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Femmes châtiées

Filles à marier

Nouvelle érotique (1903)



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Jean de Villiot (Hugues Rebell), Femmes châtiées, Librairie des Bibliophiles Parisiens, Paris, 1903. (252 p. ; 24 cm).


FILLES À MARIER

Dès qu’Henriette Panat eut atteint sa dix-septième année, sa mère songea pour elle à quelque beau parti. Les pauvres mères ont une peur horrible que leurs filles leur restent pour compte, et si on les en croyait on s’occuperait de marier les enfants de bourgeois comme les héritiers des princes : dès le berceau. Certes Henriette est une jolie fille ; il y a en elle, selon l’expression populaire, de l’étoffe pour aimer ; elle a ce regard, de prime abord, insolent qui, lorsqu’il s’accompagne d’une chevelure brune et d’une belle prestance, commande le respect, fixe et irrite le désir. Lestée d’une dot rondelette, portant le nom de Panat que trois générations de probes commerçants ont rendu honorable à Limoges, elle ne devait pas craindre de vieillir demoiselle, et loin d’avoir à attendre des prétendants, elle n’avait, semblait-il, qu’à choisir au milieu d’une foule, mais ce qui devait rendre son mariage moins facile, c’est que sa mère ne voulait entendre parler que d’un fiancé à millions, de plus intelligent, en outre habile en affaires, beau, autant que possible, et par-dessus tout ayant les moeurs d’un saint, la vigueur d’un hercule, la sollicitude d’une soeur de charité et la passion d’un Roméo. Vainement elle avait cherché cet homme rare à Limoges ; sans se décourager, elle pensa qu’elle pourrait le trouver ailleurs et notamment aux Eaux-Bonnes où son médecin lui avait conseillé d’aller.

« Y a-t-il au moins du monde chic ? », demanda cette femme éprise de grandeurs humaines et des fiancés héroïques. Le docteur cita des comtes, des ducs, des princes, des célébrités parisiennes et étrangères dont les journaux annonçaient le départ pour les Eaux-Bonnes ; et Madame Panat, pleine d’espoir, commença ses malles et dit à sa fille de se préparer au voyage.

Le jour du départ il y eut un grave souci dans la famille Panat. Il se trouvait que cette famille avait non seulement une fille, Mademoiselle Henriette, mais encore une fillette, Mademoiselle Georgette. C’était à la vérité une fillette assez grande puisqu’elle allait avoir quinze ans, que l’air sain et la bonne nourriture l’avaient façonnée déjà en petite femme ; on sentait qu’elle avait les chairs pleines sous sa robe courte, et bien qu’elle n’atteignît encore qu’à l’épaule de sa soeur, haut montée sur jambes, elle était tout épanouie, tout odorante de santé, et bonne pour la cueillette d’amour. J’ajouterai, pour ceux qui aiment des descriptions détaillées, qu’elle ressemblait à sa soeur en plus clair, mais qu’elle n’en avait pas le coup d’oeil dédaigneux ; qu’elle possédait plus de grâce aimable, et montrait qu’avec le meilleur caractère du monde, elle n’était point maîtresse du tout de l’impatience et de la vivacité de son corps. Cette mignonne aux yeux d’ange avait un malicieux diable dans ses jupes, comme la suite vous l’apprendra.

Or Georgette, n’étant pas en âge d’être mariée, demeurait absolument oubliée de sa famille. Madame Panat s’occupait moins d’elle que de son chien. La fillette, pour les vacances, sortait du couvent où elle était toute l’année pensionnaire. Elle arrivait avec peu de couronnes, mais en faisant un grand tapage joyeux, et Madame Panat, après l’avoir seulement embrassée sur le front, continua de transporter de ses armoires dans les malles les chapeaux, le linge, les toilettes, tandis qu’Henriette répondait à toutes les questions de sa soeur par cette phrase laconique, prononcée d’un ton hautain, important et mystérieux : « Je pars avec maman pour les Eaux-Bonnes. »
- Vous partez ! s’écria Georgette. Alors je reste seule.
- Vous resterez avec votre papa, dit Madame Panat, non sans majesté.
- C’est que justement, interrompit Monsieur Panat, je viens de recevoir une dépêche de mon correspondant qui m’oblige à m’absenter quelques jours. On ne peut laisser Georgette seule ici, avec des bonnes que nous ne connaissons pas. Vous devriez l’emmener avec vous.
- L’emmener ! s’écria Madame Panat comme si on lui eût demandé d’emporter la maison sur ses épaules.
- Elle va bien nous embarrasser en voyage, dit Mademoiselle Henriette d’un ton de regret, mais solennel et tout à fait convenable, en jeune fille qui s’attend à être élevée fort prochainement aux dignités du mariage.

Et elle jetait un regard de pitié, plein de condescendance pour cette gosse qui ignorait encore le monde et en était encore à apprendre l’orthographe, la grammaire, les quatre règles.

Il y eut alors une longue discussion entre Monsieur et Madame Panat à laquelle Mademoiselle Henriette assistait, le corps un peu rejeté à l’écart, la tête en avant, prête à lancer son avis, tandis qu’au fond de la chambre, derrière les malles, Georgette attendait sa sentence. Enfin, après un trio fort mouvementé qui dura près d’une heure, Madame Panat annonça brièvement à Georgette la résolution du conseil de famille.
- Vous partez avec nous.

Georgette poussa des cris de joie et d’enthousiasme oubliant dans la circonstance qu’elle s’était mise à regarder pendant ce conciliabule un délicieux chapeau envoyé de Paris pour sa soeur, et qu’elle l’avait encore à la main ; elle se trémoussait et s’agitait d’une façon fort périlleuse pour le fragile, léger et luxueux couvre-chef de sa soeur.
- Tenez, peste ! s’écria Mademoiselle Henriette en voyant ce qui la menaçait et de colère elle giflait sa soeur. Georgette voulut riposter, mais la vaste et pacifique poitrine de Madame Panat s’interposa entre les combattantes.
- Restez tranquille, dit-elle à la cadette d’une voix sévère.
- Mais c’est elle qui a commencé
- Taisez-vous ! C’est votre soeur aînée. Vous lui devez du respect ; je vous préviens que vous n’êtes pas encore partie. Je vais vous reconduire au couvent.
- On n’y prend pas de pensionnaires durant les vacances.
- On vous y prendra, si je le veux, dit Madame Panat qui eut un geste de souveraine.
- Ah ! nous avons grand tort de l’emmener, soupira Mademoiselle aînée. Qu’elle va être ennuyeuse !
- Je le sais, mon enfant, mais que veux-tu faire ? Et puisque ton père le désire ?

Enfin les bagages furent prêts, les recommandations finies, les adieux achevés, les trois voyageuses traversèrent Limoges dans une voiture lancée à toute vitesse. Mademoiselle l’aînée prit elle-même les billets et choisit le compartiment.

Georgette, à peine montée en wagon, et comme le train allait partir, s’étala de tout son long et à plat ventre sur la banquette.
- Comme on va bien roupiller là-dessus ! fit-elle.

Voulez-vous être convenable, Georgette, s’écria Mademoiselle aînée d’une voix sévère. Vous lèverez-vous !

Et comme on ne se hâtait point, elle lança, mais sans rire, pour de bon ! une grande claque sur le derrière que Georgette lui offrait si malencontreusement.

Du coup Georgette se redressa en se frottant les fesses, rouge de honte qu’on l’eût frappée sur cette partie du corps, comme une petite de la dernière classe, et dans un mouvement d’orgueilleuse révolte, elle haussa les épaules en marmottant entre ses lèvres à l’adresse de sa soeur quelques qualificatifs peu obligeants.

Mademoiselle aînée, elle, secouait la tête d’un air décidé et souriait aux glaces, toute réjouie de son acte d’autorité.

Quant à Madame Panat, elle laissait à sa fille aînée les soins de justice et de direction. Devant cette petite scène elle s’éventait avec indifférence, toute fière de sa destinée de mère qui va aux Eaux-Bonnes pour y marier son enfant. Elle s’éventa de moins en moins, ferma l’éventail, remua un instant les doigts et devint immobile, la bouche ouverte à tous les rêves.
- Maman dort, maintenant taisez-vous, cria Mademoiselle aînée à sa soeur d’une voix capable de réveiller un régiment et que pourtant n’entendit point la dormeuse.

Un peu effrayée par cette soeur qui avait le geste si prompt Georgette se pelotonna en face de sa mère et s’endormit presque au commandement. Mademoiselle aînée avant de s’assoupir songea longtemps aux rencontres qu’elle allait faire et à d’ingénues tactiques de séduction.

Bientôt, aux Eaux-Bonnes, tout le monde les connut sur la promenade. Le matin, en revenant du bain, l’après-midi en sortant du déjeuner de l’hôtel de France, le soir, à l’après-dîner, Madame Panat conduisait son aînée. Je dis qu’elle conduisait, mais ce n’est pas tout à fait exact. C’était plutôt Mademoiselle qui menait sa mère. Tel était d’ailleurs l’ordre de la marche. Georgette en éclaireur, le nez au vent, trois pliants sous son bras, allait, de-ci de-là ; Mademoiselle aînée le manche de l’ombrelle appuyé sur l’épaule, la tête haute, les cils baissés, la taille amincie, en s, le derrière refoulé, pressé et arrondi dans sa jupe étroite par un corsage à la dernière mode de 1901, s’avançait comme une reine de cortège, à pas très lents ; enfin, Madame mère, petite et grasse, essoufflée sous son chapeau violet, monumental, à grosses plumes, suivait en se pressant, mais jamais assez toutefois, pour se mettre au rang de son aînée qui était obligée de l’attendre ; et quand la pauvre femme arrivait enfin, haletante, les jambes brisées, Mademoiselle lui lançait en détournant la tête une figure pleine de mauvaise humeur et grosse de reproches, un « Que fais-tu donc, maman ? » qui couvrait de honte la pauvre dame.

La cause de la mauvaise humeur de Mademoiselle aînée, c’était de ne pas avoir trouvé de fiancé à sa descente du train, et même d’attendre encore, après dix jours, l’apparition d’un amoureux. « Je suis jolie pourtant », disait-elle en se regardant soir et matin avant de se coucher. Ah ! quels spectacles peu convenables à la pudeur moderne mais bien plaisants pour les dévots du corps féminin, l’heureuse glace de la chambre n° 125 avait à contempler chaque jour ! Comme on se regardait nue et vêtue ! Comme on se tournait et retournait, comme on se comparait aux beautés de Limoges ou de l’hôtel ! Mademoiselle aînée s’était procurée jusqu’à des portraits d’actrices, jusqu’à des académies pour étudier elle-même sa beauté, lui donner un rang, sans indulgence, et essayer par l’art, s’il était possible, de réparer les quelques imperfections de la nature.
- C’est ta faute aussi, maman, disait-elle un matin à sa mère, avec si peu de toilettes et si mesquines j’ai l’air au casino d’une pauvresse.

Il faut absolument que tu me fasses faire un costume tailleur, que j’achète des dentelles pour mon corsage du soir.
- Mais mon enfant, disait Madame Panat, nous allons manquer d’argent.
- Tu en demanderas papa.
- Ton père va être furieux… Et puis tes toilettes ne seraient pas prêtes avant sept ou huit jours, nous partons à la fin d’août, tu le sais… Ce n’est vraiment pas la peine de faire une telle dépense !
- C’est bien ! maman, répliqua Mademoiselle aînée, et, pendant deux jours, elle n’ouvrait la bouche que pour répondre à sa mère qui lui demandait ce qu’elle avait : « Je n’ai rien ! » d’un ton qui laissait entendre qu’elle souffrait toutes les tortures, ou bien pour crier à sa soeur lorsqu’elle l’entendait rire ou chanter « Toi ! tais-toi, tu m’impatientes : si tu ne finis pas, je te claque. »

Madame Panat se demandait sérieusement si le chagrin de ne pas avoir les toilettes désirées n’allait pas rendre muette son enfant, lorsqu’un certain soir, le treizième qu’elles passaient aux Eaux-Bonnes, un jeune homme, ayant fort bonne tournure, de fines moustaches blondes, le langage poli et spirituel, du moins aux dires de Madame et de Mademoiselle aînée, s’assit à la table d’hôte à côté d’Henriette, et se mit à servir la jeune fille avec une aimable galanterie, de temps à autre il lui lançait de longues et amoureuses oeillades et il essayait par mille questions, d’ailleurs discrètes de temps à autres et d’ordinaire banales, d’engager la causerie avec elle.

Mademoiselle Henriette, sans cacher la grande joie qu’elle éprouvait de cette cour si longtemps attendue, était pourtant trop troublée pour répondre à ces avances. Elle fut fort peu loquace, mais se dédommagea lorsqu’on eut quitté la table et qu’elle fut seule avec sa mère. Elle ne dissimula point son enthousiasme, et, réservée d’abord, elle se monta bientôt tellement que Madame Panat, effrayée de cette passion soudaine, mais toujours docile aux volontés de son aînée, déclara qu’elle allait prendre sans retard des renseignements.
- S’ils sont bons, comme je l’espère, mon enfant, je lui laisse toute liberté de te faire la cour.
- Mais maman, dit Mademoiselle Henriette, une cour n’engage en rien.
- C’est ce qui te trompe. S’il allait te compromettre !

On prit ou plutôt on essaya de prendre des renseignements, mais ceux qu’on peut recueillir dans une ville d’eau, auprès d’étrangers qui ne se connaissent la plupart que depuis leur arrivée, sont assez inutiles.
- Il a l’air d’un honnête garçon, dit Madame Panat, lasse de ses vaines recherches et désireuse de ne point s’attirer les reproches de sa fille, laissons-les se connaître. Il sera toujours temps plus tard d’empêcher un mariage désavantageux, au reste je les surveillerai bien !

Dès lors le jeune homme blond qui se faisait appeler le comte Albert Daguzant (noblesse impériale) ne quitta plus, de la journée, Mademoiselle Henriette qui écoutait ses paroles comme jamais dévote n’écouta un sermon de carême. Sur son pliant, à l’ombre des grands acacias, Madame Panat avait parfois quelques craintes.
- J’ai l’œil sur eux, disait-elle alors pour se rassurer et sans songer que la chaleur, de temps à autre, lui inclinait la tête sur l’épaule et faisait retomber ses paupières.
- Laisse-toi tout dire, recommandait-elle à Henriette en leurs conciliabules du matin, car le soir la pauvre femme tombait de sommeil. Laisse-toi tout dire, mais ne te laisse pas toucher, ni surtout embrasser. Ces jeunes gens sont si entreprenants ! Et toi, trouve-le bien, trouve-le aimable, tout ce que tu voudras, mais ne lui avoue jamais.
- Sois tranquille, maman, répliquait Mademoiselle Henriette avec un sourire dédaigneux et plein de suffisance. Je sais comment me conduire.

Cependant Mademoiselle Henriette était disposée à permettre à Monsieur le comte Albert beaucoup plus de privautés que n’en autorisait sa maman. Georgette, par malheur, comme un ange gardien ou bien un démon, survenait aux moments les plus pathétiques.
- Veux-tu t’en aller ! lui criait Henriette impatientée.
- Maman m’a dit de rester avec vous, répliquait Georgette avec des grands yeux naïfs et un petit sourire qui l’était moins.
- Ah ! peste ! criait l’aînée.

Et quand elle rentrait le soir, dans l’ombre, derrière elle, insérant une main dans la jupe de sa soeur, elle la pinçait traîtreusement à la fesse, et avec une telle cruauté que la pauvre petite en avait les larmes aux yeux. Mais déjà on était à l’hôtel, au milieu des allées et venues de voyageurs et de garçons. Georgette réfrénait l’envie qu’elle avait de répondre à cette méchanceté et se contentait de monter l’escalier en crispant les poings et en marmottant entre ses dents :
- Va, je me vengerai.

Georgette se vengea-t-elle, du moins comme elle l’avait souhaité : C’est ce que nul n’a jamais su. La fortune nous est favorable ou contraire sans que nous l’en priions, sans que nous venions à son aide. Georgette, du moins, n’aurait pas rêvé à cette journée, dont elle fut l’héroïne peut-être sans le vouloir, une fin si singulière.

Tout le monde ce matin-là, de très bonne heure, s’était mis en route vers les plus hauts sommets. Un guide, M. Albert, Henriette, Georgette, et cette pauvre madame Panat qui, pour suivre et surveiller sa fille, faisait de véritables grandes manoeuvres et une campagne maternelle qui égalait en fatigue, celle de nos plus énergiques hommes de guerre.

On avait quitté Eaux-Bonnes, la veille, dans un grand char à bancs, couché à Gabas ; et, aux premières lueurs de l’aube, le bâton ferré à la main, les dames, en compagnie des deux hommes, étaient parties en excursion.

Je ne décrirai pas les roses blanches, sombres merveilles qu’ils découvrirent, l’enroulement du brouillard floconneux au haut de la vallée ; la surprise des gaves qui éclatent tout à coup, en flots pressés, presque sous vos pas ; l’ombre des bois immenses, le dénuement des rocs jaunis ; les vallons frais, les coquets villages s’offrant après les solitudes des pierres ; et, toujours au loin, les montagnes d’azur, les pics de neige couronnés de lumière. Devant de si beaux spectacles on comprend que même cette pauvre Madame Panat ne sentît pas trop sa fatigue et grimpât, grimpât toujours. Cependant à force de grimper on attrape faim, et ces demoiselles n’étaient point des anges au point de se nourrir seulement d’un lever de soleil et de la vue lointaine des glaciers. Il n’était pas dix heures que malgré les deux grandes tasses de chocolat du matin, elles avaient un appétit de louves, et elles ne furent point mécontentes que M. Albert eût prévenu leurs désirs en faisant porter par le guide un excellent pique-nique : poulet truffé, pâté, fruits, champagne, toutes victuailles sur lesquelles personne ne cracha. Quand il ne resta plus, de la collation, que des os et des bouteilles vides, et qu’on eut bavardé à son aise, et ri de tout coeur, qu’on eut bu, dit : « Est-ce beau, est-ce admirable ! » « Ce pâté est excellent. » « Prenez-vous un verre de champagne, Mademoiselle ? » « Ne bois pas de trop cela te ferait mal » et mille autres paroles de ce genre, on songea au retour. Retour qui ne se fit pas sans grimpades, dégringolades et glissades. Madame Panat, sous un chapeau canotier, dans sa culotte de zouave pour bicyclette, avançait avec lenteur, arrosant de ses sueurs l’escarpement. Elle marchait à côté du guide de crainte de s’égarer, ce qui retardait un peu les autres excursionnistes. Georgette, elle, était toujours là en éclaireur, quitte à revenir sur ses pas quand elle se trompait de route, toujours vive comme si elle n’avait pas déjà plusieurs lieues dans les jambes. C’était certes une jolie vue que celle de ses ascensions. Ses petites bottines blanches, cambrées, filaient, s’accrochaient, disparaissaient on ne savait où dans les pierres et parfois, narquoise, on voyait s’offrir et se tendre sous sa jupe courte, la grassouillette figure de son derrière. Ou bien sa frimousse souriante se détourner dans l’ombre du chapeau rabattu par-devant, et relevé sur les frisous dorés des cheveux ; ou bien encore les jeux souples des épaules sous la chemisette de soie claire, flottante, qui jouait sur les épaules souples, au-dessus de la croupe gonflée. Mais toutes ces grâces, ces cabrioles délicieuses occasionnèrent un incident qui pour être du domaine de l’ancienne Comédie n’en eût pas moins, en ces temps singuliers, un retentissement fort dramatique. Tout en grimpant, Georgette se détournait pour voir si on la suivait, or il arriva une fois qu’elle vit sa mère tout près d’elle et par-derrière un peu plus bas, sa soeur Henriette et M. Albert qui s’embrassaient. Je devrais dire que cette vue excita son indignation, mais je manquerais à la vérité. Georgette s’amusa fort de remarquer la sécurité lasse de sa maman qui se donnait tant de mal pour ne pas voir ce qui se passait derrière son dos. Elle ressentit une folle gaieté et se mit à rire au risque de dégringoler au pied de la montagne. Seulement les torsions de son rire occasionnèrent un petit accident dans son corps bien nourri, et firent éclater, par deux fois, ce que nos pères appelaient poétiquement un sonnet, et que nous nommons d’une façon plus brève, comme si c’était assez d’une syllabe dans notre chaste langue pour désigner ce bruit indiscret. Au son qui ne fut point sourd, ni modeste, Madame Panat devint plus pâle que sa chemise. « Quoi ! » fit-elle avec un sentiment de telle consternation qu’on eût dit qu’elle sentait la montagne s’écrouler sous ses pas. « Quoi ! » Elle ne put en dire plus. Georgette s’arrêta dans son ascension encore rouge et confuse, et sa confusion s’augmenta lorsqu’elle aperçut à côté du guide indifférent, M. Albert, le sourire aux lèvres, qui la regardait sournoisement, et sa soeur verte de fureur, de rage, d’indignation, de honte peut-être. Georgette ne devinait pas ce qu’exprimait au juste la physionomie de son aînée, mais elle était sûre que c’était un sentiment très malveillant pour elle et elle en éprouvait un grand trouble.

Ce fut un retour désolant, aussi lugubre que le départ avait été joyeux. Vainement M. Albert tenta mille fois d’éveiller et de réjouir la causerie. Il en faisait seul les frais et dut se contenter de causer avec le guide auquel, pour perdre la tête, il fallait plus que l’haleine sonore d’un derrière féminin. Mademoiselle Henriette se sentait irrémédiablement déshonorée par ce petit incident, et Madame Panat s’associait à sa disgrâce. Qu’allait penser M. Albert d’un tel manquement aux usages ; à la politesse, à la plus élémentaire civilité ? Il devait se dire que ces jeunes filles n’avaient pas reçu la moindre éducation, et certainement il soupçonnait déjà Henriette de se permettre les mêmes libertés que sa soeur. Qui sait ? Il allait peut-être croire qu’elles avaient une infirmité ridicule. Comment se marier après cela ? La fâcheuse nouvelle allait se répandre partout ; Henriette n’oserait plus dîner à la table d’hôte ; il faudrait repartir en toute hâte pour Limoges, et cela au moment où elle avait rencontré ce jeune homme beau, riche, intelligent, aimable, qu’elle aimait, qui l’aimait, et qui était tout disposé à l’épouser. Naturellement il hésitait à présent à entrer dans une famille où l’on avait une tenue si déplorable. Il ne s’occupait plus d’elle, il conversait toujours avec le guide. À n’en pas douter, il en ressentait un grand dégoût, et elle le comprenait.
- Ah ! sale, misérable fille ! murmura-t-elle entre ses dents.

Ces soucis absorbaient tellement Henriette qu’elle ne fit plus attention à son chemin et qu’à un moment, elle se trouva au milieu d’épines qui lui arrachèrent un cri aigu. M. Albert se retourna, et la saisit dans ses bras pour qu’elle ne se piquât pas davantage, et l’arracha vivement, mais sa robe de fine mousseline qu’elle avait voulu mettre, malgré les conseils de sa mère, était prise à une épine et se déchira du haut en bas.

Henriette, sans remarquer la confusion de M. Albert, supposa qu’il avait agi avec intention et qu’il était cause de cette déchirade, et elle eut envie de le souffleter. Traînant derrière elle les lambeaux de sa robe, elle était dans une rage et une honte extrêmes, d’autant plus que n’ayant pas prévu cet accident, qu’elle avait mis le matin un jupon fort ordinaire, et qui était loin d’être d’une propreté immaculée.
- Oh ! ma pauvre enfant, demanda Madame Panat, que t’est-il arrivé ?

Par bonheur M. Albert avait une petite trousse sur lui et des épingles.
- Vous êtes une Providence, Monsieur, disait Madame Panat, tandis qu’agenouillée derrière sa grande fille, elle prenait, des mains du jeune homme, les épingles et essayait le mieux possible de réparer le désastre.

Les mains aux hanches, sans plus songer qu’elle était la cause du malheur, Georgette s’égayait en gentil diable et échangeait des sourires gouailleurs avec le guide.
- Là ! c’est fait ! tu peux aller maintenant, dit Madame Panat à Henriette qui partit tout en colère.

On rejoignit en silence Gabas, on fit atteler, et après trois heures qui parurent sans fin, on était à Eaux-Bonnes pour le dîner. Henriette ne voulait plus paraître à la table d’hôte et, dès son arrivée, elle se jeta sur son lit en pleurant ; mais sa mère la consola et ranima son espoir. Décidée à tenter un dernier effort, Henriette essuya ses larmes, s’habilla et, après une longue toilette descendit à la salle à manger où, essayant de prendre un air libre et dégagé, elle fit une entrée sensationnelle. Le vin, la bonne chère, les paroles de M. Albert, qui lui parut aussi galant que la veille, lui rendirent de l’audace. Elle voulait en avoir, elle en eut trop ; elle dit mille naïvetés qui chacune provoquèrent les rires. Comme son voisin lui demandait quel était son idéal d’homme, sans écouter, croyant qu’il parlait avec d’autres convives d’une salade de pourpier, et du maître d’hôtel qui l’avait préparée, elle répondit étourdiment et très haut : « Je l’aime, s’il l’a très relevée ! » Elle dit encore, « Le mariage change bien une femme, allez. Ainsi mon amie Louise à présent est bien plus ouverte. » Voulant seulement laisser entendre que cette Louise était moins cachottière, plus franche que par le passé.

Cependant, à voir toutes les têtes tournées vers elle, tous les yeux comme suspendus à ses lèvres, à entendre les salves de gaieté que soulevaient chacune de ses reparties, elle crut réellement comme sa mère, à un grand succès, et s’applaudit un moment de son triomphe. Elle se grisa de paroles. Mais un regard trop railleur d’une voisine et la physionomie décontenancée de M. Albert lui révélèrent le genre d’impression qu’elle produisait.
- Qu’avez-vous à me regarder comme cela ? dit-elle toute troublée, les larmes aux yeux.

Elle s’imagina aussitôt que l’on connaissait son aventure, celle de sa soeur, et qu’on se moquait d’elles. Elle perdit aussitôt toute son assurance, et, dans son émotion, elle répandit un verre de vin qui alla rougir le blanc corsage d’une jeune femme. Sans s’excuser, elle se leva brusquement de table, sa mère l’imita ; toutes deux firent une retraite sombre quoique majestueuse, poussant devant elles Georgette qui s’en allait fort tranquillement, indifférente aux catastrophes de la famille.
- La petite est gentille, mais comme sa soeur est mal élevée, chuchotait-on sur leur passage.

Heureusement ni Mademoiselle Henriette, ni Madame Panat n’entendirent cette appréciation, car elles étaient sensibles aux jugements du monde et celui-là les eût désespérées.

Le chagrin de Mademoiselle Henriette se changea en une violente colère lorsqu’elle se trouva en famille, dans sa chambre, à côté de sa mère, devant cette soeur cadette cause de tous ses maux.
- Je t’avais bien dit, maman, s’écria-t-elle, je t’avais bien dit, qu’il ne fallait pas l’emmener.
- Quelle mouche te pique ? Es-tu devenue folle ? riposta Georgette qui ne comprenait rien à l’irritation de sa soeur.

Mais Madame Panat sévèrement approuva son aînée.
- Henriette a raison. Vous vous êtes conduite comme une mal apprise. Vous êtes responsable de tous les malheurs de cette journée !… Et si Henriette manque un brillant mariage, c’est à vous qu’elle le doit.
- À moi ?
- Oui, à vous. Dois-je vous rappeler votre grossièreté de cet après-midi. Vous vous êtes oubliée, Mademoiselle. Vous avez commis la pire des incongruités.
- Mais c’est mon soulier qui a fait le bruit, dit Georgette qui se souvenait enfin et risquait cette excuse en rougissant.
- Ne mentez pas, je vous ai fort bien entendue.
- Et moi aussi, ajouta Henriette.
- Et quand même ! répliqua Georgette qui cherchait un autre système de défense. On ne peut pas toujours se retenir ; toi-même l’autre jour, à la messe…
- Que voulez-vous dire, sotte !
- Est-ce donc la bonne tenue, la politesse que vous avez apprises au couvent, dit à sa fille Madame Panat, sans permettre à Georgette de répondre à sa soeur.
- Ah ! laissez-moi, s’écria-t-elle enfin, vous m’ennuyez.
- Impertinente ! s’écria Henriette en la giflant de toute sa force, mais Georgette n’avait pas plutôt reçu son soufflet que généreusement elle en rendait deux à sa soeur, qui firent de cet aimable visage une tomate des plus en couleur.
- Je vous défends de frapper votre soeur, dit Madame Panat en tirant Georgette par les cheveux.
- C’est elle qui a commencé, riposta Georgette en employant une phrase qui servait dans toutes les luttes de ce genre.
- Elle a des droits que vous n’avez pas. C’est votre soeur aînée. Vous lui devez obéissance.

Pour toute réponse Georgette cracha sur la bottine d’Henriette mais la salive s’égara et atteignit l’un des souliers de Madame Panat. Jamais l’honorable femme n’avait ressenti pareille indignation.
- Qu’avez-vous fait ! demanda-t-elle, la main levée.
- Ce qui m’a plu, répliqua Georgette en haussant les épaules.

Madame Panat, la main toujours menaçante se demandait comment réduire une fille si indisciplinée. Henriette, qui pleurait des larmes de rage, vint à son secours.
- Vous êtes trop douce, maman, dit-elle. Cette fille commettra des crimes, vous verrez ! On lui laisse tout faire.
- Vous allez demander pardon à votre soeur, à genoux, et tout de suite.
- Lui demander pardon de m’avoir frappée. Jamais !
- Ah ! C’est trop fort. Et bien, vous allez voir.

Madame Panat avait saisi Georgette par les deux épaules et essayait de la courber. Mais la fillette résistait de toutes ses forces, donnait des coups de genoux, mordait, égratignait. Elle était elle aussi exaspérée.
- Viens m’aider à la corriger, Henriette, fit Madame Panat hors d’haleine à la suite de cette lutte.

Henriette ne se fit pas répéter cet appel, elle se jeta sur Georgette, et malgré les ruades de sa soeur, elle réussit à la courber comme le voulait Madame Panat.
- C’est une indignité, grondait Georgette, dont la tête était déjà entre les cuisses et sous les jupes de sa mère.

Évidemment une opération si inusitée eût été bien vaine, et Madame Panat se fût trouvée assez inhabile, si Mademoiselle Henriette ne lui eût donné l’aide et l’expérience de sa cruauté. Ce fut elle-même, en effet, qui releva la robe et le jupon de sa soeur, qui lui retroussa la chemise, qui dénoua, et fit tomber la culotte, des fesses arrondies et la glissai jusqu’aux jarretières. Madame Panat assistait à ces préparatifs sans les commander, sans les réprouver.
- Et puis, surtout, dit Henriette, tâche de ne pas bavarder du derrière, saleté, tu aurais double ration.
- C’est une lâcheté ! gémissait d’une voix caverneuse Georgette qui étouffait entre les cuisses de Madame Panat.
- Veux-tu ma ceinture ou le balai ? proposa alors Mademoiselle Henriette.
- Laisse le balai : on nous le ferait payer, dit Madame Panat toujours économe. Et passe-moi ta ceinture !

Madame Panat se mit à frapper d’abord assez délicatement sur les petites fesses, serrées l’une contre l’autre comme des soeurs qui ont peur de l’orage et qui ressemblaient ainsi à un élégant oeuf de Pâques en sucre, tout rosé et fragile ; mais, quand les fesses se desserrèrent, s’élargirent, parurent plus considérables, plus provocantes d’orgueil et d’impénitence aussi, et, par suite, moins dignes de pitié, Madame Panat devint implacable : elle les frappa d’un bras vigoureux et au point d’arracher à Georgette des gémissements.

Un moment même Mademoiselle aînée, craignant que cette correction ne provoquât un scandale dans l’hôtel, s’en fut au milieu du corridor écouter le bruit de cette fessée.
- Tu peux continuer, maman, dit-elle en rentrant, et en refermant la porte. On n’entend presque rien. On croirait qu’on bat des vêtements. Ton jupon étouffe ses cris.

Madame Panat paraissait prendre goût à cet exercice inaccoutumé ; cette femme calme, paisible d’ordinaire, avait dans les yeux des éclairs d’une joie furieuse et vengeresse ; elle considérait avec une sorte de volupté, au milieu de ce derrière filial si douloureusement tendu et entrouvert à ses coups, qui rougissait de minute en minute sous les barbares cinglades.

« Voilà, se disait-elle, l’ennemi du bonheur d’Henriette, voilà le venin qui a empoisonné son bonheur. »

Et pour mieux atteindre la corolle, elle s’ouvrait de la main un passage plus grand entre les éminences rapprochées de ce mignon cul, tandis que de l’autre main elle levait la ceinture, sans en retenir la boucle, au risque de blesser sa victime.
- Tiens, en feras-tu encore des incongruités ! Je t’apprendrai, va, à péter en public !

Toute la barbarie et la grossièreté qui avait sommeillé en elle durant des années, au fond du magasin de M. Panat, se réveillaient en une seconde.
- Grâce ! Pitié ! s’écriait la malheureuse Georgette.

Mais comme sa mère, moins par compassion que par lassitude, allait jeter la ceinture de supplice :
- Vois donc, maman, dit Henriette, sa fesse gauche est à peine rouge.

Et elle excitait Madame Panat à la fouetter encore.

Enfin on l’abandonna à ses lamentations, à sa honte, à son mal. Henriette, qui eût voulu prolonger le châtiment, la quittait avec regret. Elle s’arrêta un instant devant les chairs ensanglantées que Georgette, à plat ventre sur le lit, ne songeait plus, dans sa douleur, à dérober à présent qu’on les avait si bien vues.
- Tu ne diras pas que tu ne l’as pas eu, le fouet, et bien ? dit-elle en se penchant vers sa soeur, le visage tout animé d’une joie méchante.
- Viens, mon enfant, dit Madame Panat. Tant d’événements, d’émotions m’ont bouleversée. J’ai besoin de prendre l’air, d’oublier cette triste journée.
- Mais où pouvons-nous aller, maman ?
- Au théâtre du casino. Nous nous mettrons dans les derniers rangs si tu ne tiens pas à être vue.
- Avec elle ?
- Ah ! Dieu, non, par exemple ! Mademoiselle va rester ici, en pénitence, et pour l’empêcher de vagabonder, nous allons bien fermer la porte à clef. Viens, mon enfant.

Et Madame Panat, lorsqu’elle eut fait passer sa grande fille, donna deux tours de clef, laissant Georgette sangloter à son aise.

Par malheur pour Madame Panat, et par fortune pour Georgette, ces vieilles serrures d’hôtel sont malicieuses.

La pauvre Georgette ne s’aperçut pas tout de suite de leur départ. Elle était tellement bouleversée de honte et de confusion : recevoir ainsi le fouet, à son âge, devant sa soeur, et dans un hôtel, alors que les voisins, ce jeune homme au visage narquois, cette grande femme aux yeux méprisants, et tous leurs enfants, si curieux, si indiscrets, pouvaient entendre les coups ! Enfin, comme le silence s’était fait autour d’elle, elle se redressa ; elle sentit vivement la douleur. Il lui semblait à présent qu’une charge pesante l’écrasait, lui brisait les reins. Elle voulut regarder ses pauvres fesses, et se posta devant l’armoire à glace. Madame Panat avait frappé méthodiquement le derrière sans toucher aux cuisses dont la blancheur demeurait intacte tandis qu’au-dessus de ces deux colonnes parfaites, la vivante coupole semblait embrasée de toutes les flammes. La peau lui brûlait et, ce qui l’effraya, c’est que s’étant touchée à l’endroit le plus secret, elle s’aperçut que son doigt demeurait humide et y trouva une gouttelette de sang. Pour calmer le feu de sa chair, elle alla chercher la vaseline et la poudre d’Henriette, et, devant la glace, après avoir lancé un coup d’oeil apitoyé à l’image sanglante de sa personne, elle commença déjà à étaler le baume sur la face meurtrie, quand, levant par hasard les yeux au-dessus d’elle, elle aperçut trois paires d’yeux enfantins qui la considéraient avec un étonnement amusé et gouailleur. Une porte faisait communiquer sa chambre avec celle de ses voisins : elle était pour le moment fermée, seulement un carreau de vitre, à la vérité placé très haut, permettait de voir d’une chambre dans l’autre. Les deux fillettes et le petit garçon, entendant du bruit chez Georgette, avaient installé tout un échafaudage de tables et de chaises pour voir ce qui se passait, et les frimousses paraissaient disposées à rester au spectacle jusqu’à la fin.

Ces narquoises apparitions, les gestes moqueurs et grossiers qu’on faisait derrière la vitre, rendirent la pauvre Georgette si honteuse que c’est à peine si elle prit le temps de remettre sa culotte et de rabaisser ses jupes. Elle n’eut qu’une pensée : se sauver. La porte, que Madame Panat avait voulu fermer, la laissa sortir. Mais Georgette n’était pas plus tôt dans le corridor qu’elle se demandait où aller avec son pot de vaseline à la main. Ces dames avaient clos leur chambre. Elle n’osait pas paraître au salon à cause de ses yeux rougis. Il ne lui restait comme refuge que les cabinets et elle ne pouvait décemment y passer toute la soirée. Elle était dans l’anxiété la plus vive quand une voix la fit tressaillir.
- Comment ! Mademoiselle, vous n’êtes pas au casino ! ce soir !

C’était M. Albert.
- Vous avez l’air d’avoir un grand chagrin, continua-t-il.

Il n’y avait pas de meilleur moyen de lui rappeler et de lui exagérer son malheur. Georgette sanglota comme si elle recevait une nouvelle fessée. Juste à ce moment les deux gamines et le galopin apparurent à l’extrémité du corridor, escortés de leurs parents et toute la famille se mit à regarder Georgette avec une insolente curiosité. C’en était trop. Voyant une chambre ouverte et inoccupée, Georgette s’y jeta pour ne pas se croiser avec ses voisins.

M. Albert l’y suivit et referma la porte. Il se trouvait chez lui.

Il attira la jeune fille sur le canapé et, par tous les témoignages d’intérêt et de pitié, il appelait les confidences.

Des sanglots furent d’abord la seule réponse qu’il obtint. Pourtant, à force de prières, il réussit à la faire parler, et, la voix entrecoupée de gémissements, avec la sincérité naïve que peut donner à une jeune fille l’émotion d’une telle aventure, Georgette dit les projets de sa mère, les ambitions de sa soeur, comment Henriette s’était imaginée faire la conquête de M. Albert, quel dépit elle avait ressenti de l’insuccès de sa journée et avec quelle injustice cruelle, on avait prétendu l’en rendre responsable.
- Mais, c’est que je ne l’aime pas du tout, votre soeur, s’écria M. Albert, elle est guindée, poseuse, et sotte avec cela. Ah ! vous ne vous ressemblez point… Et pourquoi seriez-vous cause de ses embarras et de sa gaucherie ?
- Elle a dit que ma tenue l’avait décontenancée, que vous aviez dû penser qu’elle était aussi mal élevée que moi.
- Mais c’est elle qui est mal élevée.
- Non, c’est moi.
- Comment vous ?

Georgette eut un regard inquiet vers son interlocuteur.
- Vous n’avez donc pas entendu ?
- Quoi donc ?
- Le bruit inconvenant… c’est moi qui l’avais fait… mais avec mon soulier… je vous le jure ! c’est la vérité, Monsieur, je ne me serais pas permis…
- Ah ! Ah ! ricanait M. Albert en donnant de petites tapes amoureuses sur le coupable qui, inconscient de sa faute, s’arrondissait sur le canapé avec une magnificence d’autant plus remarquable que Georgette, les coudes aux genoux et la tête appuyée dans la main, effaçait le buste davantage. Et lors même que vous mentiriez, dit M. Albert, voilà-t-il pas un grand crime ! C’est une inconvenance bien plus grave d’être fausse, apprêtée, artificieuse comme votre soeur.
- Vous lui faisiez pourtant la cour, se hasarda de dire Georgette en soupirant et de la voix la plus timide.
- Je la trouvais jolie, mais c’est que je ne vous avais pas regardée. Quand je pense que cette péronnelle se permet de vous gronder.
- Oh ! oui !
- Elle a peut-être fait pis que cela ce soir ? demanda M. Albert…

Georgette baissa la tête et n’osa répondre.
- Mais pourquoi vous promeniez-vous dans le corridor ce soir ? Et qu’est-ce que vous tenez-là ? Un pot de vaseline !

Elle n’osait avouer. Enfin :
- Elles m’ont tout écorchée… maman et ma soeur… en me battant… Et comme on me voyait dans ma chambre, je me suis sauvée.

Malgré la réserve des explications, M. Albert devina toute la scène et en plaignit beaucoup la victime.
- Je suis médecin, dit-il, (un mensonge en appelle un autre) et j’ai là ! dans ma trousse, quelques onguents qui peuvent calmer la cuisson dont vous devez souffrir, ma pauvre petite. Voyons, étendez-vous sur le lit, que je mette du baume à l’endroit douloureux.
- Oh ! Monsieur, fit Georgette en rougissant, je n’oserais jamais.
- Allons, allons, dit-il en la poussant avec un peu de vivacité ; mais il n’eut pas trop de peine à l’étendre à plat ventre, et, puis malgré la défense timide de la jeune fille, à relever toutes les jupes, chemise, qui couvraient ses plus amples beautés, les unes après les autres.
- Ah ! fesses adorables ! disait-il. Quelle brute a pu oser les meurtrir ainsi !
- Monsieur, Monsieur ! s’écriait Georgette effrayée de le voir dénouer ses jupons.

Mais elle était trop lasse, trop brisée par la promenade du jour et les émotions du soir, pour opposer une résistance efficace.

Il est probable que M. Albert lui mit du baume pour apaiser son mal ; mais ce ne fut pas en médecin qu’il commença son rôle de guérisseur ; du moins en médecin ordinaire. Au milieu des soins qu’il lui prodigua, ses lèvres ne furent pas inactives, et sans doute qu’après avoir placé sa bouche sur les éraflures sanglantes comme pour les cicatriser, osa-t-il encore, par une inspiration de patricien hardi, tirer, de ce sang précieux, quelques gouttes nouvelles, au plus profond et au plus secret de la chair. Mais il était si habile qu’il n’y eut point de douleur, et si Georgette ressentit un moment beaucoup de surprise et de colère, et si elle trouva qu’on avait abusé de sa confiance et de sa position, si elle pleura tout ce qui lui restait de larmes, à regretter le secret dévoilé et l’étrenne ravie de sa plus chère personne — les baisers adroits, les caresses vives, les étreintes passionnées l’enlevèrent à son chagrin, et la transportèrent dans une fête qu’elle ne soupçonnait point et qui la grisa. Elle s’endormit aux bras de M. Albert, et eut dans son lit les plus aimables rêves, si l’on en juge par le sourire gracieux qui embellissait son sommeil et dont son ami se souvient encore comme de l’une de ses plus grandes joies.

… Et maintenant qu’arriva-t-il ? À la suite de cette aventure M. Albert est-il disparu sans orage et Mlle Georgette a-t-elle pleuré silencieusement son ingénuité ? M. Albert n’eût été qu’un sot et un malhonnête homme, car cette petite fille, d’âme, de visage, de fortune, avait peu de pareilles, et pour lui avoir montré à la première rencontre ce que d’autres ne laissent voir qu’après une cour longue et pénible, il ne lui en restait pas moins plus d’un plaisir et plus d’une surprise à donner à son mari. D’ailleurs M. Albert l’eût-il voulu, il ne pouvait échapper à Madame Panat qui dans un moment de colère était bien capable de fesser sa fille mais ne l’aurait jamais abandonnée cruellement à ce qu’elle appelait « le déshonneur ». Georgette, rentrée le matin dans sa chambre, dut subir le sévère interrogatoire de sa mère et de sa soeur qui s’étaient aperçues qu’elle n’avait pas couché dans son lit. Tremblante, Georgette demanda que sa soeur n’assistât pas à ses confidences. Madame Panat y consentit à la grande indignation de son aînée ; alors à voix basse, dans une attitude tantôt confuse et tantôt fière de l’aventure car elle ne doutait pas des bonnes intentions de M. Albert, elle fit des aveux incomplets, mais qui suffirent à éclairer Madame Panat.
- Malheureuse enfant ! s’écria-t-elle. Et elle lui adressa un long discours, pour l’avertir de la situation pleine de périls, surtout honteuse, infamante, où l’avaient entraînée ses instincts vicieux.

Elle n’était pas aussi fâchée qu’elle le paraissait.

Elle aussi croyait en M. Albert. Et bien que Georgette fût très jeune, bien qu’il fût plus régulier de marier l’aînée avant la cadette, il valait mieux en somme revenir à Limoges avec un fiancé en laisse que de ne pas même rapporter, comme elle l’avait craint un instant, un fantôme d’homme pour distraire l’imagination de ses filles et ménager l’amour-propre paternel.

Quand Madame Panat vit Georgette en larmes, pleine de craintes et de confusion, elle pensa que ses paroles avaient eu un effet salutaire, elle revêtit la toilette la plus sombre, se composa la physionomie la plus solennelle, et, s’étant fait indiquer la chambre de M. Albert, elle y entra sans colère, mais d’un pas décidé.
- Je sais ce qui s’est passé hier soir, Monsieur, dit-elle, et vous avez étrangement abusé de l’âge et de l’innocence de ma fille. Je pourrais vous faire arrêter comme un malfaiteur…

Mais nous ne rapporterons pas toutes les paroles de Madame Panat qui furent d’ailleurs justes et convenables aux circonstances. Nous dirons seulement que M. Albert, un peu fatigué de sa nuit, privé momentanément, par sa victoire même, de tout esprit de controverse et de toute pensée belliqueuse, enfin enivré par tous les aimables souvenirs que lui avait laissés Georgette, n’opposa aucune défense. II se déclara prêt à réparer tous les maux que, disait-il « la grâce cette jeune fille devait forcément s’attirer ».
- Ce n’est pas une jeune fille, s’écria Madame Panat, c’est une enfant.

Monsieur Albert alors donna des renseignements sur sa fortune, ses titres, l’influence de sa famille qui, au besoin, pourrait obtenir une dispense pour marier Georgette avant ses seize ans.

Madame Panat voulut bien se contenter de ses explications et, après un regard interrogateur qui essayait de pénétrer M. Albert jusqu’au fond de l’âme, elle lui tendit la main et se retira.

Le stage du mari dura plusieurs mois. Enfin, les noces furent célébrées en grande pompe à Limoges. Mademoiselle Henriette feignit une grave indisposition le jour du mariage pour ne pas laisser voir le dépit qu’elle éprouvait.

Des mois ont passé depuis cette aventure et elle n’a pas encore trouvé d’époux.

Voyez comme se raconte l’histoire ! On dit que ce sont ses libertés incongrues qui ont éloigné d’elle un riche fiancé, on dit encore qu’un guide des Pyrénées, pour se venger de coquetteries ou peut-être d’infidélités, aurait dénudé aux Eaux-Bonnes, devant toute une foule, le revers joufflu, mais nullement enchanteur, de sa personne, et, l’aurait mis en sang avec une barbarie ignominieuse. Bref l’envie attribue à Henriette, en les arrangeant, les aventures de sa soeur et celles qui ont eu pour elle un dénouement si inattendu.

Quant à Georgette, elle garde au fond d’un vieux meuble la ceinture dont sa mère fit son mal d’un instant et son bonheur de toute la vie.

Si vous saviez ce qui nous a mariés, dit-elle parfois à ses amies en regardant son mari avec un sourire. C’est bien peu de chose !
- Non, ce n’est pas peu de chose, réplique-t-il et, quand on est en famille, il ne peut s’empêcher de donner une petite tape sur les belles chairs cambrées que projette en arrière sa séduisante femme et qui, sous la soudaine caresse, semblent s’élargir, semblent s’épanouir avec encore plus d’orgueil.

P.-S.

Texte établi par EROS-THANATOS.COM d’après les nouvelles érotiques de Jean de Villiot (Hugues Rebell), Femmes châtiées, Librairie des Bibliophiles Parisiens, Paris, 1903. (252 p. ; 24 cm).



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