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Mémoires de Fanny Hill, Femme de plaisir

Emily en berger et plaisirs contre-nature

Lettre deuxième (sixième partie)



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John Cleland, Mémoires de Fanny Hill, Femme de plaisir, L’Œuvre de John Cleland (Avec des documents sur la vie à Londres au XVIIIe siècle, et notamment la Vie galante d’après les SÉRAILS DE LONDRES), Introduction, essai bibliographique par Guillaume Apollinaire, Ouvrage orné de six compositions d’après la suite gravée par William Hogarth : La destinée d’une Courtisane, Bibliothèque des Curieux, Collection « Les Maîtres de l’amour », Paris, 1914.


Je vécus depuis dans la retraite, et j’avais toujours si bien su me tirer d’affaire que ma santé ni mon teint n’avaient encore souffert aucune altération. Louisa et Emily n’en usaient pas si modérément ; et quoiqu’elles fussent loin de se donner pour rien, elles poussaient néanmoins souvent la débauche à un excès qui prouve que quand une fille s’est une fois écartée de la modestie, il n’y a point de licence où elle ne se plonge alors volontairement. Je crois devoir rapporter ici deux aventures pleines de singularité, et je commencerai par l’une dont Emily fut l’héroïne.

Louisa et elle étaient allées un soir au bal, la première en costume de bergère, Emily en berger ; je les vis ainsi costumées avant leur départ, et l’on ne pouvait imaginer un plus joli garçon qu’Emily, blonde et bien faite comme elle était.

Elles étaient restées ensemble quelque temps, lorsque Louisa, rencontrant une vieille connaissance, donna très cordialement congé à sa compagne, en la laissant sous la protection de son habit de garçon, ce qui n’était guère, et de sa propre discrétion, ce qui était ce semble encore moins. Emily, se trouvant seule, erra quelques minutes sans idée précise, puis, pour se donner de l’air et de la fraîcheur, ou pour tout autre motif, elle détacha son masque et alla au buffet. Elle y fut remarquée par un gentleman, en très élégant domino, qui l’accosta et se mit à causer avec elle. Le domino, après une courte conversation où Emily fit montre de bonne humeur et de facilité plus que d’esprit, parut tout enflammé pour elle ; il la tira peu à peu vers des banquettes à l’extrémité de la salle, la fit asseoir près de lui, et là il lui serra les mains, lui pinça les joues, lui fit compliment et s’amusa de sa belle chevelure, admira sa complexion : le tout avec un certain air d’étrangeté que la pauvre Emily, n’en comprenant pas le mystère, attribuait au plaisir que lui causait son déguisement. Comme elle n’était pas des plus cruelles de sa profession, elle se montra bientôt disposée à parlementer sur l’essentiel ; mais c’est ici que le jeu devint piquant : il la prenait en réalité pour ce qu’elle paraissait être, un garçon quelque peu efféminé. Elle, de son côté, oubliant son costume et fort loin de deviner les idées du galant, s’imaginait que tous ces hommages s’adressaient à elle en sa qualité de femme ; tandis qu’elle les devait précisément à ce qu’il ne la croyait pas telle. Enfin, cette double erreur fut poussée à un tel point qu’Emily, ne voyant en lui autre chose qu’un gentleman de distinction, d’après les parties de son costume que le déguisement ne couvrait pas, échauffée aussi par le vin qu’il lui avait fait boire et par les caresses qu’il lui avait prodiguées, se laissa persuader d’aller au bain avec lui ; et ainsi, oubliant les recommandations de Mme Cole, elle se remit entre ses mains avec une aveugle confiance, décidée à le suivre n’importe où. Pour lui, également aveuglé par ses désirs et mieux trompé par l’excessive, simplicité d’Emily qu’il ne l’eût été par les ruses les plus adroites, il supposait sans doute qu’il avait fait la conquête d’un petit innocent comme il le lui fallait, ou bien de quelque mignon entretenu, rompu au métier, qui le comprenait parfaitement bien et entrait dans ses vues. Quoi qu’il en soit, il la mit dans une voiture, y monta avec elle et la mena dans un très joli appartement, où il y avait un lit ; mais que ce fût une maison de bains ou non, elle ne pouvait le dire, n’ayant parlé à personne qu’à lui-même. Lorsqu’ils furent seuls et que son amoureux en vint à ces extrémités qui ont pour effet immédiat de découvrir le sexe, elle remarqua ce qu’aucune description ne pourrait peindre au vif, le mélange de pique, de confusion et de désappointement dans sa contenance, accompagné de cette douloureuse exclamation : « Ciel ! une femme ! » Il n’en fallut pas plus pour lui ouvrir les yeux, si stupidement fermés jusque-là. Cependant, comme s’il voulait revenir sur son premier mouvement, il continua à badiner avec elle et à la caresser ; mais la différence était si grande, son extrême chaleur avait si bien fait place à une civilité froide et forcée qu’Emily elle-même dut s’en apercevoir. Elle commençait maintenant à regretter son oubli des prescriptions de Mme Cole de ne jamais se livrer à un étranger ; un excès de timidité succédait à un excès de confiance et elle se croyait tellement à sa merci et à sa discrétion qu’elle resta passive tout le temps de son prélude. Car à présent, soit que l’impression d’une si grande beauté lui fit pardonner son sexe, soit que le costume où elle était entretînt encore sa première illusion, il reprit par degrés une bonne part de sa chaleur ; s’emparant des chausses d’Emily, qui n’étaient pas encore déboutonnées, il les lui abaissa jusqu’aux genoux, et la faisant doucement courber, le visage contre le bord du lit, il la plaça de telle sorte que la double voie entre les deux collines postérieures lui offrait l’embarras du choix, il s’engageait même dans la mauvaise direction pour faire craindre à la jeune fille de perdre un pucelage auquel elle n’avait pas songé. Cependant, ses plaintes et une résistance douce, mais ferme, l’arrêtèrent et le ramenèrent au sentiment de la réalité : il fit baisser la tête à son coursier et le lança enfin dans la bonne route, où, tout en laissant son imagination tirer parti, sans doute, des ressemblances qui flattaient son goût, il arriva, non sans grand vacarme, au terme de son voyage. La chose faite, il la reconduisit lui-même, et après avoir marché avec elle l’espace de deux ou trois rues, il la mit dans une chaise ; puis, lui faisant un cadeau nullement inférieur à ce qu’elle avait pu espérer, il la laissa, bien recommandée aux porteurs, qui, sur ses indications, la ramenèrent chez elle.

Dès le matin, elle raconta son aventure à Mme Cole et à moi, non sans montrer quelques restes, encore empreints dans sa contenance, de la crainte et de la confusion qu’elle avait ressenties. Mme Cole fit remarquer que cette indiscrétion procédant d’une facilité constitutionnelle, il y avait peu d’espoir qu’elle s’en guérît, si ce n’est par des épreuves sévères et répétées. Quant à moi, j’étais en peine de concevoir comment un homme pouvait se livrer à un goût non seulement universellement odieux, mais absurde et impossible à satisfaire, puisque, suivant les notions et l’expérience que j’avais des choses, il n’était pas dans la nature de concilier de si énormes disproportions. Mme Cole se contenta de sourire de mon ignorance et ne dit rien pour me détromper : il me fallut pour cela une, démonstration oculaire qu’un très singulier accident me fournit quelques mois après. Je vais en parler ici, afin de ne plus revenir sur un si désagréable sujet.

Projetant de rendre une visite à Harriett, qui était allée demeurer à Hampton-Court, j’avais loué un cabriolet, et Mme Cole avait promis de m’accompagner ; mais une affaire urgente l’ayant retenue, je fus obligée de partir seule. J’étais à peine au tiers de ma route que l’essieu se rompit et je fus bien contente de me réfugier, saine et sauve, dans une auberge d’assez belle apparence, sur la route. Là, on me dit que la diligence passerait dans une couple d’heures ; sur quoi, décidée à l’attendre plutôt que de perdre la course que j’avais déjà faite, je me fis conduire dans une chambre très propre et très convenable, au premier étage, dont je pris possession pour le temps que j’avais à rester, avec toute facilité de me faire servir, soit dit pour rendre justice à la maison.

Une fois là, comme je m’amusais à regarder par la fenêtre, un tilbury s’arrêta devant la porte et j’en vis descendre deux jeunes gentlemen, à ce qu’il me parut, qui entrèrent sous couleur de se restaurer et de se rafraîchir un peu, car ils recommandèrent de tenir leur cheval tout prêt pour leur départ. Bientôt, j’entendis ouvrir la porte de la chambre voisine où ils furent introduits et promptement servis ; aussitôt après, j’entendis qu’ils fermaient la porte et la verrouillaient à l’intérieur.

Un esprit de curiosité, fort loin de me venir à l’improviste, car je ne sais s’il me fit jamais défaut, me poussa, sans que j’eusse aucun soupçon ni aucune espèce de but ou dessein particulier, à voir ce qu’ils étaient et à examiner leurs personnes et leur conduite. Nos chambres étaient séparées par une de ces cloisons mobiles qui s’enlèvent à l’occasion pour, de deux pièces, n’en faire qu’une seule et accommoder ainsi une nombreuse société ; et, si attentives que fussent mes recherches, je ne trouvais pas l’ombre d’un trou par où je puisse regarder, circonstance qui n’avait sans doute pas échappé à mes voisins, car il leur importait fort d’être en sûreté. À la fin, pourtant, je découvris une bande de papier de même couleur que la boiserie et que je soupçonnais devoir cacher quelque fissure ; mais alors elle était si haut que je fus obligée, pour y atteindre, de monter sur une chaise, ce que je fis aussi doucement que possible. Avec la pointe d’une épingle de tête je perçai le papier d’un trou suffisant pour bien voir ; alors, y collant un œil, j’embrassai parfaitement toute la chambre et pus voir mes deux jeunes gens qui folâtraient et se poussaient l’un l’autre en des ébats joyeux et, je le croyais, entièrement innocents.

Le plus âgé pouvait avoir, autant que j’en pus juger, environ dix-neuf ans ; c’était un grand et élégant jeune homme, en frac de futaine blanche, avec un collet de velours vert et une perruque à nœuds.

Le plus jeune n’avait guère que dix-sept ans ; il était blond, coloré, parfaitement bien fait, et, pour tout dire, un délicieux adolescent ; à sa mise aussi on voyait qu’il était de la campagne : c’était un frac de peluche verte, des chaussures de même étoffe, un gilet et des bas blancs, une casquette de jockey, avec des cheveux blonds, longs et flottants en boucles naturelles.

Le plus âgé promena d’abord tout autour de la chambre un regard de circonspection, mais avec trop de hâte sans doute pour qu’il pût apercevoir la petite ouverture où j’étais postée, d’autant plus qu’elle était haute et que mon œil, en s’y collant, interceptait le jour qui aurait pu la trahir ; puis il dit quelques mots à son compagnon, et la face des choses changea aussitôt.

En effet, le plus âgé se mit à embrasser le plus jeune, à l’étreindre et à le baiser, à glisser ses mains dans sa poitrine et à lui donner enfin des signes si manifestes d’amoureux désirs, que celui-ci ne pouvait être, – selon moi, qu’une fille déguisée. Je me trompais, mais la nature aussi avait certainement fait erreur en lui imprimant le cachet masculin.

Avec la témérité de leur, âge et impatients comme ils étaient d’accomplir leur projet de plaisir antiphysique, au risque des pires conséquences, car il n’y avait rien d’improbable à ce qu’ils fussent découverts, ils en vinrent maintenant à un tel point que je fus bientôt fixée sur ce qu’ils étaient [1].

La scène criminelle qu’ils exécutèrent, j’eus la patience de l’observer jusqu’au bout, simplement pour recueillir contre eux plus de faits et plus de certitude en vue de les traiter comme ils le méritaient. En conséquence, lorsqu’ils se furent rajustés et qu’ils se préparaient à partir, enflammée comme je l’étais de colère et d’indignation, je sautai à bas de la chaise pour ameuter contre eux toute la maison ; mais, dans ma précipitation, j’eus le malheur de heurter du pied un clou ou quelque autre rugosité du plancher qui me fit tomber la face en avant, de sorte que je restai là quelques minutes sans connaissance avant qu’on ne vînt à mon secours ; et les deux jeunes gens, alarmés, je le suppose, du bruit de ma chute, eurent tout le temps nécessaire pour opérer leur sortie. Ils le firent, comme je l’appris ensuite, avec une hâte que personne ne pouvait s’expliquer ; mais, revenue à moi et retrouvant la parole, je fis connaître aux gens de, l’auberge toute la scène dont j’avais été témoin.

De retour au logis, je racontai cette aventure à Mme Cole. Elle me dit, avec beaucoup de sens, « que ces mécréants seraient un jour ou l’autre, sans aucun doute, châtiés de leur forfait, encore qu’ils échappassent pour le moment ; que si j’avais été l’instrument temporel de cette punition, j’aurais eu à souffrir beaucoup plus d’ennuis et de confusion que je m’imaginais ; quant à la chose elle-même, le mieux était de n’en rien dire ». Mais au risque d’être suspecte de partialité, attendu que cette cause était celle de tout le sexe féminin, auquel la pratique en question tendait à enlever plus que le pain de la bouche, elle protestait néanmoins contre la colère dont je faisais montre et voici la déclaration que lui inspirait la simple vérité : « Quelque effet qu’eût pu avoir cette infâme passion en d’autres âges et dans d’autres contrées, c’était, ce semblait-il, une bénédiction particulière pour notre atmosphère et notre climat, qu’il y avait une tache, une flétrissure imprimée sur tous ceux qui en étaient affectés, dans notre nation tout au moins. En effet, sur un grand nombre de gens de cette espèce, ou du moins universellement soupçonnés de ce vice, qu’elle avait connus, à peine en pouvait-elle nommer un seul dont le caractère ne fût, sous tous les rapports, absolument vil et méprisable ; privés de toutes les vertus de leur sexe, ils avaient tous les vices et toutes les folies du nôtre ; enfin, ils étaient aussi exécrables que ridicules dans leur monstrueuse inconscience, eux qui haïssaient et méprisaient les femmes, et qui, en même temps, singeaient toutes leurs manières, leurs airs, leurs afféteries, choses qui tout au moins siéent mieux aux femmes qu’à ces demoiselles mâles ou plutôt sans sexe. »

Voir en ligne : Dick le Bon et dernières aventures avec Louisa et Emily
Lettre deuxième (septième partie)

P.-S.

Texte établi par EROS-THANATOS.COM d’après l’ouvrage de John Cleland, Mémoires de Fanny Hill, Femme de plaisir, L’Œuvre de John Cleland (Avec des documents sur la vie à Londres au XVIIIe siècle, et notamment la Vie galante d’après les SÉRAILS DE LONDRES), Introduction, essai bibliographique par Guillaume Apollinaire, Ouvrage orné de six compositions d’après la suite gravée par William Hogarth : La destinée d’une Courtisane, Bibliothèque des Curieux, Collection « Les Maîtres de l’amour », Paris, 1914.

Notes

[1Une édition anglaise s. l. n. d., mais sans doute postérieure à 1874, donne ici deux paragraphes, interpolés dans l’œuvre de Cleland. Ces paragraphes, reproduits en anglais, en note, par Liseux, ont été traduits et de nouveau interpolés par l’éditeur de la réimpression illustrée du texte de Liseux (1906) ; on en redonne ici une traduction : « Sans perdre un instant, le plus âgé déboutonna son camarade et le caressa. Ces avances furent reçues par le jeune garçon sans autre opposition qu’un air de pruderie boudeuse, dix fois plus provocante qu’un assentiment passif ; après quoi il le fit tourner sur lui même et le conduisit vers une chaise qui se trouvait à proximité. Devinant sans peine, supposai-je, ce qu’on l’on attendait de lui, le Ganymède inclina docilement la tête sur le dossier. Son compagnon démasqua alors ses batteries et les proportions qu’il fit paraître, – et qui certainement méritaient un meilleur usage, me firent douter un moment qu’il pût parvenir à ses fins.

« Cependant, il écarta ce qui sur le jeune homme pouvait le gêner et découvrit ces éminences qu’à Rome on nomme communément les Monts-Plaisants et qui furent exposées à ses coups. Ce n’est pas sans frémir que je le vis prendre ses dispositions pour l’attaque et je pus juger de tout, non seulement par l’action du plus âgé, mais encore par les mouvements du jeune patient et les plaintes doucement murmurées qui sortaient de ses lèvres. Puis les premières difficultés vaincues, tout sembla marcher à souhait sans difficulté ni résistance comme sur un chemin tapissé. Il passa son bras autour de la taille de son mignon, témoignant par un geste que celui ci, s’il ressemblait à sa mère par derrière, était l’égal de son père par devant. Et pendant que d’une main il s’amusait ainsi, de l’autre il folâtrait avec les longs cheveux du jeune garçon, puis se penchant sur son dos il attira vers lui sa face juvénile couverte de boucles dénouées, que l’enfant secoua pour lui laisser prendre un baiser passionné qui ne finit qu’avec cette action brillante. »



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