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Mémoires de Fanny Hill, Femme de plaisir

Dépucelage (Emily, Harriett et Louise dépucelées)

Lettre deuxième (deuxième partie)



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John Cleland, Mémoires de Fanny Hill, Femme de plaisir, L’Œuvre de John Cleland (Avec des documents sur la vie à Londres au XVIIIe siècle, et notamment la Vie galante d’après les SÉRAILS DE LONDRES), Introduction, essai bibliographique par Guillaume Apollinaire, Ouvrage orné de six compositions d’après la suite gravée par William Hogarth : La destinée d’une Courtisane, Bibliothèque des Curieux, Collection « Les Maîtres de l’amour », Paris, 1914.


Après une conversation pleine d’entrain et de gaîté, l’une d’elles, observant que l’heure de l’assemblée était encore assez éloignée, proposa que chacune de nous fît à la compagnie l’historique de cette période critique de sa vie où elle était, pour la première fois, de fille devenue femme.

Mme Cole approuva l’idée, à condition qu’on m’en dispensât à cause de ma prétendue virginité et aussi qu’on l’excusât elle-même à cause de son âge. La chose ainsi réglée, on pria Emily de commencer. C’était une fille blonde à l’excès et dont les membres étaient, si c’est possible, trop bien faits, car leur plénitude charnue préjudiciait plutôt à cette délicatesse de forme requise par les meilleurs juges de la beauté ; ses yeux étaient bleus, d’une inexprimable douceur, et il n’y avait rien de plus joli que sa bouche et ses lèvres qui se fermaient sur des dents parfaitement blanches et égales.

« Ma naissance et mes aventures, dit-elle, ne sont point assez considérables pour que vous imputiez à la vanité, de ma part, l’envie de vous faire mon histoire. Mon père et ma mère étaient et sont encore, je crois, fermiers à quarante milles de Londres. Leur aveugle tendresse pour un frère et leur barbarie à mon égard me firent prendre le parti de déserter la maison à l’âge de quinze ans. Tout mon fonds était de deux guinées, que je tenais de ma grand’mère, de quelques shellings, d’une paire de boucles de souliers en argent et d’un dé de même métal. Les hardes que j’avais sur le corps composaient mon équipage. Je rencontrai, chemin faisant, un jeune blond, vigoureux, sain et rougeaud de carnation, d’environ seize ou dix-sept ans, qui allait aussi chercher fortune, à la ville. Il trottait en sifflant derrière moi, avec un paquet au bout d’un bâton. Nous marchâmes quelque temps à la queue l’un de l’autre sans nous rien dire. Enfin nous nous joignîmes et convînmes de faire la route ensemble. Quand la nuit approcha, il fallut songer à nous mettre à couvert quelque part. L’embarras fut de savoir ce que nous répondrions en cas qu’on vînt nous questionner. Le jeune homme leva la difficulté, en me proposant de passer pour sa femme. Ce prudent accord fait, nous nous arrêtâmes à une auberge borgne où l’on logeait à pied. Mon compagnon de voyage fit apprêter ce qui se trouva et nous soupâmes en tête à tête. Mais quand ce fut l’heure de nous retirer, nous n’eûmes ni l’un ni l’autre le courage de détromper les gens de la maison, et ce qu’il y avait de comique, c’est que le gars paraissait plus intrigué que moi pour trouver le moyen de coucher seul.

Cependant l’hôtesse, une chandelle à la main, nous conduisit au bout d’une longue cour, à un appartement séparé du corps de logis. Nous la suivîmes sans souffler mot, et elle nous laissa dans un misérable bouge, où il n’y avait pour tout meuble qu’un grand vilain grabat et une chaise de bois toute démantibulée. J’étais alors si innocente que je ne pensais pas faire plus de mal en couchant avec un garçon qu’avec une de nos servantes, et peut-être n’avait-il pas eu lui-même d’autres idées, jusqu’à ce que l’occasion lui en inspirât de différentes. Quoi qu’il en soit, il éteignit la lumière avant que nous fussions entièrement déshabillés. Lorsque j’entrai dans le lit, mon acolyte y était déjà et la chaleur de son corps me fit d’autant plus de plaisir que la saison commençait à être froide. Mais que l’instinct de la nature est admirable ! Le jeune homme me passant un bras sous les reins se serra contre moi, comme si c’eût été seulement à dessein d’avoir plus chaud. Je sentis fermenter, pour la première fois, dans mes veines un feu que je n’avais jamais connu. Encouragé, je le pense, par ma docilité, il se hasarda de me donner un baiser, que je lui rendis innocemment, sans penser que cela tirât à conséquence. Bientôt ses doigts agirent et il me fit toucher ce que je ne connaissais point. Je lui demandai, avec surprise, ce que c’était : il me dit que je le saurais si je voulais ; et n’attendant point ma réponse, il monta immédiatement sur moi. Je me trouvai alors tellement entraînée par un pouvoir dont j’ignorais la cause que je le laissai faire en paix jusqu’à ce qu’il m’arrachât les hauts cris ; mais il n’y avait plus à reculer, le maquignon était trop bien en selle pour le désarçonner ; au contraire, les efforts que je fis ne lui servirent que mieux. Le chemin une fois frayé, nous veillâmes le plus agréablement du monde jusqu’au jour. Il serait inutile de vous ennuyer par un plus long récit ; c’est assez que vous sachiez que nous vécûmes ensemble tant que la misère nous sépara et me fit embrasser la profession. »

Suivant l’ordre de la situation, c’était à Harriett à nous faire son histoire. Parmi les beautés de son sexe que j’avais vues avant et depuis elle, il en est bien peu qui puissent se flatter d’égaler les siennes : elles n’étaient pas délicates, mais la délicatesse même incarnée, tant avaient de symétrie ses membres petits, mais exactement proportionnés. Sa complexion, blonde comme elle l’était, paraissait encore plus blonde grace à deux yeux noirs dont l’éclat donnait à son visage plus de vivacité que n’en comportait sa couleur ; un léger coloris animait ses joues pales et diminuait insensiblement pour se fondre dans la blancheur générale. Ses traits d’une finesse de miniature achevaient de lui donner un air de douceur que ne démentait pas son caractère, porté à l’indolence, à la langueur et aux plaisirs de l’amour. Pressée de parler, Harriett sourit, rougit et commença en ces termes :

« Mon père, qui fut meunier près de la ville de York, ayant perdu ma mère peu de temps après ma naissance, confia mon éducation à une de mes tantes, vieille veuve sans enfants et qui était alors gouvernante ou ménagère chez mylord N…, à sa campagne de …, ou elle m’éleva avec toute la tendresse possible.

« Ayant déjà passé de deux années cet âge que trois lustres accomplissent, plusieurs bons partis s’empressaient de me prouver leur amour, en me procurant des plaisirs frivoles. J’ignorais encore ceux qui tiennent à l’union des coeurs, quand la nature et la liberté, d’accord avec le penchant, les voient éclore. Si le tempérament me laissa méconnaître ses vives impressions jusqu’à ce terme, bientôt il me dédommagea avec profusion de ce que j’avais ignoré. Heureux moments !

« Deux ans se sont écoulés depuis que, endoctrinée par l’amour, je perdis, plus tôt qu’on ne devait s’y attendre, ce joyau si difficile à garder, et voici comment j’étais accoutumée, lorsque ma bonne tante faisait sa méridienne, de m’aller récréer en travaillant sous un berceau que côtoyait une petite rivière, qui rendait ce lieu fort agréable pendant les chaleurs de l’été. Une après-midi que, suivant mon habitude, je m’étais placée sur une couche de roseau, que j’avais fait mettre à ce dessein dans le cabinet, la tranquillité de l’air, l’ardeur assoupissante du soleil, et, plus que tout cela peut-être, le danger qui m’attendait, me livrèrent aux douceurs du sommeil ; un panier sous ma tête me servait d’oreiller ; la jeunesse et le besoin méprisent les commodités du luxe.

« Il y avait au plus un quart d’heure que je dormais, quand un bruit, assez fort, qui se faisait dans la rivière dont j’ai parlé plus haut, dérangea mon sommeil et m’éveilla en sursaut. Imaginez-vous ma surprise lorsque j’aperçus un beau jeune homme, nu comme la main, qui se baignait dans l’onde qui coulait à mes pieds. Ce jeune Adonis était, comme je l’ai su depuis, le fils d’un gentleman du voisinage, qui m’était inconnu jusqu’alors.

« Les premières émotions que me causa la vue de ce jeune homme tout nu furent la crainte et la surprise ; et je vous assure que je me serais esquivée, si une modestie fatale n’eût retenu mes pas ; car je ne pouvais gagner la maison sans être vue du jeune drôle. Je demeurai donc agitée par la crainte et la modestie, quoique la porte du cabinet où je me trouvais étant fermée, je n’avais nulle insulte à appréhender. La curiosité anima cependant à la fin mes regards ; je me mis à contempler par un trou de la cloison le beau garçon qui s’ébattait dans l’onde. La blancheur de sa peau frappa d’abord mes yeux, et parcourant insensiblement tout son corps, je parvins à discerner une certaine place couverte d’une mousse noire et luisante an milieu de laquelle je voyais un objet rond et souple, qui m’était inconnu et se jouait en tous sens au moindre, mouvement de l’eau ; mais malgré ma modestie je ne pus détourner mes regards. Enfin toutes mes craintes firent place à des désirs et à des transports, qui semblaient me ravir. Le feu de la nature, qui avait été caché si longtemps, commença à développer son germe ; et je connus pour la première fois que j’étais fille.

« Cependant le jeune homme avait changé de position. Il nageait maintenant sur le ventre, fendant l’eau de ses jambes et de ses bras, du modelé le plus parfait qui se pût imaginer ; ses cheveux noirs et flottants se jouaient sur son cou et ses épaules, dont ils rehaussaient délicieusement la blancheur. Enfin le riche renflement de chair, qui, de la chute des reins, s’étendait en double coupole jusqu’à l’endroit où les cuisses prennent naissance, formait, sous la transparence de l’eau ensoleillée, un tableau tout à fait éblouissant.

« Pendant que je résumais en moi-même les sentiments qui agitaient mon jeune coeur, la vue toujours fixée sur l’aimable baigneur, je le vis se plonger au fond de l’eau aussi rapidement qu’une pierre. Comme j’avais souvent entendu parler de la crampe et des autres accidents que les nageurs ont à craindre, je m’imaginai qu’une telle cause avait occasionué sa chute. Pleine de cette idée et l’âme remplie de l’amour le plus vif, je volai, sans faire la moindre réflexion sur ma démarche, vers le lieu où je crus que mon secours pouvait être nécessaire. Mais ne voyant plus nulle trace du jeune homme, je tombai dans une faiblesse qui doit avoir duré longtemps, car je ne revins à moi que par une douleur aiguë qui ranima mes esprits vitaux et ne m’éveilla que pour me voir, non seulement entre les bras de l’objet de mes craintes, mais tellement prise, qu’il avait complètement pénétré au-dedans de moi-même, si bien que je n’eus ni la force de me dégager ni le courage de crier au secours. Il acheva donc de triompher de ma virginité. Immobile, sans parler, couverte du sang que mon séducteur venait de faire couler et prête à m’évanouir de nouveau, par l’idée de ce qui venait de m’arriver, le jeune gentleman voyant l’état pitoyable où il m’avait réduite, se jeta à mes genoux, les yeux remplis de larmes, en me priant de lui pardonner et en me promettant de me donner toute la réparation qu’il serait en son pouvoir de me faire. Il est certain que si mes forces l’avaient permis dans cet instant, je me serais portée à la vengeance la plus sanglante, tant me parut affreuse la manière dont il avait récompensé mon ardeur à le sauver ; quoique à la vérité il ignorât ma bonne volonté à cet égard.

« Mais avec quelle rapidité l’homme ne passe-t-il point d’un sentiment à un autre ? Je ne pus voir sans émotion mon aimable criminel fixé à mes pieds et mouiller de larmes une main que je lui avais abandonnée et qu’il couvrait de mille tendres baisers. Il était toujours nu, mais ma modestie avait reçu un outrage trop cruel pour redouter désormais la contemplation du plus beau corps qu’on puisse voir, et ma colère s’était tellement apaisée que je crus accélérer mon bonheur en lui pardonnant. Cependant je ne pus m’empêcher de lui faire des reproches ; mais ils étaient si doux ! J’avais tant de soin de lui épargner l’amertume et mes yeux exprimaient si bien cette langueur délicieuse de l’amour qu’il ne put douter longtemps de son pardon ; cependant il ne voulut jamais se lever que je ne lui eus promis d’oublier son forfait ; il obtint facilement sa demande et scella son pardon d’un baiser qu’il prit sur mes lèvres et que je n’eus pas la force de lui refuser.

« Après nous être réconciliés de la sorte, il me conta le mystère de mon désastre. M’ayant trouvée, lorsqu’il ressortait de l’eau, couchée sur le gazon, il crut que je pouvais m’être endormie là, sans quelque dessein prémédité. S’étant donc approché de moi et restant en suspens de ce qu’il devait croire de cette aventure, il me prit à tout hasard entre ses bras pour me porter sur le lit de joncs qui se trouvait dans le cabinet, dont la porte était entr’ouverte. Là, il essaya, selon qu’il me le protesta, tous les moyens possibles pour me rappeler à moi-même, mais sans le moindre succès. Enfin, enflammé par la vue et l’attouchement de tous mes charmes, il ne put retenir l’ardeur dont il brûlait, et les tentations plus qu’humaines que la solitude et la sécurité ne faisaient qu’accroître l’animant de plus en plus, il me plaça alors selon son gré et disposa de moi à sa fantaisie jusqu’à ce que, tirée de mon assoupissement par la douleur qu’il me causait, je vis moi-même le reste de son triomphe. Mon vainqueur, ayant fini son discours et découvrant dans mes yeux les symptômes de la réconciliation la plus sincère, me pressa tendrement contre sa poitrine en me donnant les consolations les plus flatteuses et l’espérance des plaisirs les plus sensibles. Pendant ce temps, mes yeux ne manquaient pas d’entrevoir l’instrument du forfait, et son possesseur employa tant de précautions tendres, il procéda d’une façon si séduisante que, succombant, les feux du désir se ranimèrent dans mon coeur ; une seconde fois, je goûtai pleinement les délices de cet instant fortuné.

« Quoique, selon notre accord, je doive ici mettre fin à mon discours, je ne puis cependant m’empêcher d’ajouter que je jouis encore quelque temps des transports de mon amant, jusqu’à ce que des raisons de famille l’éloignèrent de moi et que je me vis obligée de me jeter dans la vie publique. J’ai donc fini. »

Louise, la brunette piquante et dont je crois inutile de retracer ici les charmes, se mit alors en devoir de satisfaire la compagnie :

« Selon mes louables maximes, dit-elle, je ne vous, révélerai point la noblesse de ma famille, puisque je ne dois la vie qu’à l’amour le plus tendre, sans que les liens du mariage eussent jamais joint les auteurs de mes jours. Je fus la rare production du premier coup d’essai d’un garçon ébéniste avec la servante de son maître dont les suites furent un ventre en tambour et la perte de sa condition. Mon père, quoique fort pauvre, me mit cependant en nourrice chez une campagnarde jusqu’à ce que ma mère, qui s’était retirée à Londres, s’y mariât à un pâtissier et me fît venir comme l’enfant d’un premier époux qu’elle disait avoir perdu quelques mois après son mariage. Sur ce pied je fus admise dans la maison et n’eus pas atteint l’âge de six ans que je perdis ce père adoptif, qui laissa ma mère dans un état honnête et sans enfant de sa façon. Pour ce qui regarde mon père naturel, il avait pris le parti de s’embarquer pour les Indes, où il était mort fort pauvre, ne s’étant engagé que comme simple matelot. Je croissais donc sous les yeux de ma mère, qui semblait craindre pour moi le faux pas qu’elle avait fait, tant elle avait soin de m’éloigner de tout ce qui pouvait y donner lieu. Mais je crois qu’il est aussi impossible de changer les passions de son cœur que les traits de son visage.

« Quant à moi, l’attrait du plaisir défendu agissait si fortement sur mes sens qu’il me fut impossible de ne point suivre les lois de la nature. Je cherchai donc à tromper la vigilante précaution de ma mère. J’avais à peine douze ans que cette partie dont elle s’étudiait tant à me faire ignorer l’usage me fit sentir son impatience. Cette ouverture merveilleuse avait même déjà donné des signes de sa précocité par la pousse d’un tendre duvet, qui, si j’ose le dire, avait pris sa croissance sous ma main et sous mes yeux. Ces sensations délicates et les chatouillements que je sentais souvent m’avaient fait assez comprendre que c’était là le centre du vrai bonheur, sentiment qui me faisait languir avec impatience après un compagnon de plaisir et qui me faisait fuir toute société où je ne croyais pas rencontrer l’objet de mes vœux, pour m’enfermer dans ma chambre, afin d’y goûter, du moins en idées, les délices après lesquelles je soupirais.

« Mais toutes ces méditations ne, faisaient qu’accroître mon tourment et augmenter le feu qui me consumait. C’était bien pis encore lorsque, cédant aux irritations insupportables qui me tourmentaient, je tentais de les guérir. Quelquefois, dans la furieuse véhémence du désir, je me jetais sur le lit et semblais y attendre le soulagement désiré, jusqu’à ce que, convaincue de mon illusion, je me laissais aller aux consolations misérables de la solitude. Enfin, la cause de mes désirs, par ses impétueux trémoussements et ses chatouillements internes, ne me laissait nuit et jour aucun repos. Je croyais cependant avoir beaucoup gagné lorsque, me figurant qu’un de mes doigts ressemblait à mon souhait, je m’en servis avec une agitation délicieuse entremêlée de douleur, car je me déflorais autant qu’il était en mon pouvoir, et j’y allais de si bon cœur que je me trouvais souvent étendue sur mon lit, dans une véritable pâmoison amoureuse.

« Mais l’homme, comme je l’avais bien conçu, possédait seul ce qui pouvait me guérir de cette maladie ; cependant, gardée à vue de la manière que je l’étais, comment tromper la vigilance de ma mère et comment me procurer, le plaisir de satisfaire ma curiosité et de goûter une volupté délicieuse et inconnue jusqu’alors à mes sens ?

« À la fin, un accident singulier me procura ce que j’avais désiré si longtemps sans fruit. Un jour que nous dînions chez une voisine, avec une dame qui occupait notre premier, ma mère fut obligée d’aller à Greenwich. La partie étant faite, je feignis, je ne sais comment, un mal de tête que je n’avais pas ; ce qui fit que ma mère me confia à une vieille servante de boutique, car nous n’avions aucun homme dans la maison.

« Lorsque ma mère fut partie, je dis à la servante que j’allais me reposer sur le lit de la dame qui logeait chez nous, le mien n’étant pas dressé, et que, n’ayant besoin que d’un peu de repos pour me remettre, je la priais de ne point venir m’interrompre. Lorsque je fus dans la chambre, je me délaçai et me jetai à moitié nue sur le lit. Là je me livrai de nouveau à mes vieilles et insipides coutumes ; la force de mon tempérament m’excitant, je cherchai partout des secours que je ne pouvais trouver ; j’aurais mordu mes doigts de rage, de ce qu’ils représentaient si mal la seule chose qui pût me satisfaire, jusqu’à ce que, assoupie par mes agitations, je m’endormis légèrement pour jouir d’un rêve qui, sans doute, devait m’avoir fait prendre les positions les plus séduisantes.

« À mon réveil, je trouvai avec surprise ma main dans celle d’un jeune homme qui se tenait à genoux devant mon lit et qui me demandait pardon de sa hardiesse. Il me dit qu’il était le fils de la dame qui occupait la chambre ; qu’il était monté sans avoir été aperçu par la servante, et que, m’ayant trouvée endormie, sa première résolution avait été de retourner sur ses pas, mais qu’il avait été retenu par un pouvoir irrésistible.

« Que vous dirai-je ? Les émotions, la surprise et la crainte furent d’abord chassées par les idées du plaisir que j’attendais de cette aventure. Il me sembla qu’un ange était descendu du ciel à dessein ; car il était jeune et bien tourné, ce qui était plus que je n’en demandais ; l’homme était ce que mon cœur désirait de connaître. Je crus ne devoir ménager ni mes yeux, ni ma voix, ni aucune avance pour l’encourager à répondre à mes désirs. Je levai donc la tête, pour lui dire que sa mère ne pouvant revenir que vers la nuit, nous ne devions rien craindre de sa part ; mais je vis bientôt que je n’avais pas besoin de l’encourager et qu’il n’était pas si novice que je le croyais, car il me dit que si j’avais connu ses dispositions, j’aurais eu plus à espérer de sa violence qu’à craindre de son respect.

« Voyant que les baisers qu’il imprimait sur ma main n’étaient pas dédaignés, il se leva, et collant sa bouche sur mes lèvres brûlantes, il me remplit d’un feu si vif que je tombai doucement à la renverse et lui avec moi. Les moments étaient trop précieux pour les perdre en vaines simagrées ; mon jeune garçon procéda d’abord à l’affaire principale, pendant qu’étendue sur mon lit je désirais l’instant de l’attaque, avec une ardeur peu commune à mon âge. Il leva mes jupes et ma chemise. Cependant, mes désirs augmentant à mesure que je voyais les obstacles s’évanouir, je n’écoutai ni pudeur, ni modestie, et chassant au loin la timide innocence, je ne respirai plus que les feux de la jouissance ; une rougeur vive colorait mon visage, mais insensible à la honte, je ne connaissais que l’impatience de voir combler mes désirs.

« Jusqu’alors je m’étais servie de tous les moyens qui m’avaient paru propres à soulager mes tourments ; mais quelle différence de ces attouchements à mon insipide manuélisation !

« Enfin, après s’être amusé quelque temps avec ma petite fente, qui palpitait d’impatience, il déboutonne son gilet et son haut-de-chausse, et montre à mes regards avides l’objet de tous mes soupirs, de tous mes rêves et de tout mon amour. Je le parcours des yeux avec délices… mais bientôt je l’accueillis avec ravissement.

« Rien ne me paraissait préférable à la jouissance que j’allais goûter, de sorte que, craignant que la douleur n’empêchât le plaisir, je joignis mes secousses à celles de mon athlète. À peine poussai-je quelques tendres plaintes.

« Extasiée, je me livrai à ses transports corps et âme, puis je restai quelque temps accablée par la fatigue et le plaisir.

« C’est ainsi que je vis s’accomplir mes plus violents désirs et que je perdis cette babiole dont la garde est semée de tant d’épines ; un accident heureux et inopiné me procura cette occasion, car ce jeune gentleman arrivait à l’instant du collège et venait familièrement dans la chambre de sa mère, dont il connaissait la situation pour y avoir été souvent autrefois, quoique je ne l’eusse jamais vu et que nous ne nous connussions que d’ouï-dire.

« Les précautions du jeune athlète, cette fois et plusieurs autres, que j’eus le plaisir de le voir, m’épargnèrent le désagrément d’être surprise dans mes fréquents exercices. Mais la force d’un tempérament que je ne pouvais réprimer, et qui me rendait les plaisirs de la jouissance préférables à ceux d’exister, m’ayant souvent trahie par des indiscrétions fatales à ma fortune, je tombai à la fin dans la nécessité d’être le partage du public, ce qui, sans doute, eût causé ma perte, si la fortune ne m’eût fait rencontré ce tranquille et agréable refuge. »

Voir en ligne : Les professeurs de plaisir
Lettre deuxième (troisième partie)

P.-S.

Texte établi par EROS-THANATOS.COM d’après l’ouvrage de John Cleland, Mémoires de Fanny Hill, Femme de plaisir, L’Œuvre de John Cleland (Avec des documents sur la vie à Londres au XVIIIe siècle, et notamment la Vie galante d’après les SÉRAILS DE LONDRES), Introduction, essai bibliographique par Guillaume Apollinaire, Ouvrage orné de six compositions d’après la suite gravée par William Hogarth : La destinée d’une Courtisane, Bibliothèque des Curieux, Collection « Les Maîtres de l’amour », Paris, 1914.



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