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Récit érotique

Jeux de rôles

Elle aime être battue et humiliée

par Jacques Lucchesi

Jacques Lucchesi, « Jeux de rôles », Récit érotique, Paris, août 2014.


Jeux de rôles

En 2002, ma vie amoureuse était au point mort. Les différentes approches que j’avais tentées spontanément, ça et là, n’avaient débouché sur aucun lien, aucune relation vraiment gratifiante. Tout juste des ersatz dans l’attente d’un vrai festin. Et je voyais, à l’horizon, se profiler un automne aussi aride que cet été finissant — perspective peu réjouissante pour le quadragénaire désirant que j’étais alors.

En matière de rencontres, Internet n’avait pas acquis un rôle aussi prépondérant qu’aujourd’hui. Dans les kiosques s’affichaient encore bien des magazines de charme, supports et relais à toutes les rêveries érotiques. Je n’avais que rarement utilisé ces réseaux, préférant de beaucoup la rencontre directe que vous apporte la vie au détour d’une rue, dans un jardin public ou une salle de musée. Mais c’était, précisément, cette stratégie qui semblait s’essouffler et il me fallait trouver une alternative. J’optais donc pour un titre publiant des annonces coquines et lui envoyais rapidement la mienne. Pour me démarquer des sempiternelles demandes du partenaire idéal, avec qualités et mensurations à l’appui, je m’y présentais comme un comédien se proposant d’interpréter tous les fantasmes de ces dames. Offre sans contrepartie financière, la rétribution en nature me semblant aller de soi. Certes, il y avait peu de chances de rencontrer ainsi l’âme sœur, mais ce n’était pas non plus ce que j’attendais.

Finalement, j’étais assez content du caractère délicatement grivois de mon annonce. Les réponses, néanmoins, furent plus tardives et bien moins nombreuses que je ne l’avais espéré. Une réalisatrice de films X à petits budgets me téléphona en vue de me faire participer à l’un de ses tournages, en montagne : pensait-elle ainsi atteindre plus rapidement les sommets du plaisir ? Mais comme tous les frais étaient à ma charge et que je ne souhaitais pas être filmé en train de faire des galipettes, notre conversation prit rapidement fin. Je reçus également un appel d’une prétendue vendeuse de lingerie féminine. À défaut d’autre chose, elle me tint longuement le crachoir, passant de son gros pubis velu aux fellations imposées par son beau-fils. Sans lendemain, là non plus. Un autre encore, un échangiste, prit aussi contact avec moi. L’insistance qu’il mit à me demander la taille de mon sexe avant tout rendez-vous me fit rapidement raccrocher. Ces différentes voix sans issue cessèrent vite de résonner dans mon téléphone et je n’avais aucune raison de m’en plaindre, tellement elles étaient décevantes. Mon stratagème avait échoué et je devais revoir humblement ma copie. Mais je ne pensais pas que mon annonce puisse être encore lue plusieurs mois après sa parution.

C’est pourtant ce qui se passa au début de l’hiver suivant, m’occasionnant une surprise téléphonique qui laissa loin derrière les petites incongruités rapportées plus haut :
- Bonsoir. Est-ce vous qui avez fait passer une annonce pour interpréter des fantasmes féminins ?

Contre toute attente, la question émanait d’une voix masculine, un peu sourde et hésitante :
- Oui, c’est moi. Mais ma proposition ne s’adresse qu’à des femmes.
- Je sais. En fait, j’interviens pour ma femme. C’est pour son anniversaire. Nous voudrions faire appel à vos services. C’est toujours possible ?
- Oui, bien sûr. Et quel est son fantasme ?
- Eh bien, voilà. Elle aime beaucoup être battue et humiliée.
- Je vois… C’est assez délicat. Mais continuez.
- Nous aimerions que vous jouiez le rôle d’un violeur qui s’introduit par effraction dans sa maison.
- Je ne l’ai jamais fait, mais pourquoi pas ? Et ensuite ?
- Là, vous la ligoterez mais…
- Mais ?
- Il faudra la frapper avant.
- Vous voulez dire que je devrais lui donner quelques gifles ?
- Plus que ça.
- Une fessée ?
- Je vous ai dit qu’elle aime être battue.
- Des coups ? Des coups de poing !
- Oui. Il faudrait lui en donner. Et lui déchirer ses vêtements, aussi.
- Des coups sur le corps ?
- Et au visage, aussi.

D’un naturel peu enclin à la violence physique, sa demande me faisait froid dans le dos :
- Je n’ai jamais frappé une femme. Je ne sais pas si je pourrais… Surtout de sang froid.

C’est alors qu’il abattît une nouvelle carte :
- Je vous donne 300 euros. 300 euros de l’heure.
- Cela va trop loin, monsieur. Je ne pourrais pas.
- 600 euros pour deux heures !
- Pas si je dois lui porter des coups de poing au visage.

Il insistait mais en vain, il le savait. Soudain son ton changea brutalement :
- Et vous vous dites comédien ! Connard !

Puis il raccrocha dans un ultime sursaut de rage.

Aujourd’hui encore, je songe à cette étrange discussion, à cette demande d’un homme et d’un couple laissant libre-cours à leurs passions violentes. Sans d’ailleurs le moindre regret de l’avoir écartée d’une liste de fantasmes potentiellement jouables.



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