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L’Arétin moderne

Histoire de Suzon

Histoire libertine (1763)



Auteur :

Abbé du Laurens, « Histoire de Suzon et des deux Présidents à mortier », L’Arétin moderne (Seconde partie), Bibliothèque des Curieux, collection « Les Maîtres de l’Amour », Paris, 1920, pp. 268-276.


HISTOIRE DE SUZON
ET DE DEUX PRÉSIDENTS À MORTIER
Extraite du livre qui doit paraître après ma mort.

 

Qui de vous aujourd’hui se fiera à Suzon ?

 
Les Jacau avaient beaucoup de femmes sages, des filles très honnêtes et un beau sexe qui changeait quelquefois de chemises. La perfection de la perfection était parmi les femmes à cause que la loi les faisait pendre ou caresser à coups de pierre, lorsqu’elles se laissaient caresser par les Greluchons. Une jeune mariée nommée Suzon, belle comme une médaille, droite comme un I, vivait chastement. Deux vieux présidents à mortier du grand Châtelet de Jéricho s’en amourachèrent ; comme ils étaient fort entendus sur les coutumes de la banlieue de Jéricho, ils firent comme le R. P. Gribourdon et le muletier adorateur des gros charmes de Jeanne d’Arc, ils s’unirent pour avoir ses faveurs.

L’aîné de ces robins se nommait Gautier, il était âgé de quatre-vingt-dix-neuf ans neuf mois, trente et un jours, vingt-trois heures quarante-neuf minutes et quatre-vingt-quatre secondes. Le cadet, Garguille, n’avait tout au plus que quatre-vingt-dix-huit ans, vingt-trois mois, trente et un jours, cent neuf minutes et vingt-trois secondes. Les deux présidents ne présidaient plus à rien. Il y avait au moins trente-cinq ans que leurs chastes présidentes n’avaient vu les pièces sur le bureau, le ruban d’or était retiré et ne conservait plus de son ancien éclat que le lâche de la houppe de leur bonnet carré. Un regain de jeunesse prit à ces Messieurs, ils crurent que la pensée et la volonté étaient chez eux dans le degré de la perfection de Crémistic, en conséquence ils envoyèrent des poulets à Suzon. La belle les renvoya, elle ne voulait pas de poulets qu’elle ne les eût apprêtés elle-même, elle craignait qu’ils n’eussent été lardés, à cause que le lard avait été défendu par sa loi.

Les poulets, ni le beau style épistolaire ne faisaient rien sur son cœur ; les magistrats s’imaginèrent que leurs vieux visages feraient plus d’impression. Un air ancien, disaient-ils, est respectable. Nos physionomies ne sont point de ce siècle, mais nos perruques sont de l’an passé. Quoique l’hiver ne soit pas le printemps, un soleil de décembre réjouit encore, et la nature fait quelquefois des miracles.

Suzon aimait la propreté, sa religion prêchait les ablutions et les chemises blanches. Un canon de sa loi faisait manger des pigeonneaux aux prêtres, augmentant leurs ordinaires, quand les filles n’étaient point extraordinaires. La jeune femme avait été affligée pendant cinq jours d’un accident périodique, dans une partie sujette à tant d’autres. Le cinquième jour de la maladie, elle prenait les remèdes de la loi, de l’eau claire et une chemise blanche ; elle choisissait pour cette cérémonie religieuse un endroit écarté de son jardin où il y avait une fontaine, appelée la Cuvette ovale. Les vieux sénateurs savaient les rubriques de la loi, les us et coutumes des Pays-bas, ils se cachèrent dans le jardin, à dessein de voir les cérémonies de l’ablution.

La chaste Suzon alla à la fontaine de la Cuvette ovale, regarda autour d’elle et ne voyant personne se déshabilla. Aussitôt qu’elle eût ôté un grand fichu et montré une gorge éblouissante, les présidents, qui la regardaient de loin avec des lorgnettes d’opéra, furent émus de ses charmes et dirent entre eux : « Confrère, sentez-vous remuer le vieil homme ? — Non encore », répondit le président Gautier. Suzon découvrit son derrière. À ce spectacle les mortiers s’approchèrent et dirent à la belle : « Madame, l’occasion fait le larron, vous êtes sans jupon et sans chemise, c’est une charité de couvrir ceux qui sont nus ; comme nous savons notre catéchisme, nous sentons une joie inexprimable d’être bienfaisants au prochain et surtout quand le prochain est coiffé comme vous. De grâce, agréez la peine que nous voulons prendre de cacher votre nudité ; ne rougissez pas, Madame, de vous abandonner à notre charité. Cette vertu est ingénieuse, douce, discrète et tranquille. »

Un si beau sermon sur la charité devait produire son effet sur un cœur qui n’était point encore endurci. Suzon, honteuse d’avoir montré son derrière à deux présidents de grand Châtelet, ne savait quoi répondre. « Auriez-vous, la belle dame, lui dit un des magistrats, le mauvais goût d’aimer votre mari ? En vérité, c’est vous anéantir, votre mari est un impertinent de vous enterrer dans ses bras ; êtes-vous faite pour un mari ? donnez sans scrupule, madame, cent coups de canif dans le contrat de mariage, cette misère griffonnée est un chiffon… vive le plaisir de faire un mari cocu… » Le président Garguille s’émancipait ; on pardonne ces étourderies à la jeunesse, et les femmes aiment les étourdis.

La jeune femme, revenue de son étonnement, dit à ses amants : « En vérité, messieurs, vous n’êtes point honnêtes de prendre ainsi les dames au saut de la Cuvette ovale. Cela est effroyable ; quel langage tenez-vous pour des tuteurs du roi de Jéricho ? Vous devriez être plus sages qu’un chanoine de Notre-Dame. Comment, vous envoyez les filles à Saint-Martin et vous cherchez à me corrompre ! comment, une fille comme moi, qui a été élevée à Saint-Cyr !… Comment voulez-vous que je fasse mon mari cocu ? Je n’ai point vu cela dans mes heures ; voyez ces messieurs, ils veulent… il faut du temps pour faire un cocu. — Ne vous fâchez pas, Madame, dit le président Gautier, c’est la plus petite chose du monde, il faut, pour faire un cocu, le temps précisément de cuire un œuf frais. – Cela vous plaît à dire, répondit la chaste Suzon ; à quatre-vingt-dix-neuf ans on ne jette pas sitôt les cocus en moule. – Oh ! dit le jeune président Garguille, des yeux éblouissants comme les vôtres, Madame, une main aussi charmante est un trésor dans un ménage, nos biens grossissent dans les mains d’une femme sage ; heureuses, mille fois heureuses celles qui savent manier les pelotons de laine et l’aiguille, dit le sage Pangloss dans la femme qu’on ne trouve point. – Vous avez bien de la foi à mes reliques, Messieurs, je n’en ai pas tant aux vôtres, si vous n’aviez que vingt ans… tenez, en vérité, vous avez tort… pourquoi êtes-vous si vieux ? vous vous en tireriez fort mal, croyez-moi, ne déshonorez point le mortier. »

Le président Gautier, devenu plus sage par la résistance de Suzon, lui dit : « Madame, nous nous flattons d’un heureux succès, dussions-nous périr sur le champ d’honneur, nous pousserons notre pointe ; vous avez entendu parler Titon, eh bien ! l’Aurore préférait ce vieillard aux blondins et aux agréables. » Suzon, qui n’avait lu que les fables de son pays, ignorait celles des Grecs, qui, aux noms près, étaient les mêmes fables, dit à ses amoureux : « Finissez, s’il vous plaît, voulez-vous qu’on me chansonne dans Jéricho ; vous savez qu’il y a de mauvais rimeurs, et puis que penseraient les femmes ? Voyez-vous, diraient-elles, la Suzon donne ses faveurs à Gautier, à Garguille. » La chaste Suzon tint ferme aux instances des magistrats. L’entêtement d’une jeune femme qui a des préjugés contre les vieillards est terrible ; le sexe est toujours vertueux vis-à-vis des gens qu’il n’aime pas.

Les soupirants, rebutés de la fermeté de Suzon, l’accablèrent d’injures, la traitèrent de coquine et la menacèrent de la faire pendre. « Vous avez un mauvais goût pour les jeunes gens et les vieux jansénistes. Vous nous refusez vos soins parce que nous sommes molinistes, pour vous empêcher d’être contraire à notre parti, nous allons vous accuser au grand Châtelet de vous avoir surprise ici dans les bras d’un janséniste. » Suzon répondit sans s’émouvoir : « Messieurs, comme il vous plaira. »

Dans ce temps-là, on avait une idée fort triste du cocuage ; les jacaux, qui n’avaient point lu les Métamorphoses d’Ovide ni les bons livres, ne voulaient pas que les femmes se mêlassent de changer les hommes en oiseaux. Ils faisaient pendre celles qui se chargeaient de la coiffure de leur mari. L’ignorance est une terrible chose.

L’affaire de Suzon, portée au tribunal d’un peuple qui pendait les belles femmes pour une faiblesse, eut un malheureux succès. L’accusée fut condamnée à être pendue. On allait exécuter la sentence lorsqu’un écolier de douze ans, nommé Poucet Dandin, revenant du collège, passa heureusement dans la cour du grand Châtelet. Le jeune enfant, voyant tout ce peuple amassé, demanda à un Parisien qui était auprès de lui ce qui amenait tant de monde. « Dame, lui dit le bourgeois de Paris, mon garçon, vous n’avez donc pas entendu crier la sentence d’une coquine qui gâte les jansénistes ? C’est la belle Suzon qu’on va pendre au Carrefour de la Croix-Rouge. — Est-elle jolie ? dit l’écolier. — Oui, c’est une grivoise qui aimait les amoureux comme le pain blanc ; deux présidents à mortier l’ont attrapée avec son vieux Greluchon de janséniste. – Vous vous trompez, dit le petit Poucet, cela ne peut être ; quand une jolie femme fait son mari cocu, elle n’appelle jamais Messieurs de la grande chambre ni les présidents du Châtelet. – Qui voulez-vous donc qu’elle appelle ? dit le badaud. – Personne », répondit Dandin ; et Dandin avait raison.

L’écolier, touché du sort de Suzon, monta précipitamment dans la grande chambre du Châtelet, et s’adressant aux magistrats, il leur dit : « Messeigneurs du grand Châtelet, vous n’êtes que des ânes. » C’était l’usage, dans ce temps-là, d’insulter les magistrats. Les jésuites de Jéricho enseignaient cette mauvaise morale à leurs élèves et cela à cause que les écoliers de douze ans avaient beaucoup d’autorité dans les trois chambres du grand Châtelet de Jéricho.

Les magistrats, qui prenaient les sottises pour des compliments, firent attention à l’éloquence du petit Dandin, ordonnèrent un sursis d’exécution et mirent l’écolier à la place de leur premier président en lui disant : « Mon jeune garçon, vous avez l’air d’un morveux bien élevé ; vous êtes probablement un premier de sixième, vous descendez peut-être de la bonne race des George Dandin ou de la branche des Dandin qui jugeaient dans les caves et dans les gouttières les grandes causes des chats et des chiens. Vu ces raisons, la Cour vous choisit à perpétuité pour son premier président. »

Poucet Dandin, flatté du rang que le grand Châtelet venait de lui donner, remercia la Cour, et s’adressant à toute les chambres assemblées, il leur dit : « Messieurs, j’accepte le rang que vous me donnez, avec ces sentiments qu’on doit à l’estime que vous avez pour les écoliers. Dans l’affaire de Mme Suzon vous avez dormi à l’audience ; il ne faut jamais dormir dans la cause d’une jolie femme ; qui sont les témoins qui déposent contre elle ? – Monsieur l’écolier, dit l’avocat général, ce sont les nommés Michel-Cassandre-Mathusalem Gautier, Adam-Blaise-Hérode Garguille, présidents à mortier de cette chambre. La Cour, dans l’affaire, a suivi le § LXXXIXe du traité des causes véreuses de Dumoulin, où, sur l’explication du Digeste testis titicu… cu… Cujas, après Charondas et Bacquet, assure que le témoignage de deux vieillards est préférable à celui d’un écolier de sixième ; en conséquence la Cour a prononcé la sentence de mort contre la nommée Suzon, atteinte et convaincue d’avoir vendu ses faveurs au parti janséniste. »

L’homme du roi ayant parlé, le petit Dandin se leva et dit à l’assemblée : « Messieurs, vu les raisons solides de l’avocat du roi, je condamne les nommés Michel-Cassandre-Mathusalem Gautier, Adam-Blaise-Hérode Garguille à être préalablement conduits ès prisons du petit Châtelet pour être appliqués à la question ordinaire et extraordinaire. » On arrêta les deux vieillards, on les conduisit en prison, où on leur fit subir la question.

Dans ce temps-là, la question ordinaire était exécutée par deux sœurs du Pot qui administraient au coupable, de cinq en cinq minutes, un lavement d’eau à la glace. Elles appliquaient tout le temps que durait la question trente-six emplâtres de mouches cantharides au patient, trois au derrière, deux aux aines ; en posant ces dernières, les sœurs du Pot élevaient leurs cœurs à l’Éternel.

La question extraordinaire se faisait avec les oraisons et les prières anciennes qui servaient aux épreuves du fer chaud et aux eaux chaudes. On passait une longue perche dans le derrière du patient, on le portait ainsi en procession, il était précédé de la bannière de la paroisse et suivi du chapitre de Notre-Dame de Jéricho, M. l’archevêque à leur tête. Les chantres entonnaient ce verset du psaume : Manducaverunt Jacob, ils ont mangé Jacob. Le chœur répondait : On a commencé par les fesses parce que la moutarde venait après. On faisait soixante-sept stations, à chaque on secouait soixante-sept fois le patient perché au bout du bâton. Cette cérémonie faite, monseigneur et les chanoines venaient lui cracher au derrière. Les présidents, qui n’avaient pu soutenir les honneurs de la procession, se coupèrent dans les interrogations. Le président Gautier avoua qu’il avait vu la Suzon et son janséniste sur un pommier, Garguille déclara que c’était un poirier.

Le petit Dandin voyant que ces messieurs se coupaient s’écria : « Voyez-vous que ces deux malheureux n’ont pas les premières leçons de la botanique, ils ne connaissent que la plante des pieds ; Suzon ne peut avoir accordé ses faveurs sur deux arbres, les vieux jansénistes ne font point, comme les francs-maçons, les choses par trois ; ainsi, messieurs, vos présidents sont coupables. » Le grand Châtelet de Jéricho vit bien que l’écolier Dandin était éclairé par Crémistic. On prononça l’arrêt de mort, et les coupables furent pendus.

Ce jugement, qui a extasié l’antiquité, n’est point si admirable. Les deux vieillards, épris des charmes de Suzon, pouvaient équivoquer facilement en prenant un arbre pour un autre, surtout dans un jardin où les pommiers et les poiriers étaient multipliés. Un mari qui surprend sa femme sous des arbres entre les bras d’un autre ne va point regarder au ciel pour savoir sous quelle constellation se fait la jonction du Capricorne, ou s’il y a des pommiers. Les deux présidents connaissaient peut-être mieux les filles que les arbres. L’écolier de Jéricho n’avait aucune autorité dans la Cour souveraine du grand Châtelet pour casser la sentence et donner, à douze ans, la loi à d’anciens magistrats. L’histoire de Suzon est un vrai conte de ma mère l’Oie.

P.-S.

Texte établi par EROS-THANATOS.COM d’après l’histoire libertine de l’Abbé du Laurens, « Histoire de Suzon et des deux Présidents à mortier », L’Arétin moderne (Seconde partie), Bibliothèque des Curieux, collection « Les Maîtres de l’Amour », Paris, 1920, pp. 268-276.



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