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L’École du libertinage

Inceste, adultère, sodomie : tous les excès et toutes débauches

Les 120 journées de Sodome (Règlements)



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Le Marquis de Sade, Les 120 journées de Sodome, ou l’École du libertinage, Éd. Club des bibliophiles, Paris, 1904.


II — RÈGLEMENTS

On se lèvera tous les jours à dix heures du matin. À ce moment, les quatre fouteurs qui n’auront pas été de service pendant la nuit viendront rendre visite aux amis et amèneront chacun avec eux un petit garçon ; ils passeront successivement d’une chambre à l’autre. Eux agiront au gré et aux désirs des amis, mais dans les commencements les petits garçons qu’ils amèneront ne seront que pour la perspective, car il est décidé et arrangé que les huit pucelages des cons des jeunes filles ne seront enlevés que dans le mois de décembre, et ceux de leurs culs, ainsi que deux des culs des huit jeunes garçons, ne le seront que dans le cours de janvier, et cela afin de laisser irriter la volupté par l’accroissement d’un désir sans cesse enflammé et jamais satisfait, état qui doit nécessairement conduire à une certaine fureur lubrique que les amis travaillent à provoquer comme une des situations les plus délicieuses de la lubricité.

À onze heures, les amis se rendront dans l’appartement des jeunes filles. C’est là que sera servi le déjeuner, consistant en chocolat ou en rôties au vin d’Espagne, ou autres confortatifs restaurants. Ce déjeuner sera servi par les huit filles nues, aidées des deux vieilles Marie et Louison, que l’on affecte au sérail des filles, les deux autres devant l’être à celui des garçons. Si les amis ont envie de commettre des impudicités avec les filles pendant ce déjeuner, avant ou après, elles s’y prêteront avec la résignation qui leur est enjointe et à laquelle elles ne manqueraient pas sans une dure punition. Mais on convient qu’il ne sera point fait de parties secrètes et particulières à ce moment-là, et que si l’on veut paillarder un instant, ce sera entre soi et devant tout ce qui assistera au déjeuner. Les filles auront pour coutume générale de se mettre toujours à genoux chaque fois qu’elles verront ou rencontreront un ami, et elles y resteront jusqu’à ce qu’on leur dise de se relever. Elles seules, les épouses et les vieilles seront soumises à ces lois. On en dispense tout le reste, mais tout le monde sera tenu à n’appeler jamais que monseigneur chacun des amis.

Avant de sortir de la chambre des filles, celui des amis chargé de la tenue du mois (l’intention étant que chaque mois un ami ait le détail de tout et que chacun y passe à son tour dans l’ordre suivant, savoir : Durcet pendant novembre, l’évêque pendant décembre, le président pendant janvier et le duc pendant février), celui donc des amis qui sera de mois, avant de sortir de l’appartement des filles, les examinera toutes les unes après es autres, pour voir si elles sont dans l’état où il leur aura été enjoint de se tenir, ce qui sera signifié chaque matin aux vieilles et réglé sur le besoin que l’on aura de les tenir en tel ou tel état. Comme il est sévèrement défendu d’aller à la garde-robe ailleurs que dans la chapelle, qui a été arrangée et destinée pour cela, et défendu d’y aller sans une permission particulière, laquelle est souvent refusée, et pour cause, l’ami qui sera de mois examinera avec soin, sitôt après le déjeuner, toutes les garde-robes particulières des filles, et dans l’un ou l’autre cas de contravention aux deux objets ci-dessus désignés, la délinquante sera condamnée à peine afflictive.

On passera de là dans l’appartement des garçons, afin d’y faire les mêmes visites et de condamner également les délinquants à peine capitale. Les quatre petits garçons qui n’auront point été le matin chez les amis les recevront cette fois-là, quand ils viendront dans leur chambre, et ils se déculotteront devant eux ; les quatre autres se tiendront debout sans rien faire et attendront les ordres qui leur seront donnés. Messieurs paillarderont ou non avec ces quatre qu’ils n’auront point encore vus de la journée, mais ce qu’ils feront sera en public : point de tête-à-tête à ces heures-là. À une heure, ceux ou celles des filles ou des garçons, tant grands que petits, qui auront obtenu la permission d’aller à des besoins pressés, c’est-à-dire aux gros (et cette permission ne s’accordera jamais que très difficilement et à un tiers au plus des sujets), ceux-là, dis je, se rendront à la chapelle où tout a été artistement disposé pour les voluptés analogues à ce genre-là. Ils y trouveront les quatre amis qui les attendront jusqu’à deux heures, et jamais plus tard, et qui les disposeront, comme ils le jugeront convenable aux voluptés de ce genre qu’ils auront envie de se passer. De deux à trois, on servira les deux premières tables qui dîneront à la même heure, l’une dans le grand appartement des filles, l’autre dans celui des petits garçons. Ce seront les trois servantes de la cuisine qui serviront ces deux tables. La première sera composée des huit petites filles et des quatre vieilles ; la seconde des quatre épouses, des huit petits garçons et des quatre historiennes. Pendant ce dîner, messieurs se rendront dans le salon de compagnie où ils jaseront ensemble jusqu’à trois heures. Peu avant cette heure, les huit fouteurs paraîtront dans cette salle le plus ajustés et le plus parés qu’il se pourra. À trois heures on servira le dîner des maîtres, et les huit fouteurs seront les seuls qui jouiront de l’honneur d’y être admis. Ce dîner sera servi par les quatre épouses toutes nues, aidées des quatre vieilles vêtues en magiciennes. Ce seront elles qui sortiront les plats des tours où les servantes les apporteront en dehors et qui les remettront aux épouses qui les poseront sur la table. Les huit fouteurs, pendant le repas, pourront commettre sur les corps nus des épouses tous les attouchements qu’ils voudront, sans que celles-ci puissent ou s’y refuser ou s’en défendre ; ils pourront même aller jusqu’aux insultes et s’en faire servir la verge haute, en les apostrophant de toutes les invectives que bon leur semblera.

On sortira de table à cinq heures. Alors, les quatre amis seulement (les fouteurs se retireront jusqu’à l’heure de l’assemblée générale), les quatre amis, dis-je, passeront dans le salon, où de petits garçons et deux petites filles, qui se varieront tous les jours, leur serviront nus du café et des liqueurs. Ce ne sera point encore là le moment où l’on pourra se permettre des voluptés qui puissent énerver ; il faudra encore s’en tenir au simple badinage. Un peu avant six heures, les quatre enfants qui viendront de servir se retireront pour aller s’habiller promptement. À six heures précises, messieurs passeront dans le grand cabinet destiné aux narrations et qui a été dépeint plus haut. Ils se placeront chacun dans leurs niches, et tel sera l’ordre observé pour le reste : sur le trône dont on a parlé sera l’historienne ; les gradins du bas de son trône seront garnis de seize enfants, arrangés de manière à ce que quatre, c’est-à-dire deux filles et deux garçons, se trouvent faire face à une des niches ; ainsi de suite, chaque niche aura un pareil quatrain vis-à-vis d’elle : ce quatrain sera spécialement affecté à la niche devant laquelle il sera, sans que la niche d’à côté puisse former des prétentions sur lui ; et ces quatrains seront diversifiés tous les jours, jamais la même niche n’aura le même. Chaque enfant du quatrain aura une chaîne de fleurs artificielles au bras qui répondra dans la niche, en sorte que, lorsque le propriétaire de la niche voudra tel ou tel enfant de son quatrain, il n’aura qu’à tirer à lui la guirlande, et l’enfant accourra se jeter vers lui. Au-dessus du quatrain, sera une vieille attachée au quatrain, et aux ordres du chef de la niche de ce quatrain. Les trois historiennes qui ne seront point de mois seront assises sur une banquette, au pied du trône, sans être affectées à rien, et néanmoins aux ordres de tout le monde. Les quatre fouteurs qui seront destinés à passer la nuit avec les amis pourront s’abstenir de l’assemblée ; ils seront dans leurs chambres occupés à se préparer à cette nuit qui demande toujours des exploits. À l’égard des quatre autres, ils seront chacun aux pieds d’un des amis dans leurs niches, sur le sofa desquelles sera placé l’ami à côté d’une des épouses à tour de rôle. Cette épouse sera toujours nue ; le fouteur sera en gilet et caleçon de taffetas couleur de rose ; l’historienne de mois sera vêtue en courtisane élégante ainsi que ses trois compagnes ; et les petits garçons et les petites filles des quatrains seront toujours différemment et élégamment costumés, un quatrain à l’asiatique, un à l’espagnole, un autre à la turque, un quatrième à la grecque, et le lendemain autre chose, mais tous ces vêtements seront de taffetas et de gaze : jamais le bas du corps ne sera serré par rien et une épingle détachée suffira pour les mettre nus. À l’égard des vieilles, elles seront alternativement en sœurs grises, en religieuses, en fées, en magiciennes et quelquefois en veuves. Les portes des cabinets attenant les niches seront toujours entrouvertes, et le cabinet, très échauffé par des poêles de communication, garni de tous les meubles nécessaires aux différentes débauches. Quatre bougies brûleront dans chacun de ces cabinets et cinquante dans le salon. À six heures précises, l’historienne commencera sa narration, que les amis pourront interrompre à tous les instants que bon leur semblera. Cette narration dure jusqu’à dix heures du soir et pendant ce temps-là, comme son objet est d’enflammer l’imagination, toutes les lubricités seront permises, excepté néanmoins celles qui porteraient atteinte à l’ordre de l’arrangement pris pour les déflorations lequel sera toujours exactement conservé. Mais on fera du reste tout ce qu’on voudra avec son fouteur, l’épouse, le quatrain et la vieille du quatrain, et même avec les historiennes, si la fantaisie en prend, et cela, ou dans sa niche, ou dans le cabinet qui en dépend. La narration sera suspendue tant que dureront les plaisirs de celui dont le besoins l’interrompent, et on la reprendra quand il aura fini.

À dix heures, on servira le souper. Les épouses, les historiennes et les huit petites filles iront promptement souper entre elles et à part ; jamais les femmes n’étant admises au souper des hommes, et les amis souperont avec les quatre fouteurs qui ne seront pas du service de nuit et quatre petits garçons. Les quatre autres serviront, aidés des vieilles. En sortant du souper, on passera dans le salon d’assemblée pour la célébration de ce qu’on appelle les orgies. Là, tout le monde se retrouvera, et ceux qui auront soupé à part, et ceux qui auront soupé avec les amis, mais toujours excepté les quatre fouteurs du service de nuit. Le salon sera singulièrement échauffé et éclairé par des lustres. Là, tout sera nu : historiennes, épouses, jeunes filles, jeunes garçons, vieilles, fouteurs, amis, tout sera pêle-mêle, tout sera vautré sur des carreaux, par terre, et, à l’exemple des animaux, on changera, on se mêlera, on incestera, on adultérera, on sodomisera et, toujours excepté les déflorations, on se livrera à tous les excès et à toutes les débauches qui pourront le mieux échauffer les têtes. Quand ces déflorations devront se faire, tel sera le moment où l’on y procédera, et une fois qu’un enfant sera défloré, on pourra jouir de lui, quand et de quelle manière que l’on le voudra. À deux heures précises du matin, les orgies cesseront. Les quatre fouteurs destinés au service de nuit viendront dans d’élégants déshabillés chercher chacun l’ami avec lequel il devra coucher, lequel amènera avec lui une des épouses, ou un des sujets déflorés, quand ils le seront, ou une historienne, ou une vieille, pour passer la nuit entre elle et son fouteur, et le tout à son gré et seulement avec la clause de se soumettre à des arrangements sages et d’où il puisse résulter que chacun change toutes les nuits ou le puisse faire.

Tel sera l’ordre et l’arrangement de chaque journée. Indépendamment de cela, chacune des dix-sept semaines que doit durer le séjour au château sera marquée par une fête. Ce sera d’abord des mariages : il en sera rendu compte en temps et lieu. Mais comme les premiers de ces mariages se feront entre les plus jeunes enfants et qu’ils ne pourront pas les consommer, ils ne dérangeront rien à l’ordre établi pour les déflorations. Les mariages entre grands ne se faisant qu’après les déflorations, leur consommation ne nuira à rien puisque, agissant, ils ne jouiront que de ce qui sera déjà cueilli.

Les quatre vieilles répondront de la conduite des quatre enfants. Quand ils feront des fautes, elles se plaindront à celui des amis qui sera de mois, et on procédera en commun aux corrections tous les samedis au soir, à l’heure des orgies. Il s’en tiendra liste exacte jusque-là. À l’égard des fautes commises par les historiennes, elles seront punies à moitié de celles des enfants, parce que leur talent sert et qu’il faut toujours respecter les talents. Quant à celles des épouses ou des vieilles, elles seront toujours doubles de celles des enfants. Tout sujet qui fera quelque refus de choses qui lui seront demandées, même en étant dans l’impossibilité, sera très sévèrement puni : c’était à lui de prévoir et de prendre ses précautions. Le moindre rire, ou le moindre manque d’attention, ou de respect et de soumission, dans les parties de débauche, sera une des fautes les plus graves et les plus cruellement punies. Tout homme pris en flagrant délit avec une femme sera puni de la perte d’un membre, quand il n’aura pas reçu l’autorisation de jouir de cette femme. Le plus petit acte de religion de la part d’un des sujets, quel qu’il puisse être, sera puni de mort. Il est expressément enjoint aux amis de n’employer dans toutes les assemblées que les propos les plus lascifs, les plus débauchés et les expressions les plus sales, les plus fortes et les plus blasphématoires. Le nom de Dieu n’y sera jamais prononcé qu’accompagné d’invectives ou d’imprécations, et on le répétera le plus souvent possible. À l’égard de leur ton, il sera toujours le plus brutal, le plus dur et le plus impérieux avec les femmes et les petits garçons, mais soumis, putain et dépravé avec les hommes, que les amis, en jouant avec eux le rôle de femmes, doivent regarder comme leurs maris. Celui des messieurs qui manquera à toutes ces choses, ou qui s’avisera d’avoir une seule lueur de raison et surtout de passer un seul jour sans se coucher ivre, payera dix mille francs d’amende.

Quand un ami aura quelque gros besoin, une femme, dans celle des classes qu’il jugera à propos, sera tenue de l’accompagner pour vaquer aux soins qui lui seront indiqués pendant cet acte-là. Aucun des sujets soit hommes, soit femmes, ne pourra remplir de devoirs de propreté quels qu’ils puissent être, et surtout ceux après le gros besoin, sans une permission expresse de l’ami qui sera de mois, et si elle lui est refusée et qu’il les remplisse malgré cela, sa punition sera des plus rudes. Les quatre épouses n’auront aucune sorte de prérogative sur les autres femmes ; au contraire, elles seront toujours traitées avec plus de rigueur et d’inhumanité, et elles seront très souvent employées aux ouvrages les plus vils et les plus pénibles, tels, par exemple, que le nettoiement des garde-robes communes et particulières établies à la chapelle. Ces garde-robes ne seront vidées que tous les huit jours, mais ce sera toujours par elles, et elles seront rigoureusement punies si elles y résistent ou le remplissent mal.

Si un sujet quelconque entreprend une évasion pendant la tenue de l’assemblée, il sera à l’instant puni de mort, quel qu’il puisse être.

Les cuisinières et leurs aides seront respectées, et ceux des messieurs qui enfreindront cette loi payeront mille louis d’amende. Quant à ces amendes, elles seront toutes spécialement employées, au retour en France, à commencer les frais d’une nouvelle partie ou dans le genre de celle-ci, ou dans un autre.

Ces soins remplis et règlements promulgués le trente dans la journée, le duc passa la matinée du trente et un à tout vérifier, à faire faire des répétitions du tout et sur tout à examiner avec soin la place, pour voir si elle n’était pas susceptible, ou d’être assaillie, ou de favoriser quelque évasion. Ayant reconnu qu’il faudrait être oiseau ou diable pour en sortir ou y entrer, il rendit compte à la société de sa commission, et passa la soirée du trente et un à haranguer les femmes. Elles s’assemblèrent toutes par son ordre dans le salon aux narrations, et, étant monté sur la tribune ou l’espèce de trône destiné à l’historienne, voici à peu près le discours qu’il leur tint :

« Etres faibles et enchaînés, uniquement destinés à nos plaisirs, vous ne vous êtes pas flattés, j’espère, que cet empire aussi ridicule qu’absolu que l’on vous laisse dans le monde vous serait accordé dans ces lieux. Mille fois plus soumises que ne le seraient des esclaves, vous ne devez vous attendre qu’à l’humiliation, et l’obéissance doit être la seule vertu dont je vous conseille de faire usage : c’est la seule qui convienne à l’état où vous êtes. Ne vous avisez pas surtout de faire aucun fond sur vos charmes. Trop blasés sur de tels pièges, vous devez bien imaginer que ce ne serait avec nous que ces amorces-là pourraient réussir. Souvenez-vous sans cesse que nous nous servirons de vous toutes, mais que pas une seule ne doit se flatter de pouvoir seulement nous inspirer le sentiment de la pitié. Indignés contre les autels qui ont pu nous arracher quelques grains d’encens, notre fierté et notre libertinage les brisent dès que l’illusion a satisfait les sens, et le mépris presque toujours suivi de la haine remplace à l’instant dans nous le prestige de l’imagination. Qu’offrirez-vous d’ailleurs que nous ne sachions par cœur ? qu’offrirez-vous que nous ne foulions aux pieds, souvent même à l’instant du délire ? il est inutile de vous le cacher, votre service sera rude, il sera pénible et rigoureux, et les moindres fautes seront à l’instant punies de peines corporelles et afflictives. Je dois donc vous recommander de l’exactitude, de la soumission et une abnégation totale de vous-même pour n’écouter que nos désirs : qu’ils fassent vos uniques lois, volez au-devant d’eux, prévenez-les et faites-les naître. Non pas que vous ayez beaucoup à gagner à cette conduite, mais seulement parce que vous auriez beaucoup à perdre en ne l’observant pas. Examinez votre situation, ce que vous êtes, ce que nous sommes, et que ces réflexions vous fassent frémir. Vous voilà hors de France, au fond d’une forêt inhabitable, au-delà de montagnes escarpées dont les passages ont été rompus aussitôt après que vous les avez eu franchis. Vous êtes enfermées dans une citadelle impénétrable ; qui que ce soit ne vous y sait ; vous êtes soustraites à vos amis, à vos parents, vous êtes déjà mortes au monde et ce n’est plus que pour nos plaisirs que vous respirez. Et quels sont les êtres à qui vous voilà maintenant subordonnées ? Des scélérats profonds et reconnus, qui n’ont de dieu que leur lubricité, de lois que leur dépravation ; de frein que leur débauche, des roués sans dieu, sans principes, sans religion, dont le moins criminel est souillé de plus d’infamies que vous ne pourriez les nombrer et aux yeux de qui la vie d’une femme, que dis-je, d’une femme ? de toutes celles qui habitent la surface du globe, est aussi indifférente que la destruction d’une mouche. Il sera peu d’excès, sans doute, où nous ne nous portions : qu’aucun ne vous répugne, prêtez-vous sans sourciller et opposez à tous la patience, la soumission et le courage. Si malheureusement quelqu’une d’entre vous succombe à l’intempérie de nos passions, qu’elle prenne bravement son parti ; nous ne sommes pas dans ce monde pour toujours exister, et ce qui peut arriver de plus heureux à une femme, c’est de mourir jeune. On vous a lu des règlements fort sages, et très propres et à votre sûreté et à nos plaisirs ; écoutez-les aveuglément, et attendez-vous à tout de notre part si vous nous irritez par une mauvaise conduite : Quelques-unes d’entre vous avez avec nous des liens, je le sais, qui vous enorgueillissent peut-être et desquels vous espérez de l’indulgence. Vous seriez dans une grande erreur si vous y comptiez : nul lien n’est sacré aux yeux de gens tels que nous, et plus ils vous paraîtront tels, plus leur rupture chatouillera la perversité de nos âmes. Filles, épouses, c’est donc à vous que je m’adresse en ce moment, ne vous attendez à aucune prérogative de notre part ; nous vous avertissons que vous serez traitées même avec plus de rigueur que les autres, et cela précisément pour vous faire voir combien sont méprisables à nos yeux les liens dont vous nous croyez peut-être enchaînés. Au reste, ne vous attendez pas que nous vous spécifierons toujours les ordres que nous voudrons vous faire exécuter : un geste, un coup d’oeil, souvent un simple sentiment interne notre part, vous les signifiera, et vous serez aussi punies de ne les avoir pas devinés et prévenus que si, après vous avoir été notifiés, ils eussent éprouvé une désobéissance de votre part. C’est à vous de démêler nos mouvements, nos regards, nos gestes, d’en démêler l’expression, et surtout de ne pas vous tromper à nos désirs. Car je suppose, par exemple, que ce désir fût de voir une partie de votre corps et que vous vinssiez maladroitement à offrir l’autre : vous sentez à quel point une telle méprise dérangerait notre imagination et tout ce qu’on risque à refroidir la tête d’un libertin qui, je le suppose, n’attendrait qu’un cul pour sa décharge et auquel on viendrait imbécilement présenter un con. En général, offrez-vous toujours très peu par-devant ; souvenez-vous que cette partie infecte que la nature ne forma qu’en déraisonnant est toujours celle qui nous répugne le plus. Et relativement à vos culs mêmes y a-t-il encore des précautions à garder, tant pour dissimuler, en l’offrant, l’antre odieux qui l’accompagne, que pour éviter de nous faire voir dans de certains moments ce cul dans un certain état où d’autres gens désireraient de le trouver toujours. Vous devez m’entendre, et vous recevrez d’ailleurs de la part des quatre duègnes des instructions ultérieures qui achèveront de vous expliquer tout. En un mot, frémissez, devinez, obéissez, prévenez, et avec cela, si vous n’êtes pas au moins très fortunées, peut-être ne serez-vous pas tout à fait malheureuses. D’ailleurs point d’intrigues entre vous, nulle liaison, point de cette imbécile amitié de filles qui, en amollissant d’un côté le cœur, le rend de l’autre et plus revêche et moins disposé à la seule et simple humiliation où nous vous destinons. Songez que ce n’est point du tout comme des créatures humaines que nous vous regardons, mais uniquement comme des animaux que l’on nourrit pour le service qu’on en espère et qu’on écrase de coups quand ils se refusent à ce service. Vous avez vu à quel point on vous défend tout ce qui peut avoir l’air d’un acte de religion quelconque ; je vous préviens qu’il y aura peu de crimes plus sévèrement punis que celui-là. On ne sait que trop qu’il est encore parmi vous quelques imbéciles qui ne peuvent pas prendre sur elles d’abjurer l’idée de cet infâme dieu et d’en abhorrer la religion : celles-là seront soigneusement examinées, je ne vous le cache pas, et il n’y aura point d’extrémités où l’on ne se porte envers elles, si malheureusement on les prend sur le fait. Qu’elles se persuadent, ces sottes créatures, qu’elles se convainquent donc que l’existence de Dieu est une folie qui n’a pas sur toute la terre vingt sectateurs aujourd’hui, et que la religion qu’il invoque n’est qu’une fable ridiculement inventée par des fourbes dont l’intérêt à nous tromper n’est que trop visible à présent. En un mot, décidez vous-mêmes : s’il y avait un dieu, et que ce dieu eût de la puissance, permettrait-il que la vertu qui l’honore et dont vous faites profession fût sacrifiée comme elle va l’être au vice et au libertinage ? Permettrait-il, ce dieu tout-puissant, qu’une faible créature comme moi, qui ne serait vis-à-vis de lui que ce qu’est un ciron aux yeux de l’éléphant, permettrait-il, dis-je, que cette faible créature l’insultât, le bafouât, le défiât, le bravât et l’offensât, comme je fais à plaisir à chaque instant de la journée  ? »

Ce petit sermon fait, le duc descendit de chaire et, excepté les quatre vieilles et les quatre historiennes qui savaient bien qu’elles étaient là plutôt comme sacrificatrices et prêtresses que comme victimes, excepté ces huit-là, dis-je, tout le reste fondait en larmes, et le duc, s’en embarrassant fort peu, les laissa conjecturer, jaboter, se plaindre entre elles, bien sûr que les huit espionnes rendraient bon compte de tout, en fut passer la nuit avec Hercule, l’un de la troupe des fouteurs qui était devenu son plus intime favori comme amant, le petit Zéphire ayant toujours comme maîtresse la première place dans son cœur. Le lendemain devant retrouver, dès le matin, les choses sur le pied d’arrangement où elles avaient été mises, chacun s’arrangea de même pour la nuit, et dès que dix heures du matin sonnèrent, la scène de libertinage s’ouvrit, pour ne plus se déranger en rien, ni sur rien de tout ce qui avait été prescrit jusqu’au vingt-huit de février inclus.

C’est maintenant, ami lecteur, qu’il faut disposer ton cœur et ton esprit au récit le plus impur qui ait jamais été fait depuis que le monde existe, le pareil livre ne se rencontrant ni chez les anciens ni chez les modernes. Imagine-toi que toute jouissance honnête ou prescrite par cette bête dont tu parles sans cesse sans la connaître et que tu appelles nature, que ces jouissances, dis-je, seront expressément exclues de ce recueil et que lorsque tu les rencontreras par aventure, ce ne sera jamais qu’autant qu’elles seront accompagnées de quelque crime ou colorées de quelque infamie. Sans doute, beaucoup de tous les écarts que tu vas voir peints te déplairont, on le sait, mais il s’en trouvera quelques-uns qui t’échaufferont au point de te coûter du foutre, et voilà tout ce qu’il nous faut. Si nous n’avions pas tout dit, tout analysé, comment voudrais-tu que nous eussions pu deviner ce qui te convient. C’est à toi à la prendre et à laisser le reste ; un autre en fera autant ; et petit à petit tout aura trouvé sa place. C’est ici l’histoire d’un magnifique repas où six cents plats divers s’offrent à ton appétit. Les manges-tu tous ? Non, sans doute, mais ce nombre prodigieux étend les bornes de ton choix, et, ravi de cette augmentation de facultés, tu ne t’avises pas de gronder l’amphitryon qui te régale. Fais de même ici : choisis et laisse le reste, sans déclamer contre ce reste, uniquement parce qu’il n’a pas le talent de te plaire. Songe qu’il plaira à d’autres, et sois philosophe. Quant à la diversité, sois assuré qu’elle est exacte ; étudie bien celle des passions qui te paraît ressembler sans nulle différence à une autre, et tu verras que cette différence existe et, quelque légère qu’elle soit, qu’elle a seule précisément ce raffinement, ce tact, qui distingue et caractérise le genre de libertinage dont il est ici question. Au reste, on a fondu ces six cents passions dans le récit des historiennes : c’est encore une chose dont il faut que le lecteur soit prévenu. Il aurait été trop monotone de les détailler autrement et une à une, sans les faire entrer dans un corps de récit. Mais comme quelque lecteur, peu au fait de ces sortes de matières, pourrait peut-être confondre les passions désignées avec l’aventure ou l’événement simple de la vie de la conteuse, on a distingué avec soin chacune de ces passions par un trait en marge, au-dessus duquel est le nom qu’on peut donner à cette passion. Ce trait est à la ligne juste où commence le récit de cette passion, et il y a toujours un alinéa où elle finit. Mais comme il y a beaucoup de personnages en action dans cette espèce de drame, malgré l’attention qu’on a eu dans cette introduction de les peindre et de les désigner tous, on va placer une table qui contiendra le nom et l’âge de chaque acteur, avec une légère esquisse de son portrait. À mesure que l’on rencontrera un nom qui embarrassera dans les récits, on pourra recourir à cette table et, plus haut, aux portraits étendus, si cette légère esquisse ne suffit pas à rappeler ce qui aura été dit.

Voir en ligne : Personnages du roman de l’École du libertinage

P.-S.

Texte établi par EROS-THANATOS d’après le roman érotique du Marquis de Sade, Les 120 journées de Sodome, ou l’École du libertinage, Éd. Club des bibliophiles, Paris, 1904.



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