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L’Arétin moderne

Histoire du sage Pangloss

Histoire érotique (1763)



Auteur :

Abbé du Laurens, « Histoire du sage Pangloss », L’Arétin moderne (Seconde partie), Bibliothèque des Curieux, collection « Les Maîtres de l’Amour », Paris, 1920, pp. 200-205.


HISTOIRE DU SAGE PANGLOSS
Extraite du Livre qui paraîtra après ma mort.

Quoiqu’il fût sage, il fit bien des sottises.

Le docteur Pangloss, fils de Roquet, succéda à la charge de procureur fiscal de son pays, par la finesse du curé de sa paroisse et de madame sa mère, veuve d’un certain la Tulipe, sergent aux gardes, que la luronne avait mis de la confrérie d’Actéon.

Pangloss avait l’esprit orné, il connaissait le chiendent, le grateron, les mauvaises herbes et les filles. Il possédait comme ses cinq doigts l’addition, la soustraction et surtout la multiplication ; il faisait avec aisance des bouts rimés, des énigmes plates qu’il faisait enterrer dans le Mercure. Il fit une chapelle pour le Saint-Suaire, une des premières merveilles du monde : il la fit bâtir par les francs-maçons qui avaient notre respectable maître Adoniram à leur tête.

Dans un hameau, aux environs de Quimper-Corentin, était la fille d’un vieux seigneur breton qui s’était distingué aux États par les chausses les plus honnêtes. Cette fille savait lire et tricoter comme un ange, c’était l’oracle des Breda [1], elle avait lu dans le Journal de Verdun les énigmes de Pangloss. Charmée de son esprit, elle fut curieuse de le voir et de lui montrer son énigme. Cette fille s’appelait Jacqueline Sabot, elle avait un peu de maigreur, un petit nez retroussé ; un minois de fantaisie, à la mode dans ce temps-là. Jacqueline apporta à Pangloss, pour présents, de la poudre à la maréchale, des tabatières à la Ramponeau, des redingotes de la bonne faiseuse, les portraits à la Silhouette des généraux français qui s’étaient distingués à la guerre de Hanovre, et des dents de Savoyards. Le docteur lui donna des leçons de sagesse, prit son énigme, lui fit de petites politesses et la renvoya en Basse-Bretagne, l’esprit, le coeur, le ventre si plein de sagesse qu’elle en fut incommodée pendant neuf mois.

Le philosophe avait fait bâtir de belles écuries, des jardins, des celliers, des remises pour les bergères. Le détail de ces magnificences est immense : à croire ses historiens, il semble que Pangloss mangeait les guinées dans la salade. Le procureur fiscal d’un petit pays pouvait-il fournir à tant de dépenses ? Les gens qui aiment la lecture sont bien à plaindre.

Il acheva la chapelle du Saint-Suaire, il y mit un autel d’or pour griller des mâchoires de bœuf et des rognons de veau. Il fonda quatre mille sacristains dévots comme ceux de nos églises, quatre mille joueurs de castagnettes et de flûtes à l’oignon ; une grande chaudière pour contenir cent vingt-deux muids d’eau bénite et six mille goupillons.

Ce sage, doué de la sublime sagesse pour faire des sottises, n’eut d’autre occupation que de faire des verset et de cajoler les filles. Pour entretenir sa sagesse, il prit trois cents femmes et sept cents concubines, sans les filles qui venaient de la Basse-Bretagne et d’autres lieux. Son coeur, rempli des charmes. de la créature, oublia Cremistic ; il se contenta, pour contenir le peuple, de faire honorer le Saint-Suaire. Plus tard, il fit bâtir des chapelles à l’amour, ce furent les édifices les plus raisonnables. Les prêtresses de ce temples sont si jolies, il y a tant de plaisir dans les sacrifices qu’elles font, que l’amour sera toujours le Dieu le mieux servi.

Une vierge nommé Gogo fit des impressions sur son coeur. Cette fille avait beaucoup de sagesse, elle avait été dix ans actrice, c’était une pucelle de théâtre, un vrai trésor de vertu. Pangloss en devint si éperdument amoureux qu’il composa en son honneur et gloire des cantiques. Des gens graves de l’antiquité et des modernes plus graves encore y on cherché des finesses qui n’y étaient pas, et des mystères applicables également à Fatime, femme de Mahomet, et à mademoiselle Clairon, femme de tout le monde.

La première nuit, le docteur s’entretint poétiquement avec lui-même sur les charmes de sa dulcinée. Qu’elle est belle ! s’écria-t-il ; les fossés de notre village sont moins creux que ses yeux, son nez est comme la tour de la paroisse, ses joues comme les meules de notre moulin, sa langue comme la porte de la cave.

La seconde, le sage est avec sa maîtresse. C’est Gogo, en qualité de fille d’honneur, qui fait les avances amoureuses en disant tendrement à Pangloss : « Baise-moi, bien-aimé, je t’aime pour te donner le devoir conjugal. Quoique je sois brune, je vaux mieux qu’une blonde… tandis que vous étiez à table mon aspic a rendu son odeur. » Elle veut dire que la période a été marquée en caractère rubrique ; je crois qu’il s’agit ici des œufs de Pâques ou de quelque chose habillé de même… « Mon Docteur est avec moi, il passera la nuit entre mes tétons… donne-moi de ta liqueur, mon cher ami, mon coeur s’en va, mon coeur s’en va… approche tes pommes, je meurs d’amour… que ta main, gauche soit sur ma tête et que l’autre me chatouille… tu as mis le doigt dans mon trou et mou ventre a trémoussé. — Tes cheveux, lui dit Pangloss, sont comme un troupeau de brebis, tes tétons comme deux jumeaux d’une charrette. ». Gogo, pour répondre aux compliments de son amoureux, disait : « Les jambes de mon amant sont de marbre, son ventre, est d’ivoire… il est plein de saphirs. » M. de Kaisaire aurait peut-être donné un autre nom aux saphirs. Gogo connaissait tous les ornements des parties nobles, mais une fille de théâtre ne convient jamais qu’elle a donné des saphirs à ses amoureux. « Ses joues, continuait Gogo, sont comme de la drogue ; du quinquina ou de l’Album Græcum. — Ton nombril, disait Pangloss, est comme. une tasse ronde toute comblée de breuvage, ta tête est comme du cramoisi. Tes tétons sont semblables aux grappes de raisin ; j’ai dit, je monterai sur la, vigne, je prendrai les grappes de raisin. ». Cet ouvrage. est un vrai tissu de galimatias. Le procureur fiscal aimait tellement Gogo, qu’il ne savait ce qu’il disait.

La troisième nuit, Pangloss rata la fille. La quatrième il lui fit un enfant ; la cinquième elle lui donna un chapelet au front ; la sixième un ruban vert ; la septième il la fit jeter paria fenêtre ; ainsi se termine le cantique des cantiques.

Le docteur aimait les filles et point du tout ses frères parce qu’ils n’étaient point filles. Celui à qui il avait enlevé la charge de procureur fiscal fut le premier objet de sa colère, et il le fit pendre ; voici l’histoire de sa cruauté : Les casuistes et le chirurgien major de son village avaient ordonné au vieux bonhomme Roquet, père de Pangloss, un réchaud pour ranimer son corps languissant et son âme mourante ; les cheminées à la Prussienne n’étaient point connues dans ce temps-là. Le réchaud était beau et bon. C’était un. fameux ouvrier de Sinam qui avait fait ce chef-d’oeuvre. Jean, le frère aîné du docteur s’amouracha de ce meuble. Curieux d’avoir quelque chose pour se ressouvenir de son père, charmé que le réchaud ne sortit pas de la famille, il le demanda au docteur qui, non content de le lui refuser, le fit pendre sur le maître autel de la chapelle de Saint-Suaire. À cause qu’il lui avait fait poliment cette demande, les sages ont admiré cette action comme un châtiment digne de la justice divine.

Un jugement fameux que rendit Pangloss dans un siècle où le génie et le bon sens étaient rares, lui fit extraordinairement d’honneur. Une marchande de croquets qu’on assurait avoir été vierge, appela un garçon boulanger, et le pria de lui faire un enfant. Le grivois, qui avait autre chose à enfourner, ne voulut point se prêter à ses désirs. La fille le pressa en l’assurant qu’elle lui en paierait la façon ; bref ils convinrent du prix de quatre livres huit sous trois deniers ; l’argent fut, nanti, le boulanger fit l’enfant ; neuf mois après la fille l’attaqua devant le procureur fiscal pour le forcer à prendre le poupon. On plaida la cause. Les avocats, selon le style ordinaire du barreau, embarrassèrent la procédure. Pangloss démêla la fusée, il interrogea le garçon, boulanger : « Mon ami, lui dit-il, avez-vous fait l’enfant à cette fille ? Oui, monseigneur, mais je n’ai pas voulu le lui faire qu’elle ne m’eût payé quatre livres huit sous trois deniers. — N’avez-vous point eu un sou de moins ? — Non, monseigneur notre fiscal, je n’ai point voulu rabattre un denier, je ne le pouvais en conscience. — Je loue votre probité, mon ami, il faut toujours de la conscience quand on fait des enfants aux filles. » Pangloss demanda ensuite à la fille si la déclaration du garçon était vraie. — « Oui, monseigneur notre procureur, répondit la marchande de croquets. — Eh bien, lui dit le juge, vous avez payé ce garçon pour vous faire un enfant, il vous en a fait un, ainsi il est. à vous. Vous savez que quand l’on commande du pain à un boulanger, et qu’on le paye, le pain nous appartient ; huissier, rendez l’enfant à cette fille, elle l’a payé, ii lui appartient. » Le conseil admira la sagesse de Pangloss.

Un certain Piron, poète français, assistait à ce jugement ; il le trouva admirable comme les autres, mais il s’avisa de dire que Monseigneur le procureur fiscal était un excellent juge de F… Une mouche de la police rapporta ce bon mot à M. de Sartine qui fit mettre M. Piron trois ans à Bicêtre pour avoir dit ce mot.

Pangloss mourut comme un sage entre les bras de ses maîtresses. Les dévots ont été partagés sur son sort. Le uns ont dit qu’il était à tous les diables, à cause qu’il avait aimé les filles. Les autre qu’il était en paradis, à côté des onze mille vierges, à cause qu’il avait aimé les filles.

P.-S.

Texte établi par EROS-THANATOS.COM d’après l’histoire érotique de l’Abbé du Laurens, « Histoire du sage Pangloss », L’Arétin moderne (Seconde partie), Bibliothèque des Curieux, collection « Les Maîtres de l’Amour », Paris, 1920, pp. 200-205.

Notes

[1Assemblée où l’on joue le vieux Médiateur, où l’on parle continuellement de la tenue des États passés et de ceux venir.



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