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L’Ermitage

L’Érotisme et le mysticisme en art

Revue artistique et littéraire (Janvier 1894)



Auteur :

Hugues Rebell, « L’Érotisme et le mysticisme en art », L’Ermitage, Revue artistique et littéraire, 5e année, Paris, Janvier 1894, pp. 257-262.


L’ÉROTISME ET LE MYSTICISME EN ART

Pouvons-nous pas dire qu’il n’y a rien en nous, pendant cette prison terrestre, purement ny corporel, ny spirituel, et qu’injurieusement nous desmembrons un homme tout vif ?…
MONTAIGNE.

Raisonner d’après des idées dont on n’a pas pris soin d’examiner l’origine et de vérifier la valeur, c’est une habitude assez commune aujourd’hui. On appelle la Raison à son aide, puis on la délaisse : elle est aux ordres de notre fantaisie. Mais le véritable philosophe agit-il ainsi envers elle, n’est-il pas plutôt son esclave, son suivant inséparable dans tous les voyages qu’il lui plaît d’entreprendre, n’a-t-il pas toujours et sur toutes choses des yeux étonnés d’enfant pour obtenir d’elle une explication, n’arrête-t-il pas d’un pourquoi, chaque événement au passage, même le plus ordinaire, afin qu’elle l’examine et le juge ?

Parmi les plus ridicules idées impersonnelles, transmises de génération en génération, il faut ranger la conception, familière aux écrivains de notre époque, d’un art chaste ayant pour but de nous délivrer de la vie physique. Même les plus féroces défenseurs de l’Art pour l’Art ont toujours protesté de leur respect pour cette morale officielle qui n’a pas d’autre vertu à prescrire que la continence. Quand par hasard leurs livres étaient poursuivis, ils s’abritaient bien vite derrière leur esthétique. « Nos oeuvres ne s’adressent pas aux sens, mais à l’esprit », disaient-ils, comme si un homme pouvait éprouver une émotion quelconque sans que tout son être en fût ébranlé [1].

On en est même venu à établir une distinction spécieuse entre les livres érotiques proprement dits et les livres « artistiques » qui traitent de l’amour, entre ceux qui ont pour but d’exciter en nous le sens génésique et ceux qui n’intéressent que notre intelligence. Il n’est pas besoin de faire observer à quel point est étroite cette conception d’un art qui n’aurait aucune influence sur notre vie, d’un art pour nous récréer, nous reposer ou nous endormir.

Je voudrais seulement insister sur la subtilité de cette distinction qui n’est au fond qu’une hypocrisie littéraire, hypocrisie d’ailleurs bien pardonnable et même digne de louanges, à une époque où l’Art est à chaque instant inquiété, mais dont il faudrait au moins avoir conscience. Ne retrouve-t-on pas dans le livre d’un artiste le même degré d’enthousiasme sensuel que dans le livre d’un pornographe et n’est-ce pas uniquement la qualité du sentiment qui différencie leurs ouvrages ?

Un écrivain devrait avoir le courage de se voir tel qu’il est : il n’a point d’ailleurs à rougir d’une sensualité sans laquelle l’art manquerait son but et ne pourrait même exister. En effet, si l’on considère l’ensemble des ouvres artistiques : poésies, statues, peintures, on découvre qu’elles ont toutes pour objet la glorification de la vie. Même les écrivains pessimistes sont sans le savoir des glorificateurs. En nous retraçant un tableau des existences laides, médiocres ou malheureuses, ils leur donnent plus d’importance qu’elles n’en avaient, ils persuadent à ceux qui les subissent de prendre à les vivre, l’intérêt qu’eux-mêmes ont pris à les représenter ; ils ont l’air de dire : Votre infortune vaut la peine d’être vécue.

Puisque l’art a pour but d’augmenter notre force vitale, comment ne serait-il pas consacré au grand acte de la vie : à l’amour ? Aussi toutes les littératures le célèbrent-elles, mais elles ne peuvent le célébrer librement. Cette contrainte a une cause.

Au moment où un peuple se fonde, il a besoin de toutes ses énergies. Du respect de la famille qu’il témoigne par le culte de la femme et l’amour de l’enfant dépendent son existence et son rôle dans le monde. Brûlé des désirs violents de la jeunesse, il sent la nécessité de se dominer pour persister. À l’origine des sociétés, la chasteté est donc la vertu première, et l’acte sexuel, devenu l’acte du mariage et de la conservation de la race est entouré de voiles comme une cérémonie sacrée. Cependant peu à peu, lorsqu’une nation s’est formée, que la barbarie a fait place à la civilisation, que la famille a été définitivement établie, pour l’association et la défense d’intérêts communs, les anciennes prescriptions ne servent plus à rien, mais les peuples qui oublient aisément leur éducation première, continuent à considérer la chasteté comme une vertu, tandis qu’elle n’a pu l’être qu’un moment, alors qu’elle servait à leur conservation. Il vient même un temps où l’amour se déguise jusqu’à perdre absolument son caractère primitif. Et l’on voit apparaître ce bâtard impuissant de l’intelligence et de la sensualité : le sentimentalisme.

Ce travestissement ridicule de l’amour qui triomphe dans la littérature de salon ne peut abriter que des oeuvres de médiocres et de malades. Dans ces milieux mondains où l’on a renoncé à la vie sous ses deux formes de génération physique et de création intellectuelle, on se plaît à considérer l’art comme un miroir à fantômes, comme un théâtre de poupées, mais quel est donc l’artiste digne de ce nom qui étouffant le monde glorieux de son âme, consentira à s’émasculer pour devenir un montreur de marionnettes ?

Ne nous faisons pas d’illusion : l’art sentimental n’est qu’un mot ; l’art érotique et l’art mystique seuls existent [2]. L’érotisme est la forme la plus accessible de l’art ; l’art mystique même ne peut s’en passer : il lui succède, il va plus loin que lui, il l’efface, mais il a d’abord eu besoin de lui comme d’un tremplin pour prendre son élan.

On marquerait bien, je crois, la différence qui les sépare, en disant que l’un intéresse notre individualité à une conquête et à une jouissance particulière, tandis que l’autre intéresse notre pensée à la création continue et à la divinité de l’Être.

L’art érotique convie l’homme tout entier à la fête de la vie : c’est pourquoi il ne méprise pas les sens, il ne dédaigne pas le corps, ignorant s’il y a des parties nobles ou honteuses, des idées basses ou élevées. Les mille désirs qui constituent l’amour de l’homme pour la femme, son besoin de caresses, ses appétits générateurs n’en sont point exclus et il ne craint pas de représenter à l’imagination ce que tous les jours un homme se réjouit de toucher et de voir.

L’art mystique ne nous intéresse pas directement : il s’adresse à notre intelligence, lui montrant la cause des phénomènes, la vie de l’Univers, la Pensée éternelle qui, survivant à notre individu, doit recevoir l’hommage de notre propre pensée, si nous voulons mettre quelque chose de nous en dehors de la mort. L’art mystique dont je parle n’a rien de commun avec ces divagations sans objet, ces maladives extases où l’on a voulu voir du mysticisme, quand elles témoignaient seulement d’une faible constitution et d’un débile intellect. Tandis que l’acte de l’art érotique est principalement la jouissance passionnée, l’acte suprême de l’art mystique est l’adoration joyeuse.

En soutenant ces deux arts, nous ne méconnaissons point la loi de hiérarchie qui veut que rien dans le monde n’ait une valeur égale et ne soit placé au même rang. Nous notons seulement les relations de l’érotisme et du mysticisme et comment le premier donne naissance au second.

Communiquez aux êtres la grande ivresse de l’amour : c’est alors que leur individualité mise en oubli et leurs facultés émotives surexcitées, ils seront plus aptes, non-seulement à comprendre (comprendre ne suffit pas), mais à sentir et à accepter une loi de la vie. Shakespeare, quand il étale devant nous ses amours tragiques, avec un art prodigieux nous transporte brusquement du domaine des instincts dans celui de la contemplation désintéressée. Ses fortes individualités étaient devenues maîtresses des lecteurs ou des spectateurs par l’héroïsme de leurs passions ; elles s’étaient si bien substituées à sa propre personne que depuis plusieurs heures ils vivaient leur vie plutôt que la sienne ; tout d’un coup elles s’effacent, et voici qu’à nos âmes surprises et épouvantées, devient sensible l’action de la Volonté occulte qui les animait et dont elles n’étaient que les manifestations [3]. On le voit l’érotisme aboutit fatalement au mysticisme. À l’extrême passion qui a épuisé toutes ses ardeurs succèdent la paix de l’intelligence et l’abnégation spirituelle.

Une pensée sereine apparaît, tandis que s’achève la fête des instincts. Cette pensée sereine est le complément de tout art. Ce sont les poètes de la décadence qui font descendre la poésie à n’exprimer que la sensation et le rêve, c’est-à-dire ce qu’il y a en nous de fugitif et de spécial. La poésie vraiment noble et virile se voue à la pensée. On ne sent point en elle un esclave chantant au hasard des circonstances, dominé par je ne sais quel mystérieux démon, mais bien plutôt un esprit libre, une intelligence qui conçoit dans la joie et essaie de voir l’harmonie de toutes choses.

Ce que je dis de la poésie pourrait s’appliquer aux autres arts. Une pensée souveraine, quelles que soient les formes qu’elle choisit pour s’exprimer, domine les mille sensations qu’apporte la vie, et elle ne tente point d’immortaliser par le mot [4] ou par un signe quelconque ce qui n’augmentant point la beauté de notre être doit nécessairement s’évanouir et s’oublier.

Nous avons parlé d’un art joyeux nous n’entendons point par là que son optimisme provienne d’une vision incomplète des choses et puisse être confondu avec cette grossière conception du Monde que le public a qualifiée si improprement de l’épithète « idéale ». Justement la caractéristique du mysticisme, c’est de ne point s’arrêter aux formes transitoires. L’art mystique ne nie point la souffrance départie à tous les hommes, mais il va trouver sa joie au delà du point de vue humanitaire. Comme l’égoïsme, l’altruisme qui en est d’ailleurs une variété, a son châtiment en lui-même : il souffre de toutes ces petitesses humaines qu’il n’a pas voulu oublier. Au contraire le véritable sage que doit être tout artiste a déjà renié ce qu’il y a de mortel en lui et dans les autres hommes, il n’acclame que sa pensée ou son instinct, — en un mot, sa personnalité [5], — c’est-à-dire la part d’éternité qu’il possède. Ainsi mêlé à la grande vie du monde, les petites souffrances, les petits chagrins individuels n’ébranlent point l’harmonie de son être, comme ils ne manquent pas de le faire chez un homme qui, au lieu de se voir dans la nature, voit la nature résumée en lui.

L’homme complet : raison et instincts, voilà ce que représente l’alliance des deux arts érotique et mystique. Cette alliance se retrouve toujours dans l’oeuvre des maîtres. Aristophane, Rabelais, Shakespeare mêlent le chant ivre de la sensualité à la contemplation joyeuse. Nos pères étaient eux aussi assez près de la nature pour ne point songer à mal en nous parlant sans déguisement dans leurs livres de ce qui a pour nous tant d’attrait dans la vie. Montaigne, Voltaire, Diderot se sont à ce sujet exprimés franchement et gaiement ainsi qu’il convient à des hommes.

L’amour, j’en suis bien fâché pour les romanciers idéalistes, se sert de notre corps pour en venir à ses fins qui sont la génération ; quant à l’amour platonique, il ne peut exister et il n’a sa raison d’être que chez un artiste. En effet l’amour est essentiellement créateur, et s’il dédaigne l’enfant, c’est qu’il a en vue la pensée.

Dans la société d’aujourd’hui qui a la pudeur des vieilles courtisanes, tout art jeune sent donc le besoin de rejeter cette vieille défroque sentimentale et d’être psychique et sensuel comme il convient. Malheureusement, chez les modernes, les deux arts ne se mêlent point ; je vois d’un côté de purs intellectuels comme Goethe et Shelley, d’autre part de purs sensuels comme Swinburne, Walt Whitman, Musset, Baudelaire, Stecchetti. — Wagner, dans Tristan et les Maîtres chanteurs, Keats dans Hypérion, Félicien Rops dans ses admirables priapées [6], me semblent les seuls artistes de ce siècle qui aient su unir les deux génies, et en rétablissant l’harmonie de nos facultés, retrouver la joie perdue. C’est vers cet art humain et divin à la fois que nous devons tourner les yeux. Il faut que la vie nous paraisse sérieuse et belle, il faut que nous oubliions les rires niais et les malédictions puériles. N’ayons donc point peur de nous adresser au seul instinct par lequel l’homme peut redevenir lui-même. Rien ne convient mieux aux dégoûtés et aux blasés modernes que des tableaux de nature sans perversité, et d’une volupté noble et saine. Apprenons à aimer l’amour — non point celui des anges, nous ne le connaissons point, — mais l’amour de la terre qui nous a créés et par lequel nous vivons ; — apprenons à aimer l’amour de la terre et nous apprendrons à aimer Dieu.

Hugues REBELL.

P.-S.

Texte établi par EROS-THANATOS.COM d’après l’article de Hugues Rebell, « L’Érotisme et le mysticisme en art », L’Ermitage, Revue artistique et littéraire, 5e année, Paris, Janvier 1894, pp. 257-262.

Notes

[1Seuls peut-être parmi les écrivains de ce siècle, Flaubert (Préface à Des Vers de Guy de Maupassant) et Jean Richepin (Préface à la Chanson des Gueux) ont proclamé le droit du poète à ne pas rejeter de son oeuvre la sensualité, à célébrer la vie naturelle pour les plaisirs qu’elle nous apporte.

[2Camille Mauclair a très bien senti cette parenté des deux arts, quand il a écrit dans son magnifique éloge de la luxure (Mercure de France, mai 1893) : « Les passionnés d’abstrait sont les luxurieux par excellence. »

[3Rappelez-vous par exemple la fin d’Hamlet, ses dernières paroles : « Things standing thus unknown, shall live behind me. » L’arrivée de Fortimbras et son discours mélancolique : « With sorrow I embrace my fortune. » Le magnifique Othello disparaît aussi dans ces mots où toute la puissance de l’amour et tout son mystère sont exposés : I kissed thee ere I killed thee ; — no way but this Killing myself to die upon a kiss.

[4A sonnet is a moment’s monument. (Dante-Gabriel Rossetti).

[5II serait utile, pour éviter une confusion, de nettement définir la personnalité et l’individualité. La personnalité, c’est l’idée immortelle que chaque homme représente, l’individualité en est seulement une représentation momentanée. Cette distinction permettra d’établir une différence que l’on ne fait généralement point entre les hommes qui vivent pour leur personnalité, et ceux qui vivent pour leur individualité. Les premiers sont ceux qui ont une idée à imposer, les autres, qui ont sacrifié toute noblesse à leur bien-être, sont à proprement parler les seuls égoïstes ; c’est à eux que Dante jette ses vers méprisants :

… colora
Cire visser senza infamia e senza lodo :
Mischiate sono a quel cattivo coro
Degli angeli che non furon ribelli
Né fur fedeli a Dio, ma per se foro.

[6J’excepte celles de ses oeuvres où il a subi l’influence chrétienne comme les Sataniques, les Diaboliques.



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