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Mémoires de Fanny Hill, Femme de plaisir

L’Histoire de Fanny Hill jusqu’à son arrivée à Londres

Lettre première (première partie)



Auteur :

Toutes les versions de cet article :

John Cleland, Mémoires de Fanny Hill, Femme de plaisir, L’Œuvre de John Cleland (Avec des documents sur la vie à Londres au XVIIIe siècle, et notamment la Vie galante d’après les SÉRAILS DE LONDRES), Introduction, essai bibliographique par Guillaume Apollinaire, Ouvrage orné de six compositions d’après la suite gravée par William Hogarth : La destinée d’une Courtisane, Bibliothèque des Curieux, Collection « Les Maîtres de l’amour », Paris, 1914.


LETTRE PREMIÈRE

MADAME,

Je vais vous donner une preuve indubitable de ma complaisance à satisfaire vos désirs et, quelque mortifiante que puisse être la tâche que vous m’imposez, je me ferai un devoir de détailler avec fidélité les périodes scandaleuses d’une vie débordée, dont je me suis enfin tirée heureusement, pour jouir de toute la félicité que peuvent procurer l’amour, la santé et une fortune honnête ; étant d’ailleurs encore assez jeune pour en goûter le prix et pour cultiver, un esprit qui naturellement n’était pas dépravé, qui, même parmi les dissipations où je me vis entraînée, ne laissa point de former des observations sur les moeurs et sur les caractères des hommes, observations peu communes aux personnes de l’état où j’ai vécu, lesquelles, ennemies de toute réflexion, les bannissent pour jamais afin d’éviter les remords qu’un retour sur elles-mêmes ferais naître dans leurs coeurs.

Haïssant aussi mortellement que je le fais toute préface inutile, je ne vous ferai point languir par un exorde ennuyeux ; je dois seulement vous avertir que je retracerai toutes mes actions avec la même liberté que je les ai commises.

La vérité, la vérité toute nue guidera ma plume. Je ne prendrai même pas la peine de couvrir de 1a plus légère gaze mes crayons ; je peindrai les choses d’après nature, sans crainte de violer les lois de la décence, qui ne sont pas faites pour des personnes aussi intimement amies que nous. D’ailleurs, vous avez une connaissance trop consommée des plaisirs réels pour que leur peinture vous scandalise. Vous n’ignorez pas que les gens d’esprit et de goût ne se font nul scrupule de décorer leurs cabinets de nudités de toute espèce, quoique, par la crainte qu’ils ont de blesser l’oeil et les préjuger du vulgaire, ils n’aient garde de les exposer dans leurs salons.

*
* *

Passons à mon histoire. On m’appelait, étant enfant, Frances Hill [1]. Je suis née de parents pauvres, dans un petit village près de Liverpool, dans le Lancashire, de parents extrêmement pauvres et, je le crois pieusement, très honnêtes.

Mon père, qu’une infirmité empêchait de travailler aux gros ouvrages de la campagne, gagnait, à faire des filets, une très médiocre subsistance, que ma mère n’augmentait guère en tenant une petite école de filles dans le voisinage. Ils avaient eu plusieurs enfants dont j’étais restée seule en vie.

Mon éducation, jusqu’à l’âge de quatorze ans passés, avait été des plus communes. Lire ou plutôt épeler, griffonner et coudre assez mal, faisait tout mon savoir. À l’égard de mes principes de vertu, ils consistaient dans une parfaite ignorance du vice et dans une sorte de retenue et de timidité naturelles à notre sexe, dans la première période de la vie, où les objets vous effrayent surtout par leur nouveauté ; mais alors nous ne guérissons de la peur que trop tôt aux dépens de notre innocence, lorsque nous nous habituons peu à peu à ne plus voir, dans l’homme, une bête féroce prête à nous dévorer.

Ma pauvre mère avait toujours été tellement occupée de son école et des petits embarras du ménage qu’elle n’avait employé que bien peu de temps à m’instruire. Au reste, elle était trop ignorante du mal pour être en état de me donner des leçons qui pussent m’en garantir.

J’étais entrée dans ma quinzième année, lorsque les chers et regrettables auteurs de ma vie moururent de la petite vérole, à quelques jours l’un de l’autre. Mon père mourut le premier, entraînant ma mère dans la tombe. Je me trouvai, par leur mort, une malheureuse orpheline sans ressources et sans amis, car mon père, qui était du comté de Kent, s’était établi par hasard dans le village. Je fus aussi attaquée de cette contagieuse maladie, mais fort légèrement ; je fus bientôt hors de danger et (avantage dont j’ignorais alors la valeur) sans qu’il m’en restât aucune marque. Je passe sur le chagrin, la véritable affliction où cette perte me plongea. Le temps et l’humeur volage de la jeunesse n’en effacèrent que trop tôt de ma mémoire la triste et précieuse époque. Mais ce qui contribua surtout à me la faire oublier, ce fut l’idée, qu’on me mit tout à coup dans la tête, d’aller à Londres chercher une place. Une jeune femme, nommée Esther Davis, alors dans notre village, devait retourner incessamment à Londres, où elle était en service ; elle me proposa de l’y suivre, m’assurant de m’aider de ses avis et de son crédit pour me faire placer.

Comme il n’y avait personne au monde qui se mit en peine de ce que je deviendrais et que la femme qui avait pris soin de moi après la mort de mes parents m’encourageait plutôt dans mon nouveau dessein, j’acceptai sans hésiter l’offre qu’on me faisait, résolue d’aller à Londres et d’y tenter fortune ; tentative qui, soit dit en passant, est plus funeste qu’avantageuse aux aventuriers de l’un et l’autre sexe, émigrés de leur province.

J’étais enchantée des merveilles qu’Esther Davis me contait de Londres ; il me tardait d’y être pour voir les Lions de la Tour, le Roi, la Famille royale, les mausolées de Westminster, la Comédie, l’Opéra, enfin toutes les jolies choses dont elle piquait ma curiosité par ses agréables récits et dont le tableau détaillé me tourna complètement la tête.

Je ne puis non plus me rappeler sans rire la naïve admiration, mêlée d’une pointe d’envie, avec laquelle nous autres pauvres filles, dont les habits du dimanche étaient tout au plus des chemises de grosse toile et des robes d’indienne, nous regardions Esther avec ses robes de satin luisant, ses chapeaux bordés d’un pouce de dentelle, ses rubans aux vives couleurs brochés d’argent ; toutes choses qui, pensions-nous, poussaient naturellement à Londres et qui entrèrent pour beaucoup dans ma détermination d’y aller afin d’en prendre ma part.

Quant à Esther, son seul et unique motif pour se charger de moi pendant le voyage était d’avoir en route la société d’une compatriote. Nous allions dans une ville où, comme elle me disait dans son langage et avec ses gestes :

« Nombre de pauvres campagnardes ont trouvé moyen, par leur bonne conduite, de s’enrichir elles et les leurs. Bien des filles vartueuses ont épousé leurs maîtres, qui les font aujourd’hui rouler en carrosse. On en connaît même quelques-unes qui sont devenues duchesses. La chance fait tout ! et nous y pouvons prétendre aussi bien que les autres. »

Et un tas de propos pareils qui me faisaient griller d’envie d’entreprendre cet heureux voyage. Que devais-je quitter d’ailleurs ? un village où j’étais née, il est vrai, mais où je n’avais personne à regretter ; un endroit qui m’était devenu insupportable, depuis qu’à des témoignages de tendresse avaient succédé des airs froids de charité, dans la maison même de l’unique amie dont je pouvais attendre soins et protection. Cette femme, toutefois, se conduisit honnêtement. Elle fit argent des petites choses qui me restaient et me remit, les dettes et les frais d’enterrement acquittés, toute ma fortune, à savoir : huit guinées et dix-sept shellings. J’empaquetai ma modeste garde-robe dans une boite à perruque et mis mon argent dans une boite à ressort. Je n’avais jamais vu tant de richesse et ne pouvais concevoir qu’il fût possible de la dépenser ; ma joie de posséder un tel trésor était si réelle que je fis très peu d’attention à une infinité de bons avis qui me furent donnés, par surcroît.

Nous partîmes par la voiture de Chester. Je laisse de côté la petite scène des adieux, où je versai quelques larmes de chagrin et de joie. Ma conductrice me servit de mère pendant la route, en considération de quoi elle jugea à propos de me faire payer son écot jusqu’à Londres. Elle fit, à la vérité, les choses en conscience et ménagea ma bourse comme si c’eût été la sienne. Je ne m’arrêterai pas au détail insignifiant de ce qui m’arriva en route, comme, par exemple, les regards que d’un oeil humide de liqueur me lançait le postillon, le manège de tel ou tel des voyageurs à mon adresse, déjoué par la vigilance de ma protectrice Esther.

*
* *

Ce ne fut qu’assez tard, un soir d’été, que nous arrivâmes à la ville, dans notre pesant équipage traîné cependant par deux forts chevaux. Comme nous passions par les grandes rues qui menaient à notre auberge, le bruit des voitures, le tumulte, la cohue des piétons, bref, tout ce nouveau spectacle, des boutiques et des maisons me plaisait et m’étonnait à la fois.

Lorsque nous fûmes arrivées à l’auberge et que nos bagages furent descendus, Esther Davis, sur la protection de qui je comptais plus que jamais, me pétrifia par une froide harangue dont voici la substance :

« Loué soit Dieu, nous avons fait un bon voyage. Ça, je m’en vais vite dans ma place ; songez à vous mettre en service le plus tôt que vous pourrez ; n’appréhendez pas que les places vous manquent y en a ici plus que de paroisses. Je vous conseille d’aller au bureau de placement. Pour moi, si j’entends parler de quelque chose, je vous en donnerai avis. Vous ferez bien, en attendant, de prendre une chambre. Je vous souhaite beaucoup de bonheur… J’espère que vous serez toujours brave fille et ne ferez point tort à vos parents. »

Après cette belle exhortation, elle me fit une courte révérence et prit congé de moi, me laissant pour ainsi dire confiée à moi-même, aussi légèrement que je lui avais été confiée.

Je sentis avec une amertume inexprimable la cruauté de son procédé. Elle n’eut pas les talons tournés que je fondis en larmes, ce qui me soulagea un peu, mais point assez pour me tranquilliser l’esprit sur l’embarras où je me trouvais. Un des garçons de l’hôtellerie vint mettre le comble à mes inquiétudes en me demandant si je n’avais besoin de rien. Je lui répondis naïvement que non, mais que je le priais de me faire avoir un logement pour cette nuit. L’hôtesse parut et me dit sèchement, sans être touchée de l’état où elle me voyait, que j’aurais un lit pour un shelling, et que ne doutant pas que je n’eusse des amis dans la ville (ce qui me fit, hélas ! pousser un grand soupir), je pourrais me pourvoir le lendemain matin.

Dès que je me vis assurée d’un lit, je repris courage et résolus d’aller, le jour suivant, au bureau de placement dont Esther m’avait donné l’adresse sur le revers d’une chanson.

J’espérais trouver dans ce bureau l’indication d’une place convenable pour une campagnarde telle que moi et qui me permettrait d’épargner le peu que je possédais. Quant à un certificat de bonne conduite, Esther m’avait souvent répété qu’elle se chargeait de m’en procurer un ; or, si affectée que je fusse de son abandon, je n’avais pas cessé de compter sur elle. En bonne fille que j’étais, je commençais à croire qu’elle avait agi tout naturellement et que si j’en avais mal jugé d’abord, c’était par ignorance de la vie.

L’impatience où j’étais de mettre mon projet à exécution me rendit matinale. Je mis à la hâte mes plus beaux atours de village, et laissant l’hôtesse dépositaire de ma petite malle, je m’en fus droit au bureau qui me fut indiqué.

Une vieille matrone tenait cette maison. Elle était assise devant une table avec un gros registre, où paraissait griffonné par ordre alphabétique un nombre infini d’adresses.

J’approchai de cette vénérable personne les yeux respectueusement baissés, passant à travers une foule prodigieuse de peuple, tous rassemblés pour la même cause. Je lui fis une demi-douzaine de révérences niaises, en lui bégayant ma très humble requête.

Elle me donna audience avec toute la dignité et le sérieux d’un petit ministre d’État, et m’ayant toisée de l’oeil, elle me répondit, après m’avoir fait au préalable lâcher un shelling, que les conditions pour femmes étaient fort rares, et surtout pour moi qui ne paraissais guère propre aux ouvrages de fatigue ; mais qu’elle verrait pourtant sur son livre s’il y avait quelque chose qui me convînt, quand elle aurait expédié quelques-unes de ses pratiques.

Je me retirai tristement en arrière, presque désespérée de la réponse de cette vieille médaille. Néanmoins, pour me distraire, je hasardai de promener mes regards sur l’honorable cohue dont je faisais partie, et parmi laquelle j’aperçus une lady (car, clans mon extrême ignorance, je la crus telle) : c’était une grosse dame à trogne bourgeonnée, d’environ cinquante ans, vêtue d’un manteau de velours au coeur de l’été, tête nue. Elle avait les yeux fixés avidement sur moi, comme si elle eût voulu me dévorer. Je me trouvai d’abord un peu déconcertée et je rougis, mais un sentiment secret d’amour-propre me faisait interpréter la chose en ma faveur ; je me rengorgeai de mon mieux et tâchai de paraître le plus à mon avantage qu’il me fût possible. Enfin, après m’avoir bien examinée tout son saoul, elle s’approcha d’un air extrêmement composé et me demanda si je voulais entrer en service. À quoi je répondis que oui, avec une profonde révérence.

« Vraiment, dit-elle, j’étais venue ici à dessein de chercher une fille… Je crois que vous pourrez faire mon affaire… votre physionomie n’a pas besoin de répondant… Au moins, ma chère enfant, il faut bien prendre garde ; Londres est un abominable séjour… Ce que je vous recommande, c’est de la soumission à mes avis et d’éviter surtout la mauvaise compagnie. » Elle ajouta à ce discours mainte autre phrase plus que persuasive pour enjôler une innocente campagnarde, qui se croyait trop heureuse de trouver une telle condition, car je me figurais avoir affaire à une dame fort respectable.

Cependant, la vieille teneuse de livre, à la vue de qui notre accord s’était passé, me souriait de façon que je m’imaginai sottement qu’elle me congratulait sur ma bonne chance : mais j’ai découvert depuis que les deux gueuses s’entendaient comme larrons en foire et que cette honnête maison était un magasin d’où Mistress Brown, ma maîtresse, tirait souvent des provisions neuves pour accommoder ses chalands. Elle était si contente que, de peur que je lui échappasse, elle me jeta immédiatement dans un carrosse, et ayant été retirer ma boîte de mon auberge, nous fûmes à une boutique dans Saint-Paul’s-Churchyard, où elle acheta une paire de gants qu’elle me donna ; puis elle nous fit conduire et descendre droit à son logis, dans … Street.

Elle m’avait, durant la route, amusée par toutes sortes d’histoires plus croyables les unes que les autres, sans laisser échapper une syllabe d’où je pusse rien conclure, sinon que, par le plus heureux des hasards, j’étais tombée dans les mains de la meilleure maîtresse, pour ne pas dire la meilleure amie, qu’il me fût possible de trouver en ce bas monde. En conséquence, je franchis le seuil toute confiante et joyeuse, me promettant, aussitôt installée, d’informer Esther Davis de ma rare bonne fortune.

L’apparence du lieu, le goût et la propreté des meubles ne diminuèrent rien de la bonne opinion que j’avais conçue de ma place. Le salon où je fus introduite me parut magnifiquement meublé ; car, en fait de salon, je ne connaissais encore que les salles d’auberge où j’avais passé sur ma route. Il y avait deux trumeaux dorés et un buffet garni de quelques pièces d’argent bien en évidence qui m’éblouirent. Je ne doutai pas que je ne fusse dans une maison des mieux famées.

Aussitôt mon installation faite, ma maîtresse débuta par me dire que son dessein était que nous vécussions familièrement ensemble, qu’elle m’avait prise moins pour la servir que pour lui tenir compagnie et que, si je voulais être bonne fille, elle ferait plus pour moi qu’une véritable mère. À quoi je répondis niaisement en faisant deux ou trois ridicules révérences :

« Oui, oh ! que si, bien obligée, votre servante. »

Un moment après elle sonna et une grande dégingandée de fille parut :

« Martha, lui dit Mistress Brown, je viens d’arrêter cette jeune personne pour prendre soin de mon linge ; allez, montrez-lui sa chambre. Je vous ordonne surtout de la regarder comme une autre moi-même ; car je vous avoue que sa figure me plaît à un point que je ne sais pas ce que je serais capable de faire pour elle. »

Martha, qui était une rusée coquine des mieux stylées au métier, me salua respectueusement et me conduisit au second étage, dans une chambre sur le derrière, où il y avait un fort bon lit, que je devais partager, à ce qu’elle m’apprit, avec une jeune dame, une cousine de Mistress Brown. Après quoi elle me fit le panégyrique de sa bonne et chère maîtresse, m’assurant que j’étais fort heureuse d’être si bien tombée ; qu’il n’était pas possible de mieux rencontrer ; qu’il fallait que je fusse née coiffée ; que je pouvais me vanter d’avoir fait un excellent hasard. En un mot, elle me dit cent autres platitudes de cette espèce, capables de me faire ouvrir les yeux si j’avais eu la moindre expérience.

On sonna une seconde fois ; nous descendîmes et je fus introduite dans une salle où la table était dressée pour trois. Ma maîtresse avait alors avec elle sa prétendue parente, sur qui les affaires de la maison roulaient. Mon éducation devait être confiée à ses soins, et, suivant ce plan, on était convenu que nous coucherions ensemble.

Ici je subis un nouvel examen de la part de Miss Phoebe Ayres, ma tutrice, qui eut la bonté de me trouver aussi de son goût. J’eus l’honneur de dîner entre ces deux dames, dont les attentions et les empressements alternatifs me ravissaient l’âme, et, simple que j’étais, je ne cessais d’appeler Mistress Brown Sa Seigneurie.

Il fut arrêté que je garderais la chambre pendant qu’on me ferait des habits convenables à l’état que je devais tenir auprès de ma maîtresse ; mais ce n’était qu’un prétexte. Mistress Brown ne voulait pas que personne de ses clients ou de ses biches, comme elle appelait les filles de sa maison, me vit jusqu’à ce qu’elle eût trouvé acheteur pour ma virginité, trésor que, selon toute apparence, j’avais apporté au service de Sa Seigneurie.

Depuis le dîner jusqu’au soir, il ne se passa rien qui mérite d’être rapporté. Après souper, l’heure de la retraite étant arrivée, nous montâmes chacune à notre appartement. Miss Phoebe, qui s’aperçut que j’avais de la honte à me déshabiller en sa présence, m’enleva dans la minute mouchoir de cou, robe et cotillons. Alors, rougissant de me voir ainsi nue, je me fourrai comme un éclair entre les draps, où la commère ne tarda pas à me suivre en riant aux éclats. Phoebe avait environ vingt-cinq ans et en paraissait dix de plus par ses longs et fatigants services et l’usage des eaux chaudes ; ce qui l’avait réduite au métier d’appareilleuse avant le temps.

L’égrillarde ne fut pas plus tôt à mon côté qu’elle m’embrassa avec une ardeur incroyable. Je trouvai ce manège aussi nouveau que bizarre ; mais l’imputant à la seule amitié, je lui rendis de la meilleure foi et le plus innocemment du monde baisers pour baisers. Encouragée par ce petit succès, elle promena ses mains sur mon corps et ses attouchements m’émurent et me surprirent davantage qu’ils me scandalisèrent.

Les éloges flatteurs dont elle assaisonnait ses caresses contribuèrent à me gagner ; ne connaissant point le mal, je n’en craignais aucun, d’autant plus qu’elle m’avait démontré qu’elle était femme en portant mes mains sur une paire de seins flasques et pendants dont le volume était plus que suffisant pour faire la distinction des deux sexes, surtout pour moi qui n’en connaissais point d’autre.

Je demeurai donc aussi docile qu’elle put le désirer, ses privautés ne faisant naître dans mon coeur que l’émotion d’un plaisir, d’autant plus vif et plus pénétrant que je l’avais ignoré jusqu’alors. Un feu subtil se glissa dans mes veines et m’embrasa pour ainsi dire jusqu’à l’âme. Ma gorge naissante, ferme et polie, irritant de plus en plus ses désirs, l’amusèrent un moment, puis Phoebe porta la main sur cette imperceptible trace, ce jeune et soyeux duvet éclos depuis quelques mois et qui promettait d’ombrager un jour le doux siège des plus délicieuses sensations, mais qui jusqu’alors avait été le séjour de la plus insensible innocence. Ses doigts en se jouant s’exerçaient à tresser les tendres scions de cette charmante mousse, que la nature a fait croître autant pour l’ornement que pour l’utilité.

Mais, non contente de ces préludes, Phoebe tenta le point principal, en insinuant par gradations son index jusqu’au vif, ce qui m’aurait sans doute fait sauter hors du lit et crier au secours si elle ne s’y était pas prise aussi doucement qu’elle le fit.

Ses attouchements avaient allumé dans tout mon corps un feu nouveau, qui s’était principalement concentré dans le point central, où des mains étrangères s’égarèrent pour la première, fois, tantôt me pinçant, tantôt me caressant, jusqu’à ce qu’un hélas ! profond eût fait connaître à Phoebe qu’elle louchait à ce passage étroit et inviolé, qui lui refusait une entrée plus libre.

Enfin cette libertine triompha. Je restai entre ses bras dans une espèce d’anéantissement si délectable que j’aurais souhaité qu’il ne cessât jamais.

« Ah ! S’écriait-elle en me tenant toujours serrée, que tu es une aimable enfant !… quel sera le mortel assez heureux pour te rendre femme !… Dieu ! que ne suis-je homme !… »

Elle interrompait ces expressions entrecoupées par les baisers les plus brûlants et les plus lascifs que j’aie reçus de ma vie.

J’étais si transportée, mes sens étaient tellement confondus, que je serais peut-être expirée si des larmes délicieuses, qui m’échappèrent dans la vivacité du plaisir, n’eussent en quelque manière calmé le feu dont je me sentais dévorée.

Phoebe, l’impudique Phoebe, à qui tous les genres et toutes les formes de plaisirs étaient connus, avaient pris, selon toute apparence ce goût bizarre en éduquant de jeunes filles. Ce n’était pas néanmoins qu’elle eût de l’aversion pour les hommes, qu’elle ne les préférait à notre sexe, mais un penchant insupportable pour les plaisirs les lui faisait prendre indistinctement, de quelque façon qu’ils se présentassent. Rien, en un mot, n’étant capable de la rassasier, elle jeta tout à coup le drap au pied du lit et je me trouvai la chemise au-dessus des épaules, sans que j’eusse la force de me dérober à ses regards. Il faut dire que ma brûlante rougeur provenait plutôt du désir que de la modestie. Cependant la chandelle brûlant encore, à coup sûr, non sans dessein, jetait sa pleine lumière sur tout mon corps…

« Non, me disait-elle, ma chère poulette, il ne faut pas songer à me dérober tous ces trésors. Il faut que je satisfasse ma vue aussi bien que le toucher… je veux dévorer des yeux cette gorge-naissante… Laisse-la-moi baiser… Je ne l’ai point assez considérée… Que je la baise encore une fois !… Ciel ! quelle chair douce et ferme ! quelle blancheur !… Quels contours délicats !… Oh ! le charmant duvet !… De grâce, souffre que je voie tout. C’en est trop… je n’en puis plus… Il faut, il faut… »

Ici elle se saisit de ma main et la porta à l’endroit que l’on sait. Mais que les mêmes choses sont quelquefois différentes ! Une épaisse et forte toison couvrait une énorme solution de continuité. Je crus que je m’y perdrais tout entière. Cependant, après s’être bien démenée, son ardeur se ralentit : elle soupira profondément, et, me tenant toujours étroitement serrée entre ses bras, elle semblait, par ses baisers redoublés, attirer nos âmes sur nos lèvres brûlantes et collées ensemble. Ensuite, elle lâcha mollement prise, se remit à mon côté, éteignit la chandelle et retira sur nous la couverture.

J’ignore le plaisir dont elle jouit ; mais je sais bien que je goûtai cette nuit, pour la première fois, les transports de la nature ; que les premières idées de la corruption s’emparèrent de mon coeur et que j’éprouvai, en outre, que la mauvaise compagnie d’une femme n’est pas moins fatale à l’Innocence que la séduction des hommes. Mais, continuons… Lorsque la passion de Phoebe fut assouvie et qu’elle goûtait un calme dont je me trouvais bien éloignée, elle me sonda artificieusement sur tous les points qu’elle crut de l’intérêt de sa vertueuse maîtresse et conçut, par mes réponses, par mon ignorance et par la chaleur de mon tempérament, les espérances les plus flatteuses.

Après un dialogue assez long, ma compagne de lit me laissa à moi-même ; si bien que, fatiguée par les violentes émotions que j’avais souffertes, je m’endormis sur-le-champ, et, dans un de ces songes lubriques que les feux du plaisir font naître, je réalisai mes transports à peine inférieurs pour la jouissance à ceux de l’acte réel dans l’état de veille.

Voir en ligne : Chez Mistress Brown (L’Aventure du cabinet)
Lettre première (deuxième partie)

P.-S.

Texte établi par EROS-THANATOS.COM d’après l’ouvrage de John Cleland, Mémoires de Fanny Hill, Femme de plaisir, L’Œuvre de John Cleland (Avec des documents sur la vie à Londres au XVIIIe siècle, et notamment la Vie galante d’après les SÉRAILS DE LONDRES), Introduction, essai bibliographique par Guillaume Apollinaire, Ouvrage orné de six compositions d’après la suite gravée par William Hogarth : La destinée d’une Courtisane, Bibliothèque des Curieux, Collection « Les Maîtres de l’amour », Paris, 1914.

Notes

[1Frances, Françoise ; le diminutif de Frances est Fanny, c’est-à-dire Fanchonon, Fanchonette ; Hill signifie colline, et l’édition de 1756 de la traduction abrégée par Lambert des Memoirs of a woman of pleasure est intitulée Apologie de la fine galanterie de Mlle Françoise de la Montagne. Mais les traducteurs ne francisent plus les noms propres.



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