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Choses vécues I

La Bataille de Gdow

Confessions érotiques (1888-1889)



Auteur :

Leopold von Sacher-Masoch, « La Bataille de Gdow », Choses vécues (I), Revue bleue, t. XV, Paris, janvier-juillet 1888, pp. 144-147.


I
LA BATAILLE DE GDOW.

C’était le soir du 23 février 1846. Nous étions tous réunis dans notre maison, à Lemberg, et péniblement impressionnés par les événements qui venaient de s’accomplir. La révolution, que tout le monde avait prévue depuis longtemps, venait d’éclater. Mon père, chef de la police, avait inutilement averti l’archiduc Ferdinand, gouverneur de la Galicie, du danger qui nous menaçait. Le prince s’était montré incrédule à tous les avertissements. Fasciné par la belle et spirituelle princesse Soplicka, il ne signalait, dans ses rapports à l’empereur et au prince, de Metternich, que les agitations, sans importance selon lui, de quelques démocrates. Le gouverneur fut d’autant plus surpris par les événements que la noblesse polonaise elle-même avait pris les armes et s’était mise à la tête de la révolution contre l’Autriche.

Cependant, les paysans polonais étaient généralement restés fidèles à l’empereur, qui avait amélioré leur sort. À Tarnow, ils s’étaient servis de leurs faux contre les insurgés, et ils en livraient des centaines, morts, blessés ou prisonniers. Mais cette attitude rassurante fut bientôt suivie de nouvelles fort inquiétantes. Le général Collin avait été forcé d’évacuer la république de Cracovie et s’était retiré jusqu’à Wodovicé. Les insurgés s’étaient emparés de Wieliczka et menaçaient Hochonie. On parlait d’une armée polonaise de 20 000 hommes ayant pris l’offensive, et du commencement d’une guerre de guérillas dans les Carpathes où les insurgés, sous le commandement d’un prêtre, Kmietowicz, avaient occupé Chochalan, Ciche, Witow et Dzianicz.

Dans l’après-midi, nous apprîmes que la révolution avait éclaté dans les environs même de la capitale. Mon père conclut, de cette désolante nouvelle, que le gouvernement avait probablement résolu l’évacuation de toute la Galicie occidentale, et la retraite de toutes les troupes qui y tenaient garnison, jusque sur les bords de la Save.

Nous nous voyions déjà perdus, ou en fuite pour la Hongrie, lorsque, à une heure très avancée de la nuit, Benedek, le futur héros de Mortara et Solférino, le malheureux général de 1866, arriva chez nous où il fut salué comme un ange libérateur.

À cette époque, Benedek était lieutenant colonel et aide de camp de l’archiduc. ll entretenait, depuis longtemps, des relations très amicales avec mon père, et il venait pour nous rassurer.

Benedek n’avait aucune des apparences d’un héros ; néanmoins, il était soldat de pied en cap. Petit, maigrelet, nerveux, avec un visage hâlé et des traits accentués, un nez aquilin surmontant des moustaches noires à la hongroise, des yeux pleins de feu et d’audace, il était l’image du courage et de l’énergie.

En face de l’abattement général, et à défaut d’une tête capable de direction, il avait demandé à l’archiduc de l’envoyer à l’ouest du royaume pour reconnaître la situation et pour agir là où il pouvait y avoir quelques chances de succès. Après de longues hésitations, l’archiduc-gouverneur avait enfin consenti.
- Fiez-vous à moi mon cher Sacher, dit Benedek en prenant congé de mon père ; je ne me laisserai pas intimider aussi facilement que le général Collin. Si, à l’ouest, il y a encore quelque chose à sauver,je ne manquerai pas d’énergie, et, au pis aller, je sauverai au moins notre honneur et ne reculerai pas sans combat.
- Et toi, me dit-il, ne voudrais-tu pas m’accompagner ?
- Oh ! si, répondis-je. Et je voulais immédiatement courir pour prendre mon fusil.
- Non, non, pas encore. Reste avec ta mère, dit Benedek en souriant, pour la protéger contre les insurgés. Plus tard, nous ferons campagne ensemble.

Cette parole était prophétique. Depuis nous combattîmes deux fois sur les mêmes champs de bataille.

*
* *

Benedek se mit en route dans la nuit, et se rendit là où le danger était le plus imminent, c’est-à-dire à Bochnia, où il arriva, devant la préfecture (Kreisamt), le 25 février, à 10 heures du soir. On venait de décider l’évacuation de Bochnia et de commencer la retraite. On avait ouï dire qu’à Wieliczka se trouvait un corps polonais de 10 000 hommes avec des pièces d’artillerie, tandis qu’il n’y avait à Bochnia que sept compagnies du régiment de Nugent, de Lemberg : au total, 600 hommes et six pelotons de chevau-légers. Ce qui aggravait encore la situation, c’est qu’il y avait de nombreux conjurés dans les prisons de la ville, que la population avait salué la révolution avec beaucoup de sympathie, et que les soldats, eux aussi, étaient Polonais.

Malgré ces mauvaises conditions, Benedek envoya aussitôt un courrier an général Collin pour lui proposer une attaque combinée. Loin de songer à reculer, il était résolu à se battre, même à prendre l’offensive. À Bochnia, il laissa deux compagnies avec un peloton de cavalerie ; de petits détachements occupaient les ponts sur la Baba.

Le lendemain, Benedek, avec 320 hommes d’infanterie et 170 cavaliers seulement, sans artillerie, marcha à la rencontre des insurgés. Mais, partout, sur son passage, les paysans, armés de faux et de fléaux, se joignirent â lui, ceux de Niepolomice surtout, réputés pour leur taille élevée et leur force physique.

À minuit, il expédia un courrier à l’archiduc et lui décrivit la situation telle qu’elle était. Il ajouta textuellement : « Je vais tenter la fortune contre un ennemi dont la force m’est inconnue. Si j’abandonne volontairement Bochnia et si je laisse les insurgés tranquillement possesseurs de Wieliczka, vraiment, je ne suis pas assez soucieux de mon honneur de militaire. Si je n’obtiens pas le succès que j’attends et que j’espère, je ferai sonner le tocsin, et j’entraînerai autant de paysans que je pourrai. Si j’étais forcé de céder, je veux avoir au moins la satisfaction de m’être battu, jusqu’au bout, en fidèle et honnête soldat.

« Périr en combattant glorieusement est une faveur de la fortune. Céder sans combattre, ce serait la honte. Et pourquoi la fortune ne voudrait-elle pas sourire au droit ? Résigné à tout et bien résolu, j’ai confiance dans l’avenir. L’incertitude ne doit pas nous empêcher d’être braves comme l’ont été si souvent nos anciens compagnons d’armes. »

Pendant la marche, Benedek apprit, de plusieurs paysans, que le corps polonais s’était avancé dans la direction de Gdow. Il quitta aussitôt la grand’ route de Wieliczka et se dirigea, à son tour, sur Gdow où, campaient, en effet, les Polonais depuis le soir du 25 février.

*
* *

Le général Sacherzewski avait établi son quartier général dans le petit château de Gdow. Tandis que, dans la grande salle, les jeunes héros insurgés jouaient aux cartes, buvaient, chantaient des chansons patriotiques, les officiers plus âgés tenaient conseil, assis devant une vieille carte, dans une chambre voisine.

Parmi cette foule de personnages quasi fantastiques, on remarquait surtout l’amazone Josepha Nalischerska, chaussée de hautes bottes d’homme, avec son amazone bleue, et sa kourtka rouge garnie de fourrure blanche, et la confederaika carrée couronnant sa jolie tête encadrée de boucles noires.

À huit heures du matin, on entendit la détonation des premiers coups de fusil. L’avant-garde de Benedek, qui se composait de quelques chevau-légers et paysans, venait de rencontrer, non loin de Gdow, les avant-postes des insurgés. Après un combat très court, les Autrichiens se replièrent, parce que les paysans, sans armes à feu, avaient trop le désavantage. Des deux côtés, il y eut quelques blessés, et un chevau-léger dont le cheval était tombé dans un fossé rempli de neige fut fait prisonnier par les insurgés.

Pendant ce court engagement, tout le corps polonais avait pris l’alarme. Sacherzewski monta à cheval et établit son ordre de bataille derrière Gdow, qui fut occupe par les chasseurs polonais.

En même temps, Benedek prenait ses dispositions. Il expédia vers Gdow un détachement de paysans conduits par des soldats. Le reste des paysans, avec un peloton d’infanterie et dix chevau-légers commandés par un officier, se porta sur le flanc gauche des Polonais, afin de leur couper la retraite dans la direction de Wieliczka. Benedek, en personne, attaqua les insurgés derrière Gdow avec ce qui lui restait de troupes régulières.

D’après le plan du comité révolutionnaire, on avait assigné un rôle spécial aux femmes polonaises. Dans la capitale et dans tous les chefs-lieux des districts, des bals devaient avoir lieu la nuit que devait éclater la révolution. Les employés et les officiers y étaient invités. Pour le cotillon, les dames devaient choisir les Autrichiens, et, à un signal donné, leur jeter autour du cou un noeud coulant de fil de fer et les étrangler. La mort du duc de Modène et, par suite, le deuil de la cour firent que les bals n’eurent pas lieu et que le lâche projet des révolutionnaires avorta.

Un malheureux chevau-léger ayant été fait prisonnier dans la kartschma, le cabaret juif de Gdow, l’amazone Josepha voulut se venger sur lui de la déception que lui avait fait éprouver la mort du duc de Modène ; elle ordonna qu’il fut pendu sans différer. Déjà, il avait les mains liées, le cordon fatal était attaché à une poutre, et Josepha, de ses belles mains, était en train de lui passer le noeud coulant, lorsque les paysans conduits par les soldats attaquèrent Gdow.

Les insurgés qui se trouvaient à ce moment dans le cabaret se mirent aux fenêtres pour repousser à coups de fusil les assaillants ; mais l’amazone ne quitta pas, pour cela, sa victime ; elle prit même le temps de renverser du pied l’escabeau sur lequel était debout celui qu’elle avait condamné à mort. Quand elle le vit bien pendu, elle sortit précipitamment, un sourire cruel aux lèvres, monta vivement à cheval et disparut.

Mais elle avait mal pris ses précautions ; le noeud céda, le pendu tomba à terre et brisa ses liens avec la force et l’énergie que donne le désespoir. Les Autrichiens approchant au même moment, il étendit un bras au dehors en agitant son casque ; les soldats pénétrèrent dans la kartschma, délivrèrent leur camarade et tuèrent tous les insurgés qu’ils surprirent dans le cabaret.

Benedek, pendant ce temps-là, avait attaqué le gros du corps de Sacherzewski et mis le désordre dans l’armée révolutionnaire. Pris à dos par les paysans, les Polonais s’écriaient : « On nous a coupé la retraite ! » et ils essayèrent vainement de s’enfuir. Ils tombèrent a peu près tous entre les mains de leurs ennemis qui en firent un massacre affreux.

Benedek, ayant remarqué parmi les insurgés un grand nombre de jeunes gens paraissant à peine sortis de l’enfance, se jeta an milieu des combattants en criant aux siens : « Ménagez les enfants ! » Et il frappait de tous côtés, du plat de son épée, sur les plus acharnés, mais inutilement. Ce jour-là, les paysans polonais voulurent se venger sur leurs maîtres, comme ils l’avaient déjà fait près de Lisiagorce et d’Horozani. Ces hommes, devenus furieux, tuèrent à coups de faux et de fléaux tous ceux qu’ils étaient parvenus à cerner.

Lorsque Benedek leur reprocha leur cruauté et leur demanda pourquoi ils avaient toujours frappé, de préférence, à la tête, ils lui répondirent, avec un terrible sourire : « C’était pour ne pas briser les montres. »

Tout ce qui ne fut pas tué ou fait prisonnier, du corps polonais, fut complètement dispersé.

L’intrépide amazone s’était frayé un chemin, a elle et à son général, l’épée à la main.

Les Polonais laissèrent sur le champ de bataille 150 morts et 25 blessés.

La révolution était finie.

*
* *

La bataille de Gdow mérite bien ce titre, car le résultat du combat fut décisif. Elle est aussi une des plus intéressantes, car elle prouve ce que vaut un homme de guerre qui sait prendre, à temps, une résolution.

Le 23 février, l’archiduc était bien décidé à évacuer la Galicie occidentale, et 20 000 insurgés, comme on prétendait, marchaient sur Lemberg ; le 25 au soir, Benedek était à Bochnia, et il n’avait plus en face de lui que 10 000 Polonais campés à Wieliczka. Benedek alla à leur rencontre avec 500 hommes seulement de troupe régulière et à peu près le double de paysans. Quand il aborda les insurgés, ils n’étaient plus que 1 000 ou à peu près.

Que Benedek ait défait cette armée minime, il n’y a pas là un grand mérite. Son grand mérite est de ne s’être pas laissé imposer et intimider par de fausses nouvelles et par cette armée plus ou moins fantastique de 20 000 insurgés ; c’est d’avoir marché courageusement, et même témérairement, au-devant d’un ennemi dont il ne connaissait pas exactement les ressources et la valeur.

Cette opération d’une offensive hardie était un des traits caractéristiques du génie militaire de Benedek. C’est cette tactique qui en fit le héros des deux guerres d’Italie en 1848 et 1849, sous le maréchal Radetzky, puis de la guerre de Hongrie, sous Haynau ; c’est elle qui lui donna la victoire à Mortara et à Acs.

Si, lors de la bataille de Solférino, le même général, avec un seul corps d’armée, vainquit toute l’armée italienne au combat de San-Martino et s’il fut si malheureux contre les Prussiens en 1866, ii faut attribuer cet échec, avant tout, à la formidable supériorité du fusil à aiguille sur le fusil à baguette, ensuite à ce que Benedek n’avait pas sa liberté d’action ; comme un autre prince Eugène, il était subordonné aux ordres qu’il recevait de Vienne. On lui avait interdit l’offensive qui était si bien dans sa nature ; dès le début de la campagne, on l’avait condamné à la défensive qui était si contraire à son tempérament militaire. Pourtant, il eut encore l’admirable talent de s’accommoder à ce rôle inférieur. On en voit la preuve dans le soin attentif avec lequel il avait préparé, pour le grand combat, le champ de bataille de Königsgrätz (Sadowa). Victorieux d’un ennemi supérieur en nombre et en armement, jusqu’à une heure, alors que le roi de Prusse avait déjà ordonné la retraite, il ne fut battu que lorsque l’armée du prince royal parut sur les derrières de l’armée autrichienne.

Il se dirigea vers Chlum, afin de reconnaître lui-même la nouvelle position de l’ennemi, et fut salué par les balles prussiennes. Je le vois encore, ferme sur sa selle, avec sa figure de bronze, le cigare à la bouche. Il tourna tranquillement son cheval et s’en revint au pas, insoucieux des balles qui sifflaient autour de lui.

À cette heure se réveilla en lui le lion de Gdow. Il voulut prendre immédiatement l’offensive en lançant contre le prince royal le corps et la cavalerie de réserve encore intacts. Cette brusque attaque aurait au moins arrêté quelque temps le prince et aurait contraint l’armée du prince Frédéric-Charles, déjà défaite, à continuer sa retraite. Mais tous les généraux s’y opposèrent : les réserves devaient se borner à couvrir la retraite de l’armée autrichienne.

Cependant, on expédia une brigade contre le prince héritier. Cette seule brigade suffit à reprendre Chlum et à interrompre, pour un temps assez long, l’action du prince royal. C’était la preuve que Benedek avait raison et qu’une vigoureuse offensive lui aurait donné une seconde fois la victoire.

Au lieu d’agir, on demanda par télégramme à Vienne quel parti on devait prendre ; et, quand la réponse arriva, la bataille était perdue.

Mais nous tous, qui avons vu les choses de bien près, nous savons que ce n’est pas le maréchal Benedek qui l’a perdue.

Voir en ligne : Choses vécues II - Féodosia

P.-S.

Texte établi par EROS-THANATOS.COM d’après les confessions érotiques de Leopold von Sacher-Masoch, « La Bataille de Gdow », Choses vécues (I), Revue bleue, t. XV, Paris, janvier-juillet 1888, pp. 144-147.



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