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Choses vécues XIII

L’Amie de Kossuth

Confessions érotiques (1888-1889)



Auteur :

Leopold von Sacher-Masoch, « L’Amie de Kossuth », Choses vécues (XIII), Revue bleue, t. XLIV, Paris, juillet 1889, pp. 273-277.


XIII.
L’AMIE DE KOSSUTH.

La révolution maîtrisée, la Hongrie vaincue et assujettie, grâce à l’aide des Russes, et l’ordre rétabli en Autriche, le gouvernement ne fut pas longtemps à se lancer dans la réaction.

Le nouvel empereur commença par octroyer une constitution, mais aussitôt que le mouvement fut apaisé en Allemagne, et que la Prusse se fut humiliée à Olmütz, on abolit cette constitution.

La plume du bureaucrate et l’épée du soldat gouvernaient désormais seules en Autriche.

Pendant ce temps, mon père avait été nommé chef de police a Prague. Plus tard, quand le ministre Bach eut présenté un nouveau projet de loi relatif aux communes, et que les provinces furent appelées à élire des députés pour aller à Vienne et voter sur cette loi, mon père fut élu par la ville de Prague, en même temps que plusieurs autres citoyens notables. Je l’accompagnai, et je vis ainsi, pour la première fois, la célèbre ville des empereurs.

Malgré les troubles de 1848, Vienne était toujours la ville d’antan, gaie, joviale, débordante de vie, avec ses bastions, ses rues étroites, ses souvenirs historiques et sa population naïve, aimable et insoucieuse.

Cependant, ce qui captivait mon attention, ce n’était pas la vie joyeuse de la capitale. Ce qui excitait le plus vivement ma curiosité, c’était, pendant le jour, ses magnifiques galeries, surtout la galerie impériale du palais du Belvédère, et celle du prince de Liechtenstein, et, le soir, le Burgtheater et l’opéra au théâtre du Kärnthnerthor.

Encore tout enfant, j’avais déjà pour la fourrure une prédilection qui est devenue, avec le temps, une passion, une manie. De là, peut-être, est née ma vive admiration pour les maîtres de l’école hollandaise, dont il m’a été donné de connaître les chefs-d’oeuvre à Vienne. Je ne pouvais me lasser de contempler ces petits tableaux d’intérieur, et ces femmes qui portaient toutes la jaquette fourrée hollandaise. Dès le premier jour que je mis les pieds au Belvédère, je fus fasciné par le portrait d’Hélène Formann de Rubens. Avec sa superbe beauté, rehaussée d’une magnifique pelisse, on dirait la déesse des amours.

Je m’épris d’elle comme Heine avait fait de la Vénus de Milo, et, presque tous les jours, j’allais lui offrir mes hommages.

Retourné à Prague, j’étais poursuivi, jour et nuit, par ce charmant fantôme. Pour moi, cette Hélène Formann était vivante, et j’attendais, avec une sorte de crainte secrète, le moment où je la rencontrerais.

*
* *

Et, en effet, un soir en entrant dans le salon de ma mère, je l’aperçus qui me souriait dans toute sa beauté radieuse et avec toute sa puissance de séduction ; C’était Hanna M…, une cantatrice hongroise.

Mon père était un amateur passionné de musique ; aussi y avait-il concert chez nous presque tous les soirs. Comme la meilleure société, de même que des connaisseurs et critiques distingués, fréquentait notre maison, c’était un titre, aux yeux du monde, que de jouer ou de chanter chez nous.

Hanna M…, tout à fait inconnue à Prague, avait été présentée chez nous par une famille amie qui voulait lui assurer la protection de mon père. Elle chanta quelques morceaux, et sa superbe voix de contralto, autant que sa belle déclamation, fut vivement applaudie.

Tandis que la conversation s’animait de plus en plus, elle était assise dans un coin et observait les gens autour d’elle. Moi, je l’étudiais en même temps, et j’étais frappé de sa ressemblance avec Hélène Formann. C’était bien celle-ci descendue de son cadre, mais vivante et palpitante dans une toilette moderne. La même taille, les mêmes formes plastiques, le même teint d’albâtre, les yeux de couleur sombre, la chevelure blonde nuancée de rouge, et même le sourire cruel de la femme de Rubens.

Ce qui la rendait doublement dangereuse pour moi, c’était que je ne comptais alors que seize ans et qu’elle était mon aînée de dix ans.

Les jeunes gens imberbes sont toujours entraînés, presque malgré eux, comme par une influence démoniaque, vers les femmes supérieures.

C’est le temps des amours de page, où l’on aime à porter la trame de la maîtresse idolâtrée.

Sans m’approcher d’elle, sans échanger avec elle un seul mot, je subis pleinement le charme de cette jeune et belle femme. En même temps, je pressentis qu’un danger que je ne comprenais pas bien me menaçait. Je me retirai bientôt dans ma chambre, sans prendre part au souper, et désormais j’évitai Hanna, qui continuait de venir chez nous.

À cette époque, j’étais un peu brouillé avec mon père, qui voulait, à tout prix, faire de moi un fonctionnaire de la police, tandis que je me sentais une vocation bien déterminée pour l’art. Après de longues luttes, fort pénibles, nous avions conclu une sorte de trêve, et je me consacrai, à l’Université, aux études d’histoire. Cependant, mon père était toujours irrité contre moi, et je tâchais de l’éviter autant que possible.

C’était par un beau jour d’été. Mon père avait fait tout préparer pour une fête dans le jardin. On avait dressé des tentes, des tsiganes jouaient, et la gaieté était générale. Moi, seul, étais resté dans ma chambre, isolé des autres. Je venais de prendre ma casquette d’étudiant, et j’allais m’éloigner quand ma tante Mina entra chez moi. Toujours possédée du besoin de faire régner partout l’harmonie, elle s’était entendue avec Hanna pour m’amener à prendre part aux divertissements et à la joie générale. Lorsque je descendis l’escalier, la belle cantatrice se trouva sur mon passage et me retint. Au lieu de me conduire dans le jardin, elle me fit entrer dans la salle du concert, et se mit à m’adresser des reproches.

Je lui expliquai, en peu de mots, la situation entre mon père et moi, et la priai de me laisser partir.
- Eh bien, consacrez-moi seulement un quart d’heure, dit-elle. Votre tante m’a confié que vous aimeriez à m’entendre chanter la Fille de Juda ; je vais la chanter pour vous seul.

Elle s’assit au piano et chanta.

Alors, ce n’était pas seulement contre le charme de sa beauté diabolique que j’avais à me défendre, mais encore contre la puissance d’une grande nature, pétrie d’énergie et de passion, qui me parlait dans son chant.

Quand je m’avançai pour la remercier, elle s’empara de mes mains en murmurant
- Restez, c’est tout ce que je puis souhaiter ; restez pour moi !

Et je restai.

Pendant toute la soirée, elle m’accabla d’attentions, et m’invita à aller la voir. J’en tressaillis de joie, mais n’y allai pas. Je continuai de résister à cette douce puissance qui menaçait de m’assujettir.

Enfin, un jour, je rencontrai Hanna dans la rue. Elle sortait de la répétition. Sans plus de façons, elle prit mon bras et m’emmena chez elle. Nous nous mîmes à causer, et je sentis les mailles de son filet de charmeuse se resserrer autour de moi.

Je commençai par aller la voir plus souvent, puis tous les jours. Alors je la voyais souvent deux fois par jour, car elle venait encore passer les soirées avec nous quand elle ne chantait pas. Et, malgré tout, nos relations restaient innocentes et pures. Pendant que nous nous abandonnions à nos dissertations philosophiques ou qu’elle me chantait ses plus beaux morceaux, une vieille tante était assise près de la fenêtre, tricotant des bas.

Alors, je tombai malade. Il m’était impossible de quitter la chambre, mais je ne voulus pas me coucher. Pris d’un accès de fièvre très fort, je m’étais étendu sur un divan, couvert d’un manteau. Tout à coup la porte s’ouvrit, et je vis entrer Hanna. Elle était montée par l’escalier de service et était arrivée chez moi sans être aperçue. Elle s’assit sur le bord du divan et se pencha sur moi, anxieuse et profondément agitée par la passion. Ses yeux sombres s’attachèrent aux miens. Je sentis sa chaude respiration, et bientôt ses lèvres se serrèrent contre les miennes. Alors, je me trouvai à bout de force, incapable d’une plus longue résistance. Je me dressai sur ma couche, l’attirai sur ma poitrine, et la couvris de baisers.

Nous nous aimions. Nous le savions maintenant. Voilà tout. Je ne savais pas ce que je pouvais demander de plus. Un coeur palpitait passionnément contre le mien, des lèvres cherchaient avidement les miennes, une âme paraissait se fondre avec mon âme : quoi donc encore pouvait m’offrir l’amour ?

Je pouvais paraître ridicule dans mon rôle de Pétrarque avec cette femme : n’importe, j’étais plus heureux que si j’avais joué le rôle de Don Juan.

Hanna paraissait satisfaite de cette adoration platonique, mais où est la femme qui s’en contenterait longtemps ? La femme se lasserait même du ciel, dit Adalbert Stifter, poète autrichien, dans sa nouvelle en prose le Condor ; il lui faut faire connaissance avec l’enfer, au moins avec le purgatoire ; ou bien son vain coeur ne croira pas à l’amour de l’homme et se révoltera.

*
* *

La belle Hongroise, animée d’un esprit presque viril, reconnut bientôt qu’au fond ma nature était très sérieuse, et qu’elle avait affaire à un homme, malgré mes seize ans et mon coeur enfantin.

Elle changea de tactique et me prit par où il était plus facile de me séduire que par des regards coquets et des baisers ardents.
- Vous n’êtes pas partisan des principes de votre père, me dit-elle un jour ; vous aimez la liberté avec autant de ferveur que moi, même davantage.

Je m’ouvris à elle très franchement, avec trop d’imprudence, comme il était dans ma nature.
- Je vois que vous êtes digne de ma confiance, dit Hanna à mi-voix. Elle ferma la porte à clef, ouvrit son secrétaire, et me montra toute une série de lettres de Ludwig Kossuth, ancien dictateur de la Hongrie, de Mazzini et de Bakounine. Elle leva complètement le masque :
- Je ne suis pas ce que l’on croit. Le théâtre m’est aussi indifférent que tous ces nobles messieurs qui me font la cour. Tout cela n’est qu’un moyen pour arriver à mon but. Je suis la confidente de Kossuth et son agent à Prague pour encourager le parti révolutionnaire et entretenir la communication entre cette ville et les chefs du mouvement européen. Je vous livre mon secret, car je sais que vous ne me trahirez pas. Au contraire, je compte sur vous comme allié.

Elle réussit à me gagner à la conspiration internationale, et, par moi, deux de mes camarades.

À cette époque, toute l’Europe était couverte d’un filet d’associations secrètes, organisées d’après le système éprouvé des carbonari. On cherchait à en renouer les fils cassés par la défaite de la révolution en 1849, et l’on préparait, avec toutes les précautions nécessaires, un nouveau mouvement. « C’est par la confraternité de toutes les nations civilisées qu’on pourra briser le joug, lui écrivait Bakounine ; pour cela, il faut mettre de côté tous les différends nationaux… Ce sont les gouvernements qui, en 1848, ont favorisé les aspirations nationales, afin de paralyser, par ce moyen, le mouvement politique. »

En effet, dans ce groupe, où je fus introduit par l’amie de Kossuth, les éléments les plus divers étaient représentés. À part moi, les membres étaient un Allemand de l’Autriche, un Saxon, deux Italiens, un Polonais, un Tchèque, deux Hongrois et un Belge.

Dans les réunions de ce groupe, on donnait communication des ordres du comité central, et les membres faisaient leur rapport. Le Polonais, chef du groupe, nous instruisait dans les sciences militaires et nous préparait habilement pour la guerre de guérillas, qu’on appelait alors partisanenkrieg (guerre des partisans).
- Lors de la révolution future, il nous faudra, dit-il, transférer l’action principale en pleine campagne. Il faudra organiser des bandes, inquiéter sans cesse les troupes et éviter toute rencontre plus sérieuse, si le succès n’est pas certain. Le combat des barricades, dans les villes, n’a pas donné les résultats qu’on espérait.

Le système des guérillas fut mis plus tard en pratique dans tous les mouvements insurrectionnels, d’abord en Italie par Garibaldi, puis en Pologne en 1863, et après, en Espagne, en Dalmatie et en Bosnie.

Le coup d’État du 2 décembre 1852 mit fin, pour quelque temps, à tout espoir d’une prompte victoire de la liberté en Europe. Les partis monarchiques et les gouvernements saluaient le nouveau Napoléon comme un sauveur. Les libéraux étaient découragés. Le parti révolutionnaire se montrait plus prudent et se contentait d’attiser le mécontentement. Pour le moment, personne ne pensait plus à une grande action.

Je me souviens encore du soir où arrivèrent les télégrammes de Paris. Mon père rayonnait, et tout le cercle de hauts fonctionnaires, d’officiers, d’aristocrates et de riches bourgeois qui l’entouraient était dans le ravissement. Pendant ce temps-là, Hanna, tout à fait consternée, était assise dans ma chambre, et moi-même, debout près de la fenêtre, je cherchais en vain à dissimuler ma profonde émotion.
- Il se fera empereur, dit Hanna tout à coup ; mais malheur à lui s’il oublie son serment. Il est carbonaro, et son devoir est d’affranchir avant tout l’Italie ; s’il ne le fait pas, on le forcera bien à tenir parole.

Lorsque l’attentat d’Orsini bouleversa l’Europe et que, bientôt après, éclata la guerre d’Italie, je me rappelai cette soirée et les paroles menaçantes d’Hanna. Je compris qu’on avait obligé l’ancien carbonaro à tenir son serment.

*
* *

Un soir, ma bonne tante Mina, sans penser à mal, avait montré à Hanna le portrait d’Hélène Formann, accroché au mur, au-dessus de ma table à écrire.
- Voyez-vous, dit-elle, c’est son idéal, et vous en êtes la réalisation.
- Vous êtes malicieuse ! s’écria Hanna. Je ne vous en aurais pas crue capable. Vous savez aussi bien que moi que Léopold ne m’aime pas.
- Mais il raffole de vous !
- Vous croyez vraiment que je ressemble à la femme de Rubens ?
- Je le trouve aussi, dit ma tant, et Léopold prétend que, pour rendre frappante la ressemblance, il ne vous manque que la fourrure. Vous ne savez donc pas qu’il a une prédilection folle pour les fourrures ?
- Pour les fourrures ? Non, je l’ignorais.
- Oh ! la fourrure exerce sur lui nue sorte de charme. Sans doute, il aura souvent regretté que vous n’en portiez pas.
- Il ne m’en a jamais parlé, dit Hanna. Mais, quel singulier hasard ! J’ai justement une très jolie jaquette, garnie de fourrure, comme on en voit dans les tableaux de genre hollandais. Je la porte souvent à la maison, et le hasard a fait que je ne la portais pas chaque fois qu’il est venu me voir.

Le lendemain soir, j’allai chez elle au moment où elle se rendait à un concert avec sa dame de compagnie. Déjà, dans l’escalier, elle remonta pour moi, quoique je protestasse vivement, et elle ne voulut plus sortir.
- Savez-vous que vous n’avez jamais passé une soirée avec moi, s’écria-t-elle. Sacrifice pour sacrifice : je vous sacrifie mon concert, vous allez me sacrifier votre soirée.

Je m’inclinai silencieusement. Mais je ne restais pas avec enthousiasme, car je pressentais quelque chose comme un grand danger.

Hanna donna l’ordre de faire du feu dans son boudoir et de nous préparer un bon tchaï (thé) ruse. Je devais l’attendre dans la salle à manger.
- Je vais me mettre à mon aise, dit-elle avec un. étrange sourire ; j’ai un corsage qui me serre trop.

Quand, à son appel, j’entrai dans le boudoir, je m’arrêtai à la porte comme ébloui. En ce moment, elle était plus que belle, elle était ravissante, enivrante, et la ressemblance avec Hélène Formann était parfaite.

Elle s’était décoiffée, et sa chevelure se répandait sur ses épaules, sur son dos, comme de l’or rouge, retenue en même temps par un simple ruban et frissonnant sur son front comme celle de la Vénus flamande.

Des pantoufles brodées d’or enfermaient ses petits pieds ; une robe de chambre de soie grise entourait, en plis flottants, sa taille svelte et s’harmonisait délicieusement avec la jaquette de velours rouge, garnie et fourrée de zibeline dorée.
- Approchez, dit-elle doucement, en s’asseyant auprès du feu.

Je pris un siège vis-à-vis d’elle. Une petite table, couverte de bibelots chinois, nous séparait.
- Qu’avez-vous ? demanda-t-elle avec un sourire moqueur. Vous me regardez aujourd’hui comme jamais. Est-ce la ressemblance avec Mme Rubens qui vous enchante ? ou est-ce la fourrure ? Maintenant, vous êtes amoureux de moi, je le crois moi-même, murmura-t-elle.

Et elle me tendit la main en appuyant son bras sur la petite table.

J’éprouvai ce que je n’avais jamais éprouvé : la puissance de la femme qu’ont chantée également les poètes de tous les temps ! Ses yeux sombres étaient languissants, tandis que ses lèvres avaient une expression moqueuse et que son admirable bras sortait, éblouissant, de la moelleuse fourrure.

Un frisson parcourut tout mon corps. Je pressai mes lèvres sur ce beau bras, et je me levai ; une force irrésistible m’entraînait à ses pieds. Encore un moment, et j’étais perdu, son esclave !

La porte s’ouvrit, et la dame de compagnie annonça que le thé était servi.

Hanna se leva et trépigna de dépit. Le charme était rompu. Nous allâmes prendre le thé, et nous nous engageâmes dans une conversation sans fin sur l’immortalité de l’âme.

II était minuit quand je me retirai. Hanna me donna la main avec un sourire amer. Elle sentait que tout était maintenant fini.

*
* *

Cependant cet étrange roman ne devait pas se clore aussi simplement qu’il semblait le promettre.

Un soir, j’étais au théâtre. Le baron B…, un grand bon vivant de quarante ans, très gros et chauve, s’approcha de moi et se mit me taquiner. J’étais tellement innocent, que je ne compris pas tout de suite où il voulait en venir.
- Est-ce que vous ne trouvez pas drôle, continua-t-il d’un air de défi, d’idolâtrer une femme qui est la maîtresse d’un autre ?
- Que voulez-vous dire ?
- Est-ce que vous n’adorez pas Hanna M… ?
- Je vous prie de ne pas parler de cette dame.
- Il paraît que vous ne connaissez pas mes droits sur elle, jeune homme.

Tout saisi, je regardai un instant le baron en face et le frappai à la figure.

Le lendemain, nous nous battîmes. C’était mon premier duel, et je n’avais jamais manié un pistolet, tandis que le baron passait généralement pour un bon tireur.

Toutes les chances étaient contre moi ; mais j’ai fait l’expérience, plus tard, qu’il n’y a des chances ni sur le terrain des duels ni sur les champs de bataille.

La balle de mon adversaire passa en sifflant tout près de mon oreille, tandis qu’il chancelait et tombait par terre. Il n’en mourut pas, mais on craignit quelque temps pour sa vie.

En Autriche, on est puni, pour un duel malheureux, de vingt ans de forteresse. Mon père me renvoya de Prague, et je n’y revins que lorsque le baron fut tout à fait hors de danger.

Hanna essaya d’avoir avec moi un entretien, mais je me refusai à toute explication, et, quelques semaines plus tard, elle quitta Prague.

Une dernière lettre, en beaux grands caractères, finement dégagés, vint m’apporter son adieu. Ce n’était que quelques mots, mais ils me touchèrent plus qu’un long plaidoyer ne l’eût pu faire.

*
* *

Je revis Hanna dix-huit ans plus tard. C’était dans une petite ville située dans une des plus merveilleuses vallées des Alpes autrichiennes.

Elle s’était mariée avec un homme riche et notable, et préférait la musique à la politique. Son mari, dont je fis la connaissance par l’entremise d’un ami, m’invita à un concert de famille et vint me prendre dans sa voiture pour me conduire dans la belle villa qu’il habitait avec sa famille.

Hanna me reçut avec amabilité et sans embarras. Elle avait pris de l’embonpoint et n’en était peut-être que plus belle. Elle évita, pendant toute la soirée, de s’approcher de moi. Mais, au moment de mon départ, elle proposa à son mari de nous accompagner à pied. Un moment après, elle descendait les marches devant la maison, vêtue d’une belle jaquette fourrée.

Il faisait une belle nuit d’automne, calme et solennelle. Le ciel pur brillait dans l’éclat de ses étoiles. J’étais resté un peu en arrière pour admirer la voie lactée, quand tout à coup je sentis Hanna appuyer son bras opulent sur le mien.
- M’avez-vous pardonné ? demanda-t-elle doucement.

Pour toute réponse, je portai sa main à mes lèvres.
- Et pourtant vous aviez refusé de venir aujourd’hui.
- Peut-être parce que je vous crains toujours, répondis-je.
- Est-ce que je ressemble toujours à Hélène Formann ? demanda-t-elle avec un charmant sourire.
- Non, mais vous ressemblez à la tsarine Catherine II.
- Ah ! un nouvel idéal, murmura-t-elle.

Elle avait rougi et son bras tremblait légèrement.
- Combien de temps resterez-vous encore ici ? demanda-t-elle avant de nous séparer.
- Je partirai demain.
- À cause de moi ?
- Oui, madame, à cause de vous.

Je déposai un baiser sur sa main, puis nous nous séparâmes après nous être serré cordialement les mains. Le lendemain, je m’enfuyais, pour la seconde fois, loin de la belle charmeuse, qui est morte il y a à peu près trois ans.

Voir en ligne : Choses vécues XIV - Comment j’ai connu Alexandre Dumas

P.-S.

Texte établi par EROS-THANATOS.COM d’après les confessions érotiques Leopold von Sacher-Masoch, « L’Amie de Kossuth », Choses vécues (XIII), Revue bleue, t. XLIV, Paris, juillet 1889, pp. 273-277.



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