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Mémoires de Fanny Hill, Femme de plaisir

L’artificieuse Mistress Jones

Lettre première (quatrième partie)



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John Cleland, Mémoires de Fanny Hill, Femme de plaisir, L’Œuvre de John Cleland (Avec des documents sur la vie à Londres au XVIIIe siècle, et notamment la Vie galante d’après les SÉRAILS DE LONDRES), Introduction, essai bibliographique par Guillaume Apollinaire, Ouvrage orné de six compositions d’après la suite gravée par William Hogarth : La destinée d’une Courtisane, Bibliothèque des Curieux, Collection « Les Maîtres de l’amour », Paris, 1914.


Nous passâmes encore une dizaine de jours à Chelsea et ensuite il me loua un appartement garni, composé de deux chambres et d’un cabinet moyennant une demi-guinée par semaine et situé dans D…-Street, quartier de Saint-James [1]. La maîtresse du logis, Mistress Jones, nous y reçut, et, avec une grande volubilité de langue étonnante, nous en expliqua toutes les commodités. Elle nous dit que la servante nous servirait avec zèle…, que des gens de la première qualité avaient logé chez elle…, qu’un secrétaire d’ambassade et sa femme occupaient le premier…, je paraissais une lady bien aimable… »

Charles avait eu la précaution de dire à cette babillarde que nous étions mariés secrètement ; ce qui, je crois, ne l’inquiétait guère, pourvu qu’elle louât ses chambres, mais ce mot de lady me fit rougir de vanité.

Pour vous donner une légère esquisse de son portrait, c’était une femme d’environ quarante-six ans, grande, maigre, rousse, de ces figures triviales que l’on rencontre partout. Elle avait été entretenue dans sa jeunesse par un gentleman qui, à sa mort, lui avait laissé quarante livres sterling de rente en faveur d’une fille qu’il en avait eue et qu’elle avait vendue à l’âge de dix-sept ans. Indifférente naturellement à toute autre plaisir qu’à celui de grossir son fonds à quelque prix que ce fût, elle s’était jetée dans les affaires privées ; en quoi, grâce à son extérieur modeste et décent, elle avait fait souvent d’excellents hasards ; il lui était même arrivé de faire des mariages. En un mot, pour de l’argent, elle était ce qu’on voulait, prêteuse sur ses gages, receleuse, entremetteuse. Quoiqu’elle eût dans les fonds une grosse somme, elle se refusait le nécessaire et ne subsistait que de ce qu’elle écorniflait à ses logeurs.

Pendant que nous fûmes sous les griffes de cette harpie, elle ne laissa pas échapper une seule petite occasion de nous tondre ; ce que Charles, par son indolence naturelle, aima mieux souffrir que de prendre la peine de déloger.

Quoi qu’il en soit, je passai dans cette maison les plus délicieux moments de ma vie ; j’étais avec mon bien-aimé ; je trouvais en sa compagnie tout ce que mon coeur pouvait souhaiter. Il me menait à la comédie, au bal, à l’opéra, aux mascarades ; mais dans ces brillantes et tumultueuses assemblées, je ne voyais que lui. Il était mon univers et tout ce qui n’était pas lui n’était rien pour moi.

Mon amour enfin était si excessif qu’il en venait à annihiler tout sentiment, toute étincelle de jalousie. Une première idée de ce genre me fit, en effet, si cruellement souffrir que, par amour-propre et de peur d’un accident pire que la mort, je renonçai pour toujours à m’en préoccuper. L’occasion, du reste, ne s’en présenta pas ; car si je vous racontais plusieurs circonstances dans lesquelles Charles me sacrifia des femmes beaucoup trop haut placées pour que j’ose faire la moindre allusion (ce qui, vu sa beauté, n’était pas si surprenant), je pourrais, en vérité, vous donner une preuve convaincante de sa constance ; mais, alors, ne m’accuseriez-vous pas de caresser de nouveau une vanité qui devrait être depuis longtemps satisfaite ?

Lorsque nous donnions quelque relâche à la vivacité de nos plaisirs, Charles s’en faisait un de m’instruire selon l’étendue de ses connaissances. Je recevais comme des oracles toutes les paroles qui sortaient de son adorable bouche et j’en gravais dans mon coeur jusqu’aux moindres syllabes ; la seule interruption que je ne pouvais pas me refuser, c’étaient ses baisers de ses lèvres, d’où s’exhalait un souffle plus agréable que les parfums de l’Arabie.

Je peux dire sans vanité que ses soins ne furent pas infructueux. Je perdis en moins de rien mon air campagnard et mon mauvais accent, tant il est vrai qu’il n’est pas de meilleur maître que l’amour et le désir de plaire.

Quant à l’argent, quoiqu’il m’apportât régulièrement tout ce qu’il recevait, ce n’était pas sans peine qu’il me le faisait mettre dans mon bureau ; s’il me donnait de la toilette, je l’acceptais uniquement pour lui plaire, pour être plus à son goût, et telle était ma seule ambition. Je me serais fait un plaisir du plus rude travail ; j’aurais usé mes doigts jusqu’aux os, avec joie, pour le faire vivre. Jugez alors si je pouvais admettre l’idée de lui être à charge. Et ce désintéressement de ma part était si peu affecté, il partait si directement de mon coeur, que Charles ne pouvait manquer de s’en apercevoir ; s’il ne m’aimait pas autant que je l’aimais (ce qui était le constant et unique sujet de nos tendres discussions), il s’arrangeait, tout au moins, pour me donner la satisfaction de croire que nul homme au monde ne pouvait être plus aimant, plus sincère, plus fidèle qu’il ne l’était.

Comme je ne sortais jamais sans mon amant et que je restais le plus souvent au logis, la Jones me faisait de fréquentes visites. La pénétrante commère ne fut pas longtemps à découvrir que nous avions frustré l’Église de ses droits, ce qui ne lui déplut pas, eu égard aux desseins qu’elle ne trouva que trop l’occasion d’exécuter, car elle avait une commission de l’un de ses clients et qui était, soit de me débaucher, soit de me séparer de mon amant à tout prix.

Je vivais depuis huit mois avec cette chère idole de mon âme et j’étais grosse de trois, lorsque le coup funeste et inattendu de notre séparation arriva. Je passerai rapidement sur ces particularités, dont le seul souvenir me fait frissonner et me glace le sang.

J’avais déjà langui deux jours, ou plutôt une éternité, sans entendre de ses nouvelles, moi, qui ne respirais, qui n’existais qu’en lui et qui n’avais jamais passé vingt-quatre heures sans le voir. Le troisième jour, mon impatience et mes alarmes augmentèrent à un tel degré que je n’y pus tenir plus longtemps. Je me jetai aux genoux de Mme Jones, la suppliant d’avoir pitié de moi et de me sauver la vie, en tâchant au plus tôt de découvrir ce qu’était devenu celui qui pouvait seul me la conserver. Elle alla, pour cet effet, dans un Public-House du voisinage, où il demeurait, et envoya chercher la servante du logis dont je lui avais donné le nom et qui était à proximité dans une des rues qui rayonnent sur Covent-Garden. Cette fille vint immédiatement et Mme Jones lui ayant demandé si Charles était en ville, elle répondit que son père, pour le punir d’être avec sa grand-mère en meilleurs termes qu’il n’était lui-même, l’avait envoyé dans un comptoir des mers du Sud, héritage (un riche marchand, son propre frère, venait de mourir) dont il venait de recevoir l’avis.

Le barbare, d’intelligence avec un capitaine de vaisseau, avait si bien concerté ses mesures, que le pauvre malheureux, étant allé à bord du navire, y avait été arrêté comme un criminel, sans pouvoir écrire à personne.

La servante ajouta que, bien sûr, cet éloignement de son jeune et gentil maître causerait la mort de sa grand-mère, ce qui se vérifia en effet, car la vieille dame ne survécut pas d’un mois à la fatale nouvelle, et, comme sa fortune était en viager, elle ne laissa rien d’appréciable à son petit-fils chéri, mais elle refusa absolument de voir son père avant de mourir.

L’artificieuse Jones revint incontinent après me plonger le poignard dans le sein, en me disant qu’il était parti pour un voyage de quatre ans et que je ne devais pas m’attendre à le revoir jamais. Avant qu’elle eût proféré ces dernières paroles, je tombai dans une faiblesse, suivie de convulsions si terribles que je perdis avant terme, en me débattant, l’innocent et déplorable gage de mon amour. Je ne conçois pas, quand je me le rappelle, que j’aie pu résister à tant de calamités et de douleurs. Quoi qu’il en soit, à force de soins, on me conserva une odieuse vie, qui, à la place de cette félicité inexprimable dont j’avais joui jusqu’alors, ne m’offrit tout à coup que des horreurs et de la misère.

Je restai pendant six semaines appelant en vain la mort à mon secours. Ma grande jeunesse et mon tempérament robuste prirent insensiblement le dessus ; mais je tombai dans un état de stupidité et de désespoir qui faisait croire que je devinsse folle. Néanmoins le temps adoucit petit à petit la violence de mes peines et en émoussa le sentiment.

Mon obligeante hôtesse avait eu soin, pendant tout cet intervalle, que je ne manquasse de rien ; et quand elle me crut dans une condition à pouvoir répondre à ses vues, elle me félicita sur mon heureux rétablissement en ces termes :

« Grâce à Dieu, Miss Fanny, votre santé n’est pas mauvaise à présent. Vous êtes la maîtresse de rester chez moi tant qu’il vous plaira. Vous savez que je ne vous ai rien demandé depuis longtemps ; mais, franchement, j’ai une dette à laquelle il faut que je satisfasse sans différer. »

Et après ce bref exorde, elle me présenta un arrêté de compte pour logement, nourriture, apothicaire, etc., somme totale vingt-trois livres sterling dix-sept shellings et six pence ; ce que la perfide, qui connaissait le fond de ma bourse, savait bien que je ne pouvais pas payer ; en même temps elle me demanda quels arrangements je voulais prendre. Je lui répondis, fondant en larmes, que j’allais vendre le peu de hardes que j’avais et que si je ne pouvais faire toute la somme, j’espérais qu’elle aurait la bonté de me donner du temps. Mais non malheur favorisant ses lâches intentions, elle me répondit froidement que, quoiqu’elle fût touchée jusqu’au fond de l’âme de mon infortune, l’état actuel de ses affaires la mettrait dans la cruelle nécessité de m’envoyer en prison. À ce mot de prison, tout mon sang se glaça, et je fus tellement épouvantée que je devis aussi pâle qu’un criminel à la vue du lieu de son exécution.

Cette méchante femme, qui craignait que ma frayeur ne ruinât ses desseins, en me faisant retomber malade, commença à se radoucir et me dit que ce serait ma propre faute si elle en venait à de semblables extrémités, mais que l’on pouvait trouver un honnête homme dans le monde, assez généreux pour terminer cette affaire à notre satisfaction mutuelle, et qu’il viendrait un très honorable gentleman cette après-dîner prendre le thé avec nous, qui sûrement serait fort aise de me rendre ce service.

À ces mots, je restai muette, confondue. Cependant, Mme Jones ayant ainsi arrangé son plan, jugea à propos de me laisser quelques moments à mes réflexions. Je demeurai près d’une heure abîmée dans les idées les plus horribles que la crainte, la tristesse et le désespoir puissent causer. La scélérate revint à la charge, et feignant d’être touchée de mes malheurs, elle me dit qu’elle voulait me présenter au gentleman, qui, par ses sages avis, me fournirait les moyens de me tirer d’embarras. Après quoi, sans se mettre en peine que je l’approuvasse ou non, elle sort et rentre immédiatement, suivie du gentleman, dont elle avait été en mainte occurrence, comme en celle-ci, l’empressée pourvoyeuse.

Il me fit une profonde révérence, à laquelle je répondis aussi froidement qu’il est naturel de répondre aux civilités de quelqu’un qu’on ne connaît point. Mme Jones, prenant sur elle de faire les honneurs de cette première entrevue, lui présenta une chaise et en prit une pour elle-même ; cependant pas un mot ni de part ni d’autre. Un regard stupide et effaré était l’interprète de la surprise où m’avait jetée cette étrange visite. On servit le thé. Ma digne hôtesse, enfin, ne voulant pas perdre son temps, rompit le silence

« Allons, Miss Fanny, dit-elle dans un style aussi rude que familier et d’un ton d’autorité, levez la tête, mon enfant, ne laissez point détruire un si joli minois par le chagrin. Au bout du compte, le chagrin ne doit pas être éternel ; allons, un peu de gaieté. Voici un honorable gentleman qui a entendu parler de vos malheurs et veut vous faire plaisir. Croyez-moi, ne refusez pas sa connaissance, et, sans vous piquer d’une délicatesse hors de saison, faites un bon marché tandis que vous le pouvez. »

Mon inconnu, qui vit aisément qu’une aussi impertinente harangue était moins propre à me persuader qu’à m’irriter, lui fit signe de se taire. Alors, prenant la parole, il me dit qu’il partageait bien sincèrement mon affliction ; que ma jeunesse et ma beauté méritaient un meilleur sort ; qu’il ressentait depuis longtemps une violente passion pour moi ; mais que, connaissant mes engagements secrets avec un autre, il les avait respectés aux dépens de son repos, jusqu’à ce que la nouvelle de mon désastre, en réveillant son respectueux amour, l’avait enhardi à venir m’offrir ses services, à peine arrivé de La Haye, où il avait dû se rendre pour affaire urgente au début de ma maladie, et que la seule faveur qu’il exigeait de moi était que je daignasse les agréer. Tandis qu’il me parlait ainsi, j’eus le temps de l’examiner. Il me parut un homme d’environ quarante ans, vêtu d’un costume simple et uni, avec un gros diamant à l’un de ses doigts, dont l’éclat frappait mes yeux lorsqu’il agitait sa main en parlant et me donnait une plus haute idée de son importance ; bref, il pouvait passer pour ce qu’on appelle communément un bel homme brun, avec un air de distinction naturel à sa naissance et à sa condition.

Je ne lui répondis qu’en versant un torrent de larmes, et ce fut un bonheur pour moi que mes sanglots étouffassent ma voix, car je ne savais que lui dire.

Quoi qu’il en soit, la situation attendrissante où il me vit le frappa jusqu’au fond du coeur. Il tira précipitamment sa bourse et paya, sans différer, jusqu’au dernier farthing, tout ce que je devais à Mme Jones. Il en prit une quittance en bonne forme, qu’il me força de garder. Cette infâme racoleuse n’eut pas plus tôt touché son argent qu’elle nous laissa seuls.

Cependant le gentleman, qui n’était rien moins que neuf dans de pareilles affaires, s’approcha d’un air officieux et du coin de son mouchoir m’essuya les pleurs qui me baignaient le visage ; après quoi il s’aventura à me donner un baiser. Je n’eus pas le courage de faire la moindre résistance, me regardant dès lors comme une marchandise qui lui était dévolue par le déboursé qu’il venait de faire. Insensiblement il me mania la gorge. Enfin, me trouvant docile au delà de ses espérances, il fit de moi tout ce qu’il voulut. Quand il eut assouvi sa brutalité sans nul respect pour ma déplorable condition, mes yeux se dessillèrent et je gémis (trop tard à la vérité) de la honteuse faiblesse à laquelle je venais de succomber. Je m’arrachais les cheveux, je me tordais les mains, je me frappais la poitrine comme une folle. Si quelqu’un m’eût dit quelques instants auparavant que je serais infidèle à Charles, j’aurais été capable de lui cracher an visage. Mais, hélas ! notre vertu et notre fragilité ne dépendent que trop souvent des circonstances où nous nous trouvons. Séduite comme je le fus à l’improviste, trahie par un esprit accablé sous le poids de ses afflictions, saisie des plus grandes frayeurs à l’idée seule de prison, ce sont des conjonctures bien délicates ; et sans chercher à m’excuser, il n’en est guère qui pût répondre de ne pas commettre la même faute dans un cas pareil. Au reste, comme il n’y a que le premier pas qui coûte, je crus que je n’étais plus en droit de refuser ses caresses après ce qui s’était passé. Suivant cette réflexion, je me regardai comme lui appartenant.

Néanmoins, il eut la complaisance de ne pas tenter si tôt la répétition d’une scène à laquelle je ne m’étais prêtée que machinalement et par un sentiment de gratitude. Content de s’être assuré ma jouissance, il voulut désormais s’en rendre digne par ses bons procédés et ne devoir rien à la violence.

La soirée étant déjà avancée, on vint mettre le couvert et j’appris avec joie que la Jones, dont l’aspect m’était devenu insupportable, ne serait pas des nôtres.

Pendant le souper, qui était fin et soigné, avec une bouteille de bourgogne et les accessoires sur un plateau, le gentleman, après avoir employé les discours les plus persuasifs que la tendresse puisse suggérer pour adoucir mes ennuis, me dit qu’il s’appelait H…, frère du comte de L…, que mon hôtesse l’avait engagé à me voir et que, m’ayant trouvée extrêmement aimable, il l’avait priée de lui procurer ma connaissance ; qu’en un mot il s’estimait trop heureux que la chose eût réussi selon ses désirs, et qu’il me protestait que je n’aurais jamais sujet de me repentir des complaisances que j’aurais pour lui.

Pendant qu’il me parlait ainsi, j’avais mangé deux ailes de perdrix et bu trois ou quatre verres de vin. Mais, soit qu’on y eût mêlé quelque drogue ou que sa vertu restaurative eût naturellement opéré sur mes sens, je me trouvai plus à mon aise et je commençai à ne plus regarder M. H… avec tant de froideur, quoique tout autre à sa place, dans de semblables circonstances, eût été le même pour moi.

Les afflictions ici-bas ont leurs bornes et ne sauraient être éternelles. Mon coeur, accablé jusqu’alors sous le poids des chagrins, se dilata par degrés et s’ouvrit à un faible rayon de contentement. Je répandis quelques larmes, elles me soulagèrent ; je soupirai, mes soupirs me rendirent la respiration plus libre ; je pris, sans être gaie, un air serein, une contenance plus aisée et moins sérieuse. M. H… était trop expert pour ne pas profiter de cet heureux changement. Ii recula adroitement la table, et approchant sa chaise de la mienne, il m’imprima vingt baisers sur la bouche et sur la gorge. Je fis si peu de résistance qu’il crut pouvoir tenter davantage. Le téméraire, en effet, glissant avec dextérité une de ses mains sous mes jupes jusqu’au-dessus de la jarretière, essaya de regagner le poste qu’il avait surpris peu de temps auparavant. Alors je lui dis d’un ton languissant que je ne me trouvais pas bien, que je le suppliais de me laisser. Comme il vit à merveille qu’il y avait dans ma prière plus de grimace et de cérémonie que de sincérité, il consentit à en rester là, mais à la condition que je me mettrais au lit sur-le-champ, ajoutant qu’il sortait pour une demi-heure et qu’il osait espérer qu’à son retour je serais plus traitable. Quoique je ne répondisse rien, l’air dont je reçus sa proposition lui fit connaître que je ne me croyais plus assez ma maîtresse pour refuser de lui obéir.

Un instant après qu’il meut quittée, la servante m’apporta un bol en argent plein de ce qu’elle appelait une « potion nuptiale ». Je l’eus à peine avalée qu’un feu subtil se glissa dans mes veines ; je brûlais, peu s’en fallait que je ne demandasse un homme quel qu’il fût.

La fille n’était pas encore au bas de l’escalier que M H… rentra en robe de chambre et en bonnet de nuit, armé de deux bougies allumées. Il ferma la porte au verrou. Quoique je m’attendisse bien à le revoir, sa rentrée me causa quelque frayeur. Il s’avance sur la pointe du pied, tâche de me rassurer par de douces paroles, et quittant en hâte sa robe, il s’approche du lit, m’enlève en un clin d’oeil et me renverse nue sur un tapis placé près du feu. Là, à genoux, il s’occupe quelque temps à parcourir, avec un regard avide, une gorge ferme, élastique et que la jouissance n’avait pas encore altérée ; de là, passant à une taille élégante, à une chute de reins merveilleuse ; chaque contour était baisé tour à tour, puis il me fit sentir tout à coup son pouvoir qui, ressuscitant mes esprits animaux, me contraignit à goûter des plaisirs que mon coeur désavouait.

Quelle différence, hélas ! de ces plaisirs purement mécaniques à ceux que produit la jouissance d’un amour mutuel où l’âme, confondue avec les sens, se noie pour ainsi dire dans une mer de volupté !

Cependant M. H… ne cessa de me donner des preuves de sa vigueur qu’à la pointe du jour, où nous nous endormîmes d’un profond sommeil.

Vers les onze heures, Mme Jones nous apporta deux excellents potages, que son expérience en ces sortes d’affaires lui avaient appris à préparer en perfection. M. H…, qui s’était aperçu que j’avais changé de couleur à son arrivée, me dit, lorsqu’elle nous eût quittés, que pour me donner une première preuve de son tendre attachement, il voulait me changer de maison et que je n’avais pas à m’impatienter jusqu’à son retour. Il s’habilla et sortit, après m’avoir remis une bourse contenant vingt-deux guinées, en attendant mieux.

Dès qu’il fut dehors, je réfléchis sur ma condition actuelle et sentis la conséquence du premier pas que l’on fait dans le chemin du vice ; car mon amour pour Charles ne m’avait jamais paru criminel. Je me regardai comme quelqu’un qui est entraîné par un torrent sans pouvoir regagner le rivage. Le sentiment effroyable de la misère, la gratitude, le profit réel que je trouvais dans cette connaissance avaient en quelque manière interrompu mes chagrins, et si mon coeur n’eût point été engagé, M. H… l’aurait vraisemblablement possédé tout entier ; mais la place étant occupée, il ne devait la jouissance de mes charmes qu’aux tristes conjectures où le sort m’avait réduite.

Il revint à six heures me prendre pour me conduire dans un nouveau logis, chez un boutiquier, lequel, par intérêt, était entièrement à la dévotion de M. H… Il lui louait le premier étage, très galamment meublé, pour deux guinées par semaine, et j’y fus aussitôt installée avec une fille pour me servir.

M. H… resta encore toute la soirée avec moi ; on nous apporta d’une taverne voisine un souper succulent, et quand nous eûmes mangé, la fille me mit au lit, où je fus bientôt suivie par mon champion, qui, malgré les fatigues de la veille, se piqua, comme il me dit, de faire les honneurs de mon nouvel appartement. Insensiblement je m’habituai aux bonnes façons de M. H… et j’avoue que si ses attentions et ses libéralités (soieries, dentelles, boucles d’oreilles, colliers de perles, montre en or, etc.) ne m’inspirèrent point d’amour, au moins me forcèrent-elles à lui vouer une véritable estime et l’amitié la plus reconnaissante.

Voir en ligne : Dans la catégorie des filles entretenues
Lettre première (cinquième partie)

P.-S.

Texte établi par EROS-THANATOS.COM d’après l’ouvrage de John Cleland, Mémoires de Fanny Hill, Femme de plaisir, L’Œuvre de John Cleland (Avec des documents sur la vie à Londres au XVIIIe siècle, et notamment la Vie galante d’après les SÉRAILS DE LONDRES), Introduction, essai bibliographique par Guillaume Apollinaire, Ouvrage orné de six compositions d’après la suite gravée par William Hogarth : La destinée d’une Courtisane, Bibliothèque des Curieux, Collection « Les Maîtres de l’amour », Paris, 1914.

Notes

[1Quartier où se trouve le Palais du Roi, dans le West-End de Londres.



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