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Les Batteuses d’hommes

Dans la fourmilière

La Hyène de la Poussta (Chapitre XII)



Auteur :

Leopold von Sacher-Masoch, « La Hyène de la Poussta », Les Batteuses d’hommes, Nouvelles posthumes, Première édition : R. Dorn, Paris, 1906 ; Seconde édition (texte enrichi de planches et d’une couverture illustrées) : J. Fort, Paris, 1909.


CHAPITRE XII
DANS LA FOURMILIÈRE

Devant la czarda, les brigands hissèrent leur prisonnier sur un cheval, l’y attachèrent solidement et s’enfuirent avec lui à travers la Poussta. Arrivés dans une forêt de chênes, ils y firent une halte d’un couple d’heures, allumèrent du feu et bivouaquèrent autour. Ils paraissaient attendre quelqu’un. Ils prolongèrent donc leur halte d’une heure.

Tout à coup, le galop d’un cheval résonna dans le lointain et bientôt Sarolta elle-même en descendit. Elle avait de nouveau revêtu des vêtements masculins : de hautes bottes, une culotte noire collante et une sorte de petit attila garni de zibeline et orné de brandebourgs d’or. Sa belle tête au visage mat était relevée par une kutschma de zibeline surmontée d’une aigrette de plumes de héron. L’un des brigands s’empressa de tenir son cheval tandis que, légèrement, elle sautait à terre, puis s’approchait du feu.

« Or ça, dépêchez-vous, cria-t-elle, il est grand jour et les pandours chevauchent sur la Poussta. »

Sur cette injonction, deux brigands arrachèrent leur captif de cheval, le jetèrent à terre comme une bête, lui lièrent ensuite les mains l’aide d’une longue corde, puis le traînèrent comme un paquet dans la forêt ; au cours de ce bref mais douloureux calvaire, la tête de l’infortuné portait à tout instant sur les racines noueuses que les grands chênes avaient jetées tout autour d’eux, ou sur quelques-unes des grosses pierres coupantes émaillant les sentiers de la forêt. Il était affreusement défiguré et le sang ruisselait de son pauvre visage, au moment où ses tortionnaires firent halte près d’un tronc d’arbre abattu, dans lequel une république d’industrieuses et laborieuses fourmis avait installé son siège. Les noirs petits insectes grouillaient tout autour cherchant la chaleur du soleil, peut-être aussi à ravir un morceau de butin à la tribu de fourmis voisine.

Les brigands placèrent Bethlémy sur la tête, en plein dans le milieu de la fourmilière, et appuyèrent son corps à une jeune souche de chêne qui avait poussé tout près du tronc pourri, puis l’y lièrent solidement.

La belle hyène assistait à l’opération et donna sa plus vive approbation à l’atroce et infernale invention.

Quand la cruelle besogne fut terminée, l’inhumaine se rapprocha et railla son impuissante victime dans les termes les plus horribles. À ce moment, Ursa, échappée en hâte de la czarda, arriva sur les lieux ; les pandours étaient sur la piste des brigands, quant à elle, elle s’était vivement décidée à enfourcher le cheval de Bethlémy et était accourue pour les prévenir, plus pour empêcher qu’on la soupçonnât de trahison que parce qu’il lui importait de sauver les farouches compagnons.

« Que faites-vous ici ? fit-elle étonnée, dès qu’elle aperçut Bethlémy dans son étrange position.
- Nous aidons le noble seigneur à gagner le Ciel, répondit Eyula.
- Comment ça ?
- Ce moyen est-il si nouveau pour toi, Ursa ? demanda un autre brigand ; m’est avis que la chose a dû arriver assez souvent auparavant par la Poussta.
- Je la vois pour la première fois, dit la fille, contemplant son amant trahi avec la curiosité la plus froide et la plus cruelle.
- Viens alors, je vais t’enseigner quelque chose que tu ne connais pas, répondit Eyula. Vois bien, ma fille, ceci est une fourmilière dans laquelle nous avons fourré le cavalier ; aussitôt que nous aurons quitté les lieux, les chers petits insectes le verront sûrement pour la première fois et procéderont avec lui exactement comme avec ce bloc de chêne qu’ils ont complètement rongé. Au lieu d’habiter un vulgaire bout de bois, ils établiront leur domicile dans un beau crâne noble.
- Mais c’est affreux ! murmura Ursa sur un ton d’indifférence glaciale.
- Pour lui ?… peut-être ! fit le betyar d’un air moqueur, il doit même avoir déjà un léger mal de tête. J’ai entendu une fois un moine que nous avions traité ainsi jeter des cris de vrai possédé, c’est une bonne plaisanterie ; c’est grand-pitié que nous ne puissions entendre celui-ci !
- Et en combien de temps la mort survient-elle ? demanda la fille.
- Assez longtemps, répondit le brigand, deux ou trois jours.
- Tu es un maître homme ! s’écria Sarolta. Voici pour ton heureuse et ingénieuse trouvaille. »

Elle prit une pleine poignée de ducats et la glissa dans la main du bandit, puis elle ajouta : « Mais maintenant à cheval, autrement nous serions nous-mêmes en danger. »

En un clin d’oeil tout le monde fut en selle et se mit chevaucher l’un après l’autre.

Bethlémy se vit seul, livré sans espoir aux pires tortures, à la plus affreuse des morts ; il sentit les fourmis, d’abord une par une, puis par véritables troupes, monter et descendre le long de son visage, comme conduites par un guide, puis elles se mirent pénétrer dans ses oreilles ; dans son indicible désespoir, il se mit à faire ce qu’il n’avait pas fait depuis de longues, bien longues années, il se prit à prier, il versa des larmes devant Dieu, non pas pour sa délivrance, mais pour son salut et une prompte mort.

Soudain, des pas se firent entendre, qui se rapprochèrent de plus en plus et enfin Ursa parut devant l’infortuné. Elle le tapota légèrement de sa main ouverte sur le visage et dit en riant :

« Maintenant, comment vas-tu, Emerich ? »

Bethlémy se tut.

« Serais-tu encore assez fou pour m’aimer, dis ?
- Tu m’as vendu et trahi, Ursa, et repayé mon amour d’une ingratitude sans borne, répondit-il sur un ton plein de douceur, mais je te pardonne.
- En vérité, fit-elle en riant.
- Je te pardonne !
- Parce que tu penses que je vais te rendre la vie.
- Je ne désire plus vivre, continua Bethlémy ; après que toi que j’ai tant aimée m’as livré à mes ennemis, la mort m’apparaît comme une amie ; mais je te prie, si ton coeur conserve encore quelque compassion et quelque humanité, tue-moi sur le coup ! »

La fille se prit de nouveau à rire et, tout en riant, tira un long couteau de sa ceinture puis… trancha les liens qui ligotaient son amant : il était libre.

Aussitôt Ursa l’aida à se dégager et à se débarrasser des fourmis dont sa tête grouillait.

« Je te remercie, Ursa, dit Bethlémy, surpris et touché à la fois de la générosité de sa traîtresse amante.
- Tu n’as pas me remercier, fit-elle en riant, j’ai ce qui reste de mon argent dans la poche et te l’ai apporté. Mais maintenant il nous faut prendre une prompte résolution et l’exécuter vivement, autrement, avant le coucher du soleil, je serai la victime des brigands. »

Elle embrassa son ancien adorateur d’un air moqueur et disparut aussitôt entre les taillis.

Voir en ligne : La Hyène de la Poussta (Chapitre XIII)

P.-S.

Texte établi par EROS-THANATOS.COM d’après les Nouvelles posthumes de Leopold von Sacher-Masoch, Les Batteuses d’hommes, Première édition : R. Dorn, Paris, 1906 ; Seconde édition (texte enrichi de planches et d’une couverture illustrées) : J. Fort, Paris, 1909.



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