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Choses vécues IV

Entre la vie et la mort

Confessions érotiques (1888-1889)



Auteur :

Leopold von Sacher-Masoch, « Entre la vie et la mort », Choses vécues (IV), Revue bleue, t. XV, Paris, janvier-juillet 1888, pp. 410-411.


IV.
ENTRE LA VIE ET LA MORT.

Je crois qu’une grave maladie a, pour nous et pour notre perfectionnement, les mêmes conséquences bienfaisantes qu’une grande douleur morale. L’une et l’autre nous isolent durant quelque temps ; nous nous détournons du monde et nous rentrons en nous-mêmes ; nous examinons notre for intérieur, nous réfléchissons et nous nous enfonçons en des sensations qui jusqu’alors nous avaient été étrangères. Nous vivons ainsi durant des semaines, pareils à ces sages, à ces hommes pieux qui se retirèrent dans le désert ; après quoi, nous revenons à la vie ordinaire, éclairés et épurés comme eux.

Une maladie qui peut devenir mortelle produit toujours une crise morale, particulièrement dans l’enfance, époque où le corps est encore dans sa croissance, où l’esprit et l’âme sont plus sensibles et plus impressionnables.

La fièvre typhoïde, qui me clouait au lit depuis deux mois, fut pour moi cette crise. Cette maladie lente qu’on appelait alors fièvre nerveuse, et dans laquelle le malade ne perd la conscience et ne délire que rarement au moment peut-être de la plus grande chaleur fébrile, causa un trouble profond dans toute ma nature.

En général, je me tenais couché sur le dos, tranquille, presque indifférent, la tête dans les oreillers, les yeux ouverts, sans parler ; mais je voyais et entendais tout ce qui se passait autour de moi. Mon ouïe avait acquis une telle acuité que je percevais parfois ce qu’on disait à voix basse dans la chambre voisine.

De mots murmurés que j’avais saisis à la volée, des mines que j’observais, quand on me croyait endormi, je conclus que j’étais bien malade. Ma première pensée fut : « Est-ce que je vais mourir maintenant ? Pourquoi donc suis-je venu dans ce monde ? »

Je ne craignais pas la mort, mais il me déplaisait de mourir dans cette chambre, enfermé entre ce plafond et ces quatre murs. Ma seconde mère, la nature, me faisait défaut. Je voulais voir autour de moi les arbres de la forêt et, au-dessus de moi, le ciel bleu ou étoilé.
- Ne pourrait-on pas enlever le toit ? demandai-je, une nuit, à ma mère.

La bonne mère crut que je délirais, mais, comme elle se prêtait toujours à mes fantaisies fiévreuses et qu’elle ne voulait pas me causer d’agitation, elle demanda : « Dans quel but, mon enfant ? »
- Afin que je puisse voir les étoiles.

*
* *

C’étaient de longues nuits interminables, où je dormais moins que pendant le jour. Quand je m’éveillais, je n’appelais pas, je me contentais de prêter l’oreille. Je voyais alors ma mère, avec sa douce et belle physionomie, les mains croisées, regardant fixement le parquet et paraissant profondément affligée. On bien, c’était ma bonne tante Mina, son petit chien-loup blanc à ses pieds, assise devant une petite table où brûlaient deux bougies sous un abat-jour vert, et lisant attentivement un roman d’Eugène Sue. Je crois que les Mystères de Paris venaient de paraître.

Parfois, mon cousin Irénéus s’asseyait aussi à mon chevet et me chantait des chansons d’étudiants alors en vogue. Je me rappelle encore que j’éclatai de rire quand il me chanta le Fuchslied (chanson d’un étudiant de premier semestre) : Wer Kommt dort von der Hôh ? (Qui vient de la hauteur ?)

Une nuit, mon père vint aussi s’asseoir auprès de moi quelques moments. Il me parla très peu, et je me dis que je devais être beaucoup plus mal, ou il ne serait pas venu. La manière dont il me regardait me serra le coeur.

*

Des romans tout entiers se déroulaient dans mon fébrile délire. Tandis que, en pleine connaissance, j’étais muet et taciturne, je devenais singulièrement loquace aussitôt que je commençais à délirer. Je racontais à ma mère tout ce que je voyais et entendais, et tout ce que je croyais éprouver moi-même.

Par exemple, je me mettais à rire aux éclats. — « Qu’as-tu, mon Léopold ? » demanda ma mère. — « Oh ! les petits ours sont trop drôles ! » lui répondais-je.

Les fantômes les plus fréquents de mes rêves étaient des ours, puis une belle sultane et Napoléon Ier.

Rarement c’était des tableaux détachés qui se présentaient à mon imagination. Généralement le fil de tel rêve que je faisais les yeux ouverts se continuait en se reprenant d’un jour à l’autre, d’une semaine à l’autre.

Je me voyais toujours aux champs, dans un campement, au milieu du vacarme de la bataille, armé d’un tambour, comme le petit tambour d’Arcole. C’était toute une campagne que je vivais en rêve. Je voyais Napoléon, Murat, l’archiduc Charles et Andréas Hofer. J’entendais le grondement du canon, le sifflement des balles. Je voyais les charges de cavalerie et les villages en flammes. Avec une immense pitié, je parlais des blessés.

Quand ma mère m’entendait parfois murmurer quelques mots français, elle me demandait : « Pourquoi parles-tu français ? mon enfant. » Je lui répondais en souriant : « Mais je ne peux donc pas parler aux Français en polonais ou en russe ? »

L’un de ces romans vécus dans le rêve eut cependant son origine et sa fin dans un seul accès de délire. L’héroïne était une superbe sultane dont j’étais devenu l’esclave.

Dans une sombre forêt, j’avais été assailli par des inconnus, enchaîné, transporté sur un navire, et, après une longue traversée, exposé sur le marché aux esclaves, dans une ville intérieure de l’Asie. Une femme turque, voilée et vêtue d’une grande pelisse, m’avait acheté et fait conduire dans son palais. Je tremblais devant ma maîtresse qui me traitait avec cruauté ; cependant j’éprouvais quand même une sorte de volupté en la servant, en lui obéissant et en subissant ses caprices ; et, lorsque je fus enfin délivré, je n’aurais pu dire que j’en fusse très enchanté. Plus tard, j’ai compris cette sensation, en lisant les oeuvres de J.-J. Rousseau.

*
* *

Ce fut un sentiment merveilleux, composé d’une douce langueur et d’un calme contentement, le jour où la fièvre eut complètement cessé et où les médecins déclarèrent que tout danger était disparu. Il me sembla que j’avais passé par la mort et que je venais de renaître à la vie.

Le temps de la convalescence était si beau ! Je me voyais entouré de tant d’affection ! Chacun s’efforçait à me faire plaisir. Mon professeur m’apporta un beau livre illustré, où étaient représentés les trois règnes de la nature, rangés d’après les contrées et les différentes zones. Ce livre m’intéressait beaucoup et ne cessait de m’occuper. Ma tante m’avait acheté des feuilles a images représentant des soldats. C’était alors une nouveauté qui nous venait de Vienne où Trenschenski, le célèbre marchand d’objets d’art, publiait les uniformes des différentes armées, d’après les dessins des meilleurs artistes. On continuait de m’acheter des images que l’on collait sur du carton. On les découpait ensuite pour les recoller sur de petites planchettes. Bientôt je possédai toutes les armées de l’Europe, celle de Napoléon d’abord, puis celle des Autrichiens, des Russes, des Prussiens et des Anglais. Je m’exerçais alors à faire la guerre et je reconstituais toutes les batailles du temps de l’empire, en commençant par Arcole et finissant par Waterloo.

Ainsi j’étais devenu sérieux et grave jusque dans mes jeux.

Ma mère me disait souvent que tout le monde me trouvait bien change depuis mon rétablissement. Je paraissais grandi. J’étais tranquille, rêveur, retiré en moi et plus réservé, quoique ma fantaisie fût devenue plus vive de beaucoup.

Pour cette année, on avait décidé de suspendre mes études, mais je ne voulus pas y consentir. Je me montrais tellement tourmenté par l’idée que j’allais perdre un an entier, et rester en arrière de me camarades, que mes parents durent céder. Je continuai donc mes études, et j’eus vite rattrapé le temps perdu.

Un jour ma mère me trouva à genoux devant mon lit au-dessus duquel était placé un crucifix.
- Qu’as-tu donc ? demanda-t-elle, as-tu prié ?
- Oui, petite mère, lui dis-je.
- Qu’as-tu demandé à Dieu ?
- J’ai remercié Dieu de ne m’avoir pas laissé mourir dans mon lit.
- Mais où veux-tu qu’il te laisse mourir ?
- Dehors, en rase campagne, dans la bataille ! lui répondis-je…

Je me rappelai cette scène, bien des années après, en lisant le Journal d’un chasseur de Tourguéneff, où je rencontrai cette phrase, aussi vraie que caractéristique : « Le Russe n’aime pas à mourir d’une mort naturelle. »

Voir en ligne : Choses vécues V - La Femme au fouet

P.-S.

Texte établi par EROS-THANATOS.COM d’après les confessions érotiques Leopold von Sacher-Masoch, « Entre la vie et la mort », Choses vécues (IV), Revue bleue, t. XV, Paris, janvier-juillet 1888, pp. 410-411.



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