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Curiosités et Anecdotes sur la flagellation

La Cour martiale de Miss Fanny Hayward

Essai érotique (Librairie des Bibliophiles, Paris, 1900)



Auteur :

Mots-clés :

Jean de Villiot, Curiosités et Anecdotes sur la flagellation, Librairie des Bibliophiles [Charles Carrington], Paris, 1900.


LA COUR MARTIALE DE MISS FANNY HAYWARD
(Adapté de l’Anglais).

Les noms de personnes et de lieux ont été changés dans le présent récit, mais l’authenticité des faits qui y sont relatés est formelle.

COMMENT FANNY HAYWARD FUT TRADUITE EN COUR MARTIALE.

En 1860, Shingleton, une ville située sur la côte sud d’Angleterre, fut désignée pour lieu de garnison d’un « Bataillon de Dépôt ». Ce bataillon était formé des deux compagnies de Dépôt, de cinq détachements de ligne différents qui tous avaient servi dans l’Inde. Un colonel le commandait, ayant sous les ordres deux Majors et un Adjudant. Ces quatre officiers faisaient partie de l’état-major et n’appartenaient à aucun des régiments dont les compagnies de dépôt formaient le dit bataillon.

La plus grande partie du corps des officiers était composée de jeunes enseignes, de 17 à 20 ans, envoyés aux Dépôts de leurs régiments, suivant la coutume, pour apprendre l’exercice, avant de rejoindre leurs détachements et de servir à bord des croisières qui les mènent, par le cap, rejoindre leurs compagnies dans l’Inde.

Le Colonel, les deux Majors, l’Adjudant et presque tous les Capitaines commandant les compagnies étaient mariés et vivaient avec leur famille en dehors de la caserne ; il n’y avait donc, à proprement parler, aucune surveillance de la conduite des jeunes officiers pendant la nuit ; ceux-ci en usaient donc suivant leur bon plaisir. Chacun d’eux donnait tour à tour dans sa chambre un grog-fight ; ils jouaient, se livraient à mille plaisanteries, donnaient à souper à « d’aimables » dames de la ville — bien qu’il y eut défense expresse d’introduire des femmes dans la caserne — ils menaient, en un mot, une vie qui eut fort étonné leurs supérieurs si ceux-ci avaient été mis au courant. Les jeunes officiers formaient alors un corps beaucoup plus déréglé qu’aujourd’hui.

La caserne de Shingleton se composait de plusieurs vastes constructions de pierres, séparées les unes des autres et qu’entourait un mur élevé. Devant se trouvait la porte toujours gardée par une sentinelle ; le seul moyen d’entrer ou de sortir était de passer par une petite porte ou guichet située près du corps de logis affecté aux officiers. Cette dernière construction se trouvait à quelque distance des chambres du mess et du groupe occupé par les officiers non commissionnés et les hommes. La petite porte ouvrant sur une allée plantée d’arbres — nommée fort à propos « Love lane » : Allée d’amour — ne devait s’ouvrir sous aucun prétexte. On la supposait toujours fermée, la clef restant au corps de garde, aux soins du sergent de planton. En réalité, la serrure avait été brisée depuis longtemps et c’est par cette porte que les jeunes officiers introduisaient leurs gentes camarades de nuit. Ces dernières n’attendaient par toujours qu’on vint les chercher et souvent entraient d’elles-mêmes, dès la nuit tombée. Elles n’avaient qu’à pousser la porte. Personne ne pouvait les surprendre après la retraite, tous les soldats étant alors rentrés. Il arrivait ainsi fréquemment qu’en rentrant au quartier, les officiers trouvaient dans leurs chambres, une et souvent deux jeunes femmes installées là comme chez elles. Ces « dames » étaient, en général, les bienvenues, et si même on ne les gardait pas pour toute la nuit ou pour quelques heures, elles étaient toujours certaines de goûter à quelque rafraîchissement ou de souper.

Parmi ces habituées se trouvait Fanny Hayward. C’était une jeune femme de Londres, une des beautés de Argyll rooms — un casino célèbre, alors en pleine prospérité ; — venue à Shingleton pour les bains de mer quelque mois avant l’époque où commence ce récit, elle s’était vue fort goûtée par les officiers et s’était fixée dans la ville.

Fanny avait vingt-deux ans. Grande et belle, des yeux bleus, une longue et soyeuse chevelure châtain, elle était d’une très bonne santé ; les couleurs vives de ses joues en témoignaient. Sa bouche laissait voir, entre deux lèvres rouges délicatement dessinées, deux rangées de fines dents très blanches. Elle était d’une tournure splendide, la taille bien prise, de larges hanches. Sa marche était pleine de grâce. Elle avait de petites mains. Son éducation avait été soignée, elle savait s’habiller avec beaucoup de goût, en un mot elle avait toutes les apparences d’une grande dame.

Shingleton possédait alors plusieurs jolies filles ; aucune ne pouvait lutter pour l’élégance et la beauté avec Fanny. Les demoiselles de l’endroit semblaient gauches et vulgaires après de la fashionable Londonienne.

On la prisait fort parmi les officiers, non seulement pour sa beauté, mais aussi parce qu’elle était fort experte aux choses d’amour.

Elle tenait en assez grand mépris les jeunes femmes de l’endroit, se moquant d’elles ouvertement, riant sans pitié de leurs accoutrements qu’elle trouvait ridicules, les appelant un tas de « pêcheuses » — Shingleton était une ville de pécheurs. — Ces femmes, naturellement, la haïssaient cordialement ; elles étaient d’ailleurs fort jalouses de la faveur dont elle était l’objet, et de l’argent qu’elle recevait de tous les hommes qui se la disputaient.

La plus ardente de ses rivales et ennemies se nommait Mary Hammond. « Polly », tel était son nom de guerre, était à peu près du même âge que Fanny mais d’un genre de beauté tout à fait diffèrent, très petite, charmante brunette aux yeux noirs, son teint était légèrement olivâtre, sa peau délicate. Elle avait du sang espagnol dans les veines et gardait une âme fière et vindicative.

Avant l’arrivée de Fanny à Shingleton, elle avait été la beauté en titre de l’endroit et la favorite d’un jeune lieutenant nommé Wilson, un officier dont la bourse était fort bien garnie. Fanny, mise au courant de ce dernier détail, s’arrangea pour le séduire et l’eût bientôt détourné de Polly. Celle-ci fut bien entendu furieuse et jura de se venger d’une façon ou de l’autre.

Bien que Fanny comptât de nombreux amis parmi les officiers, qui l’entretenaient assez grandement, elle était toujours plus ou moins dans la gêne, ses goûts l’entraînant à de grandes dépenses. Tous ses chapeaux, ses robes venaient de Londres ; elle habitait un logement d’un prix élevé et sa table était toujours richement servie.

À ce moment, elle possédait pour toute fortune cinq livres et s’était prise d’une belle passion pour une superbe jaquette en fourrure exposée dans une boutique de la ville et dont on demandait vingt-cinq livres.

Elle demanda à son ami Wilson de la lui offrir, mais il venait de lui acheter un très riche manteau et lui refusa la fourrure. Elle se tourna alors vers d’autres mais tous se refusèrent à une aussi grande dépense.

Un soir, à neuf heures, elle vint à la caserne pour rendre visite à Wilson et faire appel à sa bourse, mais en arrivant à sa chambre, elle ne put entrer.

Wilson qui n’attendait pas sa visite était encore au mess, avec tous les autres officiers et par hasard il avait, ce soir là, fermé sa porte et pris la clef, précaution que prenaient rarement les officiers quand ils sortaient pour aller dîner.

Fanny, fort ennuyée, se promenait de long en large dans le long corridor, ne sachant que faire d’elle-même. Mais avant qu’elle eut gagné l’extrémité du palier, elle se trouva près d’une chambre dont la porte était grand ouverte et sans penser à rien elle y jeta un regard. Elle savait que cette chambre appartenait à un certain capitaine Dundas, mais celui-ci ne lui avait jamais accordé grande attention et elle n’avait jamais été dans sa chambre.

Dundas avait environ trente ans ; c’était un homme de manières calmes, très réservé et qui se mêlait rarement aux parties joyeuses organisées presque chaque soir par ses camarades. Ce n’était pas qu’il fut particulièrement scrupuleux mais c’est que ces réunions ne l’amusaient que médiocrement. Il était aisé et entretenait à ses frais une maîtresse qui logeait en ville ; souvent il faisait des incursions à Londres, où il fréquentait Kate Hamilton’s et autres endroits excentriques qui se trouvaient alors dans le voisinage de Haymarket. Sa chambre était meublée avec élégance, des peintures très artistiques ornaient les murs dont quelques unes fort amusantes. Elles attirèrent l’attention de Fanny qui ne put résister au désir d’entrer dans la chambre pour les voir de près. Sa curiosité satisfaite, elle se disposait à partir quand elle vit sur une table de toilette, une grande montre en or, avec une chaîne en or massif à laquelle pendaient de nombreuses breloques. Comme elle les regardait, ses joues s’empourprèrent et une tentation soudaine la saisit de s’emparer de la montre et de ses ornements. La valeur en paraissait grande et sans doute lui permettrait, si elle en devenait maîtresse, de s’acheter la fourrure tant désirée. Jusqu’à ce moment, Fanny avait été une honnête fille ; jamais elle n’avait rien dérobé. Elle hésita un instant — on dit qu’une femme qui hésite est perdue — puis se décida à commettre le vol. Prenant la montre et la chaîne, elle les glissa dans sa poche, descendit rapidement les escaliers sans être vue par personne, gagna la porte dérobée et fut bientôt dans la petite ruelle. Nul n’avait vu son entrée ni sa sortie.

Quand elle fut chez elle, elle enferma la montre dans un tiroir, puis se dévêtit, dénoua sa longue chevelure, prit un peignoir et s’asseyant dans un fauteuil devant le feu, réfléchit aux moyens pratiques de tirer profit de son butin. Elle finit par s’arrêter au plan le plus simple qui était d’engager cet objet chez un prêteur de la ville auquel elle avait souvent porté de ses propres bijoux.

L’affaire ainsi conclue, elle soupa de grand appétit, lut les journaux du soir puis s’assoupissant, gagna son lit où nullement troublée par son action elle ne tarda pas à dormir d’un profond sommeil.

Dans la même soirée, vers dix heures, les officiers commencèrent à regagner leur quartier et plusieurs d’entre eux vinrent se réunir dans la chambre d’un certain capitaine Fairfax. On alluma des cigares et des pipes, les liqueurs circulèrent et l’on décida de fumer et de causer tandis que quelques uns chanteraient. C’était donc une réunion assez calme, la seule femme présente était Polly Hammond venue pour passer la nuit avec Fairfax. Tous les hommes présents étaient des officiers subalternes à l’exception des trois capitaines : Fairfax, Dundas et Meade.

Fairfax le plus âgé des trois avait trente deux uns. C’était un assez grand libertin, l’inspirateur et le boute-en-train de toutes les équipées. On connaît déjà Dundas. Meade avait trente et un ans, il venait de rejoindre le Dépôt et arrivait de son régiment dans l’Inde ; c’était un compagnon assez dissipé et toujours prêt à jouer quelque farce aussi bien aux femmes qu’aux hommes.

Les trois capitaines avaient un goût particulier eu commun : ils aimaient passionnément fouetter les femmes.

À ce moment, l’un des plus jeunes officiers entonna une chanson, très en faveur alors à la caserne « Miss Tickletoby ». De cette chanson, toute en jeu de mots n’ayant aucun sel pour les Français, nous citerons seulement le texte même du premier couplet. Ceux qui lisent l’anglais l’apprécieront d’ailleurs davantage sous cette forme :

« Miss Tickletoby kept a school, and she was deeply read Sirs,
And being an old maid herself, she lived at Maidenhead sirs,
She not only took young ladies in, but made a deal of pelf sirs,
For she taught them vulgar fractions and she bawded them herself sirs. »

Et tous en chœur, au refrain :

« With her kow wow wow ! whack fol de riddle diddle, kow wow wow ! »

Le chanteur était au milieu du dernier couplet quand Dundas qui avait quitté la chambre pour aller chercher sa pipe, rentra l’air désolé : « Mes amis, s’écria-t-il, on ma volé ma montre. J’avais oublié de la mettre dans ma poche en allant au mess, mais je suis sûr de l’avoir laissée sur ma table de toilette. » La chanson s’était arrêtée brusquement, et la conversation s’engagea, de suite, très vive sur l’affaire, tous très étonnés et curieux de savoir qui avait bien pu commettre ce larcin. Ils ne soupçonnaient personne parmi leurs ordonnances, tous de vieux soldats très rangés, prêts à prendre leur retraite et n’étant nullement disposés à un vol. C’était un mystère. Toutefois Fairfax eut un violent soupçon que le vol avait été commis par une des femmes, mais il ne dit rien, Polly étant présente.

Dundas était attristé au plus haut point pas la perte de sa montre, non seulement pour la valeur intrinsèque, mais parce qu’elle lui venait d’un héritage.
- Maudit soit le voleur, dit-il. Je n’aurais pas cédé ma montre pour 200 livres. Elle appartint à mon grand-père qui l’avait eu, avec d’autres objets, à la prise de Seringapatam.
- Connaissez-vous le numéro ? Demanda Fairfax.
- Oui, c’est une montre de fabrique anglaise, le numéro est 785. Mais que sert de connaître le numéro ? Je ne verrai plus jamais ma « tocante. »
- Peut-être découvrirez-vous le voleur, fit remarquer Meade. L’inattendu souvent arrive.
- Je ne crois pas que cela arrivera cette fois, répondit Dundas ; sur ces mots il alluma une pipe et s’installa dans une chaise.

Quelques minutes s’écoulèrent encore en conversations sur le même sujet, puis chacun regagna sa chambre, laissant seuls Fairfax et Polly.

Le lendemain matin, Fanny se leva fraîche comme une fleur, se sentant tout à fait rassurée, certaine qu’elle était de n’avoir été aperçue par personne la veille pendant sa visite à la caserne. Elle déjeuna, puis comme elle désirait se défaire au plus tôt des objets volés, elle s’habilla et partit chez le prêteur. Quand elle fut à la porte, elle inspecta, du regard les alentours et ne voyant rien de suspect, elle entra dans l’établissement et vint s’installer près du comptoir.

Le prêteur qui la connaissait pour avoir souvent reçu sa visite, s’approcha et Fanny lui montra la montre et la chaîne, lui demandant ce qu’il lui avancerait sur ces objets.

Il les examina, les pesa et en offrit 25 livres. Juste la somme dont elle avait besoin. L’offre fut acceptée de suite et la monnaie lui fut comptée. Le prêteur rédigea un bulletin à son nom, comme d’usage, et lui dit : « Voici, mademoiselle : montre en or numéro 785, chaîne en or Albert, et breloques. Vingt-cinq livres. »

Fanny mit l’argent et le bulletin dans sa bourse et sortit, mais dans sa hâte et son excitation fébrile, elle ne prit point garde que deux femmes se trouvaient avec elle dans la boutique. Celles-ci l’avaient vue, mais ne désirant point se montrer, s’étaient tenues à l’écart. Elles avaient tout entendu de la conversation, et par les interstices de la cloison qui les séparaient d’elle, vu Fanny placer le bulletin dans sa bourse.

Celle-ci eut été terrifiée si elle avait su qu’une des femmes était son ennemie mortelle Polly Hammond. C’était Polly, en effet. Elle était venue pour faire une emplette avec une jeune femme Amy Brook.

Oubliant de suite le motif de son entrée dans la boutique, Polly saisit le bras de sa compagne :
- Partons ! j’ai oublié, dit-elle, avec une sorte de fièvre, ce que je venais faire ici. Ma belle « Fanny » s’est placée elle-même dans un beau piège et je la tiens enfin.
- Pourquoi, demanda Amy, qu’a-t-elle fait ?
- C’est une voleuse, répondit Polly, j’étais à la caserne hier soir, et j’ai entendu le Capitaine Dundas venir déclarer qu’on lui avait volé sa montre tandis qu’il était au mess. Le numéro est 785 et c’est le numéro de celle que Fanny vient d’engager. Vous avez entendu comme moi le prêteur.
- Oui, dit Amy, mais ne perdez pas Fanny.

Amy était jeune et avait bon cœur et bien qu’elle n’aimât pas Fanny, elle n’avait contre elle aucun motif particulier de haine.
- Si, je le ferai ! cria Polly, méchamment. Elle m’a enlevé Wilson, et j’ai juré que je me vengerais quand j’en aurais l’occasion. La voici toute prête. J’informerai le capitaine Dundas, et Fanny sera en prison demain matin et hors de mon chemin.
- C’est bien, au revoir, répondit Amy. Ceci n’est pas mon affaire.

Les deux jeunes femmes se séparèrent. Polly rentra chez elle et resta enfermée tout ce jour, attendant impatiemment le moment où elle pourrait pénétrer dans la caserne sans être vue.

Quand les trompettes eurent donné le « Last Port », elle courut à la caserne et monta rapidement à la chambre de Fairfax, attendant le retour du mess des officiers.

Quand Fairfax arriva, il fut surpris de la trouver chez lui, mais surpris d’agréable façon, car c’était, sans contredit, une fille charmante et dont il avait goûté au plus haut point la compagnie la nuit précédente. C’était la première fois qu’il la tenait aussi près.
- Hallo ! Polly ! dit-il, lui prenant le menton. Vous avez l’air bien excitée. Que se passe-t-il donc ?
- Oh ! quelque chose qui va vous étonner, répondit Polly, veuillez appeler le capitaine Dundas. J’ai besoin de lui parler en particulier.

Fairfax sortit sur le pas de sa porte et appela Dundas dont la chambre se trouvait sur le côté opposé du corridor. Dundas vint aussitôt, accompagné de plusieurs officiers qui venaient pour fumer et causer. Polly était si excitée et brûlait à un tel point de conter son histoire qu’elle attendit à peine que tout le monde se fût assis, pour dire qu’elle avait vu Fanny engager la montre du capitaine et qu’elle avait entendu le prêteur dire le numéro de celle-ci : 785.

Tous les officiers, sans exception, furent très surpris à cette nouvelle. Fanny leur avait toujours paru plutôt une femme supérieure et Wilson observa : « Je n’aurais jamais cru que Fanny put se rendre coupable d’une telle action. »

Fairfax lui répondit en riant :
- Vous ne pourrez jamais dire ce qu’une femme fera ou ne fera pas.
- Vous voyez, Dundas, fit remarquer Meade, l’inattendu est arrivé. Vous avez trouvé la personne qui vous a dérobé votre montre.
- Oui, répondit Dundas, et je poursuivrai la voleuse. Je mettrai l’affaire entre les mains de la police demain matin et je ferai arrêter Fanny.
- Ho ! ho ! s’écria Fairfax. N’en faites rien, mon vieil ami. Vous ne pouvez publier cette affaire, car si le colonel apprend que la porte dérobée est ouverte et que des femmes ont l’habitude de pénétrer dans la caserne quand cela leur fait plaisir, il y placera une sentinelle, et toutes nos parties devront cesser.

Tous se joignirent à Fairfax pour adjurer Dundas de se taire et celui-ci ne voulant point se faire prendre en aversion par ses camarades, finit par dire qu’il n’avertirait point la police. « Mais, ajouta-t-il, je ne veux point que Fanny m’échappe pour cela. Elle doit être punie. J’aimerais beaucoup lui donner une fessée bien soignée. Je la ferais crier et tortiller son derrière. »

Il y eut un rire général et Polly qui s’était tenue, avec intention, à l’écart de la conversation, s’écria :
- Oh ! j’aimerai la voir fouetter ; elle doit recevoir sa punition pour ce vol.
- Elle la recevra, Polly, dit en riant Fairfax, et, se tournant vers les officiers : cette aventure, ajouta-t-il, me remet en l’esprit ce qui arriva quand mon régiment était caserne à Leigham juste avant notre départ pour l’Inde. Je vais vous le raconter. Les bâtiments réservés aux officiers n’étaient pas enclos et les femmes avaient l’habitude d’entrer et de sortir absolument comme cela se passe ici. Constamment nous nous apercevions de vols commis. Cela dura jusqu’au jour où ayant établi une surveillance nous mîmes les mains sur deux femmes qui furent trouvées en possession d’une quantité de mêmes bibelots volés dans plusieurs chambres. Nous ne désirions pas les poursuivre, autant que possible, mais il était cependant nécessaire de les punir pour donner une leçon aux autres. Nous les fîmes donc venir à la caserne devant une cour martiale improvisée et leur donnâmes à choisir entre une magistrale fessée ou une dénonciation à la police. Elles crièrent fort longtemps avant de se décider mais elles finirent cependant par choisir la fessée. On les étendit donc sur une table, on releva leurs jupes, leurs chemises et elles reçurent une vigoureuse flagellation dont leurs croupes gardèrent les marques. Il n’y eut plus de vol à la caserne tout le temps que le régiment demeura à Leigham. Je propose par conséquent de faire comparaître Fanny devant une cour martiale du même genre, nous lui ferons la même offre : des verges ou le cachot.

Des rires et des applaudissements accueillirent la proposition et l’on décida à l’unanimité que Fanny serait traduite en cour martiale.
- Je pense qu’elle choisira la fessée, dit Meade, et si cela arrive, il y aura de l’amusement — pour nous du moins ajouta-t-il en riant. Car, à mon point de vue, rien n’est plus… réjouissant que la vue d’une croupe de jeune fille ou de femme qui se remue ou que l’on fouette.
- Je suis tout à fait de votre avis, opina Fairfax. Et maintenant Polly, dit-il en se tournant vers la demoiselle, ne direz-vous pas votre mot sur l’affaire ?
- Tout va bien, répondit en riant Polly, vous pouvez être sûr que je ne dirai rien. Je suis ravie de l’avoir fait prendre et j’espère que vous me permettrez d’assister à la cour martiale.
- Oui, vous serez présente à la fête. Nous aurons besoin de vous comme témoin, ainsi que d’Amy.

Puis s’adressant aux officiers il dit, avec un sourire entendu : « Je pense que d’autres demoiselles aussi seront bien aises d’être là et leur présence ajoutera un certain piquant pendant l’affaire et nous serons sans doute bien aises, ensuite, de les trouver là. »

On rit. Il continua : « Donnons un souper après-demain où l’on fera sauter force bouclions et que chacun de nous invite une femme. Après le souper je ferai un petit speech où je dirai aux femmes que la montre de Dundas a été volée, que les soupçons sont tombés sur l’une d’entre elles et que nous allons constituer une Cour Martiale pour juger la coupable. »

Cette combinaison fut tenue pour excellente et Meade prit la parole :
- Si vous voulez donner vos soins à l’organisation du souper, je fournirai les verges et autres objets nécessaires. Je propose aussi que Dundas ait la satisfaction de fouetter sa voleuse — s’il le désire, du moins.
- Oh ! certes oui, répartit Dundas, je suis tout prêt. J’aime énormément fouetter une femme, je l’ai fait souvent par plaisanterie et j’aurai bien du plaisir à le faire pour de bon.

Tous furent d’avis, que personne n’était mieux désigné que Dundas pour tenir les verges et après que quelques menus détails eurent été discutés, l’affaire fut arrangée comme il avait été dit.

Les conspirateurs gagnèrent chacun leur chambre. Fairfax emmena Polly dans la sienne. Polly nageait dans la joie à l’idée du traitement qu’on allait faire subir à sa rivale détestée. « Oh ! s’écriait-elle, comme il me tarde de voir Fanny le dos tourné et recevant sa peine.
- Vous n’aurez peut-être pas ce plaisir, fit remarquer Fairfax, elle choisira peut-être la prison.
- Je pense que non, dit Polly. »

Fairfax dut s’avouer à lui-même qu’il serait lui aussi fort désappointé si Fanny refusait les verges.
- Avez-vous jamais été fouettée quand vous étiez petite fille, demanda-t-il en souriant.
- Oui, souvent. J’avais été, n’ayant que dix ans, placée dans une pension d’orphelines à Welford. Il y avait là plus de cent jeunes filles et on y faisait grand usage du fouet.

Fairfax grand « amateur du fouet » aimait fort les histoires qui y avaient trait. Aussi dit-il à Polly :
- Allons, racontez-moi quelque chose sur la manière de donner le fouet dans votre pension.

Polly sourit et continua.
- Quand on fouettait une jeune fille, on la plaçait courbée sur un pupitre et maintenue par deux maîtresses adjointes, en présence de toutes les compagnes, et la maîtresse lui administrait sur le bas des reins mis à nu, une fessée bien soignée. Les jeunes filles restaient à l’institution jusqu’à dix-huit ans et jusqu’au jour de leur départ, elles étaient exposées pour la moindre faute à recevoir le fouet. J’ai vu des jeunes filles de dix-huit ans, grandes et bien développées, avec d’opulentes croupes, être couchées sur un pupitre et recevoir le fouet, comme des petites filles, devant toute l’école.
- Oh ! j’aurais aimé d’être là, dit Fairfax.
- Je le sais, répliqua Polly en riant. J’étais une petite fille très dissipée et j’ai dû me courber plus d’une fois sur le pupitre. J’avais plus de dix-sept ans quand je reçus ma dernière fessée et j’en ai gardé un cuisant souvenir. J’avais été insolente avec la directrice et elle me fouetta jusqu’au sang ; oh ! que la verge me piquait ! Je criais, je me débattais, j’essayais de me sauver mais on tenait ferme. Mon pauvre derrière fut si endolori que je ne pus m’asseoir de quelques jours. Je partis une semaine après et comme je suis de Shingleton, je m’y installai bien que je n’aie ni parents ni amis dans la ville.
- Et qu’arriva-t-il, demanda Fairfax avec une gravité feinte.
- Oh ! Vous savez très bien ce qui pouvait arriver, lui répondit en riant Polly. Un officier qui me rencontra me demanda de venir dans sa chambre et d’y souper. J’acceptai, et après le dîner qui fut excellent, j’avais bu quelques verres de champagne, il me prit de force. Je dois avouer qu’il n’eut pas à faire beaucoup d’efforts, j’étais naturellement d’un tempérament ardent, le vin m’était monté à la tête, et, en un tour de main, j’étais étendue sur le lit criant et pleurant. Cela me fut assez pénible. Le capitaine Miller, c’était son nom, me garda avec lui jusqu’à son départ pour l’Inde. Je connus ensuite d’autres officiers qui se trouvaient alors au bataillon et j’ai toujours rencontré beaucoup de faveur, le plus souvent préférée aux autres femmes. Cela dura jusqu’à l’arrivée de Fanny avec ses grands airs et ses toilettes de Londres.
- Mais je crois que vous avez votre vengeance, maintenant.
- Oui, ou plutôt je l’aurai. Je ne pense pas qu’elle ait jamais reçu de fessée dans sa vie, ce sera pour elle une nouveauté fort déplaisante. Elle a la peau très fine, la cuisson sera vive. Il y a des peaux beaucoup plus fines les unes que les autres. Quand j’étais en pension, j’ai remarqué que les verges marquaient certaines croupes plus durement que d’autres.

Fairfax s’amusait fort de la petite dissertation de Polly sur la plus ou moins grande finesse de peau des jeunes filles.
- Allons au lit, dit-il, toute cette conversation sur le fouet m’a fort ému et j’ai hâte que nous nous divertissions un peu.

Tous deux se dévêtirent et en quelques minutes furent en toilette de nuit. Fairfax dit alors à Polly : « Maintenant, je voudrais vous donner le fouet. Laissez-moi voir jusqu’où vous pourrez l’endurer. Je m’arrêterai quand vous me le direz. »

La jeune femme fit la grimace et parut fort troublée. Elle n’éprouvait nul besoin d’être fouettée et, d’un autre côté, ne voulait pas froisser Fairfax en lui infligeant un refus brutal. Il semblait vouloir plaisanter et elle le savait très généreux avec les femmes. Après un moment de réflexion, elle lui dit : « Je veux bien recevoir le fouet, mais je n’aimerais pas avoir de marques. Cela reste plusieurs jours et ce n’est pas beau. »
- Je ne vous marquerai pas, je ferai seulement rougir la peau.
- Alors, c’est très bien et vous pouvez me fouetter.

Fairfax se mit sur une chaise et attirant à lui Polly, il lui releva sa chemise jusqu’aux épaules, la fit asseoir sur ses cuisses. La douce chaleur de la femme le pénétra jusqu’aux moelles. Elle était grasse comme une caille, sa croupe était ronde comme une pomme et ferme au possible. Il caressa cette chair si douce puis commença à la fouetter jusqu’à ce que le sang parut sous la peau. Alors il donna des claques, doucement d’abord, puis plus rapidement et plus fort sur la croupe rebondie de la jeune femme. La peau brune un peu et comme dorée devint écarlate puis cramoisie. Polly commença alors à s’agiter et à se remuer de telle sorte sur les cuisses de Fairfax que celui-ci fort excité ne put se retenir de frapper plus fort.

Polly ne manquait pas de courage ; elle avait fait tout son possible pour supporter les coups que lui donnait Fairfax, mais à la fin la douleur fut trop vive, elle se tourna vers lui en criant : « Oh ! arrêtez ! arrêtez ! C’est assez ! Je n’en puis plus. » Il la laissa se relever, elle le regardait avec un air de reproche, les yeux pleins de larmes. Son visage était rouge et ses lèvres tremblaient.
- Vous m’avez fait un beau derrière, dit-elle en passant sa main sous sa chemise et tâtant la peau endolorie rouge comme du feu.
- N’y pensez plus, dit Fairfax en riant et en l’embrassant. Il n’y a pas de marques, la cuisson va passer bientôt et la rougeur aura disparue ce matin. Vous pourrez alors montrer votre derrière à tout le monde.

Polly sourit un peu plus gaiement, elle essuya ses larmes et ne dit plus rien. Fairfax la prit dans ses bras, la porta sur son lit et s’y glissa près d’elle. Alors il l’étreignit et bientôt Polly fit entendre de nouveau de petits cris plaintifs et des gémissements mais ce n’était plus de douleur.

L’après-midi du lendemain, Fanny se rendit à la boutique où elle avait vu la jaquette de fourrure ne se doutant guère en versant son argent de la façon dont il lui faudrait payer, dans quelques heures, de sa personne. Elle revêtit son emplette dans la boutique, laissant son manteau en priant qu’on le lui porte chez elle et se rendit au lieu nommé Promenade de la Marine. Elle savait qu’elle y pouvait montrer à tous sa dernière acquisition et l’étaler aux yeux des hommes aussi bien qu’à ceux des femmes. Au cours de sa promenade, elle rencontra plusieurs de ses compagnes ; elle les saluait d’un petit sourire dédaigneux et savourait intérieurement la joie d’exciter l’envie que montraient leurs regards. Aucune d’elles n’avait jamais osé, sans doute rêver de posséder une semblable parure. Polly la croisa et répondit à son regard dédaigneux par un petit mouvement de tête et un sourire plein de malice. Elle songeait à ce qui préparait. Fanny fit enfin la rencontre de Meade, qui lui donna la nouvelle du souper projeté, et lui demanda de venir. Elle accepta. Les autres officiers, au courant de la prochaine aventure, se mirent en quête de demoiselles à inviter, mais sans faire la moindre allusion à ce qui suivrait la fête.

Fairfax avait pris des mesures pour que le souper fut choisi ; il avait fait provision de champagne. Chacun avait versé sa quote-part ; comme il se trouvait, tout près de sa chambre, une vaste pièce Fairfax décida d’y donner le souper. Ou se rendrait ensuite dans son appartement, composé de deux pièces et là on organiserait la Cour Martiale.

Le soir, tout était prêt. Des tables et des chaises avaient été envoyées par les officiers, des tableaux furent cloués aux murs, on plaça des rideaux, des tentures et le plancher fut recouvert avec des tapis de l’Inde. Dès le matin, on avait allumé du feu, tout avait été préparé pour le plus grand confort possible. Meade s’était pourvu d’une verge et de longues courroies car il avait été décidé que Fanny serait attachée sur un petit lit de camp. Douze hommes allaient prendre part à cette action assez vile. Trois étaient capitaines : Fairfax, Meade et Dundas ; quatre, lieutenants : Wilson, Gray, Rowland et Colvin ; les cinq autres étaient des enseignes : Graham, Lane, Irwin, Black et Hutchinson. Les demoiselles conviées étaient aussi au nombre de douze, si bien qu’après l’affaire chaque homme pouvait en prendre une, s’il le désirait, pour compagne de nuit. C’était Fanny Hayward, Polly Hammond et Amy Brook, cette dernière accompagnait Polly lors de la visite chez le prêteur et devait servir de témoin. Disons de suite qu’Amy mérite qu’on la décrive en quelques lignes. Elle avait dix-sept ans et avait été séduite, six mois auparavant ce qui ne l’empêchait pas d’être plus disposée qu’aucune de ses camarades au jeu et au plaisir. Fort bien faite, de longs cheveux, c’était une bien charmante créature au visage d’enfant. Tous les officiers l’aimaient, mais elle était surtout la favorite de Meade qu’elle prisait tout particulièrement, lui accordant toutes les privautés qu’il pouvait désirer. Le capitaine avait l’habitude de l’habiller de petits jupons et de dérouler ses cheveux abondants sur les épaules ; elle ne paraissait pas, ainsi attifée, plus de quatorze ans. Le caprice de Meade était alors de la traiter en écolière lui donnant pour jouer des tâches difficiles et comme elle y manquait, il lui reprochait avec gravité sa paresse, puis il la prenait sur ses genoux et lui administrait une fessée vigoureuse. Jamais Amy ne se refusait à ce jeu, et bien qu’elle y endurait une certaine peine et que des larmes lui jaillissent souvent des yeux, elle ne criait pas. Et ce qui est plus curieux, c’est qu’après chaque fessée, elle semblait plus éprise de Meade et plus ardente à se laisser posséder. Si bien que chaque fois qu’elle venait dans sa chambre elle pouvait compter sur le fouet comme supplément aux caresses.

Les neuf autres demoiselles se nommaient Nelly Morris, Mary Park, Kate Taylor, Lucy Ashfield, Laura Bowles, Maud Stephens, Emma Butler, Jane Young et Minnie Walker. Elles étaient toutes, plus ou moins jolies et la plus âgée n’avait pas vingt-cinq ans. Toutes avaient eu bien souvent des querelles, mais elles s’accordaient en une commune antipathie contre Fanny et n’auraient eu aucun sentiment de compassion si elles avaient pu savoir comment on allait la traiter.

Quand à Fanny, elle n’avait pas le plus léger soupçon ; sa promenade s’acheva sans que rien lui vint aux oreilles au sujet de ce qui se tramait.

Elle souriait d’aise à la pensée du fin souper de tout à l’heure, car elle était très friande de bonnes choses et particulièrement de champagne. C’était une belle journée de Décembre ; un vent froid soufflait de la mer, mais l’atmosphère était très sèche et l’air très pur. Fanny chaudement vêtue goûtait la volupté de la marche rapide sur le pavé sec, les joues fouettées par le vent. Quand le crépuscule tomba, elle rentra chez elle, se dévêtit et bien à son aise s’étendit sur une chaise longue où elle s’installa commodément pour lire un roman en buvant une tasse de thé.

À huit heures, elle alla se plonger dans une large baignoire qu’on lui avait préparée, remplie d’eau chaude. Elle s’y lava avec soin, de la tête aux pieds, puis s’étant épongée, se frictionna avec vigueur avec un gant de crin jusqu’à ce que sa peau fut brûlante et rouge. Près allant se poser, toute nue, devant une grande psyché, elle s’y mira complaisamment, redressant sa poitrine aux deux globes jumeaux, arrondis et fermes. Son ventre aux lignes voluptueuses n’avait pas une flétrissure. C’était bien là le modèle de la femme accomplie. Quand elle eut bien sacrifié à l’orgueil qu’elle goûtait à se contempler, elle se vêtit avec lenteur, étudiant chaque parure pour que l’ensemble fut sans défaut. Elle songeait que l’un ou l’autre de ses admirateurs pourrait bien la retenir après le souper et voulait être prête à affronter le regard le plus exigeant.

L’heure était sonnée de se rendre à la caserne. Aucune station de voitures ne se trouvait à proximité, mais la soirée était fort belle, le pavé sec et l’air pur, et elle résolut de faire la route à pied. La course n’était pas longue et vingt minutes lui suffirent pour gagner la petite porte. Elle monta directement à la chambre qu’on lui avait désignée comme lieu du souper.

Personne encore n’était arrivée, elle ne trouva là que Fairfax qui vint à elle, lui serra les mains et l’aida à se défaire de sa jaquette. Puis, s’asseyant dans un fauteuil, il l’attira sur ses genoux et pressa ses lèvres sur les siennes dans un long baiser.

Fanny se laissait faire et même lui rendait ardemment ses caresses. Bien que depuis trois ans, elle fut en réalité une « professionnelle » du plaisir, elle ne laissait pas d’être très voluptueuse et de goûter vivement les étreintes d’un homme jeune et vigoureux comme Fairfax.

Mais les autres officiers et les dames invitées commencèrent à arriver. En quelques minutes, l’assemblée était au complet. Dès que les dames se furent mises à l’aise, Fairfax annonça le souper.

Ce fut avec joie que l’on se mit à table. Toutes ces dames avaient bon appétit. On servit un excellent souper froid. Les officiers s’aidèrent mutuellement pour le service, leurs ordonnances ayant été, comme chaque soir, renvoyées au quartier des soldats. Ils remplissaient les assiettes et versaient à pleines coupes le champagne à leurs amies sans s’oublier toutefois.

Le ton de la conversation d’abord enjoué monta de plus en plus jusqu’aux plaisanteries grasses et épicées. On conta des histoires très suggestives, à la grande joie de toutes ces dames. Chacune d’elles était plus ou moins excitée par la boisson et par les chants licencieux que plusieurs officiers entonnèrent à la fin du repas. On ne pouvait dire cependant qu’aucune ait complètement perdu la tête. Les hommes, en tout cas, gardèrent mieux leur sang froid. Chacun d’eux se délectait d’avance en évoquant le cruel divertissement auquel ils allaient se livrer.

Meade dit tout bas à Dundas : « Je crois que le grand moment approche. »
- Oui répondit Dundas, le sourire sur les lèvres, cela va chauffer.

Ses doigts brûlaient de tenir le fouet.

Le souper était terminé. Les hommes allumèrent leurs cigares et leurs pipes.

Fairfax se leva : « Allons à ma chambre, j’ai quelque chose de sérieux à vous dire, mesdemoiselles. » À l’exception de Polly et de Amy, toutes furent surprises de ces paroles, mais nulle remarque ne fut faite, et ce fut en riant et en se bousculant comme des écolières qu’elles gagnèrent l’appartement de Fairfax.

Des sofas et des chaises avaient été disposés le long des murs. Au milieu de la pièce se trouvait une longue table couverte d’un tapis vert, de chaque côté de la table on avait mis quatre chaises et un fauteuil au bout. Cette table et ces chaises devaient servir au président et aux membres de la Cour Martiale.

Fairfax fit asseoir les dames tout autour de la pièce et, s’adressant a elles, leur dit d’une voix grave : « Je suis désolé d’avoir à vous apprendre qu’un vol a été commis dans la chambre d’un officier. La chaîne et la montre du capitaine Dundas lui ont été dérobées pendant qu’il se trouvait au mess. Toutes nos ordonnances sont de vieux soldats très dévoués que nous ne songerons même pas à soupçonner. Mais comme vous entrez toutes ici et en sortez à votre fantaisie chaque soir tandis que nous dînons, nous sommes obligés de croire qu’une de ces dames ici présentes est coupable de ce vol. »

Des cris d’indignation partirent de tous côtés. Chacune des femmes s’exclama à l’idée d’un tel soupçon. Toutes se trouvaient gravement insultées, avouant qu’elles n’avaient pas de vertu mais avaient au moins gardé quelque probité ! Nulle d’entre elles d’ailleurs, n’avait jamais dérobé dans les chambres des officiers l’objet le plus minime. Polly et Amy, seules au courant de l’affaire, se tenaient fort calmes sur leurs chaises et souriaient. Fanny eut une minute de trouble en entendant Fairfax, mais elle se rassura en pensant que personne n’avait pu l’apercevoir dans la caserne et ne manqua pas de joindre ses exclamations à celles de ses compagnes.

Quand le silence fut rétabli, Fairfax poursuivit en ces termes : « Les soupçons sont tombés sur l’une d’entre vous en particulier et nous allons la traduire en Cour Martiale ici même. »

Meade se leva : « Je propose, dit-il, que la Cour Martiale soit mixte et composée de huit membres : quatre hommes et quatre femmes. Je propose aussi pour président le capitaine Fairfax. »

Ces propositions furent acceptées à l’unanimité. Les femmes se trouvaient dans un état de grande surexcitation et leurs regards allaient de l’une à l’autre, cherchant à découvrir celle qui pouvait être la coupable. Le cœur de Fanny commençait à battre avec violence mais elle sut cependant composer son visage. Il y eut un moment de repos pendant lequel on n’entendit que le bruit des chaises remuées par les femmes énervées et impatientes. Enfin Fairfax se leva et prononça d’une voix sévère :
- Fanny Hayward, vous êtes celle que nous accusons du vol.
Fanny se leva d’un bond, frémissante, mais feignant une grande indignation, elle s’écria :
- Comment osez-vous porter contre moi une accusation pareille ! C’est honteux. Je ne veux pas rester ici plus longtemps pour être insultée de la sorte.
Elle se dirigea alors vers la porte mais Fairfax cria : « Gray et Lane, retenez cette femme prisonnière. »

Les deux officiers interpellés la saisirent par les bras et la maintinrent de force. Elle se raidit, se débattit en criant : « Je veux m’en aller ! Je veux m’en aller ! » mais tous ses efforts étaient inutiles et les mains qui la retenaient les serraient davantage comme des étaux.
- Je vous avertis d’avoir à rester tranquille, dit Fairfax. Il vous en cuira de résister, je vous en avertis.

Alors Fanny cessa de se débattre, réfléchissant que le meilleur parti à prendre était de laisser les choses suivre leur cours. Elle s’imaginait encore qu’aucune preuve ne pouvait être apportée, mais elle n’était plus cependant aussi tranquille. On procéda alors à l’élection des huit membres de la cour Martiale. Les quatre hommes désignés par le vote furent : Le capitaine Meade, les lieutenants Rowland et Colvin, l’enseigne Graham. Les femmes furent Kate Taylor, Lucy Ashfield, Mary Park et Nelly Morris. C’était les plus âgées parmi les dames. Fairfax prit possession du siège présidentiel et fit asseoir les membres de la cour, les femmes d’un côté, les hommes de l’autre. Fanny, maintenue par ses gardiens, se tint debout à l’une des extrémités de la table, face au président.

On procéda alors avec une grande solennité au jugement.

Le président commença :

« À la cour martiale formée dans la caserne de Shingleton, la demoiselle Fanny Hayward a été amenée prisonnière devant nous sous les charges et inculpations suivantes : avoir dans la soirée du 7 Décembre 1860 volé une chaîne et une montre dans la chambre du capitaine Dundas. Fanny Hayward, êtes-vous coupable ou non du méfait dont vous êtes accusée ? »

Fanny eut un rire nerveux : « Quelle stupide plaisanterie, fit-elle, je ne serai pas jugée par votre cour ridicule » et elle fit de nouveau un violent effort pour s’échapper.

Le président lui enjoignit sévèrement de demeurer tranquille, ajoutant : « Vous serez jugée par cette cour, que vous le vouliez ou non, et bien mieux, la sentence qui sera prononcée sera exécutée, soyez-en certaine. »

Puis il appela Dundas pour sa déposition.

Dundas dit : « Dans la soirée du 7 Décembre, j’ai laissé ma montre et ma chaîne sur une table de toilette dans une chambre. Quand je revins du mess, tout avait disparu. Le numéro de la montre est 785. »

- Avez-vous des questions à poser au témoin ? dit le président à la prisonnière.
- Non. Tout cela est trop absurde, répondit celle-ci.

Le témoin qui vint ensuite fut Polly qui se tenait à côté du président. Ses joues étaient enflammées, un sourire de triomphe éclatait sur ses lèvres. Elle regardait Fanny qui la fixait hardiment et les deux rivales se dévisagèrent un moment, l’une avec des éclairs de haine dans les yeux, l’autre avec un mépris profond. Fanny ne pouvait s’imaginer en effet quel témoignage pouvait apporter Polly dans l’affaire. Cette-ci prit enfin la parole et dit : « Le matin du 8 Décembre, je me trouvais dans la boutique du préteur. J’ai vu Fanny Hayward engager une montre d’or avec sa chaîne. Elle ne savait pas que je me trouvais près d’elle dans un autre compartiment. J’ai entendu le préteur dire tout haut le numéro de la montre, 785. J’ai vu Fanny mettre le bulletin d’engagement dans sa bourse et j’ose dire qu’il y est encore. »

Quand Fanny entendit ces paroles accablantes, elle fut absolument terrassée, et la soudaineté du choc fut si violent qu’elle devint pâle comme un linge, des larmes lui vinrent aux yeux et elle fut incapable de prononcer un seul mot.
- Voyez si la prisonnière a pris la bourse avec elle, dit Fairfax.

L’un des gardiens fouilla dans la poche de Fanny, prit la bourse ; on l’ouvrit et on y trouva le bulletin. Le président le prit et le remit à Dundas. Fanny se vit perdue, elle s’attendait à voir surgir un policeman prévenu d’avance pour la venir arrêter et mener en prison. Cette pensée la fit frissonner et de grosses larmes coulèrent sur ses joues, mais elle garda le silence. Amy appuya le témoignage de Polly, mais cette confirmation devenait inutile après la découverte du bulletin.
- Emmenez la prisonnière dans la chambre voisine et fermez la porte, prononça le président.

L’ordre fut exécuté et Fanny, sans pensée et comme morte, sortit de la chambre toujours maintenue solidement par ses gardiens.

Quand elle fut sortie, la gravité de la cour subitement tomba. Les hommes voyant s’avancer l’heure du spectacle dont ils se régalaient par avance, se faisaient des signes d’intelligence et riaient entre eux, tandis que les femmes ignorant ce qui allait se passer, s’étaient groupées et causaient avec excitation.

Fairfax réclama le silence : « Maintenant, mademoiselle, dit-il, il ne reste plus qu’à prononcer le jugement. Il est hors de doute que Fanny a volé la montre, et si personne ne l’avait vue dans la boutique du prêteur, nous n’aurions jamais trouvé la coupable et par conséquent vous eussiez toutes été sous le poids du soupçon. Nous devrions donc la livrer à la police, mais nous avons décidé, entre nous officiers, de n’en rien faire. Nous serions en effet les premiers punis, car le bruit qui résulterait de cette affaire viendrait aux oreilles du colonel et celui-ci ferait placer une sentinelle à la petite porte. Nous devrions donc dire adieu à nos parties fines et renoncer au plaisir de votre charmante société. Mais Fanny ne peut s’en aller impunie, elle doit recevoir le châtiment de sa faute. Je propose donc que nous fassions nous-mêmes justice ; nous la châtierions par une retentissante fessée donnée avec des verges sur sa croupe nue. »

La proposition surprit ces dames, mais toutes chaleureusement l’approuvèrent et, en riant et en frappant des mains, elles crièrent : « Oui, oui ! C’est la vraie manière de traiter la voleuse, ce vilain chat de Londres ! Fouettez-la bien ! Que le derrière lui cuise ! »

Fairfax se prit à rire : « C’est très bien, dit-il, je suis heureux de rencontrer une telle unanimité. Maintenant, tenez-vous en repos et regardez. La cour qui vous représente toutes ici, fixera le nombre de coups que recevra la voleuse. »

Puis se tournant vers les femmes faisant partie du tribunal improvisé, il les pria de prononcer leur sentence. Toutes les quatre étaient des plus envieuses de Fanny et elles donnèrent chacune le chiffre de cinquante coups. Mais les hommes furent plus miséricordieux et on décida en dernier lieu qu’il lui en serait appliqué vingt-cinq. On décida également que le choix lui serait laissé entre la flagellation et la dénonciation à la police.

La cour rentra donc de nouveau en séance et la prisonnière fut ramenée devant elle avec toute la solennité de rigueur. Ses joues étaient encore très pâles, et ses yeux pleins de larmes, mais elle avait cependant un peu repris d’assurance. Les spectateurs, hommes et femmes, la dévisagèrent. L’affaire devenait palpitante.

- Fanny Hayward, dit le président, vous avez été reconnue coupable du vol dont vous êtes accusée et la cour vous condamne à recevoir vingt-cinq coups de verge sur votre derrière mis à nu.

Fanny eut un haut le corps et son visage devint écarlate. Jamais un seul instant il ne lui était venu à la pensée qu’on put la fouetter et elle se sentait prise de terreur à l’idée d’être punie d’une aussi honteuse façon ; ses jambes tremblaient et se dérobaient sous elle, il lui semblait qu’une main la serrait à la gorge et elle éclata en sanglots :
- Non, non, cria-t-elle, je ne serai pas fouettée ! je ne veux pas ! vous pouvez me livrer à la police ! vous n’avez pas le droit de me fouetter ! vous ne le ferez pas ! Je veux m’en aller ! Je veux m’en aller ! vous dis-je.

Alors elle fit un effort désespéré pour s’échapper, se tordant, se renversant en arrière mais ses gardiens la maintenaient solidement et la firent s’asseoir de force sur une chaise où elle demeura, comme privée d’haleine avec des gémissements étouffés de rage et de peur.
- Maintenant, écoutez-moi, lui dit Fairfax, si vous ne voulez pas vous soumettre à la punition que vous avez encourue, vous serez conduite au dépôt de police sous l’inculpation de vol. Vous serez certainement condamnée et le moins que vous pourrez encourir sera six mois d’emprisonnement avec hard labour et vos cheveux seront coupés.

Fanny se voyait acculée dans une horrible impasse, il lui fallait coûte que coûte accepter l’une ou l’autre des punitions. Que choisirait-elle ? L’idée de la prison l’épouvantait. Cela signifiait perte de liberté, travail pénible — elle qui n’avait jamais rien fait — nourriture vile et répugnante, et le pire de tout la perte de cette chevelure dont elle était si fière.

D’un autre côté, il lui fallait accepter d’être fouettée devant toutes ces femmes qu’elle avait méprisées et qui la haïssaient. Quelle joie ce serait pour elles de la voir fouetter et comme elles riraient d’elle ensuite. Et l’horrible et cuisante douleur qu’il lui faudrait souffrir ! Toutes ces pensées se succédaient rapides dans son esprit, mais rien ne la pouvait décider à prendre une résolution. Elle jeta un regard implorant autour d’elle mais elle ne vit aucune pitié sur les visages des hommes et des femmes qui l’entouraient.

Alors, elle fit un dernier appel à la miséricorde :
- Oh ! pardonnez-moi, cria-t-elle en tendant les mains, laissez-moi partir. Je n’ai jamais rien pris avant de prendre cette montre. J’ai eu une tentation subite à la quelle je n’ai pu résister. Je vendrai tout ce que j’ai et je rachèterai la montre. Oh ! laissez-moi, laissez-moi partir.
- Nous ne vous laisserons pas partir, dit avec force Fairfax. Faites votre choix de suite. La prison ou le fouet.

Alors elle réfléchit de nouveau. La prison durerait six mois ; ce serait bien long. Le fouet serait bien douloureux mais durerait une minute. Se redressant donc avec courage, elle dit tout bas : « Je choisis le fouet, » puis retombant sur sa chaise, elle se cacha la figure dans les mains.
- Oh ! dit froidement Fairfax je savais bien que vous choisiriez cela.

Chacun était heureux de cette décision ; les femmes parce qu’elles désiraient la voir souffrir, les hommes parce qu’ils verraient un spectacle lascif. Et l’on se livra aux préparatifs, toutes les femmes y aidant avec joie. La table et les chaises furent déplaces et mises contre le mur et l’on apporta un lit de camp bas et étroit, que l’on installa au milieu la pièce, puis la verge et quatre courroies furent disposées sur le plancher devant le lit.

Pendant tous ces préparatifs, Fanny demeura sans mouvement sur sa chaise, son visage toujours caché dans ses mains. Elle gémissait et se plaignait tout bas. Elle ressentait la douleur à l’avance, et son orgueil souffrait affreusement à l’idée d’être traitée d’aussi ignominieuse façon devant les femmes ricanant et se gaussant d’elle, mais elle ne ressentait pas la moindre honte à l’idée de voir son derrière mis à nu devant les hommes. Presque tous avaient eu déjà ce spectacle. C’était assez dans ses habitudes de le leur montrer et cela faisait partie d’ailleurs de sa profession. Toutefois il ne lui était jamais arrivé de le montrer à plus d’un à la fois.

Quand tout fut prêt, Fairfax lui dit :
- Levez-vous et tenez-vous au milieu de la chambre.

Un frisson la secoua, mais puisque son choix était fait, mieux valait en finir au plus tôt. Elle se leva donc et marchant vers le milieu de la chambre, elle vint se placer comme on le lui ordonnait les yeux baissés, attendant d’autres ordres.
- Retirez votre robe, votre corset et vos jupons de dessous.

Elle eut un sanglot et commença de ses doigts qui tremblaient à déboutonner sa robe et, ce qui est étrange, même alors, elle goûta quelque vanité à la pensée d’étaler aux yeux de ses jalouses compagnes, ses soyeux et élégants dessous. Elle rejeta donc sa robe sur une chaise voisine, délaça son corset de satin bleu, délaça ses jupons qui tombèrent à ses pieds et se tint, toute droite, blanche dans sa fine chemise hors de la coque soyeuse qu’elle venait de quitter. Il ne lui restait plus qu’un petit jupon blanc orné de dentelles, ses beaux bras étaient nus, et le dessus de ses seins arrondis et fermes saillait hors de sa chemise.
- Étendez-vous maintenant sur le lit.

Elle eut un moment d’hésitation ; cependant elle marcha vers le lit, les lèvres frémissantes, s’étendit de tout son long. Les contours harmonieux de sa croupe charnue se dessinaient sous la mince étoffe de sa chemise. Elle cacha son visage dans le matelas.
- Liez-la, dit Fairfax.

On lui fit passer les bras par dessus la tête et on les lia à l’extrémité du lit, par les poignets ; on fit de même pour les pieds.

Les extrémités de son corps étaient donc solidement retenues mais il lui restait assez de liberté pour exécuter ce que l’on appelle « la danse de la croupe. »

On releva son jupon, son pantalon fut baissé jusqu’aux chevilles et la chemise également relevée, elle fut mise nue depuis le milieu du dos jusqu’aux jarrets.

Fanny avait vraiment une croupe superbe, large, charnue, ronde et d’une forme exquise, solidement campée et s’inclinant en une courbe charmante sur ses cuisses magnifiques d’un galbe parfait, comme deux colonnes d’ivoire. La peau était blanche, fine et satinée, son fin tissu brillait sous le feu des lampes comme de l’albâtre.

Ses jambes rondes se moulaient dans de longs bas de soie noire jarretés de satin rouge. Quand elle se fut étendue, elle demeura tranquille, cachant son visage et les yeux baissés, mais l’âme en suspens. Elle avait les dents serrées et son cœur battait à coups pressés. Tout était prêt ; Fairfax alors prononça avec une rudesse affectée :
- Tambour, donnez à la coupable vingt-cinq coups de verge et veillez à bien faire votre devoir.

La flagellation était alors fréquemment donnée dans l’armée et, dans l’infanterie, c’était toujours les tambours qui l’appliquaient, sévèrement punis s’ils n’accomplissaient pas cette besogne en conscience, à la satisfaction de l’officier qui commandait.

Dundas sourit et secoua la tête puis s’approchant du lit, il glissa sous le milieu du corps de la patiente un large coussin de façon à redresser convenablement la croupe. Des deux mains, il disposa celle-ci de la façon qu’il jugeait la meilleure pour recevoir les sanglantes caresses du fouet. Il s’entendait à cette besogne.

Prenant la verge, il se plaça du côté gauche du lit. Cette verge n’était pas un jouet mais un solide instrument de deux pieds et demi de long, composé de six lanières fines.

Tous les spectateurs avaient quitté leurs sièges et se tenaient autour du lit, les yeux fixés sur la croupe de Fanny dont tout le monde pouvait ainsi admirer la blanche nudité. Les femmes ricanaient et se faisaient des signes, mais aucune bien entendu n’éprouvait d’autre sentiment que celui de la vengeance satisfaite. Il n’en était pas de même des hommes qui savouraient ce spectacle en connaisseurs mis en appétit.

Dundas passant la verge dans sa main gauche, laissa sa droite le promener quelques instants sur la croupe rebondie de Fanny, puis il reprit la verge, mesura la distance en laissant les bouts des lanières flotter sur le haut des cuisses de la patiente.

Quand Fanny sentit le contact, elle eut sur la peau ce frémissement spécial qu’on appelle la chair de poule, mais elle se contint, pensant qu’après tout, cela ne serait point trop terrible et qu’il valait mieux endurer son mal en silence pour ne pas donner à ses ennemis la satisfaction d’entendre ses plaintes. Hélas ! elle n’avait encore rien goûté. Dundas éleva la verge, les femmes cessèrent de ricaner et il y eut dans la chambre un profond silence. Le premier coup tomba sur le milieu de la large croupe, avec un sinistre sifflement ; de longues raies rouges marquèrent la place où les lanières avaient frappé. Fanny redressa la tête, et eut un mouvement convulsif ; la souffrance était plus grande qu’elle eut pu le croire et elle retint son haleine.

Swish !… Swish !… Swish !… Sa chair frémissait à chaque coup, les lignes rouges commençaient à couvrir sa peau ; elle se cabrait et tortillait les reins, des larmes abondantes coulaient sur ses joues, mais serrant les dents et retenant son souffle, elle étouffait les cris qui voulaient s’échapper de ses lèvres.

Swish !… Swish !… Swish !… Sa peau devint de en plus rouge, de longues marques commencèrent à apparaître de tous côtés et la souffrance devint plus aiguë, chaque coup lui donnant la sensation d’un fer rouge lui brûlant la peau. Elle tira sur ses poignets et sur ses chevilles, s’arcboutant et retombant pour se redresser encore. « La danse de la croupe » avait commencée.

Son courage était épuisé ; elle ne pouvait plus retenir ses plaintes et elle se mit à gémir.

Swish !… Swish !… Swish !… Oh ! oh ! h ! ! Oh ! h ! h ! ! ! elle criait à chaque coup d’une voix de plus en plus lamentable.

Swish !… Swish !… Swish !… Ah ! ah ! ah ! ah ! h ! h ! Tournant la tête par dessus son épaule elle fixa ses grands yeux bleus sur la verge qui se redressait et s’abattait en cinglant sa croupe devenue écarlate ; son jolie visage avait pris une expression douloureuse d’agonisante, les larmes ruisselaient sur ses joues et de ses lèvres tremblantes s’échappaient des sanglots et des plaintes sourdes : Oh ! ne me frappez… pas si fort. Ah ! h ! h !

Swish ! Swish ! Swish ! oh ! ne me frappez., pas… si… fort. Swish ! Oh ! oh ! Laissez-moi ! Laissez-moi ! Swish ! Oh ! h ! h ! Grâce, laissez moi ! Swish ! Oh ! oh ! Grâce ! ne me frappez plus.

Mais Dundas était emporté par le plaisir sensuel qu’un amateur de la flagellation ressent en voyant se remuer sous les coups la croupe d’une femme.

Parfaitement insensible aux gémissements et aux prières de Fanny, il alla jusqu’au bout, la flagellant doucement pour qu’elle sente bien chaque coup zébrer sa chair, la cingler et la cuire avant le coup suivant. Il distribuait les coups avec une habileté consommée de telle façon que tout le champ d’opération en reçoive sa part. Les extrémités des lanières retombaient toujours avec force sur les côtés de la croupe, là où la peau est le plus tendre, ce qui arrachait de plus profonds gémissements à sa victime. La longue chevelure de celle-ci s’était dénouée, retombant en désordre sur son visage inondé de larmes et sur ses épaules. Elle bondissait sur le lit, serrant la croupe à chaque coup. Sa peau était maintenant d’un rouge sombre, les marques ne se comptaient plus et dans une des contorsions violentes qu’elle imprimait à son corps, elle eut un mouvement si brusque que sa croupe se redressa, ses cuisses s’écartèrent et laissèrent apercevoir cette partie de la femme que Rabelais ou Béroalde ne craignaient pas de nommer de son vrai nom.

Swish ! Swish ! Oh ! oh ! h ! h ! Arrêtez ! Oh ! h ! arrêtez ! J’ai été… assez… punie oh ! oh ! Swish ! Swish ! Oh ! h ! h ! Je ne puis plus ! Ayez pitié de ! Ayez pitié de moi ! oh ! oh ! oh !

Dundas enfin laissa tomber la verge ; les vingt-cinq coups avaient été donnés. Fanny gisait, étendue, faisant entendre de rauques sanglots et de sourdes plaintes, son visage mouillé d’abondantes larmes.

L’exécuteur, avec un sourire de satisfaction s’approcha pour contempler son œuvre. La surface de la croupe toute entière, depuis le haut des reins jusqu’aux cuisses était absolument écarlate, couverte de marques d’un rouge sombre et de points empourprés faits par les nœuds des lanières. La croupe, en un mot avait, comme disent les fouetteurs, l’air d’un « plum-pudding ». Sa couleur contrastait violemment avec la blancheur du dos, des reins et des cuisses. Toutefois, pas une goutte de sang n’avait jailli ; Dundas, fouetteur expert, ayant pris soin que la verge fit ressentir à Fanny le maximum de la souffrance mais sans déchirer la peau. La flagellation avait donc été extrêmement douloureuse car Fanny avait une peau très tendre.

On rabattit sa chemise et son jupon, on lui délia les poignets et les chevilles et on lui tendit une coupe de champagne qu’elle but avec avidité. Elle ne descendit cependant point du lit mais y resta couchée, abattue et meurtrie. Les témoins de cette scène en avaient été impressionnés différemment. La plupart des femmes s’en étaient réjouies car elles haïssaient Fanny mais deux ou trois parmi les plus jeunes qui n’avaient jamais vu une flagellation en avaient éprouvé quelque émotion surtout en entendant les cris de la victime ; ce qui les émut davantage ce fut l’aspect de la croupe meurtrie après l’exécution.

Mais les hommes ne se tenaient pas d’aise. Ils avaient surtout goûté les tortillements et les soubresauts de la pauvre martyre sous la verge. Tous étaient excités au plus haut point et chacun conserva avec lui une de ces demoiselles. Dundas prit Polly et Meade, Amy. Tous partirent dans leur chambre. Les femmes, cette nuit-là, ne chômèrent pas.

Fairfax et Fanny étaient restés seuls. Il s’approcha d’elle et l’entourant de son bras, il lui dit : « Allons ! c’est fini ! la douleur ne durera pas longtemps, les marques auront disparu dans quelques jours et votre jolie croupe sera aussi blanche et aussi douce qu’auparavant. Cela vous a bien fait souffrir, mais cela valait mieux que d’aller en prison. »

Fanny eut un mouvement violent des épaules mais ne dit pas un mot. Alors Fairfax la retournant doucement, voulut l’étreindre. Elle bondit alors sur le lit en criant :
- Non ! non ! Vous ne me toucherez pas ! Je n’ai jamais été traitée d’aussi indigne façon ! Je ne crois pas que les officiers m’auraient fouettée si vous ne le leur aviez pas dit. Oh ! vous êtes une bête.

Il se mit à rire en lui disant de ne point faire la sotte et qu’elle devrait le remercier d’en être quitte à si bon compte. Et comme il se sentait envahi par de violents désirs, il la pria encore de rester avec lui.

Mais elle était trop sous le coup de son inclination et ressentait encore à un trop haut degré ses souffrances : « Non ! non ! lui dit-elle, je ne resterai point. Je vous hais ! Vous ne m’aurez plus jamais.
- Si, si, lui répondit Fairfax, en riant, un de ces jours . . . votre humeur est comme votre croupe, mais cela ira mieux dans quelque temps. »

Elle le dévisagea sans répondre. La cuisson commençait à s’apaiser. Elle arrangea ses cheveux, et s’habilla. Son visage était rouge.

Quand elle fut habillée, elle sortit de la chambre sans dire un seul mot à Fairfax et se dépêcha de gagner la porte dérobée, aussi vite qu’elle put. La marche fut pour elle très douloureuse. Chaque pas lui arrachait une plainte. Elle allait doucement, s’arrêtant à tout instant pour se reposer et essuyer les larmes qui s’échappaient de ses yeux malgré elle. Elle mit plus d’une demi-heure à gagner sa maison.

Après s’être rafraîchie, elle se dévêtit et vint se placer devant un miroir pour se regarder. Un cri d’effroi lui échappa devant les ravages que la verge avait faits sur sa peau délicate. « Jamais, pensa-t-elle, ces marques ne s’en iront. »

Alors, dans un bassin qu’elle remplit d’eau froide, elle s’épongea doucement. L’eau coulant sur ses reins calma quelque peu le feu qui la dévorait et lui causa un soulagement. Elle se prépara ensuite pour se coucher, revêtit son peignoir et s’étendit sur son lit, mais sur le côté, dans l’impossibilité où elle se trouvait d’être sur le dos et d’appuyer même sur le matelas sa croupe toute endolorie. Son abattement était absolu, au physique comme au moral et bientôt un lourd sommeil s’empara d’elle.

Le lendemain, Dundas se rendit chez le prêteur avec le bulletin pris à Fanny et racheta sa montre, mais il ne donna aucune explication.

La prêteur fut surpris et flaira quelque histoire, mais comme cela lui importait peu en somme et qu’on eut pu se plaindre de son indiscrétion, il jugea bon de ne faire aucune remarque.

Après le mess, tous les officiers qui avaient pris part à l’affaire se réunirent de nouveau chez Fairfax pour en causer un peu. Il y eut forces propos grivois et méchants d’échangés. On fit des remarques épicées sur les charmes de la pauvre Fanny. Puis après que chacun eut dit son mot, Dundas qui n’avait pas encore ouvert la bouche s’écria, en riant : « Oui, il n’y a pas de doute, Fanny est une bien jolie fille et elle a un derrière merveilleux et bon pour le fouet. Je donnerais encore volontiers vingt-cinq livres pour avoir le plaisir d’en fouetter un autre du même genre. »

Fanny demeura quelque temps chez elle, pour se reposer. Les marques du fouet avaient complètement disparu et sa croupe était aussi douce et blanche qu’auparavant. Mais elle était sans argent ou presque et par conséquent obligée de retourner à ses… affaires… pour remplir sa bourse.

Donc, un après-midi, elle se vêtit élégamment et prenant son courage à deux mains pour braver les sarcasmes, elle vint à la promenade. Elle y rencontra plusieurs de ces dames qui ne manquèrent pas de lui rire au nez et de lui demander des nouvelles, ironiquement. Elle s’y attendait bien et prit sur elle de faire son visage malgré tout, les larmes cependant lui venaient aux yeux. Des officiers la rejoignirent mais à sa grande surprise, ils lui causèrent comme si rien ne s’était passé, sans faire la moindre allusion à l’affaire. Eux, en effet, pensaient que sa faute avait été suffisamment expiée.

Le dernier qu’elle rencontra fut Fairfax. Il lui serra cordialement les mains et après un moment de causerie, il lui demanda de venir chez lui après le mess. Elle se souvint alors de ce qu’elle lui avait dit, qu’il ne l’aurait jamais plus mais c’était dans la colère et tandis que la croupe lui cuisait, maintenant tout était calmé. Elle lui promit donc de l’aller trouver et tint parole.

Ils eurent ensemble une exquise soirée et une nuit plus exquise encore. Fairfax avait toujours goûté sa société, surtout au lit. Les autres officiers, de leur côté, semblaient davantage épris d’elle et le temps vint où elle fut plus en faveur encore qu’avant sa déplaisante aventure.

La flagellation avait donc eu pour elle de bons résultats. Elle eut aussi pour effet de la faire changer tout à fait de manières vis à vis de ses compagnes. Elle cessa de les traiter avec mépris, comprenant la sottise qu’il y aurait à conserver de grands airs devant des femmes qui connaissaient sa faute et l’avaient vue, de leurs yeux, honteusement châtiée. Elle tâcha au contraire de se les rendre favorables ; ce fut difficile mais après de longs efforts, elle y parvint et devint l’amie de toutes, sans en excepter Polly. Jamais les autorités n’eurent vent de l’affaire et les choses demeurèrent comme par le passé. Les parties fines ne cessèrent pas au quartier des officiers, la porte dérobée demeura ouverte et ces demoiselles se gardèrent d’en oublier le chemin.

Du temps passa. Les officiers qui avaient pris part à l’affaire ici racontée furent envoyés à leurs régiments dans l’Inde. Leurs places furent prises au Bataillon de Dépôt par d’autres capitaines et officiers, subalternes auprès desquels Fanny ne cessa pas d’être grande favorite comme auprès de leurs prédécesseurs.

Elle fut souvent seule dans les chambres des officiers mais ne fut jamais tentée d’y prendre quoi que ce soit. Jamais elle n’oublia la cuisante fessée qu’elle avait reçue par sentence de la « Cour Martiale ».

Voir en ligne : La flagellation en Russie : Le Knout

P.-S.

Texte établi par Nathalie Quirion et EROS-THANATOS.COM d’après l’essai érotique de Jean de Villiot, Curiosités et Anecdotes sur la flagellation, Librairie des Bibliophiles [Charles Carrington], Paris, 1900.



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