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Les Batteuses d’hommes

Démasquée

La Hyène de la Poussta (Chapitre XIII)



Auteur :

Leopold von Sacher-Masoch, « La Hyène de la Poussta », Les Batteuses d’hommes, Nouvelles posthumes, Première édition : R. Dorn, Paris, 1906 ; Seconde édition (texte enrichi de planches et d’une couverture illustrées) : J. Fort, Paris, 1909.


CHAPITRE XIII
DÉMASQUÉE

La fille rentra vers le soir dans sa czarda. Comme elle pénétrait dans la salle commune, dans laquelle sa mère versait â boire à un homme vêtu d’un bunda [1] velu, elle passa la tête haute et sans crainte, un sourire railleur errant sur ses lèvres. Elle savait que l’homme, qui semblait vouloir la sonder du regard, appartenait à la bande de la hyène et qu’il faisait l’espion, mais cela ne lui fit éprouver aucune angoisse ; elle s’assit auprès de lui et se mit à fredonner une chanson un peu leste.

« As-tu déjà appris, Ursa, fit le bandit, que Bethlémy que vous avez plongé ce matin dans une fourmilière s’en est échappé d’une façon extraordinaire et miraculeuse ?
- Je sais qu’il s’est sauvé, répondit Ursa du ton le plus indifférent du monde, mais je ne vois là rien de bien extraordinaire : c’est moi-même qui l’ai délivré.
- Toi ? Mais sais-tu bien ce que tu as fait là ? » dit le brigand, dont l’étonnement était loin d’être feint.

Par-dessus l’épaule de l’homme, la vieille lança à sa fille un coup d’oeil signifiant : sois prudente ! mais celle-ci n’y prit garde.

« Ne crains-tu pas la vengeance de la hyène ? appuya le bandit.
- Je me ris d’elle, dit Ursa, cette nuit est la dernière que je passerai sous ce toit. Demain de grand matin, ma mère et moi quitterons non seulement ces lieux, mais notre patrie et irons, avec Bethlémy qui me doit la vie et m’aime plus que tout, en Amérique.
- En cela tu fais bien ! répondit le brigand souriant d’une façon étrange et sinistre. Là-dessus, il se leva, paya son écot et s’éloigna rapidement.
- Qu’as-tu fait ? dit la mère, nous sommes perdues !
- Au contraire, je sais fort bien ce que j’ai fait, répondit tranquillement la fille. »

* *
*

La nuit venait de tomber. La vieille était montée dans la pièce au-dessus et priait, tandis qu’Ursa fredonnait et chantait à plein gosier. Tout à coup, on frappa à la porte.

« Qui est là ? demanda la fille.
- Quelqu’un qui paiera sa consommation, fut la réponse.
- Je te connais, tu es Eyula, répliqua Ursa. Je t’attendais, toi et les tiens, car en vérité c’est moi aujourd’hui qui vais vous régaler…
- Ouvre ! firent aussitôt vingt voix.
- Oh ! volontiers, répondit Ursa, d’un ton narquois. Mais vous êtes donc si pressés ? »

À l’instant même où la porte s’ouvrait et où Eyula, la face noircie, paraissait sur le seuil, un coup de feu partit de la salle qui l’étendit raide mort sur le plancher ; ce coup de fusil était un signal pour les pandours dissimulés dans la czarda de faire, par toutes les fenêtres et par toutes les lucarnes du toit, feu tous ensemble sur les brigands.

Ceux-ci, déconcertés par une attaque aussi soudaine, reculèrent et cédèrent la place, laissant la plupart d’entre eux tués ou blessés, mais ils revinrent bientôt, assiégeant la misérable hutte de tous côtés. Quelques-uns parvinrent même dans la salle de l’auberge où ils livrèrent aux pandours un sanglant corps à corps ; mais bientôt on entendit le galop des hussards, réquisitionnés de la ville voisine par le juge suprême du komitat, et qui étaient cachés dans le bois voisin.

Les brigands se trouvèrent pris entre deux feux, ils prirent la fuite, poursuivis par les hussards qui en sabrèrent la plupart et prirent cinq prisonniers. Deux des brigands réussirent seuls à se sauver.

Parmi ces derniers se trouvait le chef de cette bande redoutable : la cruelle hyène de la Poussta.

Les brigands faits prisonniers, conformément à la cruelle, mais simple et pratique méthode du commissaire Stephan Mad, furent sur-le-champ mis à la torture jusqu’à ce qu’ils avouassent que le chef de leur bande n’était autre qu’une femme et cette femme la princesse Sarolta Parkany, information fournie précédemment par Ursa.

De là, le commissaire se rendit en hâte au château de la princesse, qu’il avait, comme précédemment à la czarda, prudemment fait entourer. Là, il s’enquit des raisons de l’absence de la princesse.

Comme il se proposait d’interroger les trois femmes de confiance : Halka, Iéla et Ersabeth, il voulut explorer le château, et, dans la petite pièce de la tour, dont il fut obligé de faire enfoncer la porte, il ne découvrit que leurs cadavres.

Elles avaient mis fin par le poison à leur existence criminelle.

Immédiatement, des exprès, des hussards et des pandours furent expédiés dans toutes les directions pour capturer la femme sanguinaire qui avait ordonné et organisé toutes ces atrocités. Du nord au sud, de l’est l’ouest, on fit jouer le télégraphe. Le tocsin résonna dans tous les villages. Les gens du pays, exaspérés contre les brigands et leur chef, s’armèrent de faux, de fléaux et de fourches ; hommes, femmes, enfants se mirent à parcourir forêts et Poussta, champs et jardins ; dès le matin parut la grande armée du komitat.

Vers midi, une troupe de paysans découvrit des tâches de sang auprès d’un marais, aussitôt ils l’entourèrent et le fouillèrent.

Soudain, éclata un coup de feu suivi d’un grand cri : chacun de courir aussitôt dans la direction d’où s’étaient élevées flamme et fumée que chacun avait vues ; là, on découvrit un jeune homme dissimulé dans les roseaux, qui menaçait encore de son revolver un paysan gisant auprès de lui, et sur qui il venait de tirer un coup de pistolet.

« Arrière, ou je tire ! » s’écria ce jeune homme d’une voix qui, on le sentait, avait l’habitude du commandement. Mais bientôt il reçut sur les épaules un coup de fléau qui l’étendit terre ; la foule se jeta aussitôt sur lui, lui arracha ses armes et lui lia les mains au dos.

« Quelle belle capture ! fit un vieux paysan : c’est la princesse de Parkany.
- La hyène ? demandèrent aussitôt vingt voix.
- Elle-même ! affirma le vieux.
- Menons-la vite au komitat, crièrent quelques personnes.
- Que vous prend-il ! s’écria alors le paysan ; une pareille brute ne doit jamais, une fois prise, sortir vivante de nos mains. Elle est assez rusée pour nous envoyer au gibet. Il faut la tuer sur-le-champ comme un fauve ou un oiseau de proie !…
- Le vieux a raison, rouons-la de coups jusqu’à ce qu’elle ne bouge plus ! » cria la foule en choeur.

On sortit Sarolta du marais, on lui arracha les vêtements et, de tous côtés, on se mit à la frapper sans pitié à coups de gourdins.

« Épargnez ma vie, s’écria-t-elle dans une angoisse mortelle, je suis riche, fort riche, je vous donnerai tout ce que je possède. »

Les coups se mirent à pleuvoir de nouveau, personne ne parut l’entendre.

« Pitié ! Pitié !… s’écria-t-elle.
- As-tu eu pitié de tes victimes, misérable ? répondit le vieux paysan. Tuez-la, vous autres, sans la moindre merci. »

Les paysans poursuivirent leur effroyable exécution. Sarolta avait reçu plus de cent coups et saignait par un nombre presque égal de blessures ; enfin elle tomba évanouie.

« Assez ! ordonna le vieux.
- Elle vit encore ? demanda une femme de paysan.
- Précisément pour cela, s’écria le vieillard. Elle ne peut plus supporter les coups, mais nous allons pendre son corps encore vivant.
- C’est ça, pendez-la ! » cria toute la foule.

En vain Sarolta poussait-elle les plus horribles malédictions, en vain implorait-elle grâce, en vain son angoisse mortelle et ses souffrances lui arrachaient-elles des larmes, un jeune paysan lui appliqua un coup sur la nuque, deux autres tombèrent ensuite, et finalement son corps se balança à la branche d’un aune.

Son agonie ne dura que quelques minutes, puis ce monstre féminin rendit sa vile âme.

Alors les paysans détachèrent son cadavre, le jetèrent sur un tombereau à fumier et le conduisirent ainsi au komitat.

P.-S.

Texte établi par EROS-THANATOS.COM d’après les Nouvelles posthumes de Leopold von Sacher-Masoch, Les Batteuses d’hommes, Première édition : R. Dorn, Paris, 1906 ; Seconde édition (texte enrichi de planches et d’une couverture illustrées) : J. Fort, Paris, 1909.

Notes

[1Espèce de manteau ou de limousine hongroise.



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