureuse puisqu’elle sert à lui dessiller les yeux, à lui faire découvrir la fausseté d’une femme qu’il comble de biens, qui se joue de lui et le trompe aussi vilainement. J’arrive à ce moment au milieu d’eux et, d’après leur conversation, découvre un mystère dont je ne pouvais me douter ; je reconnais tous les masques qui me peignent si bien. Monseigneur, un peu revenu de sa terreur, à l’aide de la bougie, malgré leur travestissement dont il avait été plusieurs fois le témoin, voit enfin à qui il a affaire. Il me comble, m’accable de reproches, d’invectives, d’horreurs ; les autres les répètent en choeur. Investie de cette prêtraille, je ne sais que devenir et que répondre. Je m’aperçois que la porte était dégagée, je m’y précipite et gagne la rue, je cours devant moi sans savoir où je vais ; je monte dans le premier fiacre que je rencontre et me fais conduire chez Madame Gourdan, car je la regardais toujours comme mon refuge dans ma détresse. Elle me reconnaît ; elle m’accueille et me fait conter mon histoire ; elle me dit qu’il ne faut pas jeter ainsi le manche après la cognée ; que je dois dès le lendemain matin retourner à ma maison.

« J’arrive et vois un écriteau qui porte : Maison à louer présentement. J’entre et je ne trouve que les quatre murailles et ma femme de ménage qui me dit qu’elle a ordre de rester là tout le jour pour montrer les lieux ; que, dès le grand matin, on avait payé le propriétaire, et qu’un tapissier était venu enlever les meubles comme lui appartenant. Je retournai instruire maman de cette vilenie du prélat. Elle me fait lui écrire et me dicte une lettre de bonne encre, à laquelle, afin de ne pas se compromettre, il ne répond point. Mais il m’envoie mon ancienne ménagère pour me déclarer de sa part que, s’il m’arrive de me porter à l’éclat dont je le menace, il me fera enfermer à la Salpêtrière. C’est alors que Madame Gourdan, par ses protections, voulant éviter tout malheur de cette espèce, m’a fait inscrire surnuméraire à l’Opéra. Depuis, elle a mis en jeu les prélats, ses amis, qui ont négocié auprès du mien. Les pourparlers ont été longs ; il était outré. il ne voulait s’exécuter en rien, mais, lorsque ma grossesse a été certaine, on a tellement fait valoir cette circonstance qu’il m’a envoyé cent louis dont s’est emparée Madame Gourdan, sous prétexte de mon entretien, de ma pension, de mes couches futures. Du reste, nous sommes les meilleures amies du monde ; elle m’appelle son enfant ; je lui gagne beaucoup d’argent, dont elle ne me rend qu’une très petite part, mais elle m’assure que, lorsque je serai délivrée de mon fardeau, elle me procurera un bon entreteneur et me remettra une troisième fois dans le chemin de la fortune, et j’espère bien en mieux profiter. Malheur aux dupes qui tomberont dans mes filets ! »

C’est par cette ingénuité que finit Mademoiselle Sapho.

Ô Milord ! est-il possible, cet âge, d’étre si bonne et si perverse, si naïve et si corrompue, si aimable et si coquine !

Voir en ligne : Confession de Mademoiselle Sapho : Lettre première

P.-S.

Texte établi par EROS-THANATOS.COM d’après les confessions érotiques de Mathieu-François Pidansat de Mairobert, « Suite et fin de la confession d’une jeune fille (Lettre XIV) », L’Espion anglais, ou Correspondance secrète entre milord All’Eye et milord All’Ear, t. X, Éd. John Adamson, Londres, 1779-1784, pp. 309-327.

Notes

[1Gautier de Costes, sieur de La Calprenède, auteur mort en 1663, et qui avait mis les longs romans à la mode en France.

[2J’ai conservé, Milord, ce terme de Mademoiselle Sapho, comme d’une énergie difficile, ou plutôt impossible à rendre autrement. Il exprime de la façon la plus méprisante la virilité du rôle que joue dans les mauvais lieux un homme qui n’y reçoit du plaisir qu’en proportion de l’argent qu’il donne. Les filles appellent « bon miché » celui qui paye bien, « mauvais miché » celui qui paye mal, « sot miché » celui qui n’a pas le ton ni les allures du lieu où il se trouve.

[3La Vénus callipyge, fameuse statue que tout le monde connaît.

[4Cet apophtegme dans sa véritable énergie porte : « Tout est c.. dans une femme. »

[5Entre autres du jésuite Sanchez, De matrirnanio.



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