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Choses vécues II

Féodosia

Confessions érotiques (1888-1889)



Auteur :

Leopold von Sacher-Masoch, « Féodosia », Choses vécues (II), Revue bleue, t. XV, Paris, janvier-juillet 1888, pp. 147-149.


II.
FÉODOSIA.

En été, à la campagne, je jouissais d’une pleine liberté. La maison était située au milieu d’un grand jardin moitié abandonné. Quand j’étais une fois enfoncé dans cette sauvage nature, personne ne serait parvenu à me retenir. Je me lançais dehors, à travers champs et forêts, le fusil à l’épaule, en quête d’aventures. Se sentant alors la bride sur le cou, ma fantaisie me jouait des tours, semblables à ceux dont le Chevalier de la Manche fut l’amusante et généreuse victime. Mais cela n’empêchait que je possédais, au suprême degré, la faculté caractéristique des Russes, celle de savoir écouter et observer.

Un dimanche, l’idée me vint d’aller à la kartschma (cabaret) pour voir danser les paysans. La fille du cabaretier juif se tenait debout sur le seuil, vêtue d’une robe d’étoffe turque bigarrée, la gorge et les bras enguirlandés de perles. Je compris qu’elle était belle, quoique je n’eusse que dix ans à peine, et je la regardais avec plaisir.
- Eh bien ! qu’est-ce que vous voyez en moi, jeune monsieur ? me demanda-t-elle en souriant.

Je rougis et détournai la tête.
- Allez plutôt regarder la Féodosia Barbaroff, continua-t-elle, elle est bien plus jolie que moi.

J’entrai dans le cabaret. Quatre musiciens juifs jouaient la kolomijka, et les jeunes gens et les jeunes filles du village dansaient avec animation. Ils trépignaient si fort sur le plancher, avec leurs lourdes bottes, que la poussière remplissait la salle comme un épais brouillard. À travers cette brume de poussière, brillait une physionomie merveilleuse, un charmant visage qu’éclairaient deux beaux grands yeux bleus, et qui avait le doux éclat d’un clair de lune. Cette jeune fille avait une taille élevée et svelte, posée sur des hanches admirables, sur lesquelles se balançaient deux tresses blondes et épaisses.
- La voilà ! dit la juive.

Féodosia dansait avec un grand jeune homme dont la figure portait l’empreinte de la mélancolie et, en même temps, de la résolution. C’était Fédor Korol, son amant.

Tout à coup on entendit les pas d’un cheval. Un jeune gentilhomme, M. de Bardiou, s’arrêta devant le cabaret. Ayant aperçu Féodosia parmi les jeunes filles qui regardaient par la fenêtre pour l’admirer, il descendit de cheval et se mit à plaisanter avec elle.

Fédor paraissait tranquille, mais je vis bien qu’il n’était pas content ; et quand Féodosia se mit à rire avec Bardiou, en lui envoyant des regards pleins de coquetterie, le jeune homme sortit de la salle pour aiguiser son couteau à la semelle de sa botte.

Après avoir dansé avec Féodosia et lui avoir fait cadeau d’un foulard de soie que la juive du cabaret lui avait vendu un prix assez élevé, il remonta à cheval et partit. La belle paysanne resta quelque temps debout devant le cabaret en le suivant du regard.

À ce montent, Fédor s’approcha d’elle et la saisit violemment par le poignet.
- Qu’as-tu ? s’écria Féodosia, tu me fais mal.
- Je te tuerai, la première fois que tu parleras à ce Polonais ! murmura-t il en tirant son couteau.
- Alors, on te pendra.
- Féodosia ! dit Fédor d’un ton suppliant, ne me pousse pas au désespoir !
- Qu’ai-je donc fait ? demanda-t-elle en souriant. Est-ce que je ne puis plus ni danser, ni parler à un autre homme ? Je ne me laisserai pas asservir à ce point-là. Tiens-le toi pour dit.

Fédor baissa les yeux et ne répliqua pas. Alors elle mit les bras autour de son cou, l’embrassa et éclata de rire.

* *
*

Deux mois plus tard je chassais dans les champs qui environnent Obelnica. J’avais poursuivi une caille jusqu’auprès du manoir, lorsque je vis sortir de la maison et descendre les degrés qui conduisaient au jardin une jeune femme d’une grande beauté. Il me sembla reconnaître cette taille élancée et fière qui portait avec une si noble désinvolture la kazabaïka de velours vert, garnie de petit-gris. Je me disais que cette figure si distinguée, aux teintes si délicates, et cette riche chevelure blonde ne m’étaient pas inconnues.
- Qui est cette dame ? demandai-je à un petit paysan qui faisait paître sa vache tout près de là.
- Ce n’est pas une dame, me répondit-il, c’est Féodosia Barbaroff, que le seigneur a si joliment habillée.

Quelque temps après je regardais les paysans d’Obelnica, qui étaient en train d’arracher des pommes de terre, quand je vis arriver Féodosia, à cheval, comme pour leur donner des ordres. Elle avait déjà le ton et les allures d’une maîtresse de grande maison. Soudain Fédor s’approcha de son cheval et le saisit par les rênes en s’écriant : « Que viens-tu faire ici ? Tu n’as pas à nous donner des ordres. Rentre chez toi et va cacher ta honte. »

Féodosia pâlit affreusement, serra les dents et, levant sa cravache, elle en frappa Fédor à la figure. Celui-ci lâcha le cheval et elle partit au galop.

Le dimanche suivant, le pope publiait les bans de Bardiou et de Féodosia, et deux semaines plus tard elle gouvernait Obelnica comme maîtresse et légitime épouse.
- Que Dieu nous protège ! dit Fédor à cette nouvelle. Je serai heureux si elle se borne à me faire écorcher vif, pour faire de ma peau un tambour, comme cela se pratiquait quelquefois chez nous, du temps des Turcs et des Tartares.

Quelques jours s’étaient à peine écoulés que Fédor reçut l’ordre de se rendre au manoir, et M. de Bardiou lui annonça que « Madame » l’avait choisi pour son cosaque.
- Résigne-toi, dit-il, sois obéissant et zélé dans ton service, ou bien tu t’en trouveras mal. Je ne veux pas avoir de difficultés avec ma femme à cause de toi.

Fédor devint ainsi, malgré lui, le serviteur de Féodosia. Elle faisait peser sur lui tous ses caprices et le traitait comme un esclave. Plus d’une fois elle le fit mettre au chevalet, et à la moindre bévue elle l’accablait de soufflets, de coups de pied et de coups de cravache.

Le pauvre paysan supportait tout cela tranquillement, du moins en apparence ; mais son regard trahissait parfois une colère contenue qui permettait de s’attendre à tout.

Il finit par faire peur à Féodosia. Elle avait à peu près satisfait son désir de vengeance. Maintenant, que fallait-il faire de lui ?
- Qu’il s’en aille ! Renvoyez-le ! dit-elle un jour au mandatar (régisseur). Et, deux jours après, Fédor fut envoyé à Lemberg pour être incorporé dans le régiment de Nagent.

* *
*

Au mois de janvier 1846, peu de temps avant la révolution, Fédor avait été congédié et il était rentré chez lui.

Comme tous ceux qui avaient porté l’uniforme de l’empereur, il jouissait maintenant d’un grand respect parmi les paysans. Le châtelain et son épouse ne le tourmentaient plus, niais il ne les oubliait pas pour cela, au contraire.

Plusieurs fois déjà, une sorte d’avocat marron, nommé Olioka, avait parlé, à la kartschma, de grandes choses qui se préparaient. Enfin, un soir, il se montra plus explicite ; il tira de sa poche un petit livre intitulé : « La vérité au peuple polonais », et se mit à prêcher la révolution et le communisme suivant les idées de Dembowski. Les paysans écoutaient et ne disaient ni oui ni non.

Pendant ce temps-là, Fédor observait attentivement ce qui se passait au château. Un jour, il se présenta à Lemberg, chez le kreishauptmann (préfet), et lui raconta qu’à Obelnica des étrangers suspects allaient et venaient ; qu’on y introduisait en secret des fusils et des faux ; que les femmes faisaient des cartouches et que l’avocat marron avait distribué une proclamation, « À tous les Polonais qui savent lire », dans laquelle on invitait les paysans à se joindre au soulèvement prochain.

Le préfet exprima à Fédor toute sa satisfaction pour sa fidélité et sa vigilance et lui recommanda de se rappeler son serment au drapeau si la révolution venait à éclater, et de faire tous ses efforts pour détourner les paysans d’y participer.

Le 18 février, dans la soirée, arriva un courrier de Lemberg à Obelnica. Une grande agitation se manifesta aussitôt parmi la population. Le châtelain rassembla ses employés et ses domestiques, et les arma. Puis, tous ensemble, marchèrent vers le cabaret où étaient rassemblés les paysans du village.

M. de Bardiou les harangua ; il les invita à s’armer et à suivre le drapeau polonais. Il leur promit l’abolition du robot (corvée), des monopoles du sel et du tabac. Mais, à ce moment, Fédor l’interrompit :
- Nous ne sommes pas, s’écria-t-il, des Polonais. Nous sommes Russes, et nous devons rester fidèles à l’empereur. Nous vous connaissons, vous et vos promesses. Nous savons parfaitement comment les choses se passaient au temps du gouvernement polonais, quand le noble pouvait tuer un paysan et s’acquitter en payant une amende de quinze florins.
- Tais-toi ! s’écria le seigneur.
- Je ne me tairai pas.

Bardiou saisit son pistolet et tira sur Fédor qui tomba dans la neige, la figure en avant, en poussant un cri de rage.

Mais, aussitôt, les paysans, devenus furieux, se jetèrent sur cette poignée d’insurgés. Bardiou périt sous les coups de leurs faux, deux autres furent tués. Le reste fut blessé ou fait prisonnier. On les mit sur des voitures, après les avoir liés, et on les conduisit à Lemberg, à la préfecture.

Presqu’en même temps, une troupe de paysans, qui avaient envahi le château, entraînait Féodosia au cabaret, où était couché, sur de la paille, Fédor agonisant.
- Sauve-moi ! s’écria Féodosia, tourmentée d’une angoisse mortelle et se, prosternant devant Fédor. Ils vont m’assassiner comme ils ont assassiné mon mari !
- Je vais bientôt comparaître devant le trône de Dieu, répliqua Fédor, et si le Tout-Puissant me demande : « D’où viens-tu ? » je lui répondrai : « Je viens de la Galicie. J’ai fait mon devoir. » Alors, il me dira : « Soldat, tes péchés te sont pardonnés, entre dans mon royaume ». Je ne suis pas là pour te juger, toi, Féodosia. Et vous, mes amis, réfléchissez sur ce que vous allez faire, et ne salissez pas notre bonne cause en versant peut-être le sang innocent.
- Rassure-toi, dit le Richter (maire), on ne lui touchera pas un cheveu.

Fédor fit un signe de tête, sans proférer un mot, se tourna de l’autre côté et mourut.

Le maire tint parole. Il abandonna Féodosia aux paysannes, qui la conduisirent à Lemberg. Une d’entre elles monta à cheval et fit attacher, à la queue de sa monture, Féodosia, après lui avoir lié les mains derrière le dos. Une autre paysanne, à cheval, suivait la malheureuse et la poussait en avant à coups de kantschouk.

C’est ainsi que la cruelle Féodosia, la femme du seigneur d’Obelnica, fit son entrée dans Lemberg, enveloppée d’une kazabaïka de velours rouge, garnie d’hermine, et ressemblant à une reine détrônée.

Voir en ligne : Choses vécues III - Le Roi paysan

P.-S.

Texte établi par EROS-THANATOS.COM d’après les confessions érotiques Leopold von Sacher-Masoch, « Féodosia », Choses vécues (II), Revue bleue, t. XV, Paris, janvier-juillet 1888, pp. 147-149.



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