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Le sultan Misapouf et la princesse Grisemine

Histoire de la sultane Grisemine

Les Métamorphoses (Deuxième partie)



Auteur :

Claude-Henri de Fusée de Voisenon, « Le sultan Misapouf et la princesse Grisemine », Contes légers (suivis des Anecdotes littéraires), Éd. E. Dentu, collection « Bibliothèque choisie des chefs-d’oeuvre français et étrangers », t. XXI, Paris, 1885 (VIII-308 p. ; in-16), pp. 91-156.


LE SULTAN MISAPOUF ET LA PRINCESSE GRISEMINE
SECONDE PARTIE

Le lendemain, Grisemine ne manqua pas de se présenter devant Misapouf, et de le prier de lui finir l’histoire de sa vie. Il la reprit en ces termes :

Nous arrivâmes bientôt au temple ; ce fut alors que j’éprouvai l’enchantement de la dent arrachée. Elle prit tout à coup la forme d’un petit doigt assez considérable.
- Je vois votre étonnement, dit la fée ; c’est par le moyen de cette métamorphose que vous allez pénétrer dans la première enceinte. Ce meuble porte ici le nom de passe-partout.

En effet, la grande porte s’ouvrit. Ce temple était un fort beau vaisseau, composé de trois cintres séparés. La voûte du premier était garnie d’une grande couronne d’anneaux : je vis plusieurs chevaliers qui tournaient autour ; j’imaginai que c’était une course de bagues.
- Ces anneaux, dit la fée, sont les revenus de celles à qui ils appartiennent. Remarquez que les chevaliers qui n’ont qu’une lance de bois ou de fer n’en attrapent aucun. Voyez-vous, au contraire, ce gros vilain financier, il n’en manque pas un, parce qu’il a une lance d’or.
- Il est vrai, répondis-je ; mais je remarque, en même temps, que ces mêmes anneaux s’échappent aussitôt qu’il les a touchés.
- C’est la règle, répliqua la fée ; ce sont des commerçants qui ne s’enrichissent qu’en courant. Passons dans le second cintre, poursuivit-elle. Les anneaux qui le garnissaient avaient chacun un mur placé derrière eux. Souvent je voyais un anneau disparaître, et le cœur demeurer seul.
- Expliquez-moi, dis-je à la fée, ce que cette séparation ?
- C’est, répondit-elle, l’anneau d’une fille qu’on vient de marier, il est vendu et livré, mais le coeur reste, parce qu’il n’y a qu’elle qui peut le donner. Vous voyez encore, poursuivit-elle, des coeurs sans anneaux ; ceux-là paraissaient secs et flétris. Ce sont les coeurs de ces femmes méprisables et estimées qui ont le maintien froid, l’esprit dur, et le sang chaud ; qui, sans avoir d’âme, ont beaucoup de tempérament ; qui établissent leurs plaisirs sur la jouissance de l’un, et leur réputation sur le défaut de l’autre : comme c’est le caprice seul ou la vivacité qui attire leurs anneaux, leurs coeurs ne sont jamais â la suite, et restent seuls, pour faire parade d’une vertu dont il n’y a que les sots qui soient les dupes.
- Ah ! m’écriai-je, je ne veux point rester dans ce cintre-là ; je me flatte que l’anneau de ma princesse n’y est pas. Pénétrons dans le troisième.
- Volontiers, dit la fée, c’est là que votre destin sera éclairci.

Je fus très étonné de n’y voir qu’une couronne de coeurs, et pas un seul anneau.
- Voilà, dit la fée, le cercle des coeurs qu’on méprise sans raison, qu’on devrait estimer souvent, et plaindre toujours. Ce sont ces femmes qui n’ont de faiblesse que parce qu’elles ont une âme, qui sont trop sincères pour n’être pas crédules, et trop tendres pour n’être pas aimées. Leurs coeurs cachent leurs anneaux ; on n’a jamais le dernier que par le moyen du premier, et c’est là ce qui fait les passions voluptueuses et durables. Elles résistent longtemps à l’Amour, qui ne veut que leur bonheur. Le préjugé les tient trop en garde contre le charme du sentiment. Enfin elles s’y livrent ; elles avouent leur penchant, et veulent reculer leur défaite ; mais en vain ; car, comme vous venez de le voir, quand c’est l’anneau seul qui porte la parole, le coeur peut fort bien ne pas répondre ; mais quand c’est le coeur qui parle, il est bien difficile que l’anneau ne se mêle pas un peu dans la conversation.

Je sentis la vérité de ce discours, j’en fus attendri, et dans ce même instant je vis un coeur qui se déplaçait, et qui vint se coller contre le mien. Un anneau charmant était à sa suite. « Ah ! dis-je avec transport, voilà l’anneau de ma princesse. » Cérasin, qui était brutal comme un carme, se jeta dessus : il s’en était déjà emparé, lorsque la fée lui dit : « Insolent, je vais te punir de ta témérité. » Elle lui donna un coup de baguette sur le nez, qui le changea aussitôt en un bidet de faïence de Saint-Cloud ; il n’y eut que ses jambes dont elle lui conserva l’usage. Le bidet Cérasin s’en servit, et galopa à bride abattue tout autour du temple ; les anneaux de trois cintres firent de grands éclats de rire, et j’en remarquai beaucoup qui n’avaient pas le rire joli. La fée aux dents parut alors et se mit à cheval sur Cérasin, qui éternua beaucoup sans que la fée lui dît : Dieu vous bénisse. La fée Ténébreuse se montra aussitôt, et s’écria : « Ah ! ma soeur, que faites-vous ? — Je veux, répondit-elle, me venger de Cérasin, et je vais lé faire galoper dans les terres labourées. — Et ne voyez-vous pas, reprit la fée Ténébreuse, que vous venez de me faire perdre mon pouvoir sur l’anneau de la princesse ? Le Destin a déclaré qu’il se rejoindrait au petit doigt de Misapouf, lorsque la bouche de Cérasin serait sur ses épaules. Voilà l’oracle accompli, puisque c’est cette bouche qui vous sert d’anneau, et qu’elle porte à plomb sur le dos de ce vilain bonze. »

Elle n’eut pas plus tôt fini ce discours, que le chevalier au nez parut, et me dit qu’enfin il était délivré, et qu’il allait rejoindre sa femme, la Fée aux bains. Mes deux petits cousins Colibry et Niny le suivaient, et étaient tout en nage. « Grand merci, Misapouf, s’écrièrent-ils, nous allons prendre l’air, car nous avons bien chaud. »

Le géant fut obligé d’épouser la princesse Ne vous y fiez pas, et Cérasin est encore bidet de la fée, en punition du goût qu’il avait, presque toujours contraire au beau sexe. Il a sans cesse le chagrin de voir son ennemie, et de lui être soumis. Je croyais toucher à la fin de mes peines ; mais il fallait remplir la destinée, et subir l’enchantement que la fée avait formé contre moi. Sans être attendrie par les larmes de ma belle princesse, ni par mes prières et mes soumissions, elle me toucha de sa baguette ; je fus transformé, à l’instant, en lièvre. Quelle douleur pour un prince courageux, de se voir sous la forme de l’animal du monde le plus poltron ! Conséquemment à mon nouveau naturel, mon amour s’évanouit, pour faire place à une frayeur extrême. Je m’enfuis de toute la vitesse dont j’étais capable, et ne m’arrêtai qu’à cinq où six lieues de là. Je demeurai tout le lendemain sur mes quatre pattes ; je ne savais pas encore me faire un gîte, mais l’instinct, qui est propre à chaque espèce d’animaux, ne tarda pas à me l’apprendre. J’oubliais de vous dire que la maudite fée, en me changeant en lièvre, m’avait coupé les deux oreilles ; ce qui augmentait encore mon chagrin et ma honte.

En rencontrant d’autres animaux, surtout ceux de mon espèce, je croyais toujours qu’ils se moquaient de moi. Je me souvenais d’avoir vu des lièvres sans oreilles, et je me rappelais avec désespoir le changement que cela produisait sur leur physionomie. J’attendis le jour, en faisant des réflexions aussi tristes qu’humiliantes ; j’en faisais encore de plus affligeantes sur la princesse mon épouse, car j’étais inquiet de sa douleur, et du traitement qu’elle recevait. Une heure après le lever du soleil, j’entendis beaucoup de chiens qui aboyaient, et d’hommes qui parlaient ensemble ; je crus même distinguer la voix de mes ennemis ; je voulais les éviter : mais aussitôt je fus étourdi par ce cri, répété cent fois : Velau, velau, velau ; je tournai la tête, et je vis au moins cinquante chiens, douze ou quinze chevaux, et trois cors de chasse ; ils sonnèrent la vue, j’en savais l’air, et je le reconnus. Je redoublai de vitesse, et je ne philosophai jamais tant sur la folie d’ameuter un si grand nombre d’hommes et d’animaux après une bête aussi misérable que j’étais. Mais comme le géant n’était pas philosophe, il poursuivit ma philosophie à bride abattue. Je donnai plusieurs crochets aux chiens ; je fis des détours ; je revins sur mes pas ; je les fis tomber en défaut ; à la fin, je sentis que mes pattes commençaient à perdre le jeu de leurs efforts, et je vis que j’allais être forcé : je me réfugiai dans une roche creuse ; j’y attendis la mort avec autant de fermeté que les sénateurs de je ne sais plus quel endroit, qui restèrent sur leurs sièges, les bras croisés, tandis que la ville était exposée au meurtre et au pillage. Toute la chasse arriva ; les piqueurs empêchèrent les chiens de m’étrangler. Le géant et la fée s’avancèrent ; je reconnus le char ; mais je n’y vis point la petite princesse, ce qui me fit répandre des larmes. Mon ennemi les imputa à la crainte. « Oh ! le lâche, dit-il, qui a peur de mourir ! il ne sera pas si heureux. »

Ils me donnèrent cinq ou six croquignoles, ce qui me mortifia beaucoup, et me dirent : « Adieu ! monsieur Misapouf, jusqu’à demain matin. » Je ne doutai pas que le lendemain je n’eusse une pareille aubade : je cherchai quelque endroit écarté ; je trouvai le creux d’un chêne, je m’y crus en sûreté ; mais les abominables chiens, conduits par la piste, découvrirent bientôt ma nouvelle habitation, et me menèrent le même train que le jour précédent. En un mot, je fus couru, forcé, croquignolé et raillé pendant neuf jours ; ensuite on me laissa tranquille. Je n’aime pas la solitude ; ainsi mon premier soin fut de chercher à faire des connaissances ; mais je m’aperçus, avec chagrin, que les lièvres ne vivaient point en société, et que chacun restait tristement dans son gîte comme un vrai reclus ; je voulus en conter à quelques hases, qui me parurent d’humeur vive et facile. Mes oreilles coupées excitèrent leur ris, et j’eus beaucoup de peine à les accoutumer â ma figure. Mais je ne dois point oublier le plus grand de mes malheurs : sous cette forme nouvelle, la fée m’avait, par noirceur, conservé mon petit doigt tel qu’il était quand j’étais homme. Les choses n’ont de valeur que par comparaison : ce qui est peu de chose pour une femme est un prodige pour une jeune hase. Aussi tous mes transports furent-ils sans effet ; tous les lièvres femelles du canton vinrent, par curiosité, faire l’essai de ce phénomène, et eurent le chagrin de n’en pouvoir profiter. J’étais furieux quand je faisais réflexion à ce nouveau raffinement de méchanceté : mais je n’étais pas à la fin de mes malheurs. Le géant et son exécrable mère vinrent un beau matin me trouver ; mon chagrin m’avait tellement abattu que je ne songeai point à les fuir : la fée me toucha de sa baguette, me changea en lévrier, et me ramena dans sa maison. Admirez Madame, le pouvoir du penchant naturel de chaque individu, et cela prouve bien que l’homme même n’est rien moins que libre dans ses actions ; un pouvoir supérieur le détermine et le fait agir. J’eus la douleur, sous cette nouvelle forme, d’étrangler en huit jours mes connaissances, mes amis, et plusieurs de mes inutiles maîtresses, et de ne point voir la princesse. J’étais fort ennuyé de cet état ; on ne m’épargnait ni les injures, ni les coups. Un jour, en revenant de la chasse, la fée me changea en renard. Je vois que votre coeur s’attendrit…
- Seigneur, répondit Grisemine, il est vrai que je ne puis entendre ce nom-la sans être vraiment touchée ; je doute même que je vous eusse jamais rien accordé, si j’avais su que vous aviez été renard ; car enfin j’ai toujours eu des entrailles, et je regretterai toute ma vie mes six pauvres enfants.
- J’en conviens, lumière de ma vie, dit Misapouf, vous devez m’en vouloir un peu de mal de vous en avoir privée ; mais enfin, si j’étais renard, vous étiez lapine ; d’ailleurs, je vous avouerai que j’ai toujours regardé le lapereau comme un joli manger, surtout dans la nouveauté ; et je me souviens très bien que messieurs vos enfants n’étaient pas encore demis. Mais il est temps d’essuyer vos larmes et de faire couler les miennes. Le lendemain, vous fûtes bien vengée. Je ne vous cacherai pas que ce jour-là je fus très content de ma chasse ; j’allai dans mon terrier, je me couchai sans souper : sous quelque forme que j’aie été, mon estomac a toujours été faible, et je n’ai jamais pu faire qu’un bon repas. Je sortis de ma retraite à l’aube du jour ; l’aurore aux doigts de rose commençait à colorer les airs d’une lumière tendre, et répandait des perles sur la pointe des près et sur les boutons des fleurs. J’ignorais que la naissance d’un si beau jour dût en être un si funeste pour moi. J’avais passé une nuit tranquille sans faire aucun rêve de mauvais augure, et je me promenais dans une route, en renard qui, si cela peut se dire, ne pense pas à malice. Mon appétit fut ouvert par le chant de plusieurs coqs : le gibier que j’avais mangé m’avait affriandé pour la volaille. Je me glissai le long d’un mur, où j’aperçus, dans la cour d’une ferme, deux coqs, quatorze poules et douze dindonneaux. L’eau me vint à la bouche, et mes yeux errèrent longtemps, incertains du choix. Enfin, ils se fixèrent sur une petite poulette noire, tachetée de blanc. Je me jetai au milieu de la troupe, et j’emportai le morceau marqué. Comme je suis naturellement né gourmand, je ne m’aperçus point que ma petite poule ne se débattait pas et ne jetait aucun cri ; je ne songeai qu’au plaisir de la manger. Dès que je fus dans le fort du bois et que je me crus en sûreté, j’appliquai sans pitié le coup de la dent meurtrière… Ah ! j’en frissonne encore et mes sanglots interrompent mon récit… Le sang n’eut pas plus tôt coulé, que j’entendis une voix douce, et toujours présente à mon coeur, qui dit : « Ah ! je me meurs ; la fée Ténébreuse est bien vengée. Hélas ! mon cher Misapouf, puisse tu ignorer que ta tendre et fidèle épouse est dévorée par un malheureux renard ! » À ces mots funestes, tous mes sens se glacèrent ; je laissai tomber de ma gueule ensanglantée mon innocente proie ; je vis alors, je vis la poule perdre sa forme, et reprendre la figure de ma chère princesse. Le sang sortait à gros bouillions de sa gorge d’albâtre ; je m’évanouis à ce spectacle affreux. Je ne revins à moi que par un coup de baguette de la fée, et je me trouvai sous les traits de l’amant le plus coupable et le plus à plaindre. « Ah ! ciel, s’écria la princesse, je meurs de la dent de Misapouf… » Elle me serra la main, et ferma les yeux pour jamais.

« Me voilà contente, dit la fée Ténébreuse, tu as rempli ton sort. » Je sortis de mon caractère de douceur, et lui dis mille injures ; mais elle me rit au nez, et s’envola dans son char. Accablé de désespoir, et n’ayant plus rien de mieux à faire que d’être sultan, je revins chez mon père ; je le trouvai expirant ; je fus déclaré son successeur. Le poids de ma couronne ne diminue point celui de mon chagrin ; j’ai étranglé mes amis, j’ai mangé votre famille, j’ai fait mourir ma maîtresse ; je ne puis maintenant avoir d’autre plaisir que celui de vous en procurer.

Puissé-je souvent, dans vos bras, étourdir vos douleurs et les miennes, expier mes crimes, vous traiter en sultane, comme j’ai traité vos enfants en lapereaux, et attendre patiemment le moment où je dois devenir capucin, sans jamais cesser d’être un saint musulman !

Le sultan Misapouf finit ainsi son histoire, en poussant un soupir très considérable, et en lorgnant Grisemine d’une façon tout à fait touchante. Grisemine, après y avoir répondu par un demi-sourire et un regard tendre, lui tint discours.

Seigneur, votre histoire m’a intéressée ; mais je m’attendais toujours que vous me reparleriez de la Fée aux bains, du Chevalier au nez, du roi Sauvage, de la reine son épouse, de la princesse Ne vous y fiez pas, leur fille.
- Et pourquoi vous imaginez-vous tout cela ? répondit Misapouf. Voilà une belle idée ; vous me croyez donc bien babillard ?
- Non, Seigneur, répliqua la sultane, mais votre sublime et toujours victorieuse Majesté doit savoir que la première règle d’un récit est, à la fin, de rendre compte de tous les personnages intervenus pendant le cours de la narration.
- Comment diable, reprit poliment Misapouf, voulez-vous que je vous rende compte de tous ces gens-là, puisque je ne les ai point revus ? Faut-il, pour la régularité de mon histoire, que je leur envoie exprès un ambassadeur pour m’informer de l’état de leur santé, et leur demander la suite de leur histoire ? Je crois qu’ils sont à présent ce qu’ils étaient alors : la Fée aux bains, une criarde, que son chevalier a rejointe, et qu’elle doit sans doute mener par le nez ; le roi Sauvage, un bon homme qui sait dire une brusquerie, et ne sait pas soutenir une opinion ; la reine son épouse, une jolie femme, mais trop commère ; et la princesse leur fille, une attrape-nigauds : voilà tout ce que j’en puis dire.
- Seigneur, dit la sultane, je puis vous donner de plus grands éclaircissements sur ce qui les regarde.
- Je vous en dispense, répondit Misapouf.
- Puisque vous êtes si peu curieux, répondit Grisemine, je ne vous apprendrai point que la fée Ténébreuse s’est fait faire un manchon avec la peau que vous aviez étant renard.
- Comment donc ? dit le sultan, cela doit lui faire un beau manchon ; car je me souviens que j’avais une peau très argentée ; et je commence à croire que c’est par avarice qu’elle m’a fait redevenir homme. Eh ! de qui tenez-vous cette nouvelle-là ?
- C’est de la Fée aux bains, répondit Grisemine…
- Ah ! ah ! c’est-à-dire que vous avez été chez elle, dit le sultan ; et par quel hasard ? Je m’imagine que sa maison doit être très humide.
- Seigneur, répliqua la sultane, si vous voulez savoir mon histoire, il faut que votre illustre Majesté m’accorde un moment d’audience.
- Très volontiers, répondit le sultan ; si elle est est trop longue, je pourrai bien m’endormir ; mais ce n’est pas un grand malheur. Commencez donc, Madame.

HISTOIRE DE LA SULTANE GRISEMINE

Je suis née en Finlande ; je ne suis ni reine ni princesse ; mais je puis assurer Votre Majesté que je suis bien demoiselle, car j’ai trouvé dans mes papiers une lettre d’un duc de Laponie à mon grand-père, qui lui mettait le très humble et très obéissant serviteur.
- Oh ! cela ne veut rien dire, reprit Misapouf, car tous ces ducs lapons sont de très petits ducs ; ce n’est pas que je doute de votre noblesse, ajouta-t-il.
- J’en ai encore une preuve plus certaine, dit la sultane : c’est que le roi de Finlande n’aurait pas voulu se mésallier, et sans mes voyages je l’aurais épousé.
- C’est vraiment un fort bon parti que vous avez manqué là, dit le sultan. Il était donc devenu amoureux de vous ?
- Non, seigneur, répondit Grisemine.
- Le trône de Finlande avait été occupé autrefois par des princes de la maison de Zélande. Les ducs de Nortingue l’usurpèrent ; ce petit accident occasionna de grandes guerres entre ces deux maisons. Enfin, on trouva un expédient pour faire retourner la couronne à la maison de Zélande, sans l’ôter à celle de Nortingue.
- Comment cela, répondit le sultan ?
- On a, dit la sultane, imposé une condition au roi, aujourd’hui régnant, qui l’empêchera d’avoir des enfants.
- J’entends, dit le sultan, on a exigé de lui qu’il ne se marierait point.
- Non, seigneur, dit la sultane, c’eût été une injustice, on lui a laissé cette permission.
- Ah ! je sais ce que c’est, reprit Misapouf, il faut que je sois bien sot pour ne pas l’avoir deviné. On veut que sa femme soit hors d’âge de lui donner des successeurs.
- C’est tout le contraire, répliqua Grisemine ; il pourra choisir une femme dans toutes les princesses du monde, et dans toutes les demoiselles de son royaume, mais celle-là seule pourra l’épouser, qui lui apportera l’ignorance si précieuse aux yeux d’un mari.
- En vérité, dit le sultan, vos princes de Zélande n’ont pas le sens commun ; cette condition-là n’a jamais empêché une femme d’avoir des enfants.
- Votre Majesté, dit la sultane, ne m’a pas laissé achever ; j’allais avoir l’honneur de lui raconter qu’il fallait pour épouser le roi de Finlande, qu’une fille voyageât pendant quatre ans, qu’elle partît à l’âge de douze ans étant très ignorante, et qu’elle revînt à seize tout aussi peu instruite.
- Oh ! cela change la thèse, s’écria Misapouf : je fais réparation à ces princes, je suis bien certain qu’ils régneront.
- Le roi a signé ce traité à dix-huit ans, il en aura ce mois-ci soixante-dix-neuf, et il est encore garçon. Vous jugez bien cependant qu’il n’y a point de gentilhomme qui ne se tue à faire des filles, et qui ne se ruine à les faire voyager. Mon père en fournit un exemple ; j’ai eu douze soeurs qui se sont dispersées ; leur temps s’est écoulé sans qu’aucune soit revenue en état d’être reine.
- Comment, dit le sultan, vous êtes la treizième ?
- Oui, Seigneur, répondit Grisemine.
- Allons, répondit Misapouf, parlez-moi avec franchise. Qu’est-ce qui vous a épargné les frais du retour ? Je ne vous en aimerai pas moins, car enfin je ne trouve pas que cette ignorance soit quelque chose de si merveilleux.
- Je vais, dit la sultane, obéir à votre toujours auguste Majesté, en lui parlant sans déguisement.

Dès que j’eus douze ans, ma mère me fit partir, après m’avoir appris le sujet et la condition de mon voyage. Je me crus déjà reine de Finlande, et la tête me tourna comme à un maître des requêtes qui devient intendant. Ma mère, pour me préserver des enchantements, me donna un valet de chambre sorcier. On croyait cette précaution nécessaire, et d’ailleurs, c’était le bon air.
- Comment, un valet de chambre sorcier ! s’écria Misapouf, c’était pour vous empêcher d’être reine dès la première journée.
- Non, seigneur, répondit Grisemine, car il était de l’espèce de l’eunuque de la Fée Ténébreuse.
- Ah ! ne me parlez pas de ce vilain-là, dit le sultan.
- Je n’ai point lieu de me plaindre de celui qui m’accompagnait, répliqua Grisemine, il s’est sacrifié pour moi, sans me faire perdre mes droits à la couronne. Nous nous embarquâmes dans un vaisseau marchand ; j’eus le malheur, comme cela arrive toujours, de plaire au capitaine. II voulait me le prouver, parce qu’il ne savait pas me le dire ; mais mon cher sorcier, Assoud, me changea tout à coup en barbue. Je m’échappai des mains de mon brutal, et je sautai dans la mer. Assoud me suivit après s’être transformé en merlan. Nous gagnâmes promptement le rivage, car, quoique la barbue soit un bon poisson, j’aimais encore mieux être fille. Nous reprîmes notre forme ordinaire. Nous errâmes longtemps dans les forêts, où je commençais à mourir d’inanition, car tous les sorciers n’ont pas le pouvoir de se faire apporter à manger.
- J’en suis étonné, dit le sultan, car on dit toujours d’un mauvais plat : voilà un ragoût du diable.
- Assoud avait aussi bon appétit que moi, mais il ne plaignait que moi seule. Un jour il me tint ce discours : — Mademoiselle, je crois que vous aimez mieux vivre que mourir. Je n’ai qu’un moyen de vous faire faire un bon repas. — Quel qu’il soit, mon cher Assoud, lui dis-je, je l’accepterai. — Le voici, reprit-il : vous venez d’être barbue, et je pense que vous ne serez pas plus déshonorée d’être lapin. Voilà du serpolet qui vous paraîtrait délicieux. Je ne parle pas de plusieurs autres petites douceurs qui pourraient vous récréer, comme de faire des lapereaux…
- Adieu la royauté, dit le sultan.
- Non, seigneur, répondit la sultane, ce n’était qu’en qualité de fille que je devais être reine. Ainsi, en passant dans le corps d’une lapine, j’aurais pu peupler une garenne entière, sans être moins digne d’épouser le roi. J’acceptai la proposition d’Assoud, et, par le moyen de son art, la métamorphose réussit. Il y avait trois mois qu’elle était faite ; j’avais eu de la complaisance pour un lapin, quoique je ne sentisse aucun goût pour lui ; mais je craignais de passer pour une bégueule. Vous savez les chagrins que j’ai ressentis, puisque c’est vous qui les avez causés. J’étais dans le plus vif de ma douleur, lorsqu’elle fut augmentée encore par le spectacle le plus attendrissant. Je vis revenir Assoud tout ensanglanté, qui se traînait vers moi. « Je vous trouve à propos, me dit-il d’une voix faible, je n’ai plus qu’un moment à vivre ; un chasseur vient de me réduire dans cet état ; et s’il m’avait tué sur place, vous seriez toujours demeurée lapine ; je n’ai que le temps de rompre votre enchantement. » Il marmotta quelques paroles, me toucha de sa patte, et je redevins fille ; c’est depuis ce temps que je me suis fait nommer Grisemine. « Je meurs content, dit Assoud ; comme je ne pourrai plus veiller à votre sûreté, je vous conseille de prendre mes habits au lieu des vôtres ; vous paraîtrez, il est vrai, un fort joli garçon ; mais vous n’allumerez des passions que dans le coeur des femmes, et ce ne seront jamais elles qui vous empêcheront d’être reine. » À ces mots, il rendit son dernier soupir. Vous connaissez mon coeur, aussi vous pouvez vous représenter mes regrets. J’allai dans une espèce de grotte où flous avions laissé nos habits, je pris celui d’Assoud : je m’avançai vers le rivage ; je découvris un bâtiment, je fis signe avec mon mouchoir ; une chaloupe fut détachée, et me conduisit vers le vaisseau. Le capitaine me fit beaucoup de politesses, et me demanda où je voulais aller. Je lui répondis que je n’avais aucun objet déterminé, ayant quitté ma patrie pour voyager.
- Si cela est, dit-il, vous ne serez pas fâché d’aller avec nous au palais des éternuements.
- Je vous avoue, lui répondis-je, que je n’en ai jamais ouï parler ; on doit y dire bien souvent : Dieu vous bénisse.
- C’est un lieu, reprit-il, habité par la fée Transparente. Elle distribue une poudre qu’on prend comme du tabac, et qui fait éternuer de l’esprit.
- Vous m’étonnez, m’écriai-je.
- Oui, me répondit il, lorsqu’on a éternué cinq à six fois, on débite aussitôt une vingtaine d’épigrammes, et deux douzaines de maximes.
- Voilà, dis-je, qui est admirable. Monsieur le capitaine, faites redoubler des rames, car je meurs d’envie d’éternuer.
- Mon enfant, reprit-il, tous ceux qui sont à mon bord ont la même impatience ; car depuis quelque temps l’envie d’éternuer est devenue une fureur. Voyez-vous cette jeune femme étique ? Elle a entendu dire que lorsqu’on était maigre, on était obligé, en honneur, d’avoir de l’esprit ; elle a tout aussitôt entrepris le voyage. Cette autre, qui devient trop grasse, est persuadée que l’esprit la maigrira ; elle veut en avoir, pour conserver sa beauté plus que pour y suppléer. J’ai au moins trente auteurs qui soupirent après l’éternuement, et qui croient que l’esprit les dispensera d’avoir de l’imagination et du talent. Enfin, poursuivit le capitaine, il n’y a pas jusqu’à ce vilain capucin-là qui ne veuille éternuer.
- Ah ! ah ! dit Misapouf, vous avez donc vu un capucin ? Dites-moi, je vous prie, comment cela est fait.
- Seigneur, répondit Grisemine, c’est une espèce d’animal qui tient le milieu entre le singe et l’homme, qui a autant d’orgueil que d’incapacité, et qui pue le moine à faire vomir.
- Diable, s’écria le sultan, ce portrait-là n’est pas appétissant ; il n’y a que l’orgueil qui puisse en faire la consolation ; car lorsqu’on en a, on se passe de tout. Continuez, je vous prie.
- Seigneur, dit Grisemine, le troisième jour de navigation nous découvrîmes le palais où nous allions ; il avait une si belle apparence, que je le pris d’abord pour la demeure d’un roi. Nous descendîmes du vaisseau avec précipitation. La fée était à une tribune, et jetait des petits paquets à ses courtisans, qui se les arrachaient et qui éternuaient à outrance ; la rage de parler les saisissait, ils faisaient des questions sans qu’on leur répondît, et souvent des réponses sans qu’on les questionnât : on admirait pour être admiré, on critiquait pour être craint, on plaisait moins qu’on n’étonnait ; l’amour-propre boursouflé donnait des louanges trompeuses, la malignité, de mauvais conseils, et le faux discernement, d’injustes approbations. Je fus bientôt excédée de cette cohue. Je gagnai la porte en réfléchissant sur ce que, dans ce palais, on ne pensait que par secousses, que l’esprit ressemblait â un accès de fièvre, que tout ce qui s’y produisait ne pouvait former qu’un assemblage de lambeaux, et jamais un tout. Je jugeai qu’il fallait attendre l’esprit, et se donner l’agrément, qui est toujours aux ordres de ceux qui le cherchent ; qu’on amuse un moment avec quelques traits, mais qu’on plaît toujours lorsqu’on est aimable : les bons mots sont des hasards, et les agréments sont des titres. Je suivis la route la plus frayée. Sur le soir, je trouvai un jeune homme qui voyageait, ainsi que moi, sans suite et sans équipages ; je fus d’abord saisie de quelque crainte, et je remarquai aussi que nia présence lui causait quelque inquiétude. Nous nous rassurâmes ; il me raconta son histoire, qu’il inventa peut-être et que je vais vous répéter…
- Non, s’il vous plaît, dit le sultan, je m’embarrasse fort peu de savoir ce qui est arrivé à quelqu’un que je n’ai jamais vu et que je ne suis pas tenté de voir.
- Si vous saviez, répondit la sultane, quel était ce garçon-là, vous parleriez différemment.
- C’était peut-être un garçon comme vous, dit Misapouf.
- Précisément, répondit Grisemine ; mais nous fûmes longtemps dans l’erreur ; nous voulions nous faire des avances de politesse, dont nous arrêtions aussitôt l’essor ; nous étions à tous moments sur le point de nous prévenir, et nous nous attendions toujours. La nuit vint, et nous arrivâmes à une petite maison qui servait, dit-on, à loger les passants ; nous y entendîmes un grand bruit d’instruments, mêlé de chansons douces. J’entrai sans qu’on m’aperçût, je parlai sans qu’on m’entendît ; je vis beaucoup de monde, et fort peu de chambres.
- Je m’attends, dit le sultan, que vous aurez été forcée de coucher plusieurs ensemble, et que votre couronne aura fait naufrage dans cette auberge-là.
- Seigneur, répondit la sultane, vous avez l’esprit bien pénétrant. Dans le temps que je faisais des questions inutiles, j’entendis a la porte un grand bruit d’équipages et de domestiques, et je vis une grande femme belle comme la personne qu’on aime. Cet événement suspendit la joie de la maison. Celui qui en était le maître vint, et parla ainsi : « Sans doute Madame vient pour passer la nuit ici ; mais je crains qu’elle ne soit bien mal couchée, car j’ai marié ma fille aujourd’hui, et je n’ai que deux chambres : l’une appartient de droit aux nouveaux époux, il ne reste plus que l’autre pour Madame ; mais je ne sais où je logerai ces deux messieurs, » dit-il en nous montrant.
- Mon ami, dit cette dame, après nous avoir considérés, votre chambre est-elle à deux lits ?
- Oui, répliqua l’hôte.
- Eh bien, répondit-elle, nous pouvons nous accommoder ; j’en occuperai un, et ces deux jeunes gens, qui se connaissent, ne seront pas sans doute en peine de coucher dans l’autre.

C’était là précisément ce que nous craignions sans oser nous le communiquer.
- Vous aviez grand tort, dit le sultan, car cela n’était pas dangereux.
- Je pris la parole, et je dis à la dame que nous n’osions prendre la liberté de coucher dans la même chambre qu’elle. Mais elle me répondit :
- Vous avez tort, je ne crains point les hommes, et je suis accoutumée à être sage avec eux, sans les éviter ; je ne fais pas cas de ces femmes qui craignent toujours les occasions ; la vertu qui fuit, manque souvent de jambes.

Comme nous voulions partir le lendemain, nous nous couchâmes de bonne heure ; j’eus la précaution, en me mettant au lit, de me tenir absolument sur le bord ; mon compagnon eut la même prudence ; deux personnes auraient pu aisément se placer entre nous. Je fus surprise de ne sentir aucun trouble, aucune émotion, en me sachant couchée avec quelqu’un que je croyais un homme ; j’étais seulement atteinte d’un petit mouvement de curiosité ; mais l’ambition de devenir reine y mit aussitôt un frein. Je crus que le plus sûr moyen d’y résister était d’attendre que la jeune dame fût endormie, de sortir doucement de mon lit, et de me glisser encore plus doucement dans le sien. J’exécutai ce projet, et je me levai sans bruit ; je gagnai le lit de la dame elle dormait ; je me coulai à côté d’elle sans qu’elle parût se réveiller. Mais ce sommeil n’était qu’une feinte, car un quart-d’heure après elle me tint ce discours :
- Mon bon garçon, j’ai bonne opinion de la délicatesse de vos sentiments, car vous n’êtes pas venu à mes côtés pour me laisser dormir ; je suis sensible à vos desseins, et la reconnaissance exige que je dissipe votre erreur, je suis assurée que vous ne me trahirez pas.

Ce début m’offensa ; je lui promis une discrétion à toute épreuve, et je la priai de poursuivre.
- Eh bien donc, me dit-elle, je veux bien vous apprendre un petit malheur, en vous confiant que vous vous trompez, si vous comptez à présent être couché avec une femme, car je suis un garçon.

Ces paroles me confondirent.
- Oh ! je l’avais deviné, dit le sultan.
- Il est vrai, seigneur, poursuivit Grisemine, que le désordre qui se passa alors en moi me dit que j’étais avec un homme.
- Mais, dit le sultan, que ne sortiez-vous du lit ?
- C’était mon projet, répliqua Grisemine, mais je voulais savoir son histoire.
- Bonne chienne de curiosité ! s’écria Misapouf.
- C’est ainsi, reprit la sultane, qu’il la commença : « Je suis fils de la Fée aux bains et du Chevalier au nez. Réellement, dit-il, je n’en ai jamais vu un si grand que le sien. Cela n’empêcha pas ma mère de devenir grosse. »
- Voilà une belle réflexion, dit la sultan ; où ce garçon-là avait-il pris que le nez d’un homme l’empêche de faire un enfant à sa femme ?
- Seigneur, répondit la sultane, il n’avait pas encore d’expérience.
- Quel était donc son nom ? dit le sultan.
- Seigneur, il se nommait Ziliman.
- Cela m’est égal, répondit Misapouf ; poursuivez votre histoire.

La sultane continua ainsi :
- Mon père, dit Ziliman, était fort amoureux de la Fée aux bains, et regardait avec indifférence toutes les beautés qui venaient se baigner ; mais sa vanité pensa le perdre, et fut cause de mes malheurs. Il entendit parler de la princesse Ne vous y fiez pas, de son anneau, et de l’enchantement qui y était attaché (je ne ne vous répéterai point, dit la sultane, tout ce que vous m’avez conté avec tant d’éloquence sur ces anneaux) ; persuadé, continua Ziliman, que personne n’avait un si gros petit doigt que lui, sans rien dire à ma mère, il partit pour délivrer cette princesse : cela prouve qu’il avait autant d’humanité que d’amour-propre. La fée imputa on absence à son infidélité ; elle accoucha de moi pendant ce temps fatal ; elle jura, dans la haine qu’elle portait aux hommes, que je porterais un habillement de fille jusqu’à ce que je fusse marié : à quinze ans, je lui dis que je voulais voyager. “J’y consens, me répondit-elle ; mais surtout ne te marie point ; je fais serment que tu ne garderas ta femme que lorsqu’elle aura été quinze jours devant mes yeux tout grands ouverts sans que je l’aperçoive.”

Il allait continuer, lorsque nous entendîmes le bruit de la noce qui amenait les nouveaux mariés dans le lit nuptial. Cet événement augmenta mon trouble ; j’étais tentée d’aller rejoindre mon compagnon ; mais le lit de Ziliman était plus près de celui des jeunes époux, et j’avais des idées si confuses sur le mariage, que je n’étais pas fâchée de m’en éclaircir un peu, en prêtant attentivement l’oreille à ce qui se passerait.
- Je vous avoue, à ma honte, dit Ziliman, que cette cérémonie m’est absolument nouvelle ; vous vous moquerez de moi, quand je vous dirai que je suis ignorant au point de ne pas savoir la différence qui est entre ce jeune homme et sa femme.
- Je puis vous jurer, lui répondis-je, que je suis tout aussi peu instruite que vous.
- Si cela est, reprit-il, profitons de cette occasion, gardons un profond silence. J’ai remarqué que les deux lits ne sont séparés que par une tapisserie ; nous ne perdrons rien de cette scène.

J’acceptai la proposition de tout mon coeur, et notre conversation fut dès lors interrompue ; car lorsqu’on voyage, on est trop heureux de s’instruire.

Sans doute on s’attend que ces deux époux, d’accord ensemble, se félicitèrent d’être débarrassés du monde qui les importunait, et que leurs sentiments, gênés jusqu’à cet instant, s’échappèrent avec transports. Mon imagination attentive travaillait pour se représenter les effets de cette intelligence ; l’ignorance de Ziliman le tourmentait au moins autant que moi. Nous entendîmes Thaïs et Fatmé se mettre au lit. Thaïs dit aussitôt :
- Enfin nous voilà seuls, il y a longtemps que je désire prouver à ma chère Fatmé combien je l’aime.

Apparemment qu’il jouait ce qu’il disait ; car Fatmé lui répondit :
- Que veulent dire ces manières-là ? Où avez-vous appris à vivre ?

Thaïs, qui vraisemblablement était un bel esprit, lui répliqua :
- Belle Fatmé, n’étant occupé que du plaisir de vous voir, je n’ai appris qu’à aimer.
- Eh bien, lui dit-elle, tenez-vous-en là, et n’apprenez pas insulter.
- Ces insultes-là, dit Thaïs, sont les politesses de la bonne compagnie, vous m’en remercierez avant peu.

Je juge qu’il voulut encore tenter quelque entreprise, car Fatmé s’écria :
- Thaïs, si vous continuez, je vais appeler ma mère ; Thaïs, vous êtes un insolent, je ne suis point faite à ces façons-là.
- Mais, en vérité, Fatmé, je ne vous conçois pas, dit Thaïs. Pourquoi vous imaginez-vous donc que je vous ai épousée ? Votre résistance marque une ignorance qui m’est bien précieuse ; mais vous devez avoir de la confiance en moi. Allons, ma chère Fatmé, rendez-vous à mon ardeur, je vous en conjure.
- Oh ! non, dit-elle naïvement, ma mère m’a cent fois défendu de me laisser faire ce que vous me voulez faire.
- Sans doute, belle Fatmé, quand vous étiez fille ; mais tout doit m’être permis, puisque vous avez reçu ma foi en présence de l’Imam.
- Je me moque de l’Imam, reprit Fatmé, la chose est bonne ou mauvaise en soi : si elle est bonne, on n’a pas besoin d’un Imam pour y être autorisé, et si elle est mauvaise, la permission de l’Imam ne peut pas la rendre bonne.

Thaïs, qui perdait trop de temps à raisonner, prit le parti d’employer les effets, au lieu de tant de paroles inutiles. Fatmé poussait des cris que Thaïs étouffait : toute notre chambre était ébranlée de la révolte qui se passait dans l’autre.
- Je crois, dit le sultan, que Ziliman et vous étiez encore moins tranquilles que les chambres.
- Il est vrai, répondit la sultane, que je ne puis exprimer ce qui se passait en moi. Ma curiosité et ma crainte étaient égales ; j’entendais des plaintes qui dégénéraient en soupirs ; enfin, il y en eut un qui fut suivi d’un long silence. Ziliman me dit alors :
- Ah ! mon ami, je ne conçois pas ce qu’ils peuvent faire ; mais je suis dans un état épouvantable. Je voudrais bien savoir si cette scène a produit sur vous les mêmes effets. Il me prit la main et je fus effrayée.
- Ah ! bon Dieu, lui dis-je, qu’est-ce que cela ! Ne serait-ce pas par hasard le nez de monsieur votre père ? Apparemment que sa main s’avança aussi, car il fit un cri de frayeur, et il dit avec surprise : Oh ciel ! comment avez-vous donc fait cet homme-là ?

Je soupçonnai alors que le sujet de notre étonnement était le point de notre ignorance ; je voulus l’empêcher de faire un éclat, et je lui avouai ingénument que j’étais fille. Sa surprise se changea en un transport de joie ; il se jeta dans mes bras et je n’eus pas la force de m’en dérober. Dans ce moment, les plaintes et les soupirs de Fatmé recommencèrent ; mais je fus bientôt forcée d’en faire autant. Fatmé s’imagina que nous voulions la contrefaire, car elle dit : « Voilà qui est beau de se moquer ainsi du pauvre monde ; je voudrais bien, ajouta-t-elle, qu’on vous en fît autant, pour voir ce que vous diriez. » Ziliman et moi nous ne pûmes nous empêcher de rire, et nous ne laissâmes pas de faire des progrès dans la science. Je lui racontai mon histoire, et je lui jurai que je renonçais de tout mon coeur à la couronne de Finlande. Le jour parut. « Belle Grisemine, me dit-il, vous savez que vous êtes ma femme, il faut que vous soyez quinze jours devant les yeux de ma mère sans qu’elle vous voie, sans cela je vous perdrais, et j’en mourrais de chagrin. Je ne sais qu’un moyen, c’est d’aller chez la fée Porcelaine, elle est ma marraine, elle vous protégera, et nous donnera peut-être un expédient pour engager ma mère à ratifier notre bonheur. » Je lui promis de ne pas nous quitter, et nous partîmes après avoir pris congé de mon compagnon, qui m’avoua qu’elle était fille, et qu’elle était dans son cours de voyage pour être reine. Je lui déclarai qu’elle avait en moi une rivale de moins : elle en fut très contente, et nous nous séparâmes en nous embrassant cordialement, car les femmes s’embrassent par coutume en se trouvant, et par plaisir en se quittant. Nous arrivâmes en deux jours chez la fée Porcelaine. Ziliman lui confia son mariage, me présenta, et lui demanda si elle avait vu sa mère depuis peu.
- Elle vint hier, répondit la fée, et me dit qu’elle vous avait défendu de vous marier, mais comme elle s’imagine que vous êtes aussi fragile que ma maison, elle est persuadée que, sous un habit de fille, vous ne pourrez pas vous empêcher de vous découvrir.
- Mais enfin, ma mère est-elle toujours dans la même résolution ? dit Ziliman.
- Oui, dit la fée, elle m’a informée des conditions qu’elle avait juré de vous faire remplir.
- Hélas ! m’écriai-je, je vois trop qu’il faudra que je perde mon cher Ziliman.
- Ah ! si vous vouliez vous prêter à mon projet, nous pourrions la tromper.
- Il n’y a rien que je ne fasse, lui dis-je, pour être toujours avec quelqu’un que j’aime autant.
- Eh bien ! reprit la fée, si cela ne vous répugne point, je vous donnerai la forme d’un meuble dont sans doute vous vous servez souvent.
- Ah ! dit le sultan, voilà cette métamorphose que vous m’avez fait attendre si longtemps.
- II est vrai, seigneur, que mon amour me fit consentir à tout. La fée voulut me donner, sous cette forme, toute la grâce que peut avoir un pot de chambre. Le lendemain, Ziliman me mena chez la fée aux bains ; sa mère fut contente de le revoir si tôt : il dit qu’il se déterminait à passer sa vie avec elle, plutôt que de voyager toujours avec un habillement si honteux pour un homme. La fée l’écouta avec plaisir, et lui dit qu’elle avait eu assez bonne opinion de ses sentiments, pour espérer de l’embrasser peu de temps après son départ. Elle voulut savoir le récit de ses voyages. Il en supprima tous les événements intéressants. Le soir, en soupant, elle lui demanda s’il n’avait pas rapporté quelques curiosités.
- J’ai, répondit-il naïvement, un meuble de garde-robe la mode ; sans doute vous en avez vu ?
- Non, dit-elle.

On m’apporta dans sa chambre ; elle trouva cette dernière invention si fort de son goût, qu’elle me garda. J’y étais depuis quatorze jours, lorsque la fée Ténébreuse, avec le manchon de Votre Majesté, vint faire une visite de voisinage à la fée aux bains. On parla de moi après les premiers compliments ; car, en meubles de cette espèce, une mode nouvelle est un événement. La fée Ténébreuse fut si fort enchantée, qu’elle me destina à son usage.
- Eh bien ! dit le sultan, n’est-il pas vrai que c’est une chose épouvantable que l’anneau de cette vilaine-là ?
- Ah ! épouvantable, seigneur, reprit Grisemine. Un jour en se servant de moi, elle me brisa en mille pièces ; et comme l’enchantement était rompu par ce malheur, je parus à ses yeux sous ma forme naturelle. Je la priai de ne pas me perdre ; mais elle était furieuse, parce qu’elle prétendait que je l’avais coupée ; elle me conduisit dans l’appartement de la Fée aux bains, et lui conta mon aventure. Je me jetai à ses genoux, en lui disant :
- Ah ! ma chère belle-mère, ne m’enlevez pas mon époux Ziliman.

Ce discours la fit entrer dans un courroux violent, je fus chassée ; et je ne sais ce que je serais devenue, si votre clémente Majesté ne m’eût pas prise sous sa puissante protection.
- Madame, dit le sultan, en faveur de votre sincérité, je vous pardonne de vous être donnée pour fille, tandis que vous n’étiez rien moins que cela : je m’aperçus bien de quelque chose la première nuit de nos noces ; je crus, je vous l’avoue, que c’était la faute de mon petit doigt, mais je vois â présent que c’était celle de ce benêt de Ziliman. Quoi qu’il en soit, oublions toutes nos infortunes passées, et ne songeons qu’au bien présent. Tache de me trouver de meilleurs cuisiniers. Nos enfants sont déjà grands. Marions nos filles avant de les faire voyager, nous songerons demain à ce que nous devons faire des garçons ; il est tard aujourd’hui. Allons nous coucher, en attendant que je sois capucin.

— — —

Voir en ligne : Histoire du sultan Misapouf (Première partie)

P.-S.

Texte établi par EROS-THANATOS.COM d’après l’histoire libertine de Claude-Henri de Fusée de Voisenon, « Le sultan Misapouf et la princesse Grisemine », Contes légers (suivis des Anecdotes littéraires), Éd. E. Dentu, collection « Bibliothèque choisie des chefs-d’oeuvre français et étrangers », t. XXI, Paris, 1885 (VIII-308 p. ; in-16), pp. 91-156.



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