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En Virginie : Épisode de la guerre de sécession

L’Enfance de Dolly

Mémoires de Dolly Morton (Chapitre I)



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Jean de Villiot, Mémoires de Dolly Morton, in En Virginie (Épisode de la guerre de sécession, précédé d’une étude sur L’Esclavage et les punitions corporelles en Amérique, et suivi d’une Bibliographie raisonnée des principaux ouvrages français et anglais sur la flagellation), Éd. Charles Carrington, Paris, 1901, pp. 1-186.


I
L’ENFANCE DE DOLLY

Pour l’intelligence de mon récit, permettez-moi de vous donner d’abord quelques détails sur mes jeunes ans.

Je m’appelle Dolly Morton, et je viens d’avoir trente ans. Je suis née à Philadelphie où mon père était employé de banque. J’étais fille unique et ma mère, étant morte alors que j’avais à peine deux ans, je n’ai gardé aucun souvenir de celle devait qui guider mes premiers pas dans la vie.

Nous étions sans fortune, et quoique mon père n’eût que de faibles appointements, je reçus néanmoins une éducation soignée ; il avait l’espérance que je pourrais plus tard vivre en donnant des leçons.

Puisque je parle de mon père, je crois nécessaire de vous dire quel était son caractère : c’était un homme froid et réservé, n’ayant jamais eu pour moi la moindre tendresse ; je ne reçus de lui aucune marque d’affection paternelle. Peut-être m’aimait-il ? C’est probable, quoiqu’il ne le laissât jamais paraître. J’étais fouettée sévèrement pour la moindre incartade et ces punitions honteuses ont laissé gravée dans mon souvenir une impression pénible que je ne me rappelle jamais qu’avec douleur. Après ces correction j’allais, sanglotant, trouver la vieille servante qui m’avait élevée. Elle me plaignait, me soignait, et tout était fini, jusqu’à ce qu’une autre faute me faisait retomber sous le courroux paternel.

Mon père, d’un caractère peu communicatif, détestait la société. Aussi avais-je peu d’amies. C’est là une faute. Que peut devenir une jeune fille, d’un caractère expansif, partageant son temps entre la lecture et les distractions futiles. Aliments insuffisants pour un esprit vit et imaginaire ? Pauvre isolée dans un milieu désert, l’enfant s’étiole, semblable à ces fleurs abandonnées qu’on n’arrose jamais. Je possédait heureusement une bonne santé, un caractère gai, et j’aimais passionnément la lecture. C’était pour moi une grande consolation, et, quoique parfois triste, je n’étais pas en vérité trop malheureuse.

Quand j’atteignis dix-huit ans, cette existence monotone commença à me peser singulièrement et je tentais de prendre quelque liberté. Ceci ne me réussit nullement ; mon père, sans s’inquiéter autrement de l’indécence qu’il y avait à fouetter une jeune fille de mon âge, me donna le fouet, promettant d’user couramment de ce moyen de punition jusqu’à ce que ,j’eusse atteint l’âge de vingt ans. Vous pouvez juger de l’effet produit par la perspective du fouet ! Était-ce bien un père qui parlait ? Quoi ! je me voyais dans l’expectative d’une humiliante correction jusqu’à l’âge de raison, peut-être jusqu’à mon mariage !

Je dus m’incliner ; j’étais très romanesque, je rêvais d’amour du matin au soir, mais l’idée de résister à l’auteur de mes jours ne se serait jamais présentée à mon esprit, et j’acceptais les fessées avec toute la philosophie possible.

Cette vie changea brusquement ; mon père fut enlevé en quelques jours par une pneumonie et je me vis seule au monde. Tout d’abord, je fus abasourdie, mais je ne ressentis pas un bien vif chagrin ; je n’avais jamais éprouvé pour lui qu’une amitié modérée. Ses manières brusques surtout m’affligeaient et étaient cause de mon peu d’affection.

Je n’en ôtais pas moins seule… bien seule, abandonnée dans un milieu indifférent, sans expérience de la vie, sans défense contre ses embûches ; comment ne suis-je pas tombée dans les pièges tendus par le vice, dans les bas-fonds de la débauche, poussée par la misère, la misère, cette pourvoyeuse qui guette et manque rarement sa proie ! C’est ce que je ne saurais dire. La destinée me réservait ses coups pour l’avenir.

Mon père mourait, ne laissant que des dettes et la meute sinistre des créanciers commença à gronder. J’étais sans ressources pécuniaires ; il fallut donc me résoudre à faire argent de tout, et je vendis de mon mobilier ce qui avait quelque valeur. Ce fut, bien entendu, pour régler les créanciers aux aguets, si bien qu’il ne me resta pas un rouge liard.

Je ne savais où coucher, et ma bonne dut m’offrir une hospitalité qui, pour être généreuse, n’en était pas moins momentanée, c’est-à-dire jusqu’au jour où, rencontrant par bonheur une dame que j’avais un peu connue autrefois, je lui narrai ma détresse. Elle en fut vivement touchée et me recueillît dans sa demeure.

Miss Ruth Dean — c’était le nom de ma bienfaitrice — était quakeresse. Âgée de trente ans, vierge sans aucun doute, elle possédait un coeur d’une extrême sensiblerie. Sa bourse était sans cesse ouverte à l’infortune et se vidait généreusement pour les oeuvres philanthropiques.

Sans être jolie, elle était agréable, grande et mince, un corps délicat, de grands yeux d’une douceur extrême, des cheveux noirs, peignés en bandeaux, donnaient à son visage une expression de douce quiétude et de sérénité et on y lisait toute la mansuétude d’une âme généreuse. Cependant, douée d’une indomptable énergie, elle supportait sans se plaindre d’accablantes fatigues.

Elle fut pour moi la meilleure des amies, me traita comme une compagne, me lit manger à sa table. Enfin, elle mit une jolie chambre à ma disposition.

Miss Dean avait des correspondants dans toute l’Amérique, et c’est alors que l’instruction que j’avais reçue me fut d’une grande utilité : Miss Dean, on effet, fit de moi son secrétaire, me donnant de petits appointements et tous les vêtements dont j’avais besoin, y compris le linge de corps.

Peu à peu, elle devint pour’ moi une véritable soeur ; elle me trouvait jolie et me le disait ; rien n’était trop beau pour satisfaire mes désirs ; elle donnait des jupons et des chemises garnies de dentelles, alors qu’elle revêtait de simples dessous de toile grossière, et une éternelle robe gris perle, toute droite et unie. Ces petits détails me sont chers ; ils me rappellent l’époque heureuse de ma vie. jamais je ne goûtai de bonheur plus grand qu’en ce temps d’existence paisible.

Il est évident qu’une aussi douce personne, au coeur si généreux, ne pouvait aimer l’esclavage.

Miss Dean faisait partie de la ligue abolitionniste et fournissait des fonds aux personnes chargées des stations ; elle-même recevait assez souvent des esclaves marrons, ce quelle pouvait faire, du reste, ouvertement et sans danger, la Pennsylvanie étant un état libre.

Deux ans s’écoulèrent. J’avais beaucoup d’amies, et quoique Miss Dean, en tant que quakeresse, n’aimât les bals ni le théâtre, elle donnait néanmoins de petites soirées ; il va sans dire que j’y étais adulée et fêtée et que ma jeune beauté y attirait beaucoup d’adorateurs. Cette existence me plaisait à merveille. Mais ce n’était que le prélude, le tableau enchanteur qui précéda le terrible drame qui allait briser ma carrière.

Voir en ligne : Mémoires de Dolly Morton : Une « station souterraine » (Chapitre II)

P.-S.

Texte établi par EROS-THANATOS d’après le roman érotique de Jean de Villiot, Mémoires de Dolly Morton, in En Virginie (Épisode de la guerre de sécession, précédé d’une étude sur L’Esclavage et les punitions corporelles en Amérique, et suivi d’une Bibliographie raisonnée des principaux ouvrages français et anglais sur la flagellation), Éd. Charles Carrington, Paris, 1901, pp. 1-186.



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