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Nouvelle érotique

L’argent n’a pas d’odeur

Puisqu’ils en veulent plus, qu’ils payent plus !

par Jacques Lucchesi

Jacques Lucchesi, « L’argent n’a pas d’odeur », Nouvelle érotique, Paris, septembre 2019.


L’argent n’a pas d’odeur

Son dernier client vite expédié, Sylvie poussa le verrou de la porte de son studio. Puis elle échangea sa tenue de travail — robe indienne, bottes blanches et collant résille — pour une jupe de tweed et un chandail. Elle avait plutôt bien travaillé cette semaine, ajoutant au tarif habituel de ses passes les suppléments considérables de quelques amateurs de fantaisies érotiques : puisqu’ils en veulent plus, qu’ils payent plus ! C’était samedi et demain, elle ferait la grasse matinée. L’ennui, c’est qu’elle avait, ce soir, rendez-vous avec Mario. Et Mario ne plaisantait pas quand venait l’heure de la comptée. C’était toujours le même rituel, à la nuit tombée, dans une rue obscure, à l’écart du centre-ville où elle battait le pavé. La moitié de sa recette allait encore changer de main. C’était le prix à payer pour disposer d’une chambre et d’un permis de chasse dans ce sale quartier. Là non plus, rien n’était gratuit.

La perspective de cette rencontre imminente lui assombrissait le moral. Elle se rappelait des propos de Fanny, son amie et initiatrice quand elle faisait ses premiers pas dans le métier : « Ton pognon, faut le cacher. Et pas dans ton soutif, ma fille. ». C’est ce que faisait régulièrement Fanny, quitte à risquer quelques torgnoles, et ça lui avait plutôt bien réussi. Alors pourquoi pas elle ? Oh ! Il ne fallait pas voir trop grand. Juste quelques coupures de 100 et de 200 francs. Le problème était surtout de trouver la bonne planque, là où le bras n’est pas assez long, où les doigts stupides des gros connards s’arrêtent avant.

Vers 21 heures, Sylvie s’engouffra prestement dans la berline de Mario qui patientait depuis un moment :
- Putain ! Qu’est-ce que tu foutais ? T’as encore dix minutes de retard.
- Excuse-moi. C’est ce clochard qui m’a encore harcelée dans la rue Augustin Thierry. J’arrivai plus à m’en défaire.
- T’as qu’à changer de chemin. Bon, fais voir un peu ce que t’as fait cette semaine.

Sylvie lui tendit l’enveloppe pleine de billets que Mario compta avec l’œil avisé du professionnel.

- Quoi ! T’as fait que 8000 balles ! Faudrait que t’arrêtes de te prélasser, ma duchesse.
- Je travaille, crois-moi. Mais les mecs sont de plus en plus radins. Ils disent tous que c’est la crise. Ils ne claquent plus le fric comme avant.
- J’en ai rien à foutre, moi ! J’ai une famille à nourrir, tu le sais.
- D’accord. D’accord. Ne t’énerve pas. Je ferai mieux la semaine prochaine.
- T’as intérêt. Parce que sinon, je te refile à Lucien. Et lui c’est pas du 50/50 qu’il pratique. Tiens. Prend tes biffetons et bon dimanche.
- Merci Mario. Bon dimanche et bonne semaine pour toi aussi.

Sylvie sortit et s’éclipsa dans la nuit. Elle était plutôt contente d’elle. Sa petite combine avait bien marché, même s’il fallait qu’elle fasse gaffe. Mario, elle le savait, n’était pas aussi con que ce qu’il en avait l’air. Et il avait parfois la main lourde.

Elle dormit plutôt bien cette nuit-là. Le lendemain, elle ne se leva qu’à 10 heures et, par habitude, elle se pomponna une heure durant dans la salle de bain. Comme ça, bien coiffée, bien maquillée, Sylvie pouvait aller faire un tour chez Jeannot, le boulanger qui tenait boutique à deux pas de chez elle. Elle sentait bien qu’il la désirait depuis longtemps, mais comment le lui dire devant sa clientèle ? Sa boulangerie était toujours pleine, c’était un très bon artisan. Dommage, car il était plutôt fringant et il devait avoir pas mal de blé à dépenser, le Jeannot. Mais ce matin, en entrant, elle avait sa petite idée pour accélérer les choses. Par chance elle était en bout de file et la bourgeoise de Jeannot n’était pas au comptoir :
- Bonjour, chère madame. Qu’est-ce que je vous mets aujourd’hui ? Un baba et une baguette ?
- Exactement, cher monsieur. Bien chaude, la baguette.

Ils échangèrent un sourire de connivence. Les yeux vert-amande de Sylvie brillaient à l’amble de sa chevelure blonde sous le néon. Au moment de régler son achat, elle tira de sa poche l’un des fameux billets qu’elle avait, la veille, soustrait à l’avidité de Mario. Jeannot fit craquer le Delacroix froissé entre ses doigts qu’il renifla juste après, mu par une étrange intuition :
- Je croyais jusqu’à présent que l’argent n’avait pas d’odeur…
- C’est faux, cher ami. Il a une odeur : celle de ma chatte.



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