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Les Instituteurs libertins

L’Inceste, le Meurtre

La Philosophie dans le boudoir (IV)



Auteur :

Donatien Alphonse François de Sade, La Philosophie dans le boudoir ou Les Instituteurs libertins, in L’Œuvre du Marquis de Sade, Introduction, essai bibliographique et notes par Guillaume Apollinaire, Éd. Bibliothèque des curieux, collection « Les Maîtres de l’Amour », Paris, 1912, pp. 147-247.


LA PHILOSOPHIE DANS LE BOUDOIR
ou Les Instituteurs libertins

L’INCESTE, LE MEURTRE

EUGÉNIE

Mais l’inceste n’est-il pas un crime ?

DOLMANCÉ

Pourrait-on regarder comme tel les plus douces unions de la nature, celles qu’elle nous prescrit et nous conseille le mieux ! Raisonnez un moment, Eugénie : comment l’espèce humaine, après les grands malheurs qu’éprouva notre globe, put-elle autrement se reproduire que par l’inceste ? N’en trouvons-nous pas l’exemple et la preuve même dans les livres respectés par le christianisme ? Les familles d’Adam et de Noé purent-elles autrement se perpétuer que par ce moyen ? Fouillez, compulsez les moeurs de l’univers ; partout vous y verrez l’inceste autorisé, regardé comme une loi sage et faite pour cimenter les liens de famille. Si l’amour, en un mot, naît de la ressemblance, où peut-elle être plus parfaite qu’entre frère et soeur, qu’entre père et fille ? Une politique mal entendue, produite par la crainte de rendre certaines familles trop puissantes, interdit l’inceste dans nos moeurs ; mais ne nous abusons pas au point de prendre pour une loi de la nature ce qui n’est dicté que par l’intérêt ou par l’ambition ; sondons nos coeurs c’est toujours là où je renvoie nos pédants moralistes ; interrogeons cet organe sacré, et nous reconnaîtrons qu’il n’est rien de plus délicat que l’union charnelle des familles ; cessons de nous aveugler sur les sentiments d’un frère pour sa soeur, d’un père pour sa fille. En vain l’un et l’autre les déguisent-ils sous le voile d’une légitime tendresse : le plus violent amour est l’unique sentiment qui les enflamme, c’est le seul que la nature ait mis dans leurs coeurs. Doublons, triplons donc, sans rien craindre, ces délicieux incestes et croyons que plus l’objet de nos désirs nous appartiendra de près, plus nous aurons de charmes à en jouir. Un de mes amis vit habituellement avec la fille qu’il a eue de sa propre mère ; il n’y a pas huit jours qu’il dépucela un garçon de treize ans, fruit de son commerce avec cette fille ; dans quelques années, ce même jeune homme épousera sa mère : ce sont les voeux de mon ami ; il leur fait un sort analogue à ses projets, et ses intentions, je le sais, sont de jouir encore des fruits qui naîtront de cet hymen ; il est jeune et peut l’espérer. Voyez, tendre Eugénie, de quelle quantité d’incestes et de crimes se serait souillé cet honnête ami s’il y avait quelque chose de vrai dans le préjugé qui nous fait admettre du mal à ces liaisons. En un mot, sur toutes ces choses, je pars, moi, toujours d’un principe : si la nature défendait les jouissances incestueuses, les pollutions, etc., permettrait-elle que nous y trouvassions autant de plaisir ? Il est impossible qu’elle puisse tolérer ce qui l’outrage véritablement.

EUGÉNIE

Oh mes divins instituteurs, je vois bien que, d’après vos principes, il est très peu de crimes sur la terre et que nous pouvons nous livrer en paix à tous nos désirs, quelque singuliers qu’ils puissent paraître aux sots, qui, s’offensant et s’alarmant de tout, prennent imbécilement les institutions sociales pour les divines lois de la nature. Mais cependant, mes amis, n’admettez-vous pas au moins qu’il existe de certaines actions absolument révoltantes et décidément criminelles, quoique dictées par la nature ? Je veux bien convenir avec vous que cette nature, aussi singulière dans les productions qu’elle crée que variée dans les penchants qu’elle nous donne, nous porte quelquefois à des actions cruelles ; mais si, livrés à cette dépravation, nous cédions aux inspirations de cette bizarre nature au point d’attenter, je le suppose, à la vie de nos semblables, vous m’accorderez bien, au moins je l’espère, que cette action serait un crime ?

DOLMANCÉ

Il s’en faut bien, Eugénie, que nous puissions vous accorder une telle chose. La destruction étant une des premières lois de la nature, rien de ce qui détruit ne saurait être un crime. Comment une action qui sert aussi bien la nature pourrait-elle jamais l’outrager ? Cette destruction, dont l’homme se flatte, n’est d’ailleurs qu’une chimère ; le meurtre n’est point une destruction ; celui qui le commet ne fait que varier les formes ; il rend à la nature des éléments dont la main de cette nature habile se sert aussitôt pour récompenser d’autres êtres ; or, comme les créations ne peuvent être que des jouissances pour celui qui s’y livre, le meurtrier en prépare donc une à la nature ; il lui fournit des matériaux qu’elle emploie sur-le-champ, et l’action que des sots ont eu la folie de blâmer ne devient plus qu’un mérite aux yeux de cette agente universelle. C’est notre orgueil qui s’avise d’ériger le meurtre en crime. Nous estimant les premières créatures de l’univers, nous avons sottement imaginé que toute lésion qu’endurerait cette sublime créature devrait nécessairement être un crime énorme ; nous avons cru que la nature périrait si notre merveilleuse espèce venait à s’anéantir sur ce globe, tandis que l’entière destruction de cette espèce, en rendant à la nature la faculté créatrice qu’elle nous cède, lui redonnerait une énergie que nous lui enlevons en propageant ; mais quelle inconséquence, Eugénie ! Eh quoi ! un souverain ambitieux pourra détruire à son aise et sans le moindre scrupule les ennemis qui nuisent à ses projets de grandeur ?… Des lois cruelles…, arbitraires, impérieuses, pourront de même assassiner chaque siècle des millions d’individus, et nous, faibles et malheureux particuliers, nous ne pourrons pas sacrifier un seul être à nos vengeances ou à nos caprices ? Est-il rien de si barbare, de si ridiculement étrange, et ne devons-nous pas, sous le voile du plus profond mystère, nous venger amplement de cette ineptie ?

EUGÉNIE

Assurément… Oh ! comme votre morale est séduisante et comme je la goûte !… Mais, dites-moi… Dolmancé… là, bien en conscience, ne vous seriez-vous pas quelquefois satisfait en ce genre ?

DOLMANCÉ

Ne me forcez pas à vous dévoiler mes fautes : leur nombre et leur espèce me contraindraient trop à rougir. Je vous les avouerai peut-être un jour.

Mme DE SAINT-ANGE

Dirigeant le glaive des lois, le scélérat s’en est souvent servi pour satisfaire à ses passions.

DOLMANCÉ

Puissé-je n’avoir pas d’autres reproches à me faire !

Mme DE SAINT-ANGE, lui sautant au col.

Homme divin… je vous adore ! Qu’il faut avoir d’esprit et de courage pour avoir, comme vous, goûté tous les plaisirs ! C’est à l’homme de génie seul qu’est réservé l’honneur de briser tous les freins de l’ignorance et de la stupidité.

Voir en ligne : La Philosophie dans le boudoir (V) : La Sodomie, l’Amour, l’Amitié, la Reconnaissance, les Lois

P.-S.

Texte établi par EROS-THANATOS d’après le texte libertin de Donatien Alphonse François de Sade, La Philosophie dans le boudoir ou Les Instituteurs libertins, publié dans L’Œuvre du Marquis de Sade, Introduction, essai bibliographique et notes par Guillaume Apollinaire, Éd. Bibliothèque des curieux, collection « Les Maîtres de l’Amour », Paris, 1912, pp. 147-247.



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