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Choses vécues V

La Femme au fouet

Confessions érotiques (1888-1889)



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Leopold von Sacher-Masoch, « La Femme au fouet », Choses vécues (V), Revue bleue, t. XV, Paris, janvier-juillet 1888, pp. 501-504.


V.
LA FEMME AU FOUET.

Dans l’étude que la Revue des Deux Mondes m’a dédiée, on fait ressortir particulièrement un type de femme créé par moi : « Dans le Capitulant se montrait, pour la première fois, une figure de femme qui devait souvent, depuis, revenir sous la plume de Sacher-Masoch, celle de la paysanne digne d’un trône par l’ambition, l’intelligence et la beauté ; dont les désirs égoïstes s’élèvent du foulard rouge à la pelisse de zibeline, et qui, de maîtresse de pauvre diable, devient comtesse. Cette figure, qu’elle porte le nom de Catherine, de Dzwinka ou de Théodosie, est la plus frappante que le grand artiste galicien ait formée de la terre de son pays natal. »

Et dans un autre endroit : « La malédiction attachée à l’amour continue d’y figurer à côté de celle qu’entraîne avec elle la propriété. Nous retrouvons toujours, mêlée à des scènes de violence, de carnage, de représailles terribles, la même Dalila impérieuse et triomphante, ce vampire aux cheveux d’or, qui suce le sang des coeurs et qui pose le pied sur un homme désarmé par la magie de son baiser. »

Qu’elle soit princesse ou paysanne, qu’elle porte l’hermine ou la pelisse de peau d’agneau, toujours cette femme aux fourrures et au fouet, qui rend l’homme son esclave, est a la fois ma créature et la véritable femme sarmate.

Une légende russe raconte que Dieu envoya l’esprit en Pologne sous la forme d’une abeille. Quand l’abeille arriva à terre, les femmes se jetèrent sur elle et dévorèrent complètement l’esprit, de sorte qu’il ne resta rien pour les hommes.

D’autre part, un célèbre ethnographe dit : « Si, chez les peuples de race latine, les sexes sont placés sur le même niveau, et si, chez les peuples germaniques, l’homme est supérieur à la femme, dans le monde slave, la femme est placée décidément au-dessus de l’homme. » Tout particulièrement en Galicie, la femme n’avait choix que celui d’être asservie ou de tyranniser à son tour.

Dans un livre très curieux, publié en 1849 à Leipzig, sous le titre De la Galicie, l’auteur anonyme, mais très instruit, dit : « Ici, les femmes n’ont pas d’autre choix : ou elles gouvernent absolument leur mari et le rendent leur esclave, ce qui arrive généralement, ou elles deviennent les créatures les plus misérables. »

Et comme ces intelligentes et charmantes femmes, au corps de serpent et aux nerfs d’acier, ont une grande aptitude à gouverner et à asservir, elles trouvent plus juste et plus agréable d’administrer des coups que d’en recevoir. Alors le fouet devient un bibelot qui trouve sa place, avec les autres, sur la tablette de la cheminée.

L’Indien Babu Keshup Chunder dit : « L’homme est un régime direct régi par le verbe actif : la femme. » Il parait que lui aussi avait connu cette race de femmes.

Peut-être trouvera-t-on intéressant d’apprendre comment j’en suis venu a créer cette figure dans mes oeuvres. Puis cela permettra de jeter un coup d’oeil dans l’atelier mental de l’auteur.

Je crois que chaque création artistique se développe de la même façon, comme cette femme sarmate s’est formée dans mon imagination. Tout d’abord, il existe dans l’esprit de chacun de nous une disposition innée à saisir un sujet qui échappe à la plupart des autres artistes ; puis viennent se joindre à cette disposition les impressions de la vie, qui présentent à l’auteur la figure vivante dont le prototype existe déjà dans son imagination. Cette figure l’occupe, le séduit, le captive, parce qu’elle vient au-devant de sa prédisposition, parce qu’elle correspond avec la nature de l’artiste qui, alors, la transforme et lui donne un corps et une âme. Finalement, il trouve, dans cette réalité qu’il a métamorphosée en oeuvre d’art, le problème qui est la source de toutes les apparitions qui en résultent par la suite.

La voie inverse, du problème à la configuration, n’est pas artistique.

Déjà, tout enfant, j’avais pour le genre cruel une préférence marquée, accompagnée de frissons mystérieux et de volupté ; et, cependant, j’avais une âme pleine de pitié, et je n’aurais pas fait mal à une mouche.

Assis dans un coin sombre et retiré de la maison de ma grand’tante, je dévorais les légendes des saints, et la lecture des tourments endurés par les martyrs me jetait dans un état fiévreux.

Au théâtre, les pièces qui me captivaient étaient celles où le héros avait le plus à souffrir, et je préférais toujours les bourreaux féminins. J’écoutais de toutes mes oreilles cette scène historique, dans « Pierre Szapary », où le héros hongrois est attelé à une charrue, par ordre du pacha de Bude. Je m’enivrais des cruautés féminines de la Tour de Nesle, et je vis jouer, un jour, avec un plaisir infini, une farce viennoise dans laquelle un jeune vaurien est enlevé par une fée bienveillante et vendu comme esclave dans le but de le guérir de son immoralité.

Il n’y avait pas pour moi d’idée plus séduisante que celle d’être l’esclave d’une belle sultane.

À cette sympathie particulière pour les femmes cruelles vint s’ajouter une passion inexplicable pour la fourrure.

La fourrure, je l’aimais pour elle seule ; elle m’électrisait et me troublait profondément. Portée par une femme, elle devint, à mes yeux, un symbole d’autorité, d’empire, de tyrannie, de volupté et de cruauté, et je compris bientôt, peu à peu, l’affinité qui existait entre ces deux dernières passions.

Ainsi préparé par la nature, je rencontrais à chaque pas cette femme, type fier et impérieux, toujours glissée dans des fourrures. Cette belle bête féminine, enveloppée de peaux moelleuses, devint, pour moi, comme une bête fauve, et d’une bête fauve elle me parut exhaler le parfum piquant.

Il y avait, dans notre maison, une kazabaïka — on dirait a Paris, un « coin de feu » — de satin rouge, garnie d’hermine. Je ne sais à qui elle avait dû appartenir tout d’abord ; mais je ne l’ai jamais vu porter par ma mère. Ce vêtement était devenu, pour nous, une sorte de joujou et de costume de théâtre.

Un soir, pendant que je prenais ma leçon, l’institutrice se glissa dans la kazabaïka, et ce fut fait de la grammaire.

Adela — c’était le nom de mon tyran — était du reste jeune et jolie, et tout à fait ravissante dans cette fourrure royale. J’étais complètement absorbé par mon admiration. Mais plus Adela se fâchait contre moi, plus ses yeux étincelaient, et plus sa voix prenait une inflexion sévère, avec le ton de commandement, moins je pensais à la leçon. Enfin, elle perdit patience, et pour punition elle m’ordonna de me mettre à genoux, non dans un coin, mais au milieu de la chambre, juste devant elle.

J’éprouvais de la honte et en même temps j’étais heureux ; mais je l’eusse été bien davantage, s’il m’eût été permis de baiser le petit pied dont la pointe battait la charge sur le parquet dans un adorable accès de colère.

C’était ma première aventure enfantine de ce genre ; bientôt, une autre, plus sérieuse, la suivit.

À l’âge de dix ans, j’avais déjà un idéal. Je languissais pour une parente éloignée de mon père, — nommons-la la comtesse Zénobie, — la plus belle et en même temps la plus galante de toutes les femmes de la contrée.

C’était par un après-midi de dimanche. Je ne l’oublierai jamais. J’étais venu voir les enfants de ma belle tante — comme nous l’appelions — pour jouer avec eux. Nous étions seuls avec la bonne. Tout à coup la comtesse, fière et superbe, dans sa grande pelisse de zibeline, entra, nous salua et m’embrassa, ce qui me transportait toujours aux cieux ; puis elle s’écria :
- Viens, Léopold ; tu vas m’aider à enlever ma pelisse.

Je ne me le fis pas répéter. Je la suivis dans sa chambre à coucher, lui ôtai la lourde fourrure, que je ne soulevais qu’avec peine, et je l’aidai à mettre sa magnifique jaquette de velours vert, garnie de petit-gris, qu’elle portait à la maison. Puis, je me mis à genoux devant elle, pour lui passer ses pantoufles brodées d’or.

En sentant ses petits pieds s’agiter sous ma main, je m’oubliai et leur donnai un ardent baiser. D’abord, ma tante me regarda d’un air étonné ; puis elle éclata de rire, tout en me donnant un léger coup de pied.

Tandis qu’elle préparait pour nous le goûter, nous nous mimes à jouer à cache-cache et, je ne sais quel démon me guidait, j’allai me cacher dans la chambre à coucher de ma tante, derrière un porte-habits tout garni de robes et de manteaux. À ce moment, j’entendis la sonnette, et, quelques minutes après, ma tante entra dans sa chambre, suivie d’un beau jeune homme.

Elle repoussa la porte sans la fermer à clef et attira son ami près d’elle, sur un divan. Je ne comprenais pas ce qu’ils disaient, encore moins ce qu’ils faisaient ; mais je sentis mon coeur battre avec force, car je me rendais parfaitement compte de la situation où je me trouvais : si j’étais découvert, on allait me prendre pour un espion.

Dominé par cette pensée qui me causait une angoisse mortelle, je fermai les yeux et me bouchai les oreilles.

J’étais sur le point de me trahir par un éternuement que j’avais grand’peine à maîtriser, lorsque, tout à coup, la porte fut ouverte avec violence, livrant passage au mari de ma tante, qui se précipita dans la chambre, accompagné de deux amis. Son visage était pourpre et ses yeux lançaient des éclairs. Mais, tandis qu’il hésitait un instant, se demandant sans doute lequel des deux amants il allait frapper le premier, Zénobie le prévint.

Sans souffler mot, elle se leva en sursaut, se précipita au-devant de son mari et lui lança un vigoureux coup de poing dans la figure. Il chancela. Le sang lui coulait du nez et de la bouche. Pourtant ma tante ne paraissait pas satisfaite. Elle saisit son kantkchous, et, le brandissant, elle désigna la porte à mon oncle et à ses amis. Tous, en même temps, profitèrent de l’occasion pour disparaître, et le jeune adorateur ne fut pas le dernier à s’esquiver.

À cet instant, le malheureux porte-habits tomba par terre, et toute la fureur de Mme Zénobie se déversa sur moi.
- Comment ! tu étais ici caché ? s’écria-t-elle. Tiens, voilà qui t’apprendra à faire l’espion !

Je m’efforçai en vain d’expliquer ma présence et de me justifier ; en un clin d’oeil, elle m’eut étendu sur le tapis ; puis, me saisissant par les cheveux, de la main gauche et me posant un genou sur les épaules, elle se mit à me fouetter vigoureusement. Je serrais les dents de toutes mes forces ; malgré tout, les larmes me montèrent aux yeux. Mais, il faut bien en convenir, tout en me tordant sous les coups cruels de la belle femme, j’éprouvais une sorte de jouissance.

Sans doute, son mari avait éprouvé plus d’une fois de semblables sensations, car bientôt il rentra dans la chambre, non comme un vengeur, mais humble comme un esclave ; et c’est lui qui se jeta aux genoux de la femme perfide, lui demandant pardon, tandis qu’elle le repoussait du pied.

Alors, on ferma la porte à clef. Cette fois, je n’eus pas honte, je ne me bouchai pas les oreilles, et je me mis à écouter très attentivement à la porte, — peut-être par vengeance, peut-être aussi par jalousie puérile, — et j’entendis de nouveau le claquement du fouet dont je venais moi-même de goûter à l’instant. Cet événement s’était gravé dans mon âme comme avec un fer ardent. Alors, je ne comprenais pas cette femme en fourrure voluptueuse, trahissant le mari et le maltraitant ensuite ; mais je haïssais et aimais en même temps cette créature qui, par sa force et sa beauté brutales, paraissait créée pour mettre insolemment son pied sur la nuque de l’humanité.

Depuis, de nouvelles scènes étranges, de nouvelles figures, tantôt en hermine princière, tantôt eu peau de lapin bourgeoise ou en peau d’agneau rustique, m’ont causé de nouvelles impressions, et j’ai vu un jour se dresser devant moi, nettement dessiné, ce même type de femme qui devint plastique dans l’héroïne de l’Émissaire.

C’est beaucoup plus tard que je trouvai le problème qui donna naissance au roman : la Vénus aux fourrures.

Je découvris d’abord l’affinité mystérieuse entre la cruauté et la volupté ; puis l’inimitié naturelle des sexes, cette haine qui, vaincue pendant quelque temps par l’amour, se révèle ensuite avec une puissance tout élémentaire, et qui, de l’une des parties, fait un marteau, de l’autre une enclume.

Et alors je compris la sentence du sobre penseur Kant : « L’homme est créé pour dominer la nature, mais la femme pour gouverner l’homme. »

Voir en ligne : Choses vécues VI - Mon Oncle Henry et ma Tante Mina

P.-S.

Texte établi par EROS-THANATOS d’après le texte de Leopold von Sacher-Masoch, « La femme au fouet », Choses vécues, V, Revue bleue, 1er semestre 1888 (3ème série), numéro 1, 25e année, Paris, 7 janvier 1888, pp. 501-503.



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