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Le sultan Misapouf et la princesse Grisemine

Histoire du sultan Misapouf

Les Métamorphoses (Première partie)



Auteur :

Claude-Henri de Fusée de Voisenon, « Le sultan Misapouf et la princesse Grisemine », Contes légers (suivis des Anecdotes littéraires), Éd. E. Dentu, collection « Bibliothèque choisie des chefs-d’oeuvre français et étrangers », t. XXI, Paris, 1885 (VIII-308 p. ; in-16), pp. 91-156.


LE SULTAN MISAPOUF ET LA PRINCESSE GRISEMINE
ou
LES MÉTAMORPHOSES

DISCOURS PRÉLIMINAIRE

Vous m’avez nom seulement demandé, Madame, un conte de fée, vous avez même exigé qu’il fût fait avant mon retour à Paris ; vous m’avez de plus ordonné d’éviter toute ressemblance avec tous ceux qui paraissent depuis quelque temps. Croyez-vous, Madame, qu’il soit aussi facile de vous donner un conte de fée d’un tour neuf et d’un style moins commun que celui qui semble affecté à ces sortes d’ouvrages, qu’il est aisé à messieurs les auteurs des Étrennes de la Saint-Jean et des Œufs de Pâques, d’ajouter chaque jour un nouveau chapitre à ces chefs-d’oeuvre d’esprit et de bon goût ? Quoi qu’il en soit, l’obéissance étant une vertu que votre sexe préfère peut-être à toutes les autres, je me suis mis à l’ouvrage, et je vous envoie tout ce que j’ai pu tirer de mon imagination. Vous vous apercevrez, par te ton différent qui règne dans le cours de ce petit ouvrage, que mon imagination a peu de suite et change souvent d’objet. Elle dépend si fort de ma santé et de la situation de mon esprit, que tantôt elle est triste, tantôt bizarre, quelquefois gaie, brillante ; mais, en général, toujours mal réglée, et ayant peu de suite. Par exemple, le commencement de ce conte est singulier, le récit du sultan est vif, naïvement conté, et, je crois, assez plaisant jusqu’au désenchantement de la princesse. Trop est trop. L’épisode du bonze Cérasin fournit encore un plus grand comique. Mais tout à coup arrive une description d’un temple et des différents cintres qui le composent ; cet endroit, auquel on ne s’attend pas, est, ce me semble, intéressant ; c’est dommage qu’il ne m’ait pas été possible de faire dire tout cela à un autre qu’au sultan Misapouf, qui véritablement doit être étonné lui-même de tout ce qu’il débite de beau, et de la délicatesse des sentiments que je lui donne tout à coup. Les métamorphoses qui suivent la fin de l’enchantement de la princesse ne produisent rien de vif ni de bien piquant ; mais le sultan ayant annoncé au commencement de son histoire qu’il a été lièvre, lévrier et renard, il a bien fallu lui faire tenir sa parole. S’il ne lui est rien arrivé de plaisant sous les deux premières formes, c’est, en vérité, la faute de mon imagination et du peu de connaissance que j’ai de la façon de vivre, et de penser de messieurs les lièvres : comme renard, il devait sans doute étaler toute la souplesse et la ruse qu’on attribue à cette espèce d’animal.

Au lieu de cela, je lui fais préférer une petite poule à une douzaine de gros dindons. Celte bévue, si peu digne d’un renard avisé, produit une catastrophe qui fait honneur à nos plus grands romans, et que le ton de ce conte ne promet sûrement pas. À l’égard de l’histoire de la sultane, je n’entreprendrai ni de la justifier, ni d’en faire une critique. Elle est moins originale que celle de Misapouf ; et par là elle plaira moins à certaines gens, et sera plus du goût de beaucoup d’autres. Pour moi, je vous avouerai que j’en fais moins de cas que de celle du sultan, et que ce n’est pas ma faute si elle diffère de genre, de style et de ton. Pourquoi est-elle venue la dernière ? Mon imagination s’est épuisée en faveur de Misapouf, et j’ai été obligé d’avoir recours à ma mémoire, pour me tirer de cette dernière histoire. Je souhaite que le tout ensemble puisse vous amuser un moment. Je serai suffisamment payé de ma peine et de mon travail. Vous trouverez sans doute que ce conte est un peu libre ; je le pense moi-même ; mais ce genre de conte étant aujourd’hui à la mode, je profite du moment, bien persuadé qu’on reviendra de ce mauvais goût, et qu’on préférera bientôt la vertu outrée de nos anciennes héroïnes de romans à la facilité de celles qu’on introduit dans nos romans modernes. Il en est de ces sortes d’ouvrages comme des tragédies, qui ne sont pas faites pour être le tableau du siècle où l’on vit. Elle doivent peindre les hommes tels qu’ils doivent être, et non tels qu’ils sont. Ainsi ces contes peu modestes, où l’on ne se donne pas souvent la peine de mettre une gaze légère aux discours les plus libres, et où l’on voit à chaque page des jouissances finies et manquées, passeront, à coup sûr, de mode avant qu’il soit peu.

Vous serez étonnée qu’avec une pareille façon de penser je me sois livré si franchement au goût présent, et que j’aie même surpassé ceux qui m’ont précédé dans ce genre, que je désapprouve ; mais je vous le répète, c’est moins pour me conformer à la mode que pour profiler du temps où elle règne, et ruiner s’il est possible ceux qui voudront écrire après moi sur un pareil ton. Le conte que je vous envoie est si libre et si plein de choses qui toutes ont rapport aux idées les moins honnêtes, que je crois qu’il sera difficile de rien dire de nouveau dans ce genre. Du moins je l’espère : j’ai cependant évité tous les mots qui pourraient blesser les oreilles modestes : tout est voilé ; mais la gaze est si légère, que les plus faibles vues ne perdront rien du tableau.

PREMIÈRE PARTIE

Ah ! dit un jour en soupant le sultan Misapouf, je suis las de dépendre d’un cuisinier ; tous ces ragoûts-là sont manqués : je faisais bien meilleure chère quand j’étais renard.
- Quoi ! Seigneur, vous avez été renard ? s’écria en tremblant la princesse Grisemine.
- Oui, madame, répondit le sultan.
- Hélas ! dit Grisemine en laissant échapper quelques larmes, ne serait-ce point votre auguste Majesté, qui, pendant que j’étais lapine, aurait mangé six lapereaux, mes enfants ?
- Comment, dit le sultan effrayé et surpris, vous avez été lapine !
- Oui, Seigneur, répliqua la sultane, et vous avez dû vous apercevoir que le lapin est un mets dont je m’abstiens exactement ; je craindrais toujours de manger quelques-uns de mes cousins ou neveux.
- Voilà qui est bien singulier, répartit Misapouf : dites-moi, je vous prie, étiez-vous lapin d’Angleterre ou de Caboue ?
- Seigneur, j’habitais une garenne de Norvège, répondit Grisemine.
- Ma foi, dit le sultan, j’étais un renard du nord, et il se peut, sans miracle, que ce soit moi qui aie mangé vos six enfants ; mais admirez la justice divine, j’ai réparé ce crime en vous faisant six garçons et je vous avouerai, sans fadeur, que malgré ma gourmandise et mon goût pour les lapereaux, j’ai eu plus de plaisir à faire les uns qu’à manger les autres.
- Seigneur, vous êtes toujours galant, répliqua Grisemine ; cela me fait espérer que votre sublime Majesté voudra bien me raconter ses aventures.
- Volontiers, dit le sultan ; mais à charge de revanche. Je commence par vous avertir que mon âme a passé dans le corps de plusieurs bêtes, non par transmigration, c’est un système de Chacabou auquel je ne crois pas ; c’est par la malice d’une Injuste fée que tout cela m’est arrivé. Avant d’entrer en matière, je crois devoir détruire cette pernicieuse doctrine de la métempsycose.
- Seigneur, dit la sultane, cela et inutile ; vôtre érudition serait en pure perte ; je n’y comprendrais rien ; je crois, sur votre parole, la métempsycose une erreur ridicule : dites-moi seulement quelles sortes de bêtes vous avez été.
- À la bonne heure, dit le sultan. Premièrement, j’ai été lièvre, ensuite lévrier, puis renard, et je dois, dit-on, finir par être un animal que je ne connais point, qu’on appelle capucin.
- Seigneur, dit la sultane, votre savante Majesté n’a-t-elle jamais vu son âme éclipsée sous la forme de quelque être inanimé ?
- Oui, sans doute, répliqua Misapouf, j’ai été baignoire.
- C’est, je le crois, la conformité de nos destinées, reprit Grisemine, qui nous a unis : j’ai passé comme vous par bien des formes différentes, j’ai d’abord été barbue.
- Mais vous ne l’êtes pas mal encore, dit le sultan.
- Vous étés bien poli, seigneur, répondit Grisemine ; j’ai donc été barbue et lapine.
- Vous conterez tout ce qui vous est arrivé sous ces deux métamorphoses, dit le sultan. Vous m’avez demandé mon histoire : écoutez-la, si vous pouvez, sans m’interrompre.

HISTOIRE DU SULTAN MISAPOUF

Je ne sais si vous avez entendu parler du grand Hyaouas, qui était de l’illustre famille de Lama.
- Oui, Seigneur, dit Grisemine, ce fut lui qui conquit les royaumes de Laüs, de Tonkin, et de Cochinchine, desquels est sorti l’empire de Gânan.
- Vous avez raison, répondit Misapouf, et, pour une sultane, cela s’appelle savoir l’histoire.

Le célèbre Tonclukt était descendu de cet Hyaouas, et moi je suis arrière-petit-fils de ce Tonclukt. Tout cela ne fait rien, me direz-vous, à mes aventures : d’accord ; mais j’ai été bien aise de vous dire un mot de ma généalogie, pour vous faire voir que dans ma maison nous ne sommes pas renards de père en fils.

Mon père était un petit homme gros et court ; sa taille était l’image de son esprit ; de sorte que les sourds pouvaient juger de son esprit par sa taille, et les aveugles de sa taille par son esprit. Je n’en dirai pas davantage, parce que je pourrais m’échapper, et il ne faut pas mal parler de son père, quand on veut vivre longtemps.

Mon père donc devint amoureux d’une princesse qui avait les cheveux crépus et l’âme sensible ; ces deux choses-là, dit-on, se suivent ordinairement. Cette sensibilité en question me fit naître quelques mois avant leur mariage ; je n’en fus cependant pas plus heureux, et vous verrez, par mes aventures, que j’ai fait mentir le proverbe. La première femme de mon père, qui avait les cheveux blonds, et qui était aussi vive que si elle les avait eu crépus, informée de ma naissance par quelques-uns de ces méchants esprits de cour, au lieu de se venger en se faisant faire un enfant légitime par un autre que son mari, s’avisa de me prendre en guignon, et pria la fée Ténébreuse d’honorer de sa protection l’antipathie qu’elle avait pour moi. Cette vilaine fée, qui avait le caractère de la couleur de son nom, promit de me mener bon train, et jura que je ne serais sultan qu’après avoir délivré deux princesses de deux enchantements les plus extraordinaires du monde, et les plus opposés. Ce n’est rien encore que cette terrible nécessité, il fallait, pour être quitte de sa haine, que j’étranglasse mes amis, mes parents et mes maîtresses.

Grisemine frissonna à cet endroit de la narration du sultan. Il s’en aperçut, et lui dit :
- Ne craignez rien, Madame, tout cela est fait. Il fallait, outre cela, que je mangeasse une famille entière dans un seul jour. Vous m’avouerez qu’il faut être enragé pour inventer une pareille destinée eu faveur d’un honnête homme.

Ma propre mère, loin de me plaindre, parut envier le sort qui m’était réservé, et dit : « Voilà un petit garçon trop heureux, il verra bien des choses. » J’avais à peine quinze ans lorsqu’elle me remit entre les mains de la fée Ténébreuse, pour commencer le cours de mes singulières aventures.
- Petit bonhomme, me dit la fée, vous ignorez les obligations que vous allez m’avoir : s’il est vrai que la connaissance du monde forme l’esprit, il n’y aura personne de comparable à vous.

Je voulus lui témoigner ma reconnaissance.
- Trève de compliments, me dit-elle, ne me remerciez pas d’avance : je vais vous mettre en état de commencer votre brillante carrière.

En finissant ces mots, elle me toucha de sa baguette, et je devins une baignoire. Ce premier bienfait me surprit, je l’avoue. Sous ma nouvelle forme, je conservais, pour mes péchés, la faculté d’entendre, de voir et de penser. La fée appelle ses femmes, et leur dit : « Lâchez les robinets. » Dans l’instant je me sentis inondé d’eau chaude. J’eus une telle frayeur d’être brûlé tout vif, qu’il m’est toujours resté depuis ce temps-là une aversion singulière pour l’eau chaude, et même pour l’eau froide. Quand j’eus un peu repris mes sens, j’entendis la fée dire, d’un ton aigre : « Qu’on me déshabille. » Cet ordre fut exécuté promptement, et je ne tardai pas à me voir chargé d’un poids énorme. Mes yeux, dont la fée, par malice, m’avait conservé l’usage, me firent connaître que ce fardeau était un gros derrière, noir et huileux, appartenant à la fée.
- Seigneur, dit Grisemine en interrompant le sultan, cette fée était bien dépourvue d’amour-propre ; il me semble que…
- Il vous semble, reprit Misapouf, fâché d’avoir été interrompu, que toutes les femmes doivent avoir autant d’amour-propre que vous en avez ; et en cela vous avez tort : la méchanceté l’emporte en elles sur tout autre sentiment ; et je suis certain que si la fée eût pu trouver un plus vilain derrière que le sien, elle n’eût pas manqué de l’emprunter pour me faire enrager. Quoi qu’il en soit, elle fit durer mon supplice une heure et demie : mon esprit devait commencer â se former ; car en peu de temps je vis bien du pays.

Misapouf regardant la sultane à ces mots s’aperçut qu’elle se mordait les lèvres pour s’empêcher de rire.
- Je crois, Madame, lui dit-il, que mes malheurs, loin de vous toucher, vous donnent envie de rire.
- Il est vrai, Seigneur, répondit Grisemine, j’ai peine à vous cacher la joie que je sens en voyant qu’ils sont finis.
- Ma foi, c’est s’en tirer avec esprit, répliqua le sultan ; je ne vous ai fait cette question embarrassante que pour vous donner occasion de briller. Enfin la fée sortit du bain. Je goûtais à peine la satisfaction d’être délivré, que je l’entendis ordonner son maudit eunuque noir de se baigner dans la même eau.

Le sultan, s’interrompant à cet endroit, dit à Grisemine :
- Savez-vous, Madame, exactement comment est fait un eunuque noir ?
- Seigneur, lui répondit Grisemine, il n’y a point de ces gens-là parmi les lapins, et je n’ai, je sache, jamais vu d’autre homme en déshabillé que votre sublime Majesté.
- Cela n’est pas trop vraisemblable, dit le sultan.
- Quoi qu’il en soit, vous saurez que c’est la plus vilaine, la plus dégoûtante chose que l’on puisse envisager. Je fus si frappé d’horreur à l’aspect de ce monstre, que je m’évanouis. Heureusement qu’une baignoire ne change pas de visage ; ainsi on ne s’en aperçut point : je ne revins que pour voir ce détestable objet faire mille impertinences pour amuser les les femmes de la fée. Si je veux jamais beaucoup de mal à quelqu’un, je lui souhaiterai d’être eunuque noir.
- Pourquoi pas d’en devenir la baignoire ? dit la sultane.
- Parbleu, Madame, avec tout votre esprit, vous n’êtes qu’une sotte, répliqua le sultan ; une baignoire, comme vous le savez par expérience, peut redevenir homme ; il n’en est pas de même d’un eunuque.
- Votre Majesté a raison, reprit Grisemine, c’est moi qui ai tort ; mais oserais-je vous demander, Seigneur, combien de temps vous avez demeuré sous cette métamorphose ?
- Huit jours, Madame, qui me parurent huit ans ; le neuvième, la fée me rendit ma figure humaine, en disant :
- Mon enfant, je suis contente de vous, vous avez bien fait votre métier de baignoire ; je crois que vous n’êtes pas fâché de tout ce que je vous ai fait voir en si peu de temps. Allez, poursuivez vos brillantes aventures, et souvenez-vous de moi.

Me croyant dispensé d’un remerciement, je lui tournai le dos, et je la quittai promptement. Je courais à travers champs comme un fou, m’imaginant toujours avoir la physionomie d’une baignoire : j’usai deux douzaines de mouchoirs à force de m’essuyer le visage. Sur le soir, je me trouvai dans une forêt ; j’aperçus une fontaine et une assez belle femme qui se baignait : ce spectacle d’eau et de bain, me rappelant mes malheurs, me fit prendre la fuite sur nouveaux frais malgré les cris de la dame, qui me répétait de toutes ses-forces :
- Arrêtez, chevalier, la fée au bain vous en conjure.

Ces mots me firent redoubler ma course.
- Ah ! cruel, continua-t-elle, puisque tu ne veux pas m’entendre, cours au moins délivrer le nez de mon mari.

Vous croyez bien que c’est de quoi j’étais fort peu tenté ; j’étais trop satisfait d’avoir délivré le mien, pour m’embarrasser de celui d’un autre. Au bout d’une heure d’une marche fatigante, je m’arrêtai, et je ne tardai pas, malgré mon inquiétude, à m’endormir. Au point du jour, je fus réveillé par un bruit qu’un reste de sommeil me faisait paraître éloigné ; je sentis en même temps une main qui me défaisait mon pourpoint et me prenait le petit doigt ; j’entendis une voix qui disait :
- Je n’en ai jamais vu un si petit, j’espère qu’il pourra délivrer ma fille.

J’ouvris tout à coup les yeux, et j’aperçus une princesse d’une beauté à laquelle on ne peut comparer que la vôtre. Elle était dans un palanquin, entourée d’un grand nombre de gardes montés sur des chameaux : elle me fit monter dans sa voiture, et me plaça à sa gauche. Je pensai tomber à la renverse en découvrant la figure exorbitante qui était à sa droite : c’était un homme, ou plutôt un démon, qui avait dix pieds neuf pouces de haut. Je crus d’abord que c’était la colosse de Rhodes ; je levai les yeux pour le considérer, comme si j’avais voulu examiner les étoiles ; je l’aperçus qui jetait sur moi des regards dédaigneux et moqueurs. Je regardai ensuite la princesse ; elle m’honora d’un sourire admirable, qui est toujours demeuré gravé dans ma mémoire. Vous m’en avez souvent rappelé le souvenir, Madame, et ne vous en êtes pas mal trouvée. Je reviens à mon géant : j’eus peur pour la princesse qu’il ne fût son mari ; c’eût été un meurtre ; j’étais bien persuadé qu’il n’était pas son amant. Je ne pus résister à ma curiosité ; je lui demandai à l’oreille si c’était là monsieur son mari.
- Non, me dit-elle.
- Au moins, continuai-je, vous n’avez aucun dessein sur lui, ce n’est point un prétendant ?
- Non, répondit-elle encore.
- Ne serait-ce point, lui dis-je, le chef de vos eunuques ? Il fallait que cet animal de géant eût l’oreille aussi fine qu’elle était grande : car je parlais très bas ; cependant il m’entendit, et me donna un coup de pouce sur la joue, qui me jeta à la renverse sans connaissance.
- Seigneur, dit la sultane, cela pourrait s’appeler un soufflet.
- Eh ! vous n’y pensez pas, Madame, répondit Misapouf, un soufflet se donne avec toute la main.
- Je vois bien que je me trompais, dit Grisemine.
- Mais vraiment, c’est un de vos talents, répliqua le sultan. La princesse me pinça, me chatouilla pour me faire revenir ; tout fut inutile : elle trouva un ruisseau, et me répandit une telle quantité d’eau sur le visage, que j’ouvris les yeux avec un effroi terrible. Je crus fermement que j’étais encore transformé en baignoire. Après m’être remis de mon trouble, j’imaginai devoir dire à mon donneur de coup de pouce :
- Monsieur, voilà une fort mauvaise plaisanterie.
- Petit bonhomme, me répondit-il, c’est pour vous apprendre à demander si je suis eunuque.
- Ignorez-vous, ajouta la princesse, que de soupçonner quelqu’un d’être de ces gens-là, ou quelque chose d’approchant, c’est lui faire une offense cruelle ? Ainsi vous auriez dû vous dispenser d’une semblable question sur le compte du seigneur Zinpuziquequoazisi.
- Ah ! bon Dieu, dis-je en moi-même, voilà un nom qui est aussi grand que lui. Je vois bien, princesse, poursuivis-je, que Monsieur est de vos amis.
- Non, me répondit-elle, je ne le connais que depuis une heure, et il n’a d’autre avantage sur vous que celui de m’avoir appris son nom.
- Le mien, dis-je alors, chargera moins votre mémoire. Je n’appelle Misapouf tout court.
- Vous en avez bien l’air, me dit le géant.

Je ne répondis point à cette agréable plaisanterie, pour éviter une nouvelle querelle.
- Je vais vous apprendre, me dit la princesse, ce qui vous procure le hasard de me voir : il faut pour cela vous faire une partie de mon histoire.
- Je suis la reine Zemangire ; mon mari est roi de ces vastes forêts, et c’est pour cela qu’il se nomme le roi Sauvage. Son bonheur aurait été parfait, s’il n’eût pas été traversé par la fée Ténébreuse.

Que je le plains, Madame ; vous connaissez cette…
- Doucement, morbleu, dit le géant ; n’en dites pas de mal, car je suis son fils.
- Ce n’est pas ce que vous faites de mieux, reprit la reine.

Ce trait-là me fit voir qu’elle avait beaucoup d’esprit.
- Mais puisque vous êtes le fils de la fée Ténébreuse, continua la princesse, faites-moi raison de deux enchantements qu’elle a faits contre mes filles.
- Quels sont ces enchantements ? demanda le géant. Ma chère mère ne m’instruit pas de ce qu’elle fait ; je ne suis encore ni magicien, ni génie.
- Pour le dernier, on le voit bien, dit la reine en souriant. Je vais vous informer du malheur de mes deux filles, et de ce qui l’a causé. La fée Ténébreuse devint amoureuse de mon époux.
- Cela ne me surprend point, dit le géant ; on dit qu’elle est sujette à cela.
- Je crois continua la princesse, qu’elle est aussi fort sujette à n’être pas aimée. Le roi, qui me chérit de toute son âme, reçut très mal sa déclaration et les avances qu’elle lui fit. Il lui représenta qu’elle n’était ni d’âge ni de figure à pouvoir le rendre infidèle.
- Puisque tu es assez sot, dit la fée, pour refuser mes faveurs, je m’en vengerai. La reine est grosse, elle accouchera de deux filles ; tu ne pourras les marier que lorsque tu auras trouvé pour chacune un petit doigt convenable à ces deux anneaux que tu vois, et que je leur destine : il y en a un aussi petit que l’autre est prodigieux ; il dépendra de moi de les placer et de les distribuer comme je le jugerai â propos.

La prédiction de la fée fut accomplie ; je mis au jour deux filles ; l’une devint grande, belle et bien faite ; l’autre resta d’une petitesse excessive. La fée, qui leur a fait présent des deux anneaux en question, n’avait eu aucun égard à la différence de leurs tailles ; elle avait, au contraire, pris plaisir à contrarier la nature ; elle usurpa encore le droit de les nommer ; et conséquemment à la bizarrerie de ses dons, elle appela ma grande fille Trop est trop, et l’autre, la princesse Ne vous y fiez pas. Depuis que mes filles sont en âge d’être mariées, elles en ont autant d’envie que si elles avaient un anneau fait comme les autres.

Il s’est présenté plusieurs partis pour la princesse Ne vous y fiez pas ; mais inutilement. Je vous confierai cependant ce qui augmente mon chagrin, c’est que je la crois grosse à présent.
- Eh bien, dis-je, tant mieux. En voilà déjà une de mariée, il ne s’agit plus que de trouver un parti à l’autre ; le seigneur Zinpuziquequoazisi fera son affaire.
- Hélas ! je ne suis pas si heureuse reprit la reine en versant quelques larmes ; ce sont deux petits princes de trois pieds et deux pouces au plus qui ont déshonoré ma fille Ne vous y fiez pas et qui ont ensuite disparu. J’ai consulté l’oracle : il m’a répondu qu’il n’y avait qu’un certain nez qui fût capable de découvrir ces princes ; que ce nez-la en pâtirait et qu’il n’y aurait qu’un géant qui pourrait délivrer ce nez et que la grande princesse était destinée au prince porteur du plus petit doigt du monde. Je n’ai pas encore rencontré le nez qui nous est nécessaire mais en attendant, j’ai trouvé son libérateur dans la personne du seigneur Zinpuziquequoazisi, et le fait du petit anneau dans la personne de Misapouf tout court

La bizarrerie de ces enchantements et la curiosité si naturelle qu’on a de voir ces choses extraordinaires triomphèrent de la répugnance que je sentais à me rendre à la cour du roi Sauvage. Nous arrivâmes au bout de quelques heures.
- Seigneur dit Zemangire au roi son époux, voilà deux personnages que j’ai rencontrés, dont les petits doigts pourront convenir aux deux anneaux enchantés : il n’y a qu’un nez que je n’ai pût amener.
- Oh ! répondit le roi, ne soyez point inquiète du nez, il est dans son étui. Depuis votre départ, il est arrivé des choses bien singulières à la princesse Ne vous y fiez pas. Vous savez la faiblesse qu’elle avait pour ces deux petites marionnettes de princes ; c’est sans doute à cause de sa facilité que la fée Ténébreuse l’a nommée Ne vous y fiez pas.
- Je m’en suis doutée, dit la reine, lorsque je l’ai vue grosse.
- C’est avoir bien de la pénétration, continua le roi ; mais vous auriez mieux fait de vous en douter auparavant. Je n’ai jamais vu une femme si prodigieusement grosse : son ventre touche à son menton ; ce qui vous surprendra encore plus, c’est qu’on entend parler distinctement dans son ventre ; je crois, en vérité, qu’elle accouchera d’un régiment de Lilliputiens.
- Seigneur, ce que vous racontez est incroyable, reprit la reine.
- C’est un fait, Madame ; votre accoucheur a voulu examiner de près ce phénomène, on lui a jeté au visage une grêle de noyaux de cerises, dont on l’a malheureusement éborgné.
- Monsieur, dit la reine, il faut que la tête vous ait tourné pendant mon absence.
- Eh ! non, Madame, encore un coup, reprit le roi avec aigreur, vous me feriez donner au diable avec vos doutes.
- Ah ! j’ai tort, répondit Zemangire, de ne pas croire bonnement que ma fille est grosse d’un cerisier.
- Eh ! qui diable vous dit cela, Madame ? Il n’est question que de mangeurs de cerises, et de noyaux qu’ils jettent. Le grand bonze Cérasin, continua le roi, a offert des sacrifices au Pagode ; il est venu prêter l’oreille où vous savez, pour s’assurer par lui même si on entendait réellement des conversations suivies dans le ventre de ma fille.
- Et je gage, dit la reine, qu’on n’y disait pas un mot.
- Pas un mot, répliqua le roi ! voilà comme vous êtes toujours, Madame, vous doutez de tout. On y jouait aux échecs, et on y disputait vivement. C’est là mon pion, c’est-là le mien, échec à la daine, vous êtes échec et mat. Eh bien, qu’avez-vous à répondre à cela ?
- Mais, répondit la reine, que ma fille fait bien de s’y prendre de bonne heure pour faire enseigner tous les jeux à se enfants.
- Le bonze, surpris, comme vous croyez bien, poursuivit le roi, approchait de plus en plus sa grande oreille ; apparemment qu’elle ôtait le jour aux joueurs ; car on la lui a pincée si fort, qu’il a pris la fuite cri criant comme un enragé. Il est arrivé sur ces entrefaites un chevalier au grand nez. Tout ce que la renommée publiait sur le compte de mes deux filles avait excité sa curiosité : il venait de fort loin pour la satisfaire. Comme je me crois obligé de faire les honneurs de ma maison, je l’ai mené le même jour de son arrivée chez la princesse Ne vous y fiez pas ; il s’est approché fort près de l’endroit en question ; mais quelle a été sa surprise et la nôtre, lorsque nous avons vu son pauvre nez pris comme dans un piège ! Il a eu beau crier, on n’a point lâché prise, et il y est encore retenu au moment où je vous parle. Tous les étrangers qui passent dans la ville vont le voir pour la rareté du fait ; et la princesse leur dit en riant : « Ne le plaignez pas, messieurs ; voilà ce qui arrive à ceux qui mettent leur nez où ils n’ont que faire. »
- C’est sans doute ce nez-là, dis-je, qu’on m’a prié de délivrer.
- Cet honneur, répondit la reine, ne peut regarder que le Seigneur Zinpuziquequoazisi, puisque, selon l’oracle, il n’y a qu’un géant qui puisse en venir â bout : mais transportons-nous sur les lieux, pour examiner la chose.
- C’est bien pensé, dit le roi.
- Nous allâmes donc chez la princesse Ne vous y fiez pas ; je la pris en aversion au premier coup-d’oeil : je vis une très petite femme qui tenait emprisonné un fort grand chevalier : on n’apercevait point le visage de ce malheureux chercheur d’aventures ; il était couvert par l’anneau au travers duquel avait passé son pauvre nez, qui était la partie souffrante.
- Seigneur chevalier, dit le roi, j’espère que nous allons enfin briser vos fers ; nous avons trouvé un petit doigt plus gros que votre nez.
- Eh bien, seigneur, dit aussitôt le prisonnier (en parlant du nez, comme vous croyez bien), faites-moi l’honneur de le mesurer et de le comparer avec cet auguste et magnifique petit doigt.
- Non, parbleu, je ne le souffrirai pas, dit le géant ; mais voyez cet impertinent avec son fichu nez !
- Il faudra bien, répliqua le roi que de gré ou de force vous nous prêtiez le meuble dont nous avons besoin.
- C’est ce que nous verrons, répondit le géant en cachant ses mains dans ses culottes.

La reine interrompit cette conversation, qui commençait à devenir un peu aigre.
- Je sais le respect que je vous dois, dit-elle au roi ; mais, avec votre permission, vous n’avez pas le sens commun : vous n’avez pas compris l’oracle, ou il se contredit. Comment voulez-vous que le plus énorme petit doigt qui se soit vu convienne â cette princesse, et qu’en même temps elle épouse le petit Misapouf ?
- Mon Dieu, Madame, cela se voit tous les jours.
- Ne dirait-on pas qu’on observe exactement les proportions de ceux qu’on marie ? Le seigneur Misapouf sera dans le cas de bien d’autres maris.

À ces mots de Misapouf, on entendit deux voix souterraines qui criaient :
- Eh, bonjour, mon cher cousin Misapouf, comment va votre santé ?
- Qu’est-ce que cela signifie, dis-je à la princesse ? Je crois, Madame, que votre personne sert de logement à mes cousins. Voyons un peu de près ce qui en est.
- Ne vous y fiez pas, ne vous y fiez pas, s’écrièrent encore les deux voix.
- Eh bien, leur criai-je de mon côté, je sais que c’est le nom de la princesse que l’on veut me faire épouser.
- Gardez-vous en bien, dirent-ils plus haut, ne vous y fiez pas.
- Pendant cette conversation, je voyais la princesse rougir et pâlir successivement.
- Hélas ! dit-elle en s’adressant à moi, vos deux petits cousins Colibry et Nyny m’ont abusée ; ils se sont enfuis après m’avoir fait les enfants qui ont l’honneur de vous parler.
- Elle vous trompe, cria de toute sa force Golibry ; elle dit qu’elle est grosse pour sauver, sa réputation ; mais il n’en est rien. Voici le fait : Nous imaginions, mon cousin et moi, que cette petite princesse était porteuse du petit anneau. Comme nous étions sûrs d’être porteurs du petit doigt (vous savez, mon cousin que c’est un mal de famille), nous crûmes donc pouvoir la désenchanter. Nous courûmes tous deux d’une vitesse égale, et nous entrâmes tout entiers dans l’anneau prodigieux de cette petite créature. Voilà pourquoi la fée l’a nommée la princesse Ne vous y fiez pas.
- Ah ! qu’il y a de petites femmes dans le monde, dit le roi, qui mériteraient un pareil nom. Nous voilà éclaircis, c’est le seigneur géant qui doit délivrer le nez et épouser la princesse.

Il s’en défendit d’abord, et soutint que cela était impossible, attendu la différence de taille.

La princesse Ne vous y fiez pas lui dit qu’il fallait au moins essayer, qu’on verrait, ensuite, à prendre un parti. Il se laissa persuader ; on les enferma ensemble, et je fus conduit chez sa soeur : je fus surpris de sa grandeur ; elle avait près de six pieds ; cependant elle n’en était pas moins belle et agréable.
- Merveille de nos jours, lui dis-je en lui serrant tendrement le bout du pied gauche, est-il possible que je sois l’heureux mortel destiné â… !
- Prince, répondit-elle, je souhaite de tout mon coeur que vous veniez à bout d’une entreprise si difficile.

Dans cet instant je vis entrer le grand bonze Cérasin, entouré de tous les bonzes du pays ; il tenait dans ses mains un livre couvert de plaques d’or. Après nous avoir fait, ainsi que son cortège, une profonde révérence, il récita quelque chose, moitié bas, moitié haut, lut dans ce livre, et, s’adressant à moi, il me tint ce discours :
- La princesse va se placer sur ce sopha, alors vous pourrez tenter l’aventure qui vous est réservée. Une pareille fortune n’arrivera jamais à un pauvre prêtre ; mais il faut se soumettre à la volonté du sort. Je dois vous avertir d’une chose essentielle, c’est de ne rien forcer à l’anneau de la princesse ; car la fée a mis une si grande correspondance de la personne avec l’anneau que les efforts que vous feriez maladroitement feraient souffrir une douleur horrible à la princesse. Je dois être présent à cette épreuve. J’observerai les yeux et les mouvements de la princesse, et, suivant ce que je verrai, je vous avertirai de vous arrêter ou de poursuivre.

En finissant ces mots, il me fit signe que je pouvais commencer. Je voulus suivre ce conseil sans perdre de temps ; mais je crois que la fée avait enchanté mon petit doigt, car il grossissait mesure que je l’approchais de l’anneau ; cela m’inquiéta ; cependant je tentai l’aventure. Dès le premier effort, la princesse dit :
- Vous me faites mal.

Cérasin aussitôt me cria :
- Arrêtez-vous donc, n’entendez-vous pas que la princesse dit : Vous me faites mal ?

Malgré cet avertissement, je fis une seconde tentative un peu plus fort.
- Ah ! je n’en puis plus, dit la princesse.
- Voulez-vous bien n’être pas si brutal, maudit nain que vous êtes, me cria encore le grand bonze.

Malgré cette seconde remontrance, je crois que j’allais triompher, lorsque tout à coup mon petit doigt, qui s’était gonflé d’une manière étonnante, redevint dans un état tout contraire. Je m’arrêtai, fort surpris de ce changement.
- Allons donc, dit Cérasin, la princesse se morfond ; est-elle faite pour attendre votre commodité ? Qu’est-ce que ce petit paresseux ?

Pendant tout ce dialogue, mon petit doigt redevint tel qu’il était un moment auparavant. Je profitai de l’instant ; la princesse fit un cri douloureux, et puis dit en soupirant :
- Ah ! mon ami, vous m’avez tuée !

Ce mot d’ami me fit plaisir ; il me partit venir d’un bon caractère : je fis de nouveaux efforts, mais ils étaient inutiles. La princesse dit, en me regardant tendrement :
- Le charme est rompu.

Le grand bonze répéta en choeur avec tous ses satellites :
- Gloire soit au petit doigt de Misapouf, le charme est rompu !

Je fus au comble de la joie ; je vous avouerai que depuis ce fortuné moment je n’ai point peur des grandes femmes, je me défie beaucoup plus des petites. La nature, sur cet article, est presque aussi bizarre que la fée Ténébreuse ; elle se plaît à faire le contraire de ce que la raison semble exiger.

J’étais dans l’ivresse de ma victoire, lorsque la maudite fée Ténébreuse descendit de son char de brouillards.
- Taisez-vous, prêtrailles, s’écria-t-elle, je vais vous apprendre à chanter des hymnes à mon préjudice.

Elle dit, et toucha de sa baguette Cérasin et ses grands vicaires. Ils tombèrent les uns sur les autres ; mais, en se relevant, ô surprise ! ô spectacle effrayant ! je les vis, et ne les reconnus pas ; leurs bouches étaient transformées en anneaux. On ne peut s’imaginer à quel point cela changeait leur physionomie ; il faut l’avoir vu pour le croire. Le pauvre Cérasin me disait d’un air humilié :
- Ayez pitié de moi !

Tous les autres prêtres répétaient la même chose en choeur ; ils m’étourdirent tant que je les renvoyai : ils sortirent avec leurs anneaux barbus ; on les aurait pris pour des capucins.

Cérasin, qui était un petit maître, se regarda dans son miroir en arrivant chez lui, et se fit horreur. Il ne concevait pas comment il se pouvait faire qu’un anneau, qu’il avait toujours trouvé une jolie chose, pût le rendre si vilain ; cela prouve que le principal mérite de tout consiste à être à sa place. Enfin, il prit le parti d’envoyer chercher son barbier, qui lui dit en entrant :
- Je viens savoir ce que vous souhaitez, monseigneur ; j’ai eu l’honneur de raser ce matin votre Grandeur.
- Oh ! vraiment, répondit Cérasin, ma grandeur est passée à ma barbe. Regardez-moi, ne suis-je pas un joli garçon ?
- Ah ! grand Pagode ! s’écria le barbier en reculant trois pas, quelle bouche ! quelle barbe ! cela tient du miracle, et je ne sais si monseigneur fait bien de vouloir se la faire abattre. Je croirais presque que c’est notre sacré singe qui a voulu vous marquer sa bienveillance, en vous donnant le bas de son visage.
- Ne laissez pas, répondit Cérasin, que de me bien savonner.

Le barbier obéit et savonna monseigneur ; mais quand monseigneur fut savonné et rasé, il était encore plus laid qu’auparavant. Il tomba dans la désolation, en se voyant une bouche en cul de poule. Il disait avec fureur :
- Mais on n’a jamais vu une bouche de cette façon-là.
- Du moins, répondit le barbier avec un air respectueux, j’ose assurer monseigneur, que, si on en a vu, ce n’a jamais été au-dessous d’un nez.
- Ah ! je n’ai pas besoin de vos remarques, reprit Cérasin. Tenez, vous voilà payé, allez-vous en.
- Ah ! monseigneur, dit humblement ce barbier, vous avez trop de conscience pour ne payer que pour une simple barbe ; celle-ci en vaut deux ; ayez la bonté de tâter comme les poils de votre Grandeur sont durs ; il m’en a coûté un rasoir.

Sa Grandeur, qui était avaricieuse, le renvoya brutalement et le barbier, pour s’en venger, publia aussitôt l’aventure, dont toute la cour se divertit.

La princesse et moi nous en riions encore le soir en nous mettant au lit ; mais notre joie ne dura pas longtemps ; car, dès que je présentai mon petit doigt â l’anneau, je fus mordu bien serré. Je poussai un cri perçant, et j’entendis un grand éclat de rire ; j’en fus piqué, et je dis à la princesse :
- Madame, je ne vois pas qu’il y ait là de quoi rire si fort.
- Moi, répondit-elle, je ne ris point, et n’en ai nulle envie.
- Il est fort bon, repris-je, de me soutenir cela. Mon Dieu ! poursuivis-je, cela n’est pas bien fin, vous riez par vanité ; vous êtes enchantée que je me sois blessé.

Je voulus faire un second essai, je fus mordu encore plus vivement : mes cris augmentèrent à proportion, et le rire augmenta par éclats. Je ne fus pas maître de moi, je poussai la princesse hors du lit : elle tira toutes les sonnettes en fondant en larmes. Les femmes apportèrent des lumières et furent très surprises de ne voir que deux personnes, dont l’une pleurait et l’autre grondait, et d’entendre, malgré cela, rire à pâmer. Ce fut là le cas, ou jamais, de soupçonner qu’il y avait quelque chose là-dessous ; aussi ne manquai-je pas de le dire, et même d’y regarder.

Mais quelle fut ma surprise de trouver, au lieu de l’anneau, une bouche véritable, à laquelle malheureusement il ne manquait pas une dent, et qui me riait au nez impunément ! La princesse jeta les hauts cris.
- Madame, lui dis-je, il ne s’agit point ici de perdre la tête, il faut tout simplement mander l’arracheur de dents de Sa Majesté.
- Hélas ! monsieur, répondit-elle, il aura oublié son métier ; car il y a dix ans que mon père a perdu sa dernière.

Malgré cela, on alla la chercher ; il voulut, comme de raison, visiter la bouche de la princesse ; mais je lui dis :
- C’est un peu plus bas, monsieur.
- Qu’appelez-vous un peu plus bas ? répondit-il, n’est-ce pas pour la princesse qu’on m’a mandé ?
- Sans doute, répliquai-je.
- Eh bien, poursuivit-il, que voulez-vous me dire ?… Allons, madame, ayez la bonté de vous placer. La princesse s’étendit sur un canapé.
- Madame, dit l’opérateur, ce n’est point là la situation de quelqu’un qui se fait arracher une dent.
- Monsieur, repartis-je, c’est la façon de la princesse.
- Je ne puis pas, répondit-il, la blâmer absolument ; mais ce n’est pas dans le cas présent.

Enfin, je l’instruisis du fait, qu’il regarda comme une fable. Il demanda de la lumière, et fit sa visites :
- Ah ! le beau râtelier ! s’écria-t-il d’abord.
- J’en conviens, lui dis-je ; mais c’est une beauté déplacée, ce sont précisément ces dents-là qu’il faut arracher l’une après l’autre.
- Arracher ces dents-là, reprit-il avec colère ! ah ! monsieur, ce serait un meurtre. Je vois bien, poursuivit-il, que vous me prenez pour ces dentistes qui ne sentent pas le prix d’une dent ; mais vous vous trompez. S’il n’avait été question que d’en plomber quelques-unes, encore passe, il n’aurait point été étonnant qu’il y en eût une, au moins, qui fût creuse ; mais ayez la bonté d’y regarder vous-même ; tout ce que je puis faire c’est de les limer.
- Eh bien, dis-je, essayons ce moyen-là. Aussitôt il commença sa besogne avec grâce, et me demanda si je ne savais pas des nouvelles. Dans cet instant, il fut bien étonné de voir la lime se casser. Il en tira une autre qui eut le même sort : il en rompit six de suite.
- Ah parbleu ! s’écria-t-il avec fureur, vous me donnez à limer des dents de diamant.

Alors on entendit une voix prononcer ces paroles :

« Cette bouche demeurera où elle est avec toutes ses dents, jusqu’à ce que la princesse Ne vous y fiez pas soit désenchantée. »

Je ne perdis pas un moment ; j’allai voir où en était le géant, qui, en me voyant, m’éclata de rire au nez. Je ne fis pas semblant de m’en apercevoir, parce qu’il est inutile d’être querelleur, et j’allai â l’anneau de la princesse ; mais il n’y était plus.
- Je vois votre étonnement, me dit-elle, mon anneau vient de s’envoler avec vos deux petits cousins, comme un char d’opéra. Je ne sais point en quel climat de la nature on l’a transporté. Allez, cherchez-le, et songez que vous n’aurez celui de ma soeur que lorsque le charme du mien sera rompu.

J’allai consulter Cérasin, et le prier d’implorer la bienfaisance du Pagode. Depuis qu’il s’était fait faire la barbe, il vivait fort retiré ; cependant il voulut bien nie donner audience. Il rougit en me voyant, et me demanda si je ne le trouvais pas changé.
- Pas trop, lui répondis-je, je vous trouve seulement l’air un peu efféminé.
- Vous venez, reprit-il, me consulter sur votre voyage ; je vous y accompagnerai. Le Pagode m’a révélé que les anneaux ne seraient désenchantés que lorsque ma bouche, que j’ai perdue, viendrait sur mes épaules. Je ne serais point fâché de la retrouver, car vous sentez bien que je ne puis pas honnêtement me présenter en bonne compagnie avec celle que vous me voyez.
- Ah ! lui dis-je, pour le consoler, elle n’est pas si mal ; je suis simplement fâché que vous vous soyez fait raser.
- Oh ! répondit-il, j’ai commandé une espèce de petite perruque qui aura l’air d’une grande barbe.
- Cela sera fort bien, repris-je. Demain matin nous partirons ensemble.

Nous nous mîmes en chemin à la pointe du jour. Cérasin s’approchait de chaque femme qu’il rencontrait, et lui disait :
- Madame, par hasard n’auriez-vous point ma bouche ?

Moi, de mon côté, je disais :
- Madame a bien la mine de porter l’anneau de la princesse Ne vous y fiez pas.

On nous prenait pour deux fous, et l’on ne nous répondait point. Vers le soir, nous trouvâmes une vieille dans une simple cabane ; elle nous dit qu’elle se nommait la Fée aux dents : nous éclatâmes de rire, parce qu’elle n’en avait pas une dans la bouche, et nous croyions que c’était par ironie qu’on la nommait ainsi. Elle fit approcher des sièges ; mais, comme ses meubles n’étaient pas neufs, le pied de l’escabeau sur lequel elle était assise rompit, et la fit tomber à la renverse. Aussitôt je vis Cérasin fondre sur elle, en criant de toute sa force :
- Ah ! voilà ma bouche, ah ! voilà mes dents !

La vieille se débattait, et faisait des grimaces effroyables. À la fin elle s’accrocha à la barbe postiche de Cérasin, qui lui disait :
- Voulez-vous bien laisser ma barbe.

L’autre lui répondit :
- Laissez mes dents vous-même.

À force de se tirailler tous deux, une dent de la vieille resta dans les mains de Cérasin, et la petite perruque de bouche demeura dans les mains de la vieille.
- Fi, le vilain, s’écria-t-elle, qui a la barbe d’autrui ! il faut être ecclésiastique pour aimer à ce point-là le bien de son prochain.
- N’avez-vous pas honte, lui répond Cérasin, d’avoir volé ma bouche et de l’avoir placée dans votre garde-meuble ?

Ils allaient cependant faire un échange de prisonniers. Cérasin était sur le point de rendre la dent, pour ravoir la perruque, lorsque nous vîmes paraître une fée dans un char brillant fait en ovale, qui nous cria :
- Gardez-vous bien de vous défaire de cette dent, elle est enchantée, elle appartient à cette vieille fée, qui est soeur de la fée Ténébreuse ; et c’est cette dent seule qui peut vous ouvrir les portes de mon temple.
- Madame, lui dis-je, j’ai beaucoup de respect pour votre temple ; mais s’il ne mène à rien, je ne me soucie pas d’y entrer.
- Je vois bien que vous ne connaissez pas la Fée aux anneaux. C’est moi qui ai fait tous ceux qui animent l’univers.
- Madame, répondis-je, vous avez bien de la conscience ; car il y en a beaucoup auxquels vous n’avez pas épargné l’étoffe.

Nous montâmes dans son char, et nous laissâmes crier la vieille Fée aux dents.
- Oh ! que cela est plaisant ! dit Grisemine en interrompant le sultan ; et que fîtes-vous chez la Fée aux anneaux avec votre dent â la main ?
- Parbleu, madame, je n’y puis plus tenir, vos questions sont impertinentes ; ma foi, je m’en vais me coucher, je ne suis pas d’humeur de satisfaire votre curiosité pour le présent ; je verrai demain si je vous raconterai le reste de mes aventures.

FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE.

Voir en ligne : Histoire de la sultane Grisemine (Deuxième partie)

P.-S.

Texte établi par EROS-THANATOS.COM d’après l’histoire libertine de Claude-Henri de Fusée de Voisenon, « Le sultan Misapouf et la princesse Grisemine », Contes légers (suivis des Anecdotes littéraires), Éd. E. Dentu, collection « Bibliothèque choisie des chefs-d’oeuvre français et étrangers », t. XXI, Paris, 1885 (VIII-308 p. ; in-16), pp. 91-156.



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