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Histoire de Monsieur Guillaume : Cocher

Histoire de Mme Allain et de l’Abbé Évrard

Histoire libertine (1787)



Auteur :

Comte de Caylus, « Histoire de Madame Allain et de M. L’Abbé Évrard », Histoire de Monsieur Guillaume : Cocher, Oeuvres badines complètes du comte de Caylus, vol. X, Éd. Visse, Paris, 1787.


HISTOIRE DE MADAME ALLAIN
ET DE MONSIEUR L’ABBÉ ÉVRARD

Ce fut tout bonnement et par un cas fortuit du hasard, que j’entrai au service de cette dame.

Comme elle passait un jour sur le pont-neuf, un fiacre accroche son équipage, si tellement fort, que son cocher tombe à bas, sans pouvoir remonter.

Comme j’étais là présent en personne, je m’offre à monter sur le siège, ce qu’elle accepte. Son cocher ne pouvant plus mener depuis sa chute, elle le fit son portier, et moi j’ai pris sa place.

C’était une bien brave dame, veuve sans enfants, de quarante-deux ans environ, qui avait été belle femme, et qui en avait encore de beaux restes.

Il y avait dans la maison, M. L’Abbé Évrard, qui conduisait tout. Il était gras comme un moine, et cependant il ne mangeait guère que des petits pieds ; son visage était frais et vermeil comme une rose, à cause du bon vin de Bourgogne qu’il buvait, pour fortifier son estomac contre le bréviaire ; il n’y avait jamais sur son habit, ni sur son chapeau de castor, la moindre petite ordure. Ah ! C’était un homme bien propre ! Tout d’abord que je le vis, je le pris en amitié, car il avait l’air d’un luron ; mais j’ai bien trouvé à déchanter par la suite.

Quand on est nouveau venu dans une maison, on n’en fait pas le trantran ; cela fit qu’un jour je payai du vin au portier, dont j’avais pris les chevaux, pour afin qu’il m’instruise de tous les tenants et aboutissants.

Il me dit donc, que Madame Allain, c’était notre maîtresse, était la meilleure femme du monde, quand on ne la contrariait point ; parce que M. L’Abbé lui avait appris, qu’il ne fallait pas qu’un domestique dise non, quand le maître dit oui ; quand même le bourgeois aurait tort, parce que le valet est un impertinent, quand il a plus de raison que son maître.

Pour ce qui est d’à-l’égard de M. L’Abbé, qu’il était, comme je le voyais bien par mes yeux, un gros compère qui avait tant d’esprit, qu’il n’y avait que Madame qui pût entendre quelque chose à ses discours ; il en faisait à toute la maison, en manière de prône ou de sermon, les dimanches et fêtes, plutôt que d’aller à la paroisse, parce que M. Évrard disait, que les prêtres de là ne savaient pas la bonne religion comme il faut.

Que Madame Barbe, la gouvernante autrefois de Madame Allain, ne faisait presque plus rien dans la maison, à cause qu’elle était vieille, que de porter tous les matins un bouillon à M. Évrard, et de lui faire son chocolat, quand il était levé, et son café de l’après-dîner ; et que Madame ne voulait pas qu’elle fît oeuvre de ses dix doigts, que pour son service à lui.

Que Mademoiselle Douceur, la fille de chambre, faisait tout ce qu’il fallait aux environs de Madame, excepté de bassiner le lit de M. L’Abbé, l’hiver, qu’il faisait froid, et de lui mettre ses moines à côté de ses jambes, et sa boule d’étain pleine d’eau chaude aux pieds, quand il était dans le lit.

Que M. Coulis, le cuisinier, avait ordre de faire tout de son mieux en fricassées, et surtout en soupe ; parce que M. L’Abbé disait, à chaque bout de champ, que le bon potage faisait le bon estomac.

Qu’il n’y avait pas pour le présent d’officier en confitures, à cause qu’on avait renvoyé le dernier qui ne faisait pas son métier, comme M. Évrard le voulait, qui s’y connaissait mieux que lui. On en avait mandé un de Tours et un de Rouen, pour voir à qui ferait le mieux des deux.

Enfin finale, qu’il fallait que tout le monde obéît à M. L’Abbé, qui n’en faisait qu’à sa tête, comme les bonnetiers, dans la maison où il était maître de tout, jusqu’à manier l’argent de la daronne, sans compte ni mesure.

Quand je fus bien instruit de tout cela, je m’arrange là-dessus, de façon que j’obéissais plutôt à Monsieur qu’à Madame.

Malgré tout cela, je manquai pourtant d’en sortir.

Un jour que j’avais un peu viné, j’avais mené M. Évrard, pour prendre l’air, dans les allées de Vincennes. En revenant, comme je voulais passer plutôt qu’un autre à la porte Saint-Antoine, nous accrochons tous les deux, pas bien fort pourtant, mais assez pour réveiller M. L’Abbé qui sommeillait dans le carrosse.

Il ne fut pas plutôt arrivé à la maison, qu’il alla dire à Madame, que j’étais un brutal qui ne savais pas mener ; et qu’il fallait en prendre un plus doux.

Moi, qui ne savais rien de rien, je fus bien étonné, quand Madame me fait appeler, pour me signifier qu’il faut que je fasse mon paquet pour le lendemain, qu’elle prendra un autre cocher.

Je ne pus m’empêcher de demander la raison pourquoi ? Et M. L’Abbé me répond, que c’est pour m’apprendre à ne pas accrocher, au risque de faire tuer le monde, à cause que je suis un ivrogne qui put le vin d’une lieue.

J’étais fâché de sortir pour un si chétif sujet ; mais enfin, on ne reste pas chez le monde malgré eux. Le lendemain, comme je vais pour monter à l’appartement de M. L’Abbé, et recevoir mon argent, voilà ma femme qui vient m’apporter du linge à rechanger, et je lui conte mon histoire dans la cour, que M. Évrard nous voyait par la fenêtre.

Madame Guillaume se mit à pleurer de me voir sur le pavé ; moi je la console de mon mieux, et je vais chez M. Évrard pour toucher mes noyaux.

Mon compte était tout prêt. Comme je mettais mon poussier dans ma poche, M. L’Abbé me fait la grâce de me dire : quelle est cette jeune femme à qui vous parliez dans la cour ? Monsieur, vas-je lui répondre, c’est la mienne. Vous êtes donc marié, ce fit-il ? Oui, Monsieur ; vous n’êtes pas à le savoir, lui fis-je. Oh ! Cela change la thèse, il faut avoir de la commisération pour les gens qui ont de la famille. Combien avez-vous d’enfants ? Celui ou celle qui va venir, lui répondis-je, ce sera le premier. C’est une raison de plus qui engage ma charité à demander grâce pour vous, dit-il ; l’état dans lequel se trouve votre femme, et la misère, où vous vous verriez, peut-être, bientôt plongé, étant sans condition, me font oublier vos sottises : allez, retournez à votre devoir, j’obtiendrai votre pardon ; votre femme demeure-t-elle dans le quartier ? Tout au contraire, Monsieur, lui répondis-je ; elle est vraiment bien loin : mais, continua-t-il, elle doit être fatiguée de venir de si loin ? Je crois qu’il y a, ici-dessus, une petite chambre où l’on pourrait la loger ; elle sera plus à portée des secours que son état exige. La charité de Madame Allain s’étend sur toutes sortes de sujets indistinctement ; mais il est naturel que ses domestiques soient préférés : je vais lui demander le logement de votre femme, faites toujours apporter ses petits meubles, en attendant.

Je demeurai si ébaubi, en voyant tant de bonté, que je restai comme une statue qui ne souffle pas, sans pouvoir le remercier. Dans le temps que je raconte tout cela à Madame Guillaume, notre maîtresse nous fait venir tous les deux devant elle.

Après bien des questions, et des oui, et des non, à cause que Madame Allain n’avait jamais voulu avoir de ménage chez elle, enfin, il fut arrêté que ma femme coucherait dans la petite chambre, au-dessus de M. L’Abbé, et moi, dans la mienne, à l’ordinaire, sur l’écurie.

Il me parut, à quelques paroles que dit Mamselle Douceur, qu’elle n’était pas bien contente de voir Madame Guillaume dans la maison ; mais, comme on ne lui demandait pas son avis, c’était à elle à se taire. Cela n’empêcha pas notre femme de venir s’y installer quelques jours après ; et ce qui fit encore plus de peine à la chambrière, c’est que M. L’Abbé fit manger Madame Guillaume à l’office ; et puis, quand elle fut près de son terme, on lui en portait dans sa chambre, à cause qu’elle pouvait se blesser en montant ou en descendant ; de façon qu’elle était bien choyée.

J’étais si aise de voir toutes ces bonnes manières, que je me serais mis dans la glace pour Madame, et dans le feu pour M. L’Abbé, qui prenaient tant de soin de ma femme et de son fruit, qui fut une petite fille, qui vint un peu plutôt que Madame Guillaume ne croyait ; cela fit que Madame Allain ne lui donna qu’une petite layette de rien, au lieu d’une plus belle ; mais M. L’Abbé dit à Madame Allain, qu’il n’y avait pas grand mal, parce que l’autre servirait pour le premier enfant qu’aurait notre femme.

Tout allait le mieux du monde dans la maison, où chacun était content, à l’exception de Mamselle Douceur, qui me lâchait toujours quelques brocards en passant, sur Madame Guillaume, et M. L’Abbé. À la fin, pourtant, cela me mit martel en tête ; de sorte que je me mis à les espionner pendant longtemps, sans rien voir de ce que disait Mamselle Douceur, que je vis bien qu’elle n’était qu’une bavarde.

Un beau jour, elle crut avoir ville gagnée, en m’apportant une lettre d’amour de M. L’Abbé, à ce qu’elle disait, et qu’elle avait vu tomber de la poche de ma femme ; elle me la lut plus d’une fois, depuis un bout jusqu’à l’autre, sans y rien comprendre de ce qu’elle voulait qui fut dedans, contre mon honneur ; et vous allez voir, qu’à la vérité, il n’y avait rien du tout de cela : car voilà que je vous la mets devant les yeux.

Ma très-chère soeur, je goûte enfin, avec une entière suavité, le fruit de la nouvelle vie dont j’ai eu le bonheur de vous enseigner la pratique ; et vous êtes prête d’entrer dans la perfection dont je vous ai vanté les douceurs ineffables. Je m’aperçois aussi, avec plaisir, que vous n’avez plus ces sécheresses, dont la privation ne vous causait, autrefois, que d’imparfaits embrasements de coeur ; sécheresses, qui nous faisaient mutuellement désespérer de parvenir jamais à cet état de béatitude, qui fait la récompense de la vie unitive, dont nos plus grands et plus profonds docteurs nous font un si beau portrait ; cependant comme je crois, et que je sais, par ma propre expérience, qu’il est bon quelquefois de s’éloigner des principes généraux, je ne saurais trop vous répéter, que pour faire cesser ces cruels combats, qui vous font ressentir encore les violentes secousses des tribulations intérieures, il faut un peu s’écarter du contemplatif, sans cependant le perdre de vue, pour donner quelque chose de plus à l’actif. Coopérez donc, dorénavant avec moi, ma très-chère soeur, à la perfection de ces douces extases, dont votre tiédeur vous a privée jusqu’à présent, malgré les soins que je me suis donné pour vous les faire goûter, dans leur entière plénitude.

Que trouvez-vous donc à cela, dis-je à Mamselle Douceur, quand elle eut fini de lire ? Il n’y a pas là-dedans un seul mot, de ce que vous voulez me faire accroire. C’est vraiment un bel et bon sermon, et vous voulez que je me plaigne de ce que M. L’Abbé veut bien prôner notre femme ? Non ferai, ma foi ; au contraire, je lui en aurai obligation, toute ma vie vivante.

Ah ! Puisque vous le prenez si bien, répondit-elle, il faut vous en donner encore un paquet ; vous m’avez l’air de le bien porter, pauvre M Guillaume ; que vous avez l’esprit bouché ! Vous n’entendez donc pas ce que ces termes-là veulent dire pour votre honneur ? Pour mon honneur, répondis-je ? Vous avez donc la berlue à l’esprit ? Allez, allez, Mademoiselle Douceur, tant qu’on ne parlera que comme cela à ma femme, je n’ai pas peur de loger à l’enseigne de j’en tenons.

Tant mieux pour votre femme, et pour votre repos, M Guillaume, me dit-elle ; mais si vous ne comprenez rien à ces mots-là, l’Abbé les lui fera bien entendre : le scélérat ! Je ne sais à quoi il tient que je ne l’étrangle : cet indigne ! Après ce qu’il m’avait promis… et tout de suite elle s’en va en jetant quelques larmes, qui ne laissèrent pas que de me donner à penser, que M. L’Abbé lui avait peut-être promis plus de beurre que de pain.

J’ai eu cette idée-là dans la pensée, pendant plus de huit jours ; mais une chose, que j’aperçus, au bout de ce temps-là, me fit venir toute autre chose dans l’esprit, tant sur elle, que sur Madame Guillaume.

Un matin que j’étais dans mon grenier à l’avoine, pour la remuer, comme c’est la manière dans les cochers, pour empêcher qu’elle ne s’échauffe, je vis de dedans un coin, où j’étais par la fenêtre, M. Évrard qui était en robe de chambre auprès du lit de Madame, et qui lui parlait de bien près à l’oreille, de façon que je ne voyais pas leurs mains, ni à l’un, ni à l’autre ; cela fit que je me douta de quelque chose, avec autre chose d’une autre fois, qu’il raccommodait la jarretière de Madame, couchée sur sa duchesse.

Cela me donna de la curiosité de voir mieux ; mais comment faire ? On pouvait me voir par la fenêtre. Je songe en moi-même que Madame m’avait ordonné d’aller, tous les matins, savoir si elle se servirait de ses chevaux. C’était une bonne invention pour me couler chez elle, comme je fis tout bellement. Je ne rencontre âme qui vive jusqu’à la porte de la chambre, qui était entrebâillée ; de façon que je ne voyais d’un oeil, dans un miroir vis-à-vis, que la moitié de ce qui se passait sur le lit ; mais en récompense, j’entendais tout ce qui s’y parlait, et c’était Madame Allain qui, dans ce temps-là, disait à M. Évrard : à quoi, mon cher Abbé, dois-je attribuer la froideur, pour ne pas dire l’indifférence, que vous me faites éprouver depuis quelque temps ? Moi, froid ! Moi, indifférent ! Répondit-il ; je ne fus jamais plus épris, plus charmé, et plus en état de répondre aux bontés dont vous m’accablez ; et il fallait que cela fut comme il le disait, car ils ne parlaient plus, ni l’un ni l’autre, que par des paroles entrelardées de soupirs et de ha ! Ha ! Où je ne comprenais rien ; c’est pourquoi j’allais me retirer, quand Mamselle Douceur arrive, qui me demande ce que je veux. Savoir si Madame sortira ce matin, lui dis-je ; mais je n’ai pas osé entrer, parce que je crois qu’elle est avec M. L’Abbé, en conversation sérieuse, qui ne regarde qu’eux d’eux. Passe encore pour elle, répondit en grognant la chambrière ; mais pour une autre, il me le paiera, ou je ne suis pas fille. Allez, M Guillaume, continua-t-elle, je vous ferai avertir si Madame a besoin de vous ; mais apprenez toujours de moi, en passant, qu’il ne faut pas se fier aux petits collets.

Je compris bien, par ces paroles, ce que Mamselle Douceur voulait me faire entendre à son sujet, comme à celui de Madame ; mais je ne pouvais pas me fourrer dans la caboche, qu’un Abbé était capable de ces sortes de choses-là, envers la maîtresse et la servante ; qu’il y en avait assez d’une des deux, pour un homme tout seul : et ce qui me passait encore, c’est que cette petite langue de serpent voulait me faire croire, comme à un glaude, que Madame Guillaume avait part au gâteau ; d’autant plus que je savais bien encore, par moi-même, que ma femme n’était pas trop sur sa bouche de ce côté-là, et puis, d’ailleurs, que la lettre qu’il lui avait écrite, ne parlait pas du tout comme ce qu’il disait à Madame.

Les jours allants et venants, comme dit l’autre, il arriva, pourtant à la fin, que Mamselle Douceur savait mieux que moi ce qui la regardait du côté de M. L’Abbé, qui n’en agit pas bien avec elle dans cette occasion-là ; ce qui la fit aller aux oreilles de Madame, qui ne fit semblant de rien, pendant quelque temps, pour mieux jouer son jeu, comme vous verrez par après.

À l’égard de Mamselle Douceur, elle disait, de son côté, qu’elle allait voir ses parents dans son pays ; mais il y avait des gens de la maison qui savaient bien qu’elle allait être pigeon dans le colombier d’une sage-femme.

Madame Guillaume prit sa place de chambrière auprès de notre maîtresse, qui la fit coucher tout auprès de sa chambre, à porte ouverte, à cause que depuis un certain temps, elle s’imaginait de voir des esprits la nuit, dont elle avait peur ; et c’était pour la rassurer, car elle ne s’en rapportait pas à M. L’Abbé, qui disait qu’il n’y avait jamais eu de revenants que dans la tête des bonnes femmes. Je n’étais pas trop content de ce changement-là, qui m’empêchait d’aller voir ma femme, comme je faisais quelquefois dans la petite chambre. Je fis enfin tant, par mon esprit, que bien souvent, la nuit, j’allais la trouver dans son lit, par le petit escalier borgne ; et je décampais toujours dès le grand matin, pour aller panser aussi mes chevaux.

Un jour pourtant, je ne sais comment cela se put faire, je m’étais endormi si fort, que je ne songeai pas à me lever, à l’ordinaire, au point du jour, que je voyais venir par la fenêtre, dont je ne tirais pas le rideau ; comme il avait fait bien chaud pendant toute la nuit, je m’étais mis à l’air, sur le bord du lit, comme quand on sait bien que personne ne nous verra.

En me réveillant, j’entends du bruit dans la chambre de Madame, comme de quelqu’un qui marcherait : aussitôt je vois par le pied du lit, que c’est Madame Allain, rien qu’avec sa chemise, qui entre où je suis ; me voyant pris, comme un renard dans un bled, je m’avise de faire le dormeur, et je fais semblant de ronfler, sans remuer ni pied ni patte, tant que Madame fut sur sa chaise percée, qui était dans un coin de la chambre, tout vis-à-vis de moi. On sait bien qu’une femme veuve a été mariée, et qu’elle n’est pas apprentisse ; c’est ce qui me fit rester comme j’étais, sans changer de posture, ni sans faire semblant de me réveiller, pour n’avoir pas la peine de lui faire des excuses : après tout, m’aurait-elle fait un péché d’être couché avec ma femme ? Sitôt qu’elle fut partie, je m’en allai aussi à mon ouvrage, comme à l’ordinaire, et tout se passa ce jour-là, à l’accoutumée.

La nuit d’après, en voulant aller voir Madame Guillaume, je trouve la petite porte fermée. Ce qui me fit penser que c’était par ordre de Madame, qui ne voulait pas que je couche avec ma femme. Cela ne me fit pas trop de plaisir. Je frappe tout doucement à la porte ; mais notre femme ne m’ouvrait pas, je pense qu’elle est dans son premier somme ; c’est pourquoi je m’en retourne avec si peu de poisson que j’ai pris.

Le lendemain, comme j’étais après mes chevaux à cinq heures du matin, je vois Madame à sa fenêtre, qui me fait signe de monter par le grand escalier : elle ouvre toutes les portes elle-même, et parce que j’avais mes escarpins d’écurie, elle me les fait laisser dans l’antichambre, pour ne pas faire du bruit.

Je ne savais que penser de tout ce manège : car elle n’avait qu’un petit cotillon tout court ; mais elle me dit : si tu me promets de ne rien dire de ce que je vais te faire voir, tu auras tout lieu de te louer de moi. Je lui promis tout ce qu’elle voulut, et elle me mena tout au travers de sa chambre, dans celle de ma femme, que je vis dans son lit, et Monsieur l’Abbé étendu auprès d’elle, qui dormaient tous les deux.

Cette vision-là me surprit si fort, que quand je n’aurais pas promis à Madame Allain de ne rien dire de ce que je venais de voir, je n’aurais pas pu souffler le mot : ma maîtresse m’entraîna jusque dans l’antichambre, dont elle ferma les portes sur nous, et puis elle me dit : eh bien ! Guillaume, que penses-tu de ce que tu viens de voir ? Ah ! Madame, lui répondis-je, je ne m’y serais pas attendu ; cela est bien vilain pour un homme de cet habit-là. Je n’oserai peut-être pas lui toucher, à cause de son caractère ; mais pour ma femme qui n’en a point, je vous la rosserai, qu’elle dira bien vite holà ! Il n’en sera ni plus ni moins, mon pauvre Guillaume, dit-elle ; et l’éclat que tu ferais, apprendrait à tout le monde, ce qu’il est bon qu’il ignore pour ton honneur et celui de ma maison : mais ne t’inquiète de rien, je sais les moyens de te venger, et tu verras, dès aujourd’hui, comment je m’y prendrai. Achève de panser tes chevaux, et sur les neuf heures tu iras dire au révérend père Simon, que je le prie de venir dîner ici aujourd’hui.

Et qu’est-ce que fera, Madame, lui dis-je, le père Simon à tout cela ? Me remettra-t-il l’honneur sur la tête, à la place de ce que ce chien de M. L’Abbé y a planté ? À présent, voyez-vous, je ne me fierai ni à prêtre, ni à moine. Tu feras bien, répondit Madame, je suis bien revenue des uns et des autres : mais, exécute toujours ce que je t’ordonne ; je te donne ma parole, mon cher Guillaume, que dans peu nous serons débarrassés de ce coquin d’Abbé ; tu auras le plaisir de me le voir mettre à la porte : vous feriez bien d’y mettre aussi ma carogne de femme, lui répondis-je. Cela n’en serait peut-être pas plus mal, répliqua-t-elle : mais prends patience, tout ira bien ; j’espère trouver les moyens de te guérir bientôt du mal que je viens de te faire, en te découvrant la conduite de ta femme ; tu verras que ce sera un mal pour un bien : attaches-toi à moi, et je ferai ta fortune : je te tirerai de l’écurie pour te faire mon valet-de-chambre. Je ne serai pas la première femme qui se sera servie d’un grand brun comme toi : ne dis rien de tout ceci à personne, et me laisse faire. Là-dessus elle me fait sortir, et rentre dans sa chambre.

On a bien raison de dire, qu’il n’y a rien qui guérisse de tout mal, comme le bien : car la pensée seule de la fortune, que venait de me promettre Madame Allain, me fit presque oublier ce que je venais de voir : et puis d’ailleurs, quand votre femme a été capable de faire de ces écarts-là, cela diminue tellement la bonne opinion que vous devez toujours avoir d’elle, quand ce ne serait que pour vous-même, qu’il paraît qu’on ne se soucie plus qu’elle s’écarte ou non de son devoir, parce qu’elle ne vaut pas la peine qu’on l’estime, quand elle ne le mérite plus ; et qu’on est indifférent pour les choses, dont on a raison de ne plus s’embarrasser.

Je me mis donc à prendre mon parti là-dessus, et cela fut bientôt fait, car j’y allais de bon coeur : je n’avais plus d’envie que de voir ce qu’allait opérer le père Simon, quand il serait venu pour dîner, comme il l’avait promis, quand je lui en avais parlé.

À son arrivée, M. L’Abbé Évrard fit une moue longue d’une aune ; car c’était sa bête : on se met à table, sans que Madame s’embarrasse de la mine de l’Abbé, qui se mit à asticoter le moine pendant le dîner, et il lui répondait bravement sur toutes les choses qu’il mettait en avant, pour disputer ; d’autant plus que Madame était du côté du révérend, contre son ordinaire, ce qui fit que la moutarde monta au nez d’Évrard qui jette sa serviette, et s’en va comme un fou, bouder dans sa chambre.

Cela fit un esclandre, que tout le monde qui était-là, nous ne savions qu’en penser ; mais, Madame prit tout d’abord la balle au bond : Guillaume, me dit-elle, allez dire à M. Évrard, que puisqu’il reconnaît si mal l’honneur que je lui fais, en l’admettant à ma table, et qu’il y manque de respect aux gens que je considère, il me fera plaisir de n’y plus paraître dorénavant.

Quand on m’aurait donné de l’argent, Madame ne m’aurait pas fait plus de plaisir que de me charger de cette commission, que je vais vous lui faire tout chaud. Ne t’aurait-elle pas aussi chargé, me répondit l’Abbé, de me dire de sortir de chez elle ? Non, lui repartis-je ; mais cela pourrait bien arriver sans miracle : quand on est chassé de la table, on ne met guère à l’être de la maison. Ces derniers mots que j’avais ajouté de mon crû, et à cause de la bonne amitié que je lui portais, le mirent dans une colère qui me fit un grand plaisir : je crus qu’il m’allait battre, et je l’aurais bien voulu voir ; car je lui aurais rendu de bon coeur sur le dos, le bois qu’il m’avait mis sur la tête.

Sur le soir, l’Abbé envoya demander à Madame, si elle voulait bien lui donner jusqu’au lendemain pour lui rendre compte de ce qu’il avait à elle : et Madame Allain lui fit répondre, qu’elle le voulait bien. De sorte que le jour d’après, il rendit son compte tant bien que mal : mais Madame était si aise de s’en voir dépêtrée, qu’elle ne prit pas garde à bien des petites choses, qui ne laissaient pourtant pas que d’être de conséquence.

Ses meubles furent bientôt emportés ; car il n’en avait pas ; ceux de sa chambre appartenaient à la maison : à la fin il partit, et il n’y eut ni petit ni grand qui n’en fût bien aise, à l’exception de Madame Guillaume, qui ne faisait pourtant semblant de rien, mais qui n’en pensait pas moins ; car la bonne bête fit un trou à la lune deux jours après, qu’elle m’emporta ce que j’avais de plus beau et de meilleur pour courir après son Abbé. Il faut qu’ils soient allés bien loin, car je n’en ai jamais eu ni vent, ni voix depuis, et je m’en soucie comme de Colin-tampon.

Madame Allain me donna le double pour le moins de ce que ma femme m’avait emporté, ce qui fit que je fus encore plutôt consolé. J’eus commission de lui chercher une femme-de-chambre et un cocher, et je lui donnai tous les deux à ma poste.

Quoique je ne savais lire, ni écrire, ni chiffrer, je pris ses affaires en main pour gouverner le ménage, comme avait fait l’Abbé ; en sorte que tout le monde m’appelait M Guillaume, gros comme le bras, dans la maison.

Un matin qu’elle était dans son lit, et que je lui rendais compte de quelque chose, elle me va dire : tu vois, Guillaume, que j’ai beaucoup de confiance en toi ; j’espère que tu ne me trahiras pas comme ce fripon d’Évrard. Oh ! Pour cela non, Madame, ce lui fis-je, car il faudrait que je fusse un grand misérable ; et là-dessus je lui baise la main d’un bras qu’elle avait hors du lit.

Comment donc, dit-elle, tu es galant ? Oh ! Madame, répondis-je, je voudrais être aussi galant que vous êtes belle, afin de vous être autant agréable : mais, sais-tu bien, reprit-elle, que tu me fais une déclaration d’amour, et que je devrais m’en fâcher ? Qu’est-ce que cela vous avancerait, dis-je, à mon tour ? Il n’en serait ni plus ni moins, et il vaut mieux que vous soyez bien aise que fâchée. Je sais bien qu’un homme de mon acabit n’est pas digne que vous correspondiez à son dire ; mais si vous aviez cette bonté-là, vous ne vous en repentiriez pas par la suite. Je le veux croire, répondit-elle, ou je serais fort trompée, ou tu es un honnête homme ; mais ce n’est pas encore assez, il faut être discret.

Oh ! N’ayez pas peur ; allez, Madame, lui dis-je, je suis muet comme une carpe quand il le faut. Là-dessus elle se mit à rêver, et moi à prendre sa main, puis son bras ; en sorte que je découvre la couverture, à l’endroit de son sein, qui était blanc comme de la neige. Je me hasarde à mettre un doigt dessus un, et puis toute une main, ensuite les deux sur les deux ; comme elle rêvait toujours, sans que cela la fît revenir en rien, je me hasarda, de lui prendre un baiser. Oh ! C’est cela qui la fit revenir : retire-toi, Guillaume, dit-elle, en se mettant à son séant, tu es trop hardi, ou je suis trop faible.

Eh bien ! Madame, repartis-je, laissez faire à ma hardiesse et à votre faiblesse. Cela fera que nous aurons tous deux contentement : non, répondit-elle, aussi-bien j’entends ma femme-de-chambre : retire-toi, et surtout songes que tu ne peux me plaire, que par la discrétion. Et comme la femme-de-chambre venait véritablement, je dis à Madame, en me retirant, que sur ce pied-là, je comptais que mon affaire était dans le sac.

Je ne lui avais parlé, et fait ce que je viens de dire, que parce que j’avais reconnu qu’elle avait de la bonne volonté pour moi, depuis un certain temps. Cela se déclara bien mieux le lendemain, que nous mîmes toutes nos flûtes d’accord, pour vivre, par la suite, d’une bonne amitié parfaite avec toutes sortes de circonstances, les meilleures et les plus agréables ; sans que qui que ce soit, s’en soit jamais aperçu au point que c’était.

Cela a duré, de cette façon, pendant plus de près de dix ans, qu’elle m’a fait le bien dont je vis à présent à mon aise : après ce temps-là, cette bonne Dame mourut, en me laissant encore quelque chose par testament, de même qu’à ses autres domestiques.

Depuis sa mort, je suis à la campagne auprès de Paris, d’où j’ai appris du maître d’école, à écrire, et lire dans les livres, qui m’ont fait venir l’envie d’en faire un à mon tour, comme je vois que tout le monde s’en mêle.

Si ces quatre histoires-là ne déplaisent pas au public, elles ne déplairont pas à d’autres, à coup sûr : cela m’encouragera ; et qu’est-ce qui m’empêcherait après cela, de tomber dans le bel esprit ? De plus, que sait-on ce qui peut arriver dans le monde ? Je ne suis pas plus gros qu’un autre ; et puis d’ailleurs, la porte de l’académie n’est-elle pas belle et grande ? En tout cas, qu’est-ce qu’on peut me reprocher ? Que j’écris comme un fiacre, il y en a bien d’autres qui écrivent de même ; et si pourtant ils ne l’ont jamais été ?

Fin de l’histoire de M. Guillaume.

LE LIBRAIRE
À QUI A LU

À la fureur d’écrire, a succédé celle d’être imprimé ; et le bon M. Guillaume, mon voisin de campagne, ne m’a pas donné de cesse, que je ne lui aie promis d’employer ma typographie, au service de son ouvrage. Comme j’ai eu, dans le commencement, assez de peine à entrer dans mes bottes, l’envie qu’il avait de paraître, en personne, au grand jour du lumineux théâtre de l’impression, l’a porté jusqu’à m’offrir de l’argent pour parvenir à cela ; mais le désintéressement dont nous nous piquons, dans la librairie, m’a fait rejeter cette offre scandaleuse, avec une espèce de sainte horreur, à cause, non-seulement parce que je craignais l’appréhension de me voir exposé aux justes reproches de mes confrères les libraires, mais, encore même, parce qu’une bonne conscience, bien timorée, ne souffre pas certaines bassesses, dans celui qui en est revêtu.

Parmi, et entre le fatras immense des histoires dont ce recueil est composé, j’ai choisi les quatre que vous venez de lire, cher ami lecteur ; j’en ai corrigé le style en extirpant les broussailles dont elles étaient remplies depuis un bout jusqu’à l’autre. J’ai rectifié de mauvaises inversions, dures, rendues moins louches ; des tournures amphibologiques et corrigé un très-grand nombre de mots, qui ne m’ont paru tout-à-fait dignes de la pureté de la langue française, tel que nous avons l’avantage de la parler, au jour d’aujourd’hui.

Enfin, je crois avoir mis lesdites quatre histoires en état d’être lues agréablement par un public éclairement judicieux, d’un goût délicat, et d’une juste finesse de discernement.

Je pourrais même dire, que c’est un petit service essentiel que j’ai déjà rendu, sans rougir, à plusieurs de messieurs nos plus célèbres auteurs, qui ne s’en sont pas trouvé beaucoup plus mal, et de même que leurs oeuvres, que j’ai eu l’honneur d’imprimer.

Si je n’ai pas réussi, pour cette fois, on dira du moins, à ma louange :… etc.

Au surplus, comme mon talent n’est pas de me piquer d’écrire, et que je ne cherche pas à cacher, sous une feinte modestie apparente, le service que je crois avoir rendu à notre littérature, en me donnant pour l’éditeur de ce petit ouvrage, dont je déclare, à la face du public, que je ne suis point, en aucune façon quelconque, l’auteur aussi caché qu’anonyme.

Voir en ligne : Histoire et aventure de Mamselle Godiche la coiffeuse

P.-S.

Texte établi par EROS-THANATOS.COM d’après l’histoire libertine du Comte de Caylus, « Histoire de Madame Allain et de M. L’Abbé Évrard », Histoire de Monsieur Guillaume : Cocher, Oeuvres badines complètes du comte de Caylus, vol. X, Éd. Visse, Paris, 1787.

HISTOIRE DE MONSIEUR GUILLAUME : COCHER
TABLE DES MATIÈRES

Préface
I. — Histoire et aventure de Mamselle Godiche la coiffeuse
II. — Histoire de M. Bordereau, commis à la douane, avec Madame Minutin
III. — Histoire des bonnes fortunes de M. le Chevalier Brillantin
IV. — Histoire de Madame Allain et de M. L’Abbé Évrard
Le Libraire. — À qui a lu



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