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Mémoires de Fanny Hill, Femme de plaisir

Dans la catégorie des filles entretenues

Lettre première (cinquième partie)



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John Cleland, Mémoires de Fanny Hill, Femme de plaisir, L’Œuvre de John Cleland (Avec des documents sur la vie à Londres au XVIIIe siècle, et notamment la Vie galante d’après les SÉRAILS DE LONDRES), Introduction, essai bibliographique par Guillaume Apollinaire, Ouvrage orné de six compositions d’après la suite gravée par William Hogarth : La destinée d’une Courtisane, Bibliothèque des Curieux, Collection « Les Maîtres de l’amour », Paris, 1914.


Je me vis alors dans la catégorie des filles entretenues, bien logée, de bons appointements, et nippée comme une princesse.

Néanmoins, le souvenir de Charles me causant quelquefois des accès de mélancolie, mon bienfaiteur, pour m’amuser, donnait fréquemment de petits soupers chez moi à ses amis et à leurs maîtresses. Je fus ainsi lancée dans un cercle de connaissances, qui me débarrassa bientôt de ce que mon éducation de villageoise m’avait laissé de pudeur et de modestie.

Nous nous rendions les unes chez les autres et singions dans ces visites de cérémonie les femmes de qualité qui ne savent comment gaspiller leur temps, quoique parmi ces femmes entretenues (et j’en connaissais un bon nombre, sans compter quelques estimables matrones qui vivaient de leurs relations avec elles), j’en connusse à peine une seule qui ne détestât parfaitement son entreteneur et, naturellement, eût le moindre scrupule de lui être infidèle si elle le pouvait sans risques. Je n’avais encore, quant à moi, aucune idée de faire du tort au mien.

Il y avait déjà six mois que nous vivions tous deux du meilleur accord du monde, lorsqu’un jour, revenant de faire une visite, j’entendis quelque rumeur dans ma chambre. J’eus la curiosité de regarder à travers le trou de la serrure. Le premier objet qui me frappa fut M. H… chiffonnant ma servante Hannah, qui se défendait d’une manière aussi gauche que faible, et criait si bas qu’à peine pouvais-je l’entendre :

« Fi donc, monsieur, cela convient-il ? De grâce, ne me tourmentez point. Une pauvre fille comme moi n’est point faite pour vous. Seigneur ! si ma maîtresse allait venir !… Non, en vérité, je ne le souffrirai pas ; au moins je vous avertis, je m’en vais crier. »

Ce qui pourtant n’empêcha point qu’elle se laissât tomber sur le lit de repos, et mon homme ayant levé ses cotillons, elle crut inutile de faire une plus longue résistance. Il monta dessus, et je jugeai à ses mouvements nonchalants qu’il se trouvait logé plus à l’aise qu’il ne s’en était flatté. Cette belle opération finie, M. H… lui donna quelque monnaie et la congédia.

Si j’avais été amoureuse, j’aurais certainement interrompu la scène et tapagé ; mais mon coeur n’y prenant aucun intérêt, quoique ma vanité en souffrît, j’eus assez de sang-froid pour me contenir et tout voir jusqu’à la conclusion. Je descendis cinq ou six degrés sur la pointe du pied et remontai à grand bruit, comme si j’arrivais à l’instant même. J’entrai dans la salle, où je trouvai mon fidèle berger se promenant en sifflant, d’un air aussi flegmatique que s’il ne s’était rien passé. J’affectai d’abord un air si serein et si gai que l’hypocrite fut ma dupe en croyant que j’étais la sienne. La grosse récréation qu’il venait de prendre l’avait sans doute fatigué, car il prétexta quelques affaires pour n’être pas obligé de coucher avec moi cette nuit-là, et sortit incontinent après.

À l’égard de ma servante, mon intention n’étant pas de l’associer à mes travaux, au premier sujet de mécontentement qu’elle me donna, je la mis à la porte.

Cependant mon amour-propre ne pouvant digérer l’affront que M. H… m’avait fait, je résolus de m’en venger de la même façon. Je ne tardai pas longtemps. Il avait pris, depuis environ quinze jours, à son service, le fils d’un de ses fermiers. C’était un jeune garçon de dix-huit à dix-neuf ans, d’une physionomie fraîche et appétissante, vigoureux et bien fait. Son maître l’avait créé le messager de nos correspondances. Je m’étais aperçue qu’à travers son respect et sa timide innocence, le tempérament perçait. Ses yeux, naturellement lascifs, enflammés par une passion dont il ignorait le principe, parlaient en sa faveur le plus éloquemment du monde, sans qu’il s’en doutât.

Pour exécuter mon dessein je le faisais entrer lorsque j’étais encore au lit ou lorsque j’en sortais, lui laissant voir, comme par mégarde, tantôt ma gorge nue, tantôt la tournure de la jambe, quelquefois un peu de ma jambe, en mettant mes jarretières. En un mot, je l’apprivoisais petit à petit par des familiarités.

« Eh bien, mon garçon, lui demandai-je, as-tu une maîtresse ?… est-elle plus jolie que moi ?… Sentirais-tu de l’amour pour une femme qui me ressemblerait ? »

Et ainsi du reste. Le pauvre enfant répondait d’un ton niais et honnête, selon mes désirs.

Quand je crus l’avoir assez bien préparé, un jour qu’il venait, à son ordinaire, je lui dis de fermer la porte en dedans. J’étais alors couchée sur le théâtre des plaisirs de M. H… et de ma servante, dans un déshabillé fait pour inspirer des tentations à un anachorète, pas de corset, pas de cerceaux. J’appelai le jeune gars, et le tirant près de moi par sa manche, je le contemplai. Il était d’une santé brillante, sa chevelure, d’un noir brillant, se jouait sur ses tempes en boucles naturelles et se resserrait par derrière dans un noeud élégant ; sa culotte de peau de bouc, parfaitement collante, laissait voir le galbe d’une cuisse dodue et bien tournée, des bas blancs, une livrée garnie de dentelles, des noeuds d’épaule, tout cela complétait le coquet personnage… Je lui donnai, pour le rassurer, deux ou trois petits coups sous le menton et lui demandai s’il avait peur des dames. En même temps je me saisis d’une de ses mains, que je serrai contre mes seins, qui tressaillaient et s’élevaient comme s’ils eussent recherché ses attouchements. Ils étaient maintenant bien remplis et ferme en chair. Bientôt, tous les feux de la nature étincelèrent dans ses yeux ; ses joues s’enluminèrent du plus beau vermillon. La joie, le ravissement et la pudeur le rendirent muet ; mais la vivacité de ses regards, son émotion parlèrent assez pour m’apprendre que je n’avais pas perdu mon étalage ; mes lèvres, que je lui présentai de façon qu’il ne pût éviter de les baiser, le fascinèrent, l’enflammèrent et l’enhardirent. Alors, portant mes yeux sur la partie essentielle de son costume, j’y remarquai très distinctement de la turgescence et de l’émoi ; et comme j’étais trop avancée pour m’arrêter en si beau chemin, comme d’ailleurs il m’était impossible de me contenir davantage ou d’attendre qu’il eût surmonté sa modestie de jeune fille (c’était réellement le mot), je fis semblant de jouer avec ses boutons, que la force active de l’intérieur était sur le point de faire sauter. Ceux de la ceinture et du pont lâchèrent facilement prise et le voici à l’air… non pas une babiole d’enfant, ni le membre commun d’un homme, mais un engin d’une si énorme taille qu’on l’aurait pris pour celui d’un jeune géant. Ce prodigieux meuble me fit frissonner à la fois de frayeur et de plaisir. Ce qu’il y avait de surprenant, c’est que le propriétaire d’un si noble joyau ne savait pas la manière de s’en servir, tellement que c’était mon affaire de le guider au cas que j’eusse assez de courage pour en risquer l’épreuve ; mais il n’y avait plus à reculer.

Le jeune gars, transporté, hors de lui-même, s’aventura, par instinct naturel, à me caresser, et lisant dans mes yeux le pardon de son audace, il gagna au hasard le centre inconnu de ses désirs. Je ne l’eus pas plus tôt senti que ma crainte s’évanouit et je lui laissai le champ libre. Alors la châsse fut découverte. Il se mit sur moi ; je me plaçai le plus avantageusement qu’il me fut possible pour le recevoir, mais borgne, son cyclope se dirigeait seul, frappant toujours à faux. Je le conduisis dextrement et lui donnai la première leçon de plaisir. Cependant, quoiqu’un tel monstre ne fût pas fait pour un logis aussi modeste, je parvins à en loger la tête, et mon écolier, en s’efforçant à propos, en fit entrer quelques pouces de plus ; je sentis aussitôt un mélange de plaisir et de douleur indéfinissable. Je tremblais à la fois qu’il ne me tuât en allant plus avant ou en se retirant, ne pouvant le souffrir ni dedans ni dehors. Quoi qu’il en soit, il poursuivit avec tant de raideur et de rapidité que je poussai un cri. Ce fut assez pour arrêter ce timide et respectueux enfant. Il se retira, également pénétré du regret de m’avoir fait mal et d’être contraint de déloger d’une place dont la douce chaleur lui avait donné l’avant-goût d’un plaisir qu’il mourait d’envie de satisfaire.

Je n’étais pourtant pas trop contente qu’il m’eût tant ménagée et que mon indiscrétion l’eût fait quitter prise. Je le caressai pour l’encourager à la charge et me mis en posture de le recevoir encore à tout événement. Il l’insinua de nouveau, ayant l’intention de modérer ses coups. Petit, à petit, l’entrée s’élargit, se prêta et le reçut à moitié. Mais tandis qu’il tâchait de passer outre, la crise le surprit, et, malheureusement pour moi, la douleur aiguë que je souffrais m’empêcha de l’attendre.

Je craignis, avec raison, qu’il ne se retirât. Grâce à ma bonne fortune, cela n’arriva point. L’aimable jeune homme, plein de santé et regorgeant de suc, fit une courte pause, après quoi il se mit à piquer derechef. Alors, favorisé par mes mouvements adroits, il gagna peu à peu le terrain et nos deux corps n’en firent qu’un. Les délicieuses, les ravissantes agitations qu’il me causa intérieurement me devinrent insupportables. Je m’aperçus, à sa respiration embarrassée, à ses yeux à demi clos, qu’il approchait du suprême instant. Je me dépêchai d’y arriver avec lui. Nous nous rencontrâmes enfin, et, plongés tous deux dans un abîme de joie, nous demeurâmes quelques instants anéantis, sans aucun sentiment, excepté dans ces parties favorites de la nature où nos âmes, notre vie et toutes nos sensations étaient alors entièrement concentrées.

La crise étant à peu près passée, le jeune homme retira ce délicieux instrument de sa vengeance à laquelle je ne songeais plus d’ailleurs, l’idée en ayant été noyée dans le plaisir. Il avait fait autant de ravages que s’il avait triomphé d’une seconde virginité.

C’était une scène bien douce pour moi de voir avec quels transports il me remerciait de l’avoir initié à de si agréables mystères. Il n’avait jamais eu la moindre idée de la marque distinctive de notre sexe. Je devinai bientôt, par l’inquiétude de ses mains qui s’égaraient, qu’il brûlait de connaître comment j’étais faite. Je lui permis tout ce qu’il voulut, ne pouvant rien refuser à ses désirs. Il me leva les jupes et la chemise. Je me plaçai moi-même dans l’attitude la plus favorable pour exposer à ses regards le centre des voluptés et le coup d’oeil luxuriant du voisinage. Extasié à la vue d’un spectacle si nouveau pour lui, il n’abusa cependant pas longtemps de ma complaisance. Son phénix étant ressuscité se percha au centre de la forêt enchantée qui décore de ses ombrages la région des béatitudes. Je sentis derechef une émotion si vive qu’il n’y avait que la pluie salutaire dont la nature bienfaisante arrose ces climats favorisés qui pût me sauver de l’embrasement.

J’étais tellement abattue, fatiguée, énervée, après une semblable séance, que je n’avais pas la force de remuer.

Néanmoins, mon jeune champion, ne faisant pour ainsi dire qu’entrer en goût, n’aurait pas sitôt quitté le champ de bataille si je ne l’eusse averti qu’il fallait battre en retraite. Je l’embrassai tendrement, et, lui ayant glissé une guinée dans la main, je le renvoyai avec promesse de le revoir dès que je pourrais, pourvu qu’il fût discret.

Étourdie et enivrée de ce plaisir bu à si longs traits, j’étais encore couchée, étendue sur le dos, dans une délicieuse langueur répandue par tous mes membres, m’applaudissant de m’être ainsi vengée sans réserve, d’une façon si absolument conforme à celle dont la prétendue injure m’avait été faite, et sur le lieu même. Je n’avais pas la moindre préoccupation des conséquences et je ne me faisais pas le moindre reproche d’avoir ainsi débuté dans une profession plus décriée que délaissée. J’aurais cru être ingrate envers le plaisir que j’avais reçu si je m’en étais repentie, et, puisque j’avais enjambé la barrière, il me semblait, en plongeant tête baissée dans le torrent, y noyer tout sentiment de honte ou de réflexion.

À peine était-il sorti que M. H… arriva. La manière agréable dont je venais d’employer le temps depuis mon lever avait répandu tant d’éclat et de feu sur ma physionomie qu’il me trouva plus belle que jamais ; aussi me fit-il des caresses si pressantes que je tremblai qu’il ne découvrît le mauvais état actuel des choses. Heureusement j’en fus quitte pour prétexter une migraine. Il donna dans le panneau, et, refrénant malgré lui ses désirs, il sortit en me recommandant de me tranquilliser.

Vers le soir, j’eus le soin de me procurer un bain chaud, composé de fines herbes aromatiques, dans lequel je me lavai, et m’égayai si bien que j’en sortis voluptueusement rafraîchie de corps et d’esprit. Je me couchai d’abord et m’endormis jusqu’au lendemain, quoique très en peine du dégât que le furieux champion de mon cher Will pouvait avoir causé. Je m’éveillai avec cette inquiétude et mon premier soin fut un examen sérieux de la partie offensée. Mais quelle fut ma joie lorsque j’eus reconnu que ni le duvet, ni l’intérieur même n’offraient aucun vestige des assauts qui s’y étaient donnés la veille, quoique la chaleur naturelle du bain en eût dû élargir les parois. Pleinement convaincue de l’inanité de mes craintes, je n’en fis que rire ; charmée de savoir que je pouvais désormais jouir de l’homme le mieux fourni, je triomphai doublement par la revanche que j’avais prise et par les délices que j’avais éprouvées.

L’esprit agréablement occupé par de nouveaux projets de jouissance, je m’étendais mollement sur mon lit ; Will, mon cher Will, entra avec un message de la part de son maître, ferma la porte à mon invitation, s’approcha de mon lit où j’étais dans la situation la plus voluptueuse, et, les yeux remplis de l’ardeur la plus tendre, il baisa mille fois une main que je lui avais abandonnée.

Une chose me frappa tout d’abord : c’est que mon jeune mignon s’était paré avec autant de recherche que le permettait sa condition. Ce désir de plaire ne pouvait m’être indifférent, puisque c’était une preuve que je lui plaisais, et ce dernier point, je vous l’assure, n’était pas au-dessous de mon ambition.

Sa chevelure élégamment arrangée, du linge propre et surtout une bonne figure de campagnard robuste, frais et bien portant, en faisaient pour une femme le plus joli morceau du monde à croquer, et j’aurais tenu pour tout à fait sans goût celle qui aurait dédaigné un pareil régal offert par la nature à une gourmande de plaisir.

Et pourquoi déguiserais-je ici les délices que me faisait éprouver cet être charmant avec ses regards si purs, ses mouvements si naturels, d’une sincérité qui se lisait dans ses yeux ; avec cette fraîcheur et cette transparence de peau qui laissait voir, au travers, courir un sang coloré ; avec même cet air rustique et vigoureux qui ne manquait pas d’un charme particulier ? Oh ! me direz-vous, ce garçon était de condition trop basse pour mériter tant d’attentions ! D’accord, mais ma propre condition, à bien considérer, était-elle donc d’un cran plus élevée, ou bien, en supposant que je fusse réellement au-dessus de lui, la faculté qu’il avait de procurer un plaisir si exquis ne suffisait-elle pas à l’élever et à l’ennoblir, pour moi tout au moins ? À d’autres d’aimer, d’honorer, de récompenser l’art du peintre, du statuaire, du musicien, en proportion de l’agrément qu’ils y trouvent ; mais à mon âge, avec mon goût pour le plaisir, l’art de plaire dont la nature avait doué une jolie personne était pour moi le plus grand des mérites. M. H…, avec ses qualités d’éducation de fortune, me tenait sous une sorte de sujétion et de contrainte fort peu capables de produire de l’harmonie dans le concert d’amour, tandis qu’avec ce garçon je me trouvais à l’aise sur le pied d’égalité, et c’est ce que l’amour préfère. Je pouvais sans peur ni contrainte folâtrer à mon aise et réaliser telle fantaisie qui me viendrait dans la tête.

Will, à genoux à côté de mon lit, m’accablait de caresses ; ce n’était pas assez ; après quelques questions et réponses souvent interrompues par de tendres baisers, je lui demandai s’il voulait passer avec moi et entre mes draps le peu de temps qu’il avait à rester ? C’était demander à un hydropique s’il voulait boire. Aussi, sans plus de façon, il quitta ses habits et sauta sur le lit que je tenais ouvert pour le recevoir.

Will commença par les préliminaires accoutumés, préludes intéressants, qui sont autant de gradations délicieuses, dont peu de personnes savent jouir, par leur précipitation à courir à cet instant précieux qui équivaut à une éternité.

Lorsqu’il eut suffisamment préparé les voies à la jouissance en me baisant, en me provoquant, mon jeune sportsman, maniant mes seins à présent ronds et potelés, s’enhardit à me mettre dans la main sa vigueur elle-même ; sa tension, sa roideur étaient étonnantes ; c’était un inestimable coffret de joyaux chéris des femmes, un merveilleux étalage de riches et belles choses, en vérité ! Mais le drôle, que je maniai, augmentait de superbe et d’insolence et se mutinait.

Je me hâtai donc, pour être de moitié dans le bonheur de mon jeune homme, de placer sous moi un coussin qui servit à élever mes reins, et dans la position la plus avantageuse, j’offris à Will le séjour des béatitudes où il s’insinua. Notre ardeur croissant, je lui passai alors mes deux jambes autour des reins et le serrai de mes bras de façon que nos deux corps confondus ne semblaient respirer que l’un par l’autre et qu’il ne pût se bouger sans m’entraîner avec lui. Dans cette luxurieuse position, Will eut bientôt atteint le moment suprême ; je me ranimai donc pour parvenir au même but et me servis de tous les expédients que la nature put me fournir pour qu’il m’aidât à combler mes désirs. Je m’avisai enfin de caresser et presser les tendres globules de ce réservoir du nectar radical. Ce magique attouchement eut son effet instantané : je sentis aussitôt les symptômes de cette douce agonie, de cette crise de dissolution où le plaisir meurt par le plaisir, et je me noyai dans des flots de délices. Nous passâmes quelques moments dans une langueur voluptueuse et comme anéantis par le plaisir. À la fin je me débarrassai de ce cher enfant et lui dis que l’heure de sa retraite était venue ; il reprit en conséquence ses habits, non sans me donner de temps en temps les baisers les plus tendres et sans me parcourir encore des yeux et des mains avec une ardeur aussi vive que s’il ne m’avait vue que pour la première fois. Avant de le congédier, je le forçai (car il avait assez de tact pour refuser) à prendre de quoi s’acheter une montre en argent, ce grand article de luxe pour le petit monde ; il l’accepta enfin, comme un souvenir qu’il aurait soin de garder de mon affection. Ensuite il partit, quoique à regret, et me laissa en proie à cette tranquillité qui suit les plaisirs sacrés de la nature.

Et ici, madame, je devrais m’excuser de ce menu détail de choses qui firent sur ma mémoire une si forte impression ; mais, outre que cette intrigue occasionna dans ma vie une révolution que la vérité historique m’interdit de vous cacher, ne suis-je pas en droit de prétendre qu’il serait injuste d’oublier un tel plaisir, par la raison que je l’ai trouvé dans un être de condition inférieure ? C’est pourtant là, soit dit en passant, qu’on le rencontre plus pur, moins sophistiqué, qu’au milieu de ces faux et ridicules raffinements dont les grands laissent nourrir et tromper leur orgueil. Les grands ! Y a-t-il, dans ce qu’ils appellent le vulgaire, beaucoup de gens plus ignorants de l’art de vivre qu’ils en sont eux-mêmes ? La plupart, au contraire, laissent de côté ce qui ne tient pas à la nature même du plaisir et leur objet capital est de jouir de la beauté partout où ils trouvent ce don inestimable, sans distinction de naissance ou de position.

L’amour n’avait jamais eu de part dans mon commerce avec cet aimable garçon et la vengeance avait cessé d’en avoir une. Le seul attrait de la jouissance était maintenant le lien qui m’attachait à lui : car, bien que la nature l’eût si favorablement doté d’avantages extérieurs, il lui manquait néanmoins quelque chose pour m’inspirer de l’amour. Will avait assurément d’excellentes qualités : gentil, traitable et par-dessus tout reconnaissant ; silencieux, même à l’excès, parlant très peu, mais avec chaleur, et, pour lui rendre justice, jamais il ne me donna la moindre raison de me plaindre, soit d’aucune tendance à abuser des libertés que je lui accordais, soit de son indiscrétion à les divulguer. Il y a donc une fatalité dans l’amour, ou je l’aurais aimé, car c’était réellement un trésor, un morceau pour la bonne bouche [1] d’une duchesse, et à dire le vrai, mon goût pour lui était si extrême qu’il fallait y regarder de fort près pour décider que je ne l’aimais pas.

Quoi qu’il en soit, mon bonheur avec lui ne fut pas de longue durée. Une imprudence interrompit bientôt un si tendre commerce et nous sépara pour toujours lorsque nous y pensions le moins. Un matin, étant à folâtrer avec lui dans mon cabinet, il me vint en tête d’éprouver une nouvelle posture. Je m’assis et me mis jambe de-çà, jambe de-là sur les bras du fauteuil, lui présentant à découvert la marque où il devait viser. J’avais oublié de fermer la porte de ma chambre et celle du cabinet ne l’était qu’à demi, M. H… que nous n’attendions pas, nous surprit précisément au plus intéressant de la scène.

Je jetai un cri terrible en abattant mes jupes. Le pauvre Will, comme frappé d’un coup de foudre, demeura interdit et aussi pâle qu’un mort. M. H… nous regarda quelque temps l’un et l’autre, avec un visage où la colère, le mépris et l’indignation paraissaient dans leur plus haut degré, et, reculant en arrière, se retira sans dire un mot. Toute troublée que j’étais, je l’entendis fermer la porte à double tour.

Pendant ce temps-la, le malheureux complice de mon infidélité agonisait de frayeur, et j’étais obligée d’employer le peu de courage qui me restait pour le rassurer. La disgrâce que je venais de lui causer me le rendait plus cher. Je lui baignais le visage de mes pleurs, je le baisais, je le serrais dans mes bras ; mais le pauvre garçon, devenu insensible à mes caresses, ne remuait pas plus qu’une statue.

M. H… rentra un moment après, et nous ayant fait venir devant lui, il me demanda d’un ton flegmatique à me désespérer ce que je pouvais dire pour justifier l’affront humiliant que je venais de lui faire. Je lui répondis en pleurant, sans aggraver mon crime par le style audacieux d’une courtisane effrontée, que je n’aurais jamais eu la pensée de lui manquer à ce point s’il ne m’en avait, en quelque manière, donné l’exemple, en s’abaissant jusqu’aux dernières privautés avec ma servante ; que toutefois je ne prétendais pas excuser ma faute par la sienne ; qu’au contraire, j’avouais que mon offense était de nature à ne pas mériter de pardon, mais que je le suppliais d’observer que c’était moi qui avais séduit son valet dans un esprit de vengeance. Enfin, j’ajoutai que je me soumettais volontiers à tout ce qu’il voudrait ordonner de moi, à condition qu’il ne confondit point l’innocent et le coupable.

Il sembla un peu déconcerté quand je lui rappelai l’aventure de ma servante ; mais, s’étant remis bientôt, il me répondit à peu près en ces termes :

« Madame, j’avoue à ma honte que vous me l’avez bien rendu et que je n’ai que ce que je mérite. Nous nous sommes cependant trop offensés tous deux pour continuer à vivre désormais ensemble. Je vous accorde huit jours pour chercher un autre logement. Ce que je vous ai donné est à vous. Votre hôte vous paiera de ma part cinquante guinées et vous délivrera une quittance générale de tout ce que vous lui devez. Je me flatte que vous conviendrez que je ne vous laisse pas dans un état pire que celui où je vous ai prise, ni au-dessous de ce que vous méritez. Ne vous en prenez point à moi si je ne fais pas mieux les choses. »

Alors, sans attendre ma réponse, il s’adressa à Will :

« Quant à vous, beau freluquet, je prendrai soin de votre personne pour l’amour de votre père. La ville n’est pas un séjour qui convient à un pauvre idiot tel que vous ; demain vous retournerez à la campagne. »

À ces mots, il sortit. Je me prosternai à ses pieds pour tâcher de le retenir. Ma situation parut l’émouvoir ; néanmoins il suivit son chemin, emmenant avec lui son jeune valet, qui sûrement s’estimait fort heureux d’en être quitte à si bon marché.

Je me trouvai encore une fois abandonnée à mon sort par un homme dont je n’étais pas digne ; et toutes les sollicitations que j’employai pendant la semaine qu’il m’avait accordée pour chercher un logis ne purent l’engager à me revoir une seule fois.

Will fut renvoyé immédiatement à son village, où, quelques mois après, une grosse veuve, qui tenait une bonne hôtellerie, l’épousa : il y avait tout au moins, je puis le jurer, une excellente raison pour qu’ils vécussent heureux ensemble.

J’aurais été charmée de le voir avant son départ, mais M. H… avait prescrit certaines mesures qui rendaient la chose impossible. Autrement, j’aurais sans aucun doute essayé de le retenir en ville, et je n’aurais épargné ni offres ni dépenses pour me procurer la satisfaction de le garder avec moi. J’avais pour lui une inclination qui ne pouvait être aisément détruite ni remplacée ; quant à mon coeur, il était hors de question ; toutefois, j’étais contente que rien de pis ne lui fût arrivé, et, en fait, d’après la tournure que prirent les choses, il ne pouvait lui arriver rien de meilleur.

Quant à M. H…, quoique par certaines considérations de convenance j’eusse d’abord cherché à regagner son affection, j’étais assez légère, assez insouciante pour me consoler de mon accident un peu plus vite que je ne l’aurais dû. Mais, comme je ne l’avais jamais aimé et que sa rupture me donnait une sorte de liberté qui avait fait souvent l’objet de mes voeux, je fus promptement réconfortée ; et me flattant qu’avec le fonds de jeunesse et de beauté que j’apportais dans les affaires je ne pouvais guère manquer de réussir, ce fut plutôt avec plaisir qu’avec la moindre idée de découragement que je me vis contrainte à compter là-dessus pour tenter fortune.

Sur ces entrefaites, plusieurs des femmes entretenues que je connaissais, ayant bien vite eu vent de ma déconvenue, accoururent me prodiguer l’insulte de leurs malicieuses consolations. La plupart enviaient depuis longtemps le luxe et la splendeur qui m’environnaient ; et quoique, parmi elles, il y en eût à peine une seule qui méritât le même sort et qui, tôt ou tard, ne dût le partager, il était facile pourtant de remarquer, à travers leur feinte compassion, leur secret plaisir de me voir, ainsi congédiée, et leur chagrin secret de ce qu’il ne m’arrivât rien de pire. Incompréhensible malice du coeur humain et qui n’est pas confinée à la classe dont ces femmes faisaient partie.

Mais le temps approchait où il me fallait prendre une résolution. Tandis que je cherchais autour de moi où je pourrais bien fixer ma résidence, Mme Cole, une sorte de femme discrète et de moyen âge que j’avais connue par une des demoiselles en question, apprenant l’état où je me trouvais, vint m’offrir ses avis loyaux et ses services ; et comme je l’avais toujours préférée à toutes mes autres connaissances féminines, je n’en fus que mieux disposée à écouter ses propositions. D’après ce qui en résulta, je ne pouvais tomber, dans tout Londres, en pires ou en meilleures mains ; en pires, car, tenant une maison galante, il n’y eut pas de raffinements de luxure qu’elle ne me suggérât pour accommoder ses clients, pas de façon lascive, ni même d’effrénée débauche qu’elle ne prit plaisir à m’enseigner ; en meilleures, car personne n’ayant plus qu’elle l’expérience du libertinage de la ville n’était mieux placé pour me conseiller et me préserver des dangers inhérents à notre profession. Et, chose rare parmi ses pareilles, elle se contentait, pour son industrieuse assistance et se bons offices, d’un profit modéré, sans rien partager de leurs habitudes rapaces. C’était réellement une femme bien née et bien élevée, mais que des revers de fortune avaient lancée dans cette industrie, qu’elle continuait, moitié par nécessité, moitié par goût ; car jamais femme ne se montra si active dans son commerce et n’en comprit mieux tous les mystères et toutes les finesses. Elle était, sans contredit, à la tête de sa profession et n’avait affaire qu’à des clients de qualité. Pour satisfaire à leurs demandes, elle entretenait constamment un bon stock de ses filles : ainsi appelait-elle les jeunes personnes que leur jeunesse et leurs charmes recommandaient à son adoption, et dont plusieurs, grâce à son appui et à es conseils, réussirent très bien dans le monde.

Cette utile matrone, à la protection de qui je m’abandonnais, avait ses raisons, relativement à M. H…, pour ne point paraître s’occuper trop de mes affaires ; aussi envoya-t-elle une de ses amies, le jour fixé pour mon déménagement, me prendre et me conduire à mon nouveau logement, chez un brossier de R…-Street, Covent-Garden, juste à côté de sa propre maison, où elle n’avait pas de quoi me recevoir elle-même. Ce logement s’étant trouvé occupé depuis longtemps par des femmes galantes, le propriétaire était familiarisé avec leurs allures ; et pourvu qu’on payât le loyer, on avait pour le reste toutes les aises et toutes les commodités qu’on pouvait désirer.

Les cinquante guinées que m’avait promises M. H…, lors de notre rupture, m’ayant été dûment payées, mes effets d’habillement et tout ce qui m’appartenait emballés et chargés sur une voiture de louage, je les y suivis bientôt, après avoir pris congé du propriétaire et de sa famille. Je n’avais pas vécu avec eux dans un degré de familiarité suffisant pour regretter de m’en séparer, et cependant le fait seul que c’était une séparation me fit verser des pleurs. Je laissai aussi une lettre de remerciements pour M. H…, que je croyais à tout jamais perdu pour moi, comme il l’était en effet.

J’avais congédié ma servante la veille, non seulement parce que je la tenais de M. H…, mais parce que je la soupçonnais d’avoir été pour quelque chose dans sa découverte ; elle s’était peut-être vengée de ce que je ne lui avais pas confié mon intrigue.

Nous fûmes vite arrivées à mon logement, qui, sans être aussi richement meublé ni aussi beau que le précédent, était, en somme, aussi confortable et à moitié prix, quoique au premier étage. Mes malles, descendues en bon état, furent déposées dans mon appartement, où m’attendaient Mme Cole et mon propriétaire, auquel elle me présenta sous les couleurs les plus avantageuses, c’est-à-dire comme une locataire sur qui l’on pouvait compter pour le payement régulier de son loyer : elle m’aurait attribué toutes les vertus cardinales, que cela n’eût pas eu la moitié dit poids de cette recommandation toute seule.

J’étais donc installée dans un logement à moi, laissée à ma seule conduite dans cette grande ville, pour m’y noyer ou surnager, suivant que je saurais manoeuvrer avec le courant. Quelles en furent les conséquences, et quelles aventures m’arrivèrent dans l’exercice de ma nouvelle profession, c’est ce qui fera l’objet d’une autre lettre, car il est bien temps, je le crois, de mettre un point à celle-ci.

Je suis, Madame,

Votre, etc., etc.,
XXX.

Voir en ligne : Plaisirs libertins en maison galante
Lettre deuxième (première partie)

P.-S.

Texte établi par EROS-THANATOS.COM d’après l’ouvrage de John Cleland, Mémoires de Fanny Hill, Femme de plaisir, L’Œuvre de John Cleland (Avec des documents sur la vie à Londres au XVIIIe siècle, et notamment la Vie galante d’après les SÉRAILS DE LONDRES), Introduction, essai bibliographique par Guillaume Apollinaire, Ouvrage orné de six compositions d’après la suite gravée par William Hogarth : La destinée d’une Courtisane, Bibliothèque des Curieux, Collection « Les Maîtres de l’amour », Paris, 1914.

Notes

[1En français dans le texte.



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