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Histoire de Monsieur Guillaume : Cocher

Histoire de Mamselle Godiche la coiffeuse

Histoire libertine (1787)



Auteur :

Comte de Caylus, « Histoire et aventure de Mamselle Godiche la coiffeuse », Histoire de Monsieur Guillaume : Cocher, Oeuvres badines complètes du comte de Caylus, vol. X, Éd. Visse, Paris, 1787.


PRÉFACE

M. Guillaume au public.

Monsieur le public, vous allez être bien étonné de ce qu’un homme de mon acabit prend la plume en main, pour vous faire participant de bien des drôleries qu’il a vu sur le pavé de Paris, où il peut dire, sans vanité, qu’il a roulé autant qu’un homme du monde qu’il y ait.

Quoique je sois, à cette heure, un bon bourgeois d’auprès de Paris, cela n’empêche pas que je ne me souvienne toujours bien, que j’ai été cocher de place, après de remise, ensuite j’ai mené un petit-maître que j’ai planté là pour les chevaux d’une brave dame, qui m’a fait ce que je suis au jour d’aujourd’hui.

Dans ces quatre conditions-là, j’ai vu bien des choses, comme je vous disais tout-à-l’heure, ce qui fait que je me suis mis à rêver, en moi-même, comment je m’y prendrais pour coucher ça par écrit.

Je n’ai pas bien la plume en main, à cause du fouet d’autrefois qui me l’a corrompu ; mais quand j’aurai écrit ce que j’ai envie d’écrire, je le ferai ré-écrire par un écrivain des charniers, que je connais, du temps que j’étais à la ferronnerie.

Je sais ce que je vais vous dire, pour en avoir vu plus de la moitié de mes propres yeux, moi qui vous parle, quand je menais l’équipage.

Les gens qui vont dans un fiacre, tout par-tout où ils veulent aller, ne prennent pas garde à lui ; ça fait qu’on ne se cache pas de certaines choses, qu’on ne ferait pas devant le monde.

Mais, comme il y a très-bien de ces affaires-là que je sais, je n’étais pas mal embarrassé par qui commencer, et puis ça aurait fait tout dès d’abord, un trop gros livre. Je me suis avisé, avec l’écrivain duquel je vous ai parlé, qu’il fallait, pour ne pas faire d’embarras, vous en couler quatre l’une après l’autre.

Premièrement, d’abord et d’un ; je commencerai par l’histoire de Mamselle Godiche, qui lui est arrivée dans le temps que j’étais à la rue Mazarine, à la glacière, à chaillot, avec le fils d’un marchand de l’apport-Paris.

Par après, je vous lâcherai l’affaire de la femme de ce notaire avec un gros commis de la douane, à la foire Saint-Laurent, quand j’étais remisier.

Pour ce qui est de la troisième, ce sera l’histoire de Monsieur le Chevalier Brillantin, qui ne m’a jamais payé mes gages qu’à coups de plat d’épée, pendant que j’ai mené sa diligence.

Et enfin finale, vous aurez celle de Madame Allain, ma bonne maîtresse, qui m’a laissé de quoi vivre, avec Monsieur l’Abbé Évrard, duquel elle vit son bec-jaune, comme vous le verrez vous-même à la fin du présent livre.

Par ainsi, ça fera quatre aventures d’amourettes.

Si ceux-là vous plaisent à lire, je vous en détacherai encore d’autres, qui ne seront pas moins chenues.

HISTOIRE ET AVENTURE DE MAMSELLE GODICHE
LA COIFFEUSE

Comme j’étais un jour de l’après-dîner à attendre le chaland à la mazarine, voilà que je vois qui vient à moi, une petite jeune demoiselle bien gentille, qui me demande, mon ami, qu’est-ce que vous me prendrez pour me mener au pont-tournant ? Mamselle, ce lui fis-je, vous êtes raisonnable.

Oh, point-du-tout, ce fit-elle, je veux faire marché.

Eh bien, vous me donnerez vingt-quatre sols, la pièce toute ronde…

Oui-dà, qu’il est gentil avec ses vingt-quatre sols ! Il n’y a qu’un pas. Je vous en donnerai douze : tenez, j’en mettrai quinze ; si vous ne voulez pas, je prendrai une brouette…

Allons, mamselle, montez. Vous donnerez de quoi boire… oh, pour cela non, ne vous y attendez pas : c’est bien assez… eh mais ! Dites donc, l’homme, tirez vos vitres, il fait tout plein de vent, (il ne soufflait pas) cela me défriserait ; et ma tante croirait que j’ai été je ne sais où. Je tire mes glaces de bois, et nous voilà partis.

Tout vis-à-vis des théatins, v’là-t-il pas qu’une glace tombe dans la coulisse de la portière, et j’entends : cocher, cocher, relevez donc votre machine qui est tombée ! Pendant que je la relève, il passe par-là un petit Monsieur, qui regarde dans ma voiture, et qui dit tout d’abord : Ha ! ha ! C’est Mamselle Godiche ! Eh, mon dieu ! Où allez-vous donc comme cela toute seule ? Monsieur, je vais où je vais, ce n’est pas là vos affaires, répondit-elle. Ah ! Pour cela, reprit-il, vous avez raison ; mais vous sentez fort, mademoiselle, qu’une demoiselle comme vous, qui va dans un fiacre l’après-midi, toute seule, ne va pas coiffer des dames à cette heure.

C’est ce qui vous trompe, M Gallonnet, répliqua Godiche ; et cela est si vrai, que voilà un bonnet que je ne fais que de monter, pour le porter à une dame, pour aller au paradis de l’opéra.

À la vérité, la petite futée tire de dedans sa robe un escoffion qui était dessous ; et le Monsieur le voyant, tire une révérence en riant, et s’en va.

Pour cela dit, Mademoiselle Godiche, après qu’il fut parti, les hommes sont bien curieux ! Aussi pourquoi votre chose ne ferme-t-elle pas bien ? C’est le fils d’un tailleur de notre montée, qui ne va pas manquer de l’aller dire partout. C’est la plus mauvaise langue du quartier, et ses bégueules de soeurs aussi : parce qu’on se met un peu plus proprement qu’eux tous, il semble qu’on soit une je ne sais qui. Il faut que je sois bien malheureuse de l’avoir rencontré là ! Tenez, voilà vos quinze sols ; je ne veux plus aller dans votre vilain carrosse. Ah, mon dieu ! Qu’est-ce qu’on va dire ? Si ma tante sait cela, je suis perdue ! Eh bien, vous voilà comme une bûche de bois, me dit-elle, à moi qui l’écoutais sans mot dire, allez donc où je vous ai dit, il en arrivera ce qui pourra : il faut bien que je porte ma coiffure, une fois ; cette dame m’attend : dépêchez-vous donc.

Nous voilà allés. Nous arrivons au pont-tournant, où il n’y avait non plus de dame à sa toilette, que dans le creux de ma main. Mamselle Godiche regarde à droite, à gauche, et tout par-tout. À la fin, elle me dit, mon ami, voulez-vous que je reste dans votre carrosse, jusqu’à ce qu’un de mes cousins, qui doit me mener quelque part, quand j’aurai été chez cette dame, soit venu ? Je vous donnerai quelque chose pour cela. Volontiers, lui dis-je, mademoiselle, car j’avais pris de l’affection pour elle ; et puis j’étais bien aise de voir son cousin, que je me doutais bien qui ne l’était pas plus que moi.

Au bout d’un gros quart d’heure, je vois venir un grand jeune homme, qui vient dar, dar, du côté de la porte Saint-Honoré. Je le montre à Mamselle Godiche, n’est-ce pas là votre cousin ? Eh, oui vraiment ! Appelez-le, car il ne sait pas que je suis en carrosse. Je cours après le cousin, qui s’en allait enfiler le chemin de chaillot ; et je lui dis : Monsieur, il y a là mamselle votre cousine Godiche qui voudrait vous parler un mot.

Aussitôt après m’avoir dit grand merci, il s’en court à mon carrosse, monte dedans, et voilà mes gens à chuchoter comme des pies-borgnesses, pendant longtemps. À la fin ils me disent, que je les mène dans quelque bon cabaret de ma connaissance ; et que je serai bien content d’eux, si je veux les attendre pour les ramener à Paris, quand ils auront mangé une salade. En même temps le Monsieur, pour me faire voir que c’est de bon franc jeu, me coule dans la main une roue de derrière, à compte.

Je leur proposa de les mener chez la veuve Trophée, à l’entrée du cours ; mais ils trouvèrent que c’était trop près du soleil. Je leur parlai ensuite de la glacière à chaillot, ou de Madame Liard au roule ; mais ils aimèrent mieux la glacière, où je les débarqua, en peu de temps.

Comme je me doutais bien du cousinage que c’était, je fis signe à la maîtresse, qui entend le jars, autant qu’il se puisse ; et elle les fit mettre dans un petit cabinet en bas sur le jardin.

Pour ce qui est de moi, je vous range mon carrosse ; et comme il y avait bien des écots, j’ôte les coussins, que la maîtresse du cabaret va porter dans la chambre où était mon monde, afin que personne ne les prenne.

Au bout d’environ près de deux heures, Mamselle Godiche eut envie de prendre l’air dans le jardin ; son cousin y vint avec elle, et ils se mettent à regarder danser. Pendant ce temps-là, j’étais avec deux de mes amis de ma connaissance, dont il y en a un soldat des petits corps, et nous buvions une pinte de vin, en mangeant le reste d’une fricassée de poulets, que le cousin et la cousine m’avait donnée dans le jardin avec de la salade qui restait, de façon que nous ne faisions pas si mauvaise chère.

Comme nous n’étions pas bien loin de la danse, je vis que l’on venait prier Mamselle Godiche pour un menuet ; ensuite elle prit son cousin, et ils se mettent à danser ensemble fort gentiment.

Dans le temps qu’ils n’y prenaient pas garde, à cause de la danse, voilà Monsieur Galonnet qui arrive avec deux autres, et deux demoiselles. D’abord, une de ces demoiselles lui dit, comme ils passaient auprès de nous, tiens, mon frère, la voilà qui danse avec son amant de l’Aulne. Ah, la petite chienne, répond-il, je m’en suis bien douté ; quand j’aurai bu un coup, j’irai la prier à mon tour.

Ce qui fut dit, fut fait : c’te pauvre Mamselle Godiche devint toute blême, et M De L’Aulne tout pâle, quand M Galonnet la voulut prendre pour danser, bien poliment le chapeau d’une main, et un gant blanc dans l’autre.

Je voyais bien qu’elle avait envie de le refuser ; mais je vis bien aussi qu’elle n’osait pas, parce qu’elle avait dansé avec un autre, et que ça aurait pu faire du bruit, comme M Galonnet ne demandait pas mieux, à sa mine, d’autant plus que cela ne se fait pas, parce que c’est un affront qu’on boit en plein cabaret.

Avec tout cela, elle danse ni plus ni moins que si elle avait été bien aise. Et pour faire voir à M Galonnet qu’elle ne se souciait guère de lui, elle reprit M De L’Aulne, au lieu d’un de ceux qui étaient arrivés avec lui, qui étaient deux garçons tailleurs ; comme ça se pratique envers les nouveaux venus, qui n’ont pas encore dansé.

Les demoiselles qui étaient venues avec M Galonnet, dont l’une, qui avait le visage comme un verre à bière, était sa soeur, et l’autre qui était bancale, s’étaient mises à une table auprès de la nôtre. Et j’entendais que la grêlée disait, en parlant de Mamselle Godiche : pour cela, il faut que cette petite créature-là soit bien effrontée, de venir toute seule avec son amant dans un cabaret ; je n’y viendrais pas moi, pour je ne sais pas quoi, devant tout le monde, comme elle fait. Oh, dam’, dit la bancale, c’est qu’elle est bien aise de faire voir sa belle robe de satin sur fil, qui, je crois, ne lui coûte guère : bon, répond l’autre, je parie que c’est ce nigaud de De L’Aulne, qui aura volé cela chez son père. Il voulait autrefois m’en conter ; mais il a bien vu qu’il n’avait pas affaire à une godiche ; en vérité, il convient bien à une petite souillon comme elle, de porter une robe garnie avec un mantelet à cocluchon. Je n’en porte pas moi : et si, je suis pourtant fille d’un maître tailleur, qui est le principal locataire de notre maison ; et puis, avec ce que je gagne de ma couture, il ne tiendrait qu’à moi d’en avoir si je voulais ; mais c’est qu’il n’y a que ces gens-là d’heureux ; mon cher père a bien envie de mettre tout ce train-là dehors, aussi-bien sa tante ne paye pas trop bien son terme. Oh mais, tiens, regarde donc Gogo, dit-elle tout de suite, comme elle se déhanche en dansant ! Ne dirait-on pas d’une fille d’opéra ? Ah ! Pour cela, dit l’autre, je serais bien fâchée de danser comme elle ; tu sais bien, Babet, la dernière fois que nous étions au gros caillou : eh bien ! Est-ce que je dansais avec des contorsions pareilles ? Et si pourtant je n’ai jamais appris : pour moi, dit Babet, défunt ma chère mère m’a fait apprendre, pendant plus de trois mois, par le maître de ballets de M. Colin, de la foire, à qui l’on donnait vraiment, trente bons sols par mois, en arrière de mon cher père ; on lui disait que c’était un ami de mon frère qui nous montrait pour rien.

Ce Monsieur-là nous faisait entrer quelquefois les fêtes et les dimanches, dans le jeu de M. Colin, qu’il ne nous en coûtait rien, à ma soeur Gotton et à moi ; et bien, il y avait là des filles qui dansaient tout comme Godiche, sur le théâtre. Fi, que c’est vilain pour une honnête fille ! Aussi je regarde cela comme la boue de mes souliers. Va, va, n’aie pas peur que je la salue jamais la première.

Oh mais, dit Gogo, pendant que Babet reprenait son vent, c’est que, comme elle est un peu gentille, cela s’imagine… qu’appelez-vous donc, gentille, mamselle, reprit vîtement Babet, au risque d’étouffer ? Pardi ! Tu es encore une belle connaisseuse de chat ! Est-ce parce qu’elle a de grands yeux noirs ? Oh, c’est que tu n’as pas vu qu’on dirait qu’elle louche. Si je voulais mettre de la petite boîte, est-ce que je n’aurais pas de la couleur comme elle ? Tiens, Gogo, ne me parle pas de ces petits nés retroussés ; et puis, elle se pince toujours la bouche, sans cela serait-elle si petite ? Godiche n’est pas mal faite, faut tout dire ; mais elle n’est pas si grande que moi. As-tu vu comme elle s’habille court ? Oh, voilà ce que je ne saurais souffrir, dit brusquement la bancale, rien n’est plus vilain. Est-ce que tu ne vois pas que c’est pour faire voir ses fuseaux de jambes, reprit Babet ; et un pied, qu’on croirait qu’elle va tomber à chaque bout de champ ? Tout cela est vrai, dit Gogo, qui y allait plus à la franquette ; mais cela n’empêche pas que les messieurs ne lui fassent les yeux doux. Et puis elle a peut-être de l’esprit ? Ah ! C’est là où je t’attends, avec ton esprit ; ce n’est qu’une étourdie, et sans quelques petits mots de broustilles que ces vilains hommes aiment à entendre dire à une fille, elle serait plus bête qu’un pot, qu’une cruche. Oh ! Je t’assure qu’avec toute ma grêle, je ne me donnerais pas pour elle, ajouta Babet, en se redressant dans son corps ; et puis tout de suite : mon dieu ! Peut-on être décolletée comme cela ? C’est pour faire voir sa belle carcasse, je serais bien fâchée de me débrailler comme elle ; et si, sans vanité… mais ne parlons plus de cette petite bégueule-là, j’aurais pourtant bien envie de lui dire son fait.

Mamselle Godiche ayant dansé tout son bien aise, s’en allait avec M De L’Aulne dans leur chambre ; mais il fallait passer par-devant Babet, qui, pour commencer la dispute qu’elle voulait lui chercher, lui dit, en passant, et si pourtant elle ne voulait pas la saluer la première : bonjour, Mamselle Godiche, comment vous portez-vous ? …

À votre service, Mamselle Babet… vous voilà donc ici ?… vous voyez, mamselle, tout aussi-bien que vous… j’en suis bien aise… cela me fait plaisir.

Vous avez là une robe d’un joli goût, dit la couturière ; et la vôtre, répond la coiffeuse, elle me paraît bien choisie. N’est-ce pas de ces petites étoffes à cinquante sols ? Pour moi, la mienne me coûte trois livres cinq sols, et à bien marchander encore… oh dam’, tout le monde ne peut pas en avoir de si belles que Mamselle Godiche, dit Babet, en riant du bout des dents, comme saint-Médard. J’en fais faire une de taffetas ; si vous n’aviez pas eu tant d’ouvrage, Mamselle Galonnet, je vous l’aurais donnée à faire… oh ! Je ne suis pas assez fameuse couturière pour une demoiselle comme vous… bon, vous vous voulez badiner ; puisque je monte vos bonnets, vous pouvez bien faire mes robes… vous ne m’en avez guère monté, toujours… cela vous plaît à dire, à telles enseignes, que vous m’en devez encore deux ou trois… moi, je vous dois des montures de bonnets ? Allez, allez, mamselle, songez plutôt à payer à mon cher père, votre terme de sept livres dix sols… cela sera à compte, mamselle, cela sera à compte… vous feriez bien mieux de payer vos dettes, que de porter la robe garnie, et le mantelet… allez, mamselle, ce n’est pas à vos dépens… vraiment, si on ne vous en donnait pas, où les prendriez-vous ? Ce n’est pas à monter des bonnets qu’on gagne tant… c’est que vous n’avez pas assez de mérite pour en gagner… je serais bien fâchée de l’avoir comme vous, bonne petite hardie !… C’est vous qui êtes une effrontée.

Ma bourgeoise n’eut pas plutôt lâché la parole, que Babet Galonnet qui la trouva tout juste au bout de son bras, vous lui couvrit la joue d’une giroflée à cinq feuilles, qui claqua comme mon fouet.

Tout le monde qui était là, nous demeurons comme des statues ; il n’y eut que M De L’Aulne, qui dit à Babet : en vérité, mamselle, ce que vous faites-là ne se fait pas, et si ce n’était que vous êtes une fille, je vous ferais bien voir… que vous êtes sot, mon petit Monsieur, répondit la couturière ; allez, allez, j’avertirai votre père que vous le volez pour dépenser votre argent avec des créatures.

Jusque-là, Mamselle Godiche s’en était pris à ses yeux du soufflet de sa joue ; mais quand elle se vit appeler créature, elle montra à la grêlée qu’elle avait la langue bien pendue ; elle se mit à vous lui dégoiser les dix-sept péchés mortels ; en sorte que la couturasse se jette sur elle, lui arrache son morillon plus vite que le vent, et le trépigne aux pieds, dans de l’eau qui était par terre, en sorte qu’il n’était que de boue et de crachat.

Elle veut après lui sauter aux yeux, car je voyais bien qu’elle avait envie de défigurer sa physionomie, qui n’était pas grêlée comme la sienne ; mais M. De L’Aulne se fit égratigner à la place de sa cousine de vendange.

Pendant ce temps-là, le petit Galonnet et ses camarades, avaient quitté une contredanse, pour venir voir ce que c’était ; et comme il vit M De L’Aulne qui tenait sa soeur par les mains, pendant qu’elle lui donnait des coups de souliers sur les guibons, il se mit dans la tête qu’il la battait, en sorte que pour l’en empêcher, les trois tailleurs se mettent à vous lui rabattre les coutures, pendant que Mamselle Godiche faisait des cris de merlusine.

Oh dam’ ! Quand je vis cela, je ne fus ni fou, ni étourdi ; je dis à mes amis, ne laissons pas sabouler mes bourgeois. Ils ne demandent pas mieux ; par ainsi, nous tombons sur les mangeurs de prunes, que c’était comme une petite bénédiction.

Notre soldat avait tiré sa guinderelle, l’autre était un rude cannier, et moi, avec mon fouet, nous donnions sur les tronches et les tirelires, pendant qu’ils se défendaient avec les tabourets du jardin. J’avais donné un fier coup du gros bout de mon fouet sur les apôtres, à un qui voulait me prendre par les douillets ; mais je vous le plaque à plate-terre, comme une grenouille, qui ne remuait ni pied ni patte.

Enfin finale pourtant, on nous sépare à la fin, et qui eût l’oeil poché au beurre noir, c’était pour son compte.

Pendant la batterie, mon bourgeois et ma bourgeoise étaient retournés dans leur chambre, où nous allons leur dire, qu’ils ne craignent rien, parce que nous sommes bons pour tous les piquepoux.

Mamselle Godiche pleurait, comme si elle avait perdu tous ses parents, et son cousin la consolait.

Il nous fit avaler plus de la moitié d’une bouteille à quinze, qui n’en valait pas six, comme c’est la coutume.

Il n’y avait pas moyen que Mamselle Godiche pût remettre son tortillon, qui n’était que de boue ; mais elle s’atintela bien proprement avec celui de cette dame du pont-tournant, en sorte qu’il n’y paraissait pas.

Comme elle était toute honteuse, nous attendons que la cohue fut passée, et puis elle avait peur de la grêlée, qui lui avait dit qu’elle n’en était pas encore quitte, et que sa tante le saurait, pas plus tard qu’à ce soir.

Sur les dix heures du soir, je mets mes chevaux et mes coussins, et nous allons grand train dans la rue des cordeliers, où demeurait Godiche. Mes camarades étaient à côté de moi ; puis je ramène M. De L’Aulne à l’apport-Paris, où il me donna encore un gros écu, et vingt-quatre sols pour le rogomme, que nous lavons chez M. De Capelain.

Il y a bien apparence que la tante de Mamselle Godiche lui aura chanté le Te Deon raboteux ; mais il paraît qu’elle s’est fichée de ça ; car je l’ai vue, depuis, sur le pied français, et je l’ai menée bien souvent avec des plumets galonnés.

Elle m’a bien reconnu depuis ce temps-là ; et j’avais toujours pour boire avec elle ; car quoiqu’elle fût avec des gens du haut style, elle n’en était pas plus fière envers mon égard.

Voir en ligne : Histoire de M. Bordereau, commis à la douane, avec Madame Minutin

P.-S.

Texte établi par EROS-THANATOS.COM d’après l’histoire libertine du Comte de Caylus, « Histoire et aventure de Mamselle Godiche la coiffeuse », Histoire de Monsieur Guillaume : Cocher, Oeuvres badines complètes du comte de Caylus, vol. X, Éd. Visse, Paris, 1787.

HISTOIRE DE MONSIEUR GUILLAUME : COCHER
TABLE DES MATIÈRES

Préface
I. — Histoire et aventure de Mamselle Godiche la coiffeuse
II. — Histoire de M. Bordereau, commis à la douane, avec Madame Minutin
III. — Histoire des bonnes fortunes de M. le Chevalier Brillantin
IV. — Histoire de Madame Allain et de M. L’Abbé Évrard
Le Libraire. — À qui a lu



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