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Mémoires de Fanny Hill, Femme de plaisir

Dick le Bon et dernières aventures avec Louisa et Emily

Lettre deuxième (septième partie)



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John Cleland, Mémoires de Fanny Hill, Femme de plaisir, L’Œuvre de John Cleland (Avec des documents sur la vie à Londres au XVIIIe siècle, et notamment la Vie galante d’après les SÉRAILS DE LONDRES), Introduction, essai bibliographique par Guillaume Apollinaire, Ouvrage orné de six compositions d’après la suite gravée par William Hogarth : La destinée d’une Courtisane, Bibliothèque des Curieux, Collection « Les Maîtres de l’amour », Paris, 1914.


Mais ici je m’en lave les mains et je reprends le cours de mon récit, où je puis, non sans à-propos, introduire une terrible équipée de Louisa, car j’y eus moi-même quelque part et je me suis engagée d’ailleurs à la relater comme pendant à celle de la pauvre Emily. Ce sera une preuve de plus, ajoutée à mille autres, de la vérité de cette maxime : que lorsqu’une femme s’émancipe, il n’y a point de degrés dans la licence qu’elle ne soit capable de franchir.

Un matin que Mme Cole et Emily étaient sorties, Louisa et moi nous fîmes entrer dans la boutique un gueux qui vendait des bouquets. Le pauvre garçon était insensé et si bègue qu’à peine pouvait-on l’entendre. On l’appelait dans le quartier « Dick le Bon », parce qu’il n’avait pas l’esprit d’être méchant et que les voisins, abusant de sa simplicité, en faisaient ce qu’ils voulaient. Au reste, il était bien fait de sa personne, jeune, fort comme un cheval et d’une figure assez avenante pour tenter quiconque n’aurait point eu de dégoût pour la malpropreté et les guenilles.

Nous lui avions souvent acheté des fleurs par pure compassion ; mais Louisa, qu’un autre motif excitait alors, ayant pris deux de ses bouquets, lui présenta malicieusement une demi-couronne à changer. Dick, qui n’avait pas le premier sou, se grattait l’oreille et donnait à entendre, par son embarras, qu’il ne pouvait fournir la monnaie d’une si grosse pièce. « Eh bien ! mon enfant, lui dit Louisa, monte avec moi, je te paierai. » En même temps elle me fit signe de la suivre et m’avoua, chemin faisant, qu’elle se sentait une étrange curiosité de savoir si la nature ne l’avait pas dédommagé, par quelque don particulier du corps, de la privation de la parole et des facultés intellectuelles. La scrupuleuse modestie n’ayant jamais été mon vice, loin de m’opposer à une pareille lubie, je trouvai cette idée si plaisante que je ne fus pas moins empressée qu’elle à m’éclaircir sur ce point. J’eus même la vanité de vouloir être la première à faire la vérification des pièces. Suivant cet accord, dès que nous eûmes fermé la porte, je commençai l’attaque en lui faisant des petites niches et employant les moyens les plus capables de l’émouvoir. Il parut d’abord, à sa mine honteuse et interdite, à ses regards sauvages et effarés, que le badinage ne lui plaisait pas ; mais je fis tant par mes caresses que je l’apprivoisai et le mis insensiblement en humeur. Un rire innocent et niais annonçait le plaisir que la nouveauté de cette scène lui faisait. Le ravissement stupide où il était, l’avait rendu si docile et si traitable qu’il me laissa faire tout ce que je voulus. J’avais déjà senti la douceur de sa peau à travers maintes déchirures de sa culotte et m’étais, par gradation, saisie du véritable et glorieux étendard en si bel état, que je vis le moment où tout allait se rompre sous ses efforts. Je détortillai une espèce de ceinture déchiquetée de vieillesse, et rangeant une loque de chemise qui le cachait en partie je le découvris dans toute son étendue et toute sa pompe. J’avoue qu’il n’était guère possible de rien voir de plus superbe. Le pauvre garçon possédait manifestement à un très haut degré la prérogative royale, qui distingue cette condition d’ailleurs malheureuse de l’idiot et qui a donné lieu au dicton populaire : « Marotte de fou, amusement de femme » Aussi ma lascive compagne, ravie en admiration et domptée par le démon de la concupiscence, me l’ôta brusquement ; puis tirant, comme on fait à un âne par le licou, Dick vers le lit, elle s’y laissa tomber à la renverse, et sans lâcher prise le guida où elle voulait. L’innocent y fut à peine introduit que l’instinct lui apprit le reste. L’homme-machine enfonça, déchira, pourfendit la pauvre Louisa, mais elle eut beau crier, il était trop tard. Le fier agent, animé par le puissant aiguillon du plaisir, devint si furieux qu’il me fit trembler pour la patiente. Son visage était tout en feu, ses yeux étincelaient, il grinçait des dents ; tout son corps, agité par une impétueuse rage, faisait voir avec quel excès de force la nature opérait en lui. Tel on voit un jeune taureau sauvage que l’on a poussé à bout renverser, fouler aux pieds, frapper des cornes tout ce qu’il rencontre, tel le forcené Dick brise, rompt tout ce qui s’oppose à son passage. Louisa se débat, m’appelle à son secours et fait mille efforts pour, se dérober de dessous ce cruel meurtrier, mais inutilement ; son haleine aurait aussitôt calmé un ouragan, qu’elle aurait pu l’arrêter dans sa course. Au contraire, plus elle s’agite et se démène, plus elle accélère et précipite sa défaite. Dick, machinalement gouverné par la partie animale, la pince, la mord et la secoue avec une ardeur moitié féroce et moitié tendre. Cependant Louisa à la fin supporta plus patiemment le choc, et bientôt gorgée du plus précieux morceau qu’il y ait sur terre [1], le sentiment de la douleur faisant place à celui du plaisir, elle entra dans les transports les plus vifs de la passion et seconda de tout son pouvoir la brusque activité de son chevaucheur. Tout tremblait sous la violence de leurs mouvements mutuels. Agités l’un et l’autre d’une fureur égale, ils semblaient possédés du démon de la luxure. Sans doute ils auraient succombé à tant d’efforts si la crise délicieuse de la suprême joie ne les eût arrêtés subitement et n’eût arrêté le combat.

C’était une chose pitoyable et burlesque ou plutôt tragi-comique à la fois de voir la contenance du pauvre insensé après cet exploit. Il paraissait plus imbécile et plus hébété de moitié qu’auparavant. Tantôt, d’un air stupéfait, il laissait tomber un regard morne et languissant sur sa flasque virilité ; tantôt il fixait d’un œil triste et hagard Louisa et semblait lui demander l’explication d’un pareil phénomène. Enfin, l’idiot ayant petit à petit repris ses sens, son premier soin fut de courir à son panier et de compter ses bouquets. Nous les lui prîmes tous et les lui payâmes le prix ordinaire, n’osant pas le récompenser de sa peine, de peur qu’on ne vînt à découvrir les motifs de notre générosité.

Louisa s’esquiva quelques jours après de chez Mme Cole avec un jeune homme qu’elle aimait beaucoup, et depuis ce temps je n’ai plus reçu de ses nouvelles.

Peu après qu’elle nous eut quittées, deux jeunes seigneurs de la connaissance de Mme Cole et qui avaient autrefois fréquenté son académie obtinrent la permission de faire, avec Emily et moi, une partie de plaisir dans une maison de campagne située au bord de la Tamise, dans le comté de Surrey [2] et qui leur appartenait.

Toutes choses arrangées, nous partîmes une après-midi pour le rendez-vous et nous arrivâmes sur les quatre heures. Nous mîmes pied à terre près d’un pavillon propre et galant, où nous fûmes introduites par nos cavaliers et rafraîchies d’une collation délicate, dont la joie, la fraîcheur de l’onde et la politesse marquée de nos galants rehaussaient le prix.

Après le thé, nous fîmes un tour au jardin, et l’air étant fort chaud mon cavalier proposa, avec sa franchise ordinaire, de prendre ensemble un bain, dans une petite baie de la rivière, auprès du pavillon, où personne ne pouvait nous voir ni nous distraire.

Emily, qui ne refusait jamais rien, et moi, qui aimais le bain à la folie, acceptâmes la proposition avec plaisir. Nous retournâmes donc d’abord au pavillon qui, par une porte, répondait à une tente dressée sur l’eau, de façon qu’elle nous garantissait de l’ardeur du soleil et des regards des indiscrets. La tenture, en toile brochée, figurait un fourré de bois sauvage, depuis le haut jusqu’aux bas côtés, lesquels, de la même étoffe, représentaient des pilastres cannelés avec leurs espaces remplis de vases de fleurs, le tout faisant à l’œil un charmant effet de quelque côté qu’on se tournât.

Il y avait autant d’eau qu’il en fallait pour se baigner à l’aise ; mais autour, de la tente on avait pratiqué des endroits secs pour s’habiller ou enfin pour d’autres usages que le bain n’exige pas. Là se trouvait une table chargée de confitures, de rafraîchissements et de bouteilles de vins et des cordiaux nécessaires contre la maligne influence de l’eau. Enfin mon galant, qui aurait mérité d’être l’intendant des menus plaisirs d’un empereur romain, n’avait rien oublié de tout ce qui peut servir au goût et au besoin.

Dès que nous eûmes assurés les portes et que tous les préliminaires de la liberté eurent été réglés de part et d’autre, l’on cria : « Bas les habits ! » Aussitôt nos deux amants sautèrent sur nous et nous mirent dans l’état de pure nature. Nos mains se portèrent d’abord vers l’ombrage de la pudeur, mais ils ne nous laissèrent pas longtemps dans : cette posture, nous priant de leur rendre le service que nous venions de recevoir d’eux, ce que nous fîmes de bon cœur.

Mon « particulier » fut bientôt nu et il voulut sur-le-champ me faire éprouver sa force ; mais, plutôt pressée du désir de me baigner, je le priai de suspendre l’affaire et donnant ainsi à nos amis l’exemple d’une continence qu’ils étaient sur le point de perdre, nous entrâmes main à main dans l’onde, dont la bénigne influence calma la chaleur de l’air et me remplit d’une volupté amoureuse.

Je m’occupai quelque temps à me laver et à faire mille niches à mon compagnon, laissant à Emily le soin d’en agir avec le sien à sa discrétion. Mon cavalier, peu content à la fin de me plonger dans l’eau jusqu’aux oreilles et de me mettre en différentes postures, commença à jouer des doigts sur ma gorge, sur mes fesses et sur tous les et coetera si chers à l’imagination, sous prétexte de les laver. Comme nous n’avions de l’eau que jusqu’à l’estomac, il put manier à son aise cette, partie si prodigieusement étanche qui distingue notre sexe. Il ne tarda pas à vouloir que je me prêtasse à sa volonté, mais je ne voulus pas, parce que nous étions dans une posture trop gênante pour que j’y goûtasse du plaisir ; aussi je le priai de différer un instant afin de voir à notre commodité les débats d’Emily et de son galant, qui en étaient au plus fort de l’opération. Ce jeune homme, ennuyé de jouer à l’épinette, avait couché sa patiente sur un banc où il lui faisait sentir la différence qu’il y a du badinage au sérieux.

Il l’avait premièrement mise sur ses genoux et la caressait, lui montrant une belle pièce de mécanique prête à se mettre en mouvement, afin de rendre les plaisirs plus vifs et plus piquants.

Comme l’eau avait jeté un incarnat animé sur leur corps, dont la peau était à peu près d’une même blancheur, on pouvait à peine distinguer leurs membres, qui se trouvaient dans une aimable confusion. Le champion s’était pourtant, à la fin, mis à l’ouvrage. Alors, plus de tous ces raffinements et de ces tendres ménagements. Emily se trouva incapable d’user d’aucun art, et de quel art en effet aurait-elle usé tandis qu’emportée par les secousses qu’elle éprouvait elle devait céder à son fier conquérant, qui avait fait pleinement son entrée triomphale ? Bientôt, cependant, il fut soumis à son tour, car l’engagement étant devenu plus vif, elle le força de payer le tribut de la nature, qu’elle n’eût pas plus tôt recueilli que, semblable à un duelliste qui meurt en tuant son ennemi, la belle Emily, de son côté, nous donna à connaître, par un profond soupir, par l’extension de ses membres et par le trouble de ses yeux ; qu’elle avait atteint la volupté suprême.

Pour ma part, je n’avais point vu toute cette scène avec une patience bien calme ; je me reposais avec langueur sur mon galant, à qui mes yeux annonçaient la situation de mon cœur. Il m’entendit et me montra son membre de telle raideur que, quand même je n’aurais pas désiré de le recevoir, c’eût été un péché de laisser crever le pauvre garçon dans son jus, tandis que le remède était si près.

Nous prîmes donc un banc, pendant qu’Emily et son ami buvaient à notre bon voyage, car, comme ils l’observaient, nous étions favorisés d’un vent admirable. À la vérité, nous eûmes bientôt atteint le port de Cythère. Mais comme l’opération ne comporte pas beaucoup de variétés, je vous en épargnerai la description.

Je vous prie aussi de vouloir excuser le style figuré dont je me suis servie, quoiqu’il ne puisse être, mieux employé que pour un sujet qui est si propre à la poésie qu’il semble être la poésie même, tant par les imaginations pittoresques qu’il enfante que par les plaisirs divins qu’il procure.

Nous passâmes le reste de la journée et une partie de la nuit dans mille plaisirs variés et nous fûmes reconduites en bonne santé chez Mme Cole par nos deux cavaliers, qui ne cessèrent de nous remercier de l’agréable compagnie que nous leur avions faite.

Ce fut ici la dernière aventure que j’eus avec Emily, qui, huit jours après, fut découverte par ses parents, lesquels, ayant perdu leur fils unique, furent si heureux de retrouver une fille qui leur restait qu’ils n’examinèrent seulement pas la conduite qu’elle avait tenue pendant une si longue absence.

Il ne fut pas aisé de remplacer cette perte, car, pour ne rien dire de sa beauté, elle était d’un caractère si liant et si aimable que si on ne l’estimait pas on ne pouvait se passer de l’aimer. Elle ne devait sa faiblesse qu’à une bonté trop grande et à une indolente facilité, qui la rendait l’esclave des premières impressions. Enfin elle avait assez de bon sens pour déférer à de sages conseils lorsqu’elle avait le bonheur d’en recevoir, comme elle le montra dans l’état de mariage qu’elle contracta peu de temps après avec un jeune homme de sa qualité, vivant avec lui aussi sagement et en si bonne intelligence que si elle n’eût jamais mené une vie si contraire à cet état uniforme.

Cette désertion avait néanmoins tellement diminué la société de Mme Cole qu’elle se trouvait seule avec moi, telle qu’une poule à qui il ne reste plus qu’une poulette ; mais quoiqu’on la priât sérieusement de recruter son corps, ses infirmités et son âge l’engagèrent à se retirer à temps à la campagne pour y vivre du bien qu’elle avait amassé ; résolue de mon côté d’aller la joindre dès que j’aurais goûté un peu plus du monde et de la chair et que je me serais acquis une fortune plus honnête.

Voir en ligne : Triomphe de l’amour et épilogue moral
Lettre deuxième (huitième partie — épilogue)

P.-S.

Texte établi par EROS-THANATOS.COM d’après l’ouvrage de John Cleland, Mémoires de Fanny Hill, Femme de plaisir, L’Œuvre de John Cleland (Avec des documents sur la vie à Londres au XVIIIe siècle, et notamment la Vie galante d’après les SÉRAILS DE LONDRES), Introduction, essai bibliographique par Guillaume Apollinaire, Ouvrage orné de six compositions d’après la suite gravée par William Hogarth : La destinée d’une Courtisane, Bibliothèque des Curieux, Collection « Les Maîtres de l’amour », Paris, 1914.

Notes

[1Gorg’d with the dearest morsel of the earth (Shakespeare).

[2Banlieue sud-ouest de Londres, rive droite de la Tamise.



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