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Les Batteuses d’hommes

Dans le filet

La Hyène de la Poussta (Chapitre IX)



Auteur :

Leopold von Sacher-Masoch, « La Hyène de la Poussta », Les Batteuses d’hommes, Nouvelles posthumes, Première édition : R. Dorn, Paris, 1906 ; Seconde édition (texte enrichi de planches et d’une couverture illustrées) : J. Fort, Paris, 1909.


CHAPITRE IX
DANS LE FILET

L’année de deuil était écoulée, la princesse Parkany paraissait toujours en proie à la plus profonde douleur par suite de la mort de son mari, et affectait toujours un chagrin tel qu’elle se décida difficilement à fréquenter le monde. Enfin, elle se mit à rendre et à recevoir des visites de ses voisins, puis elle fit un pas de plus et lança des invitations, tout d’abord pour des dîners intimes, puis enfin à de grandes soirées et à des chasses ; finalement, comme l’hiver revêtait la terre de sa fourrure de neige, elle organisa des parties de traîneau, et les fouets claquèrent, les fusils partirent, les bouchons de champagne sautèrent joyeusement à Parkany comme au temps où son noble propriétaire était encore en vie.

Après son mariage avec le prince, Sarolta, parmi les aristocratiques familles du pays, ne s’était encore liée intimement qu’avec une certaine comtesse Baratony, riche et intelligente veuve d’une cinquantaine d’années, et ses deux filles.

Un soir de décembre, comme il gelait à pierre fendre, Sarolta se trouvait auprès de la cheminée de la galerie ancestrale du château de Baratony avec les trois dames, et toutes quatre fumaient, tout en causant, des cigarettes que la princesse roulait fort adroitement avec du tabac turc de premier choix.

Sur ces entrefaites, une femme de chambre tendit à la maîtresse du château sur un plateau d’argent une carte de visite que celle-ci lut sans cérémonie : « Baron Steinfeld ». Sarolta se prit à trembler et ses lèvres blêmirent. Puis, se ressaisissant : « Steinfeld, fit-elle, n’est-ce pas le gentilhomme qui fut jadis victime d’un attentat ?
- Lui-même, répondit la comtesse. Il fut très grièvement blessé d’une façon absolument énigmatique aux côtés de sa femme, mais, grâce à la science d’un médecin, il parvint à se rétablir. »

Le baron lui-même se chargea de fournir de plus amples explications. Depuis cette catastrophe qui avait failli lui coûter la vie au château de Goldrain, Steinfeld avait singulièrement vieilli. Ses cheveux et toute sa barbe, qu’il portait maintenant, étaient complètement grisonnants, sa face blafarde était sillonnée de rides profondes gravées par le sort qu’il avait enduré, son port avait changé et était devenu absolument raide et empesé. Seuls ses yeux conservaient encore leur lueur du passé. Mais son ancienne maîtresse semblait toujours presque aussi jeune. Il eût été difficile d’établir un lien entre Anna Klauer, la fille de pauvres ouvriers devenue plus tard la maîtresse du baron, et la princesse Sarolta Parkany. Ses cheveux blond doré lui donnaient une expression complètement différente, encore bien plus voluptueuse, grâce à son teint devenu plus mat et plus délicat.

Finalement, sa superbe poitrine paraissait encore plus pleine et plus majestueuse. C’est pourquoi le baron Steinfeld ne put la reconnaître, d’autant moins qu’elle s’abstint de parler beaucoup et que, d’ailleurs, le son de sa voix avait perdu sa fraîcheur première et que, au lieu du charmant dialecte viennois, elle parlait maintenant la belle mais froide langue hanovrienne.

La conversation devint bientôt des plus animées. Sarolta apprit ainsi que Steinfeld avait acheté des propriétés situées près de Kurzem, jouxtant celles de la comtesse, sur lesquelles il s’était établi avec sa femme et les deux filles qu’elle lui avait données ; elle devina bientôt qu’il n’était pas heureux en ménage et que son union était troublée par de sombres chagrins qui lui avaient ravi toutes ses illusions. Dès que la princesse eut acquis la conviction que Steinfeld ne la reconnaissait pas, ne soupçonnait même pas qu’il l’avait sous les yeux, elle se mit avec une adresse audacieuse à lui décocher toutes les flèches de sa coquetterie. Steinfeld, qui, dès le premier moment, s’était senti ébloui par la beauté démoniaque de la princesse, se laissa de plus en plus prendre à chaque coup d’oeil que lançaient ses yeux profonds et dominateurs. Après s’être vu plus d’une fois trompé dans son idéal ou, par sa propre passion, laissé conduire au bord de l’abîme, le baron, comme tous les hommes blasés et fatigués de jouissances, en était arrivé au point où une épouse douce, bonne et affectueuse, n’offre plus aucun attrait, où les nerfs détendus désirent à tout prix l’excitation et les fantaisies, que rien ne peut plus stimuler ou enflammer, sinon les tortures qu’une femme sans coeur, coquette et cruelle inflige à l’homme assez faible pour devenir réellement, comme au figuré, son marche-pied, et où la vie devient une jouissance et une volupté en raison même de la perfidie de la bien-aimée. Le baron Steinfeld, pour qui, comparés à la fidélité et à l’affection de sa femme, dont l’amour se bornait à lui témoigner ce qui constitue la pratique des vertus domestiques, la haine et le mépris d’une femme personnelle et altière auraient été un vrai délice et une consolation, sentit sa tête tourner aux éclats de rire provocateurs et aux paroles cajoleuses de Sarolta. Il devina chez elle une de ces natures impérieuses, enflammées et sans pitié qui lui annonçait tout ce qu’il souhaitait maintenant, et l’idée lui vint qu’elle l’exhortait clairement à s’approcher d’elle. Cette pensée le fit frémir d’aise, comme un enfant qui se sent calmer.

La princesse, en prenant congé de lui de la façon la plus aimable, l’invita à lui rendre visite ; il la remercia avec joie mais avec une gaucherie non équivoque. Or, avant même qu’il pût utiliser la permission que lui avait octroyée Sarolta de lui rendre visite, un hussard à cheval apporta, pour lui et sa femme, une invitation de la part de la princesse à une chasse au loup qu’elle donnait à Parkany.

Au jour fixé, toute la noblesse du voisinage se trouva réunie au château princier. Seigneurs et dames vêtus de leurs riches et seyants costumes à la mode hongroise arrivèrent de toutes parts en traîneaux fantastiques représentant cygnes, lions, griffons ou dragons jetant des flammes.

Il avait été décidé que chaque dame serait, pour la protéger et la servir, accompagnée d’un cavalier tiré au sort ; chaque traîneau devait contenir deux couples. Néanmoins, le hasard ne fut pas seul à décider que le baron Steinfeld et sa femme seraient les compagnons de la princesse.

Comme les couples s’ébranlaient pour gagner la forêt où les loups avaient été cernés à la suite d’une battue puis pris au piège, le baron fut saisi d’une espèce de honte d’avoir toléré, à contre-coeur, que ce démon femelle qu’était Sarolta fût placé à côté de sa propre femme. La discrète petite baronne avait l’air littéralement gelée, malgré son épaisse pelisse ; son bonnet de fourrure lui donnait l’air âgé, et elle se blottissait craintivement dans un coin du traîneau où elle avait pris place avec un certain seigneur de Uermeny, de façon qu’elle ne pouvait inspirer d’autre sentiment que la pitié.

En revanche, la princesse, enveloppée de sa fourrure d’hermine doublée de velours noir, sa Katschma de même fourrure coquettement posée sur les boucles de sa chevelure, paraissait rayonnante dans sa superbe beauté et trônait réellement au milieu des soyeuses peaux d’ours. Le froid faisait seulement ressortir la fraîcheur florissante de son visage et elle conduisait l’attelage de ses propres mains avec l’élégance et la sûreté d’une véritable amazone.

La chasse commença.

Les chasseurs s’établirent à l’une des lisières du bois, puis les grillages furent enlevés de ce côté et des centaines de rabatteurs, jetant de grands cris, se mirent à pousser devant eux, et vers les chasseurs, les bêtes affolées.

« Vous n’avez pas de fusil, princesse, dit le baron à Sarolta, ne voulez-vous pas tirer, avez-vous quelque pitié des fauves ? »

La belle femme se mit rire.

« Au contraire, j’attends seulement le moment où les loups sortiront du bois pour m’élancer en selle et me jeter sur eux avec mes chiens, c’est là le vrai plaisir de la chasse : quand on fournit aux bêtes l’occasion de s’échapper. Lorsqu’elles ont employé toutes leurs forces et ruses pour se sauver, et que, finalement, elles se voient serrées de tous côtés, elles reviennent au piège et, tremblantes, à l’agonie, attendent le coup de grâce. C’est ainsi que, moi-même, je conçois l’amour.
- Vous êtes une femme étrange, extraordinaire, murmura le baron. Vous inspirez à l’homme une espèce d’effroi qu’il ressent de plus en plus, grâce au pouvoir magique et diabolique que vous exercez sur lui.
- Serait-ce là l’effet que j’ai produit sur vous ? » fit Sarolta, regardant Steinfeld de ses grands yeux calmes et le pénétrant, pour ainsi dire, jusqu’au fond de l’âme.

Il trembla sous son regard et ne trouva pas un mot de réponse.

« Vous vous taisez », dit la princesse en riant.

Ce rire déconcerta le baron plus encore que les regards ou les paroles de cette femme.

Elle ajouta : « Je lis maintenant sur ta face la réponse à ma question. Oserai-je vous dire ce que je pense ? Vous me comparez à votre chère et mignonne épouse et vous vous dites que vous éprouveriez infiniment plus de délices à être mon esclave que vous n’en éprouvez à être son maître.
- Princesse !… Moi !… bégaya Steinfeld.
- Vous ne pouvez rien me cacher, continua Sarolta, rien de vos plus secrètes pensées. Vous n’êtes pas heureux : votre femme vous mène par le nez et les oreilles !…
- Et quand ce serait le cas ? fit péniblement le baron.
- Alors, tranquillisez-vous, reprit la princesse avec une telle assurance qu’elle désarma le baron. Il vous faut conserver ce plaisir, et le partager avec toutes les souffrances qui y sont attachées, toutes les souffrances qu’une pareille femme peut infliger à un homme comme vous, fou d’illusions, quoique si heureux. Votre femme ne peut combler vos voeux insensés ; quant à moi, je puis encore, baron, si vous m’aimez, si vous m’adorez, je puis encore, dis-je, me rire de vous comme l’enfer quand il triomphe. Mais, il me semble qu’il est temps de monter cheval. Ne voyez-vous pas les loups venir ? »

Alors, Sarolta s’élança à bas du traîneau et de là sur le dos de son arabe, avant même que le baron ait eu le temps de l’y aider. Il trouva un cheval tout prêt pour lui.

À peine l’avait-il monté que les chiens furent lâchés et que la chasse courre commença.

En vain le loup, qui était en butte aux balles des chasseurs, chercha-t-il à les éviter et à regagner sa liberté, pour échapper à ses persécuteurs. Après une course effrénée d’environ quatre heures, il se jeta dans les palissades conduisant à la fosse aux loups, mais déjà la princesse s’y trouvait. Le fauve essaya en vain d’éviter la poursuite dont il était l’objet. Les chiens le saisirent dans l’enclos et le déchirèrent à belles dents.

Sarolta sauta vivement à bas de sa monture et, les yeux étincelants d’une joie sanguinaire, lui plongea un yatagan dans la gorge.

Comme le loup tombait mort aux pieds de la princesse, Steinfeld, qui venait de mettre pied à terre, dit à Sarolta : « Cette scène a pour moi une signification symbolique : une voix intérieure me dit que c’est là le sort même qui m’attend. Serait-ce un présage ?
- Vous êtes arrivé trop tard, fit malicieusement Sarolta, car vous êtes déjà pris. Je vous tiens dans mes filets et n’ai plus qu’à vous donner le coup de grâce ! »

Voir en ligne : La Hyène de la Poussta (Chapitre X)

P.-S.

Texte établi par EROS-THANATOS.COM d’après les Nouvelles posthumes de Leopold von Sacher-Masoch, Les Batteuses d’hommes, Première édition : R. Dorn, Paris, 1906 ; Seconde édition (texte enrichi de planches et d’une couverture illustrées) : J. Fort, Paris, 1909.



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