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Femmes châtiées

La Fessée entremetteuse

Nouvelle érotique (1903)



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Jean de Villiot (Hugues Rebell), Femmes châtiées, Librairie des Bibliophiles Parisiens, Paris, 1903. (252 p. ; 24 cm).


LA FESSÉE ENTREMETTEUSE

Il y a quelques années, je fus appelé au Perreux par un riche négociant, retiré du commerce, qui me demandait de lui faire son portrait. Je suis de l’école de la Tour, qui se plaisait aux longues et patientes études, et je ne cachai pas à mon modèle que deux ou trois séances ne suffiraient pas, ainsi qu’il le croyait, à terminer même une bonne esquisse. « Prenez tout le temps qu’il vous faudra. Je suis à votre disposition », me répondit-il. Nous convînmes du prix et des séances. Il devait poser tous les matins à neuf heures, mais comme il avait hâte d’avoir son tableau, et qu’il craignait qu’en retournant à Paris il ne m’arrivât de manquer un jour de pose ou d’être en retard, il me demanda instamment de rester au Perreux jusqu’à ce que fût terminé son portrait. Il m’offrit même pour loger au fond de son jardin un charmant pavillon qui avait une sortie sur une petite ruelle et où je pouvais vivre de l’après-midi jusqu’au lendemain matin en toute liberté.

J’acceptais ses offres bien qu’il me semblât dur de passer au Perreux plusieurs semaines, mais mon amie était absente de Paris ; mes après-midi étaient libres et puis ce portrait, généreusement payé, m’intéressait. Mon modèle avait une de ces figures énergiques et féroces, une physionomie de brigand audacieux dont je désirais vivement fixer le caractère.

Après la première séance, et le déjeuner fin qui la suivit, je rentrais dans mon pavillon assez fatigué, car les commencements d’une oeuvre sont toujours pour moi très pénibles.

J’inspectai le premier étage qui m’était destiné, ses chambres vastes aux tentures et aux meubles coquets ; et, découvrant un canapé confortable, je me préparais à y faire la sieste quand, par mes fenêtres ouvertes, monta une voix de fillette qui éveilla mon attention.

Les fenêtres donnaient sur un petit jardinet attenant à une maisonnette ; des glycines et le feuillage capricieux des vignes vierges formaient une gracieuse et légère jalousie à travers laquelle je pouvais voir ce qui se passait chez les voisins sans qu’on soupçonnât mon espionnage.

Les enfants, les fillettes surtout me séduisent par ce qu’il y a d’indécis encore dans leurs traits qui laissent tout rêver, et aussi par l’éclat de leur peau, par leur grâce ingénue. On les aime pour ce qu’elles ont déjà de beauté, on les adore pour ce qu’elles promettent de charme et d’aventures à l’avenir. Quels imbéciles que ces prédicants austères, que ces foules barbares, qui ne souffrent pas que l’homme ait une joie sensuelle et idéale à la vue de l’enfant et qui considèrent toute caresse passionnée à une fillette, à un garçonnet, comme un viol et un outrage ! J’ai la vénération de ce qui n’est pas encore formé, de cette fleur secrète à peine sortie de sa tige ; il serait absurde, avant la maturité, de vouloir la récolte ; mais de l’arbuste, tel qu’il est, je puis bien réjouir mes yeux. Des caresses, des sévices aussi, en harmonie avec cet âge, qui mettent des larmes, qui mettent des rires sur un frais visage, qui le fassent se contracter et s’épanouir, qui me révèlent à demi la petite femme encore cachée sous la fillette : je ne sais guère de jeux plus délicieux, plus attirants. C’est le plaisir que me donnent certains dessins de maître, devant lesquels on devine le chef-d’oeuvre exécuté plus tard mais qui nous plaisent davantage, peut-être, dans les lignes plus simples, parfois flottantes encore, de l’ébauche, et qui vous prennent, sans artifice, comme la nature.

Certes, l’enfant que j’entendais parler n’avait rien d’angélique. C’était une fillette de dix à onze ans, grassouillette, la figure poupine et rose, les cheveux blonds, tombant en large crinière sur les épaules avec un noeud amarante disposé coquettement sur la nuque, mais le visage tout illuminé par des yeux vifs, malicieux, voluptueux, qui étaient à une femme.

Une servante cousait auprès d’elle. Comme elle était juste au-dessous de moi, j’entrevoyais sa croupe large, bien dessinée, dans la jupe noire, par la tension du corps qui se courbait sur la tâche ; les larges épaules, les cheveux nains d’un blond laineux, laissant paraître le cou gras et court entre leurs touffes frisottées et le faux col, d’une blancheur aussi intacte que l’élégant petit bonnet et ce que j’entrevoyais du tablier bordé de fausses dentelles.

La fillette se cambrait, se tordait, étirait les bras, battait le sable, se grattait le derrière, comme embarrassée de son corps et ne sachant à quoi l’employer, tandis que la bonne, tout en causant, ne cessait de tirer l’aiguille.
- Vous direz ce que vous voudrez, Jeanne, faisait-elle, votre maman est une sale femme. Traite-t-on les gens comme elle le fait ! Ah ! si votre papa n’avait pas été là, il y a longtemps que je lui aurais flanqué mon tablier à la figure.
- Ma pauv’ Rosalie, j’vois bien qu’tu gobes papa, tu n’as pas besoin d’me le dire. Moi j’peux pas seulement le sentir.
- Parce qu’il vous fiche des roulées soignées, mais vous les méritez bien !

Jeanne parut très ennuyée qu’on lui rappelât d’une manière aussi inopportune des moments qu’elle n’avait sans doute pas encore oubliés, du moins les frictions répétées qu’elle donnait à son derrière pouvaient le laisser croire.
- Maman me bat aussi, reprit-elle, ça ne fait rien, z’lui en veux pas !
- Oh ! votre maman s’amuse de vous trousser ; papa, lui, s’il vous donne la correction, c’est pour tout de bon, c’est pour vous punir.
- Non, c’est parce qu’il est méchant. Et puis il a un museau qui me dégoûte.
- Vraiment ? Eh bien, je lui répéterai ce soir ce que vous avez dit de lui.

Jeanne joignit les mains d’un ton suppliant :
- Non, ma bonne petite Rosalie, z’t’en prie !

Mais comme la femme de chambre ne répondait rien, Jeanne battit du pied avec rage.
- Moi, z’vais dire à maman qu’y t’a embrassée, su’l’cou, hier, et pis qu’il t’a pincé la fesse, au dézeuner, et pis…

Rosalie, furieuse, piqua son aiguille et attirant la petite Jeanne par le bras elle la secoua plusieurs fois et la menaça de sa main levée.
- Répétez donc ce que vous venez de dire… voyons, répétez un peu !… Vous n’osez pas !… C’est heureux !… Eh bien, écoutez cela : si vous racontez la moindre chose à votre maman, je vous déculotte et je vous donne, avec le martinet, vous savez : le martinet que votre papa a acheté… je vous donne une de ces fessées, mais une de ces fessées !… vous ne pourrez plus vous asseoir d’un mois !… Qui m’a flanqué d’une rapporteuse pareille !
- C’est toi qui rapportes à papa tout ce que ze fais.
- Je vous excuse, au contraire ! Et puis votre papa a besoin de savoir si vous vous êtes bien ou mal conduite.
- C’est lui qui se conduit mal avec maman ; l’aut’zour, toutes les dames le disaient entre elles, z’ai bien entendu.
- Toutes vos dames sont des putains, et votre maman aussi !… Quand je pense que la nuit que votre papa était à Paris, voilà qu’elle accourt en chemise, me réveille : « Rosalie ! J’ai peur, toute seule dans mon lit. Venez coucher avec moi. » « Oui, Madame », je lui réponds, en me frottant les yeux. Ça m’amusait comme d’aller me pendre, enfin, je change de chemise, je la suis, je me fourre dans le plumard avec elle. D’abord elle bavarde, bavarde : un vrai moulin à paroles ! Moi j’avais envie de roupiller, je fermais les yeux, je répondais « oui » ou « non » ou rien du tout. Mais elle n’arrêtait pas. J’étais impatientée : « Madame lui ai-je dit, de grâce ! laissez-moi dormir, si vous voulez que votre ouvrage soit fait demain. » Elle ne répond rien, mais éteint la bougie. Je lui tourne le cul, je pensais qu’elle avait fini ses randonnées. Ah bien oui ! elle ne faisait que de les commencer. Voilà qu’elle se met à me caresser ; j’avais beau me secouer brusquement, pousser des soupirs pour lui montrer qu’elle m’embêtait, elle ne cessait pas ses chichis. Et elle me pelotait les fesses, et elle m’insinuait son doigt dans le troufignon que j’avais envie de lui lâcher quelque chose, pour lui apprendre à être convenable. À la fin voilà qu’elle me passe les mains entre les jambes. C’en était trop. Je lui lance une ruade de premier ordre : « Qu’est-ce que vous avez, Rosalie ! », fait-elle étonnée. « Madame, je suis une honnête fille. Je ne veux pas qu’on me touche comme ça ! » « Je vous touche, moi ! Vous êtes folle. Vous rêvez ! » « Je ne rêve point et sais ce que je dis. Laissez-moi, ou je vais me recoucher dans mon lit et je vous promets que demain je fais du barroufle devant Monsieur et tout le monde. » On m’a enfin laissée tranquille et j’ai pu m’endormir. Tout de même, Madame, c’est une fière cochonne.
- Eh bien, dit la petite Jeanne en ouvrant de grands yeux, qu’est-ce qu’il y a de mal ? Maman voulait te çatouiller, ça l’amusait. Pourquoi n’as-tu pas voulu ? C’est bête ! Moi quand ze suis avec Hortense, ze la çatouille ; elle fait des bonds, des cris, elle se tord de rire. C’est très drôle… Pauv’ maman, quand elle est au lit avec papa, elle s’ennuie tant ! Ze lui ai souvent entendu dire le matin : « Tiens, lève-toi, tu ne peux rien faire ! »
- Par exemple ! répliqua Rosalie, il vous a toujours faite, vous ! Il est vrai que vous n’êtes pas un bien beau chef-d’oeuvre.

La petite Jeanne était devenue pensive.
- Rosalie, explique-moi ce que cela veut dire : papa, quand il est en colère, crie à maman que ze ne suis pas de lui ?
- Ah ! il dit ça ? Au fait ! Ça pourrait bien être.

Ils en étaient là de cette aimable conversation quand une voix de femme partit de la maisonnette, appelant Rosalie. La bonne abandonna son ouvrage et la petite Jeanne se dirigea vers le milieu du jardin où il y avait un gymnase. Elle se pendit au trapèze, y monta par un rétablissement et se balança quelques minutes.

Elle donnait à son corps les plus gracieux mouvements pour aller plus vite, tantôt pliant les jambes et s’accroupissant au milieu de sa robe ballante, tantôt se redressant toute droite et volant, la jupe collée aux fesses ; soudain elle se rassit, glissa du trapèze et, les mains libres, se pendit par les pieds. Sa chevelure balaya le sable, ses jupes retombèrent sur elle, et les deux joues grassouillettes de son derrière s’offrirent à ma vue par la fente assez large de sa culotte, toutes rosées par l’exercice. Elle ressemblait ainsi à une fleur bizarre dont ses jupons à elle figuraient les pétales et son derrière mignon le calice. J’étais tout occupé à regarder cette pose gracieuse, quand un homme assez grand, maigre, au visage fatigué, aux yeux chassieux, à la barbe rousse se précipita sur elle. La gymnaste entendit son pas sur le sable et sauta vivement du trapèze mais elle ne put se mettre debout : l’homme était derrière elle et la maintenait à genoux, les jupes par-dessus sa tête.
- Je vous apprendrai à montrer votre derrière quand vous faites de la gymnastique ! s’écria-t-il.
- Mais papa, ce n’est pas de ma faute, les boutons de ma culotte sont partis.
- On les recoud, ce n’est pas difficile, mais vous n’enlèverez pas la culotte rouge que je vais vous tailler, je vous le promets.
- Oh ! là là papa ! Grâce, papa ! oh ! là là.

L’homme avait tiré de son pardessus un martinet de cuir et il en donnait de vigoureuses cinglades sur les fesses de la fillette.

Jeanne, agenouillée, maintenue par ses jupons, embarrassée par sa culotte tombée, essayait de s’arracher à cette correction vigoureuse. Elle tournait à quatre pattes, mais inutilement, autour de son bourreau, m’offrant à chaque pas qu’elle faisait devant ma fenêtre ou un derrière plus rouge et plus meurtri, ou une figure plus éplorée.

Enfin, quand parurent sur la chair des gouttelettes de sang, la fillette put s’échapper ; elle courut toute retroussée à travers le jardin. Son cruel correcteur, satisfait de son oeuvre, ne songea pas à la poursuivre, il se contenta de regarder le corps qu’il venait de déchirer, de secouer la tête, et de lancer le martinet qui vint tomber aux pieds de l’enfant. Jeanne s’était tournée contre la muraille et, se cachant le visage dans les mains, elle pleurait, sanglotait, gémissait sans prendre garde à sa robe qu’on lui avait relevée sur la tête ni à sa culotte qui traînait à ses talons.

Après s’être promené quelques minutes dans le jardin, le père rentra tranquillement ; quand Jeanne l’entendit monter l’escalier du perron, elle se retourna et lui tira la langue.
- Va, ze me venzerai, fit-elle d’une voix entrecoupée de sanglots.

Rencontrant alors sous son soulier l’instrument de son supplice ce misérable martinet qui venait de lui écorcher le derrière, la fillette regarda de tous côtés et, ne voyant personne, elle le lança vivement par-dessus le mur, dans le jardin de mon hôte, puis avec ses jupons en désordre elle courut à la cuisine.
- Rosalie ! Rosalie ! viens me mettre du baume ! presse-toi.
- Ah ! papa vous a donné une fessée. Il a bien fait. Est-ce propre de montrer votre derrière à tout le monde.
- Rosalie, dépèce-toi donc de venir mettre du baume.
- Est-ce que vous croyez que je suis la domestique de vos fesses. Si ça vous cuit un peu, c’est tant mieux ! Ça vous rendra plus raisonnable.
- Ma bonne Rosalie, ze t’en prie !
- M… ! lança la servante, puis comme si elle avait regretté sa vilaine réponse : Eh bien, où est-il votre baume ? Et puis, vous savez qu’il faut faire attention que votre papa ne nous voie pas, surtout !

La bonne et la fillette se dirigèrent alors vers une petite rotonde tapissée de lierre, qui était sans doute l’endroit secret du logis, mais à peine Rosalie en avait-elle entrouvert la porte qu’on l’appelait.
- Où allez-vous, Rosalie ? criait du perron le personnage que je venais de voir tout à l’heure en posture de père fouetteur. Est-ce que Jeanne n’est pas assez grande pour savoir ch… toute seule ? Mais qu’avez-vous à la main ? Ah ! je devine, vous allez lui badigeonner le derrière d’une graisse quelconque. Eh bien, je vous le défends ! Si je viens de lui donner le fouet ce n’est pas pour lui faire du bien. Il faut qu’elle sente la douleur, et longtemps.

Rosalie et Jeanne rentrèrent la tête basse, la fillette murmurait en jetant à son père un méchant regard. Puis le jardinet redevint silencieux.

Cette petite scène m’avait amusé, à cause de la grâce sensuelle de l’enfant, et je me plus à dessiner, de souvenir, sur mon album certaines attitudes qui m’avaient frappé. Je faisais un croquis rapide de la petite Jeanne au trapèze quand j’entendis frapper à la porte de la ruelle. Comme nul ne me savait au Perreux, que mon hôte, je ne pris point d’abord garde aux coups de marteau qui ébranlaient tout le pavillon, mais les coups ne cessant pas, j’allai voir à la fenêtre quel pouvait être l’importun. J’aperçus une jeune femme, élégamment vêtue, et qui levait la tête vers la fenêtre ouverte. Nos regards se rencontrèrent, elle eut un sourire auquel je voulus répondre. Elle me paraissait fort jolie et je n’hésitai pas à aller lui ouvrir espérant que, si elle était venue par méprise, comme c’était à supposer, je trouverais tout de même un prétexte pour l’attirer dans le pavillon.

Je ne fus point déçu quand je me trouvai face à face avec elle. La taille élancée, les hanches larges, les yeux sombres des amoureuses avides de caresses, tout dans son visage et son corps était une promesse de plaisir.
- Excusez-moi, Monsieur, dit-elle, si je viens vous déranger, mais je voudrais avoir un martinet qui est tombé dans votre jardin. Tenez, fit-elle en regardant la porte vitrée, il me semble que je le vois, là, contre la muraille de droite.
- Asseyez-vous, Madame, je vous prie, lui dis-je en la faisant entrer dans un petit salon, je vais vous le chercher.

Elle voulait rester dans le vestibule, mais je l’entraînai doucement jusqu’à un canapé et je courus chercher le martinet que j’avais vu tomber près d’un massif de jeunes cèdres.

« Sans doute, dis-je, c’est la mère ou la belle-mère de la petite Jeanne. Serait-elle cruelle, aussi cruelle que son mari ? »

Je m’adressais ces questions en ramassant l’instrument qu’on m’avait demandé. Les branches, terminées par des noeuds épais, semblaient plus faites pour tanner le cuir d’un mousse révolté, que pour punir les peccadilles d’une délicate et gracieuse enfant. De larges tâches brunâtres s’y voyaient çà et là.

Je revins vers la jeune femme qui se leva à mon entrée et avança la main pour prendre le martinet.
- Je ne vous le donnerai pas, madame, dis-je avec une fausse ironie, avant que vous ne m’eussiez juré de ne point le faire servir à de barbares châtiments. Vous êtes trop charmante, vous paraissez trop bonne pour qu’il vous convienne de lever un martinet sur de mignonnes fesses, surtout si elles ont quelque parenté avec vous.

Elle rougit et essayant de sourire :
- Mais, Monsieur, les martinets ne servent pas seulement à corriger les enfants ; vous le savez bien : on en bat les vêtements, les rideaux, les tapis : c’est très commode…
- Je sais certaines choses, répliquai-je, que vous ignorez et que sans doute vous serez heureuse de connaître. Voulez-vous que je vous les dise ?
- Que savez-vous ? demanda-t-elle avec surprise.

Je lui demandai de monter au premier où nous devions être plus tranquilles et, pour la décider :
- Je ne vous le rends pas, si vous refusez de m’écouter.

Mais elle était déjà dans l’escalier.

Nous entrâmes dans ma chambre et je lui montrai les croquis dont elle reconnut bien l’inspiration.
- Ah ! mon Dieu ! dit-elle, il l’a encore fouettée…

Et elle ajouta :
- Vous me prenez pour un monstre, dit-elle, eh bien ! sachez que si je vous demandais ce martinet, c’était par pitié pour ma pauvre enfant.

Écoutez-moi, continua-t-elle, après s’être assise, cela m’ennuierait d’être prise par vous pour une méchante femme. J’ai une fillette fort étourdie, et que l’air de la campagne grise, rend difficile à diriger. Vous souriez, parce que j’appelle le Perreux la campagne, mais pour nous qui avons vécu tant d’années à Paris sans le quitter seulement vingt-quatre heures, nous nous croyons ici en pleine liberté ; nous sommes en Amérique, dans le far-west, et il nous semble à tout moment que nous allons voir des sauvages… Ma petite Jeanne est devenue ici pareille à une petite indomptée. Moi, je vous dirai, Monsieur, que je suis née dans le peuple, au quartier des Halles, et nos mamans ne se gênaient pas pour nous déculotter et nous ficher des coups de balai. Ça nous donnait un peu de honte et de démangeaison durant un jour, et vraiment ça nous rendait plus sages. Moi, j’en use avec Jeanne, comme maman en usait avec moi. Elle a, par-ci, par-là, sa petite fessée ; si les grandes dames élèvent leurs enfants plus doucement, je ne les blâme pas, mais je me suis trouvée bien d’être éduquée ainsi, et je ne trouve pas mal que ma fillette soit punie comme je l’ai été. Seulement le père, lui, est un bourreau. Il ne la corrige pas, il la martyrise. Il croit qu’elle n’est pas de lui, et toute la colère qu’il ressent contre moi, et qu’il n’ose trop me montrer, parce qu’il est au fond très lâche, c’est sur l’enfant qu’il la passe. Voilà pourquoi je vous ai demandé ce martinet ; il peut avec cet instrument lui faire beaucoup de mal, mais un mal passager ; du moins il ne l’estropiera pas ; tandis que s’il lui prend fantaisie de la fouetter et qu’il ne trouve pas le martinet, il se servira de ce qu’il rencontrera sous sa main ; il la frapperait avec une barre de fer, avec une canne plombée, au risque de la tuer !… C’est affreux, mais cet homme-là est toujours en colère. À peine arrive-t-il de Paris où il est employé dans un bureau de la Compagnie d’Orléans, qu’il se met à grogner, à gronder, et trouve toujours un prétexte pour s’en prendre à l’enfant de sa fureur. J’ai voulu d’abord, quand il frappait Jeanne, m’interposer, et puis il me faisait tellement peur que je n’ai plus osé. Mais aussi que j’ai inventé une belle vengeance ! Je lui ai fait écrire par une amie des lettres anonymes où on lui disait que je le trompais, qu’il n’avait qu’à venir, à telle heure, tel jour, qu’il me surprendrait avec mon complice. Et au lieu de venir le soir à 7 heures, il demandait une permission et surgissait inopinément dans l’après-midi. Je m’amusais bien de sa figure déconfite et de son étonnement. J’ai recommencé la plaisanterie cinq ou six fois, et il n’a jamais deviné qu’on voulait se moquer de lui. Il était dans une inquiétude extrême, persuadé un moment de mon infidélité, puis voulant croire à mon innocence, et ces alternatives de doute et de confiance me mettaient en joie… Ah ! si je n’étais pas une honnête femme, comme je voudrais, quand il frappe ainsi ma pauvre enfant, quand il m’insulte dans ma propre chair, l’outrager aussi réellement, effacer les misérables baisers qu’il m’a donnés sous un baiser ardent, voluptueux, passionné… Ah ! qu’est-ce que je dis là !
- Quelque chose qui me rendrait cruel.
- Je ne vous comprends pas, répondit-elle d’un ton qu’elle voulait indifférent.

À ce moment même de grands cris partirent de la maison voisine, nous courûmes tous deux à la fenêtre et j’aperçus la petite Jeanne qui se sauvait à demi déculottée et troussée, les yeux égarés, les cheveux épars. Le père en bras de chemise, le visage animé d’une expression plus féroce encore que tout à l’heure, la poursuivait en brandissant une serviette mouillée.
- Ah ! tu voulais te venger, crocodile ! Eh bien tu sais, je ne suis pas fatigué de t’en donner… Tout ce que tu voudras ! Je suis à ta disposition... Rosalie ! Attrapez-la-moi donc !

La domestique obéissante s’était jetée au-devant de Jeanne et la maintenait en bonne posture pour que ses petites fesses ne perdissent rien des coups paternels. Un hurlement horrible s’éleva.
- Ah ! mon Dieu ! s’écria près de moi la maman de Jeanne. Je ne puis pas voir cela. Mon coeur se soulève.

Elle se couvrit le visage de ses mains et alla se jeter sur le canapé.

Je m’assis à côté, tout près d’elle, respirant son parfum, jouissant de son sein soulevé, pressant à pleines mains ses larges fesses.
- Te rappelles-tu ce que tu disais tout à l’heure ?
- Qu’est-ce que je disais ?
- Que tu voulais te venger de cet homme cruel.

On entendait toujours les cris sauvages de l’enfant précédés et suivis par le bruit sec de la serviette trempée sur la peau nue.

La jeune femme me prit la tête et avança ses hanches vers moi d’un mouvement onduleux, puis secoua sur ses yeux sa riche chevelure sombre comme pour se voiler le visage. Alors je l’étreignis violemment et je pénétrais en elle. Elle sautait à mes foulées comme une démone et j’accompagnais mes baisers de toutes les caresses, lui suçant les lèvres et pressurant ses vastes assises, et pressant l’ouverture baillante de plaisir, et m’y insinuant sans peine.

Et elle, à travers ses cheveux, mordait mes lèvres et soupirait de bonheur, et elle m’étreignait de la même façon, me prenant les reins et les fesses avec une semblable curiosité luxurieuse.

Jeanne, dans le jardin, sanglotait et gémissait encore, lorsque nous nous désenlaçâmes.
- Vite ! dit mon amoureuse en se redressant et très froidement, comme si rien ne s’était passé entre nous, vite un peigne ! que je me recoiffe ! Voyez-vous, si j’avais rapporté le martinet, il ne lui aurait pas fait si grand mal.

Puis courant à la fenêtre :
- Pauvre petite ! Comme elle pleure ! Elle a son petit derrière tout écorché.

Promptement elle se fut recoiffée ; elle assura les plis de sa jupe.
- N’importe, se dit-elle comme à elle-même, je l’ai bien fait cocu, ce cochon-là !

Je lui débitais à ce moment-là toutes les fadeurs, bien que je fusse réellement heureux de cette visite inattendue.
- Quelle surprise délicieuse vous m’avez faite ! Puis-je espérer que je vous reverrai bientôt ?

Elle ne me répondit pas et descendit à la hâte l’escalier — sans oublier le martinet.

À la porte je voulus l’embrasser, mais elle se déroba ; c’est à peine si elle daigna me toucher la main et répondre du bout des lèvres à mon au-revoir et à mon baiser. Elle s’enfuit vivement dans une fine odeur de jacinthe.

Je remontai en toute hâte dans ma chambre pour assister à sa rentrée. Elle arriva en riant et en chantant. Son mari, pour se reposer de la fessée, s’était mis à arroser les plates-bandes.
- Tu l’es co ! Tu l’es coco ! Tu l’es coco chantonnait-elle.
- Qu’est-ce que tu as ? Es-tu folle ? répondit-il sans cesser d’arroser les fleurs. Je n’aime guère te voir dans ces états-là. On dirait que tu viens de boire un verre de trop et que tu t’es grisée.
- Tu es aimable ? Je trouve simplement que tu as le front couvert de sueur, et qu’on a tort de tant travailler quand il fait une telle chaleur.

Je devais avoir une physionomie singulière, quand je parus le soir à la table de mon hôte, car il me dit en riant et en se frottant les mains :
- Vous paraissez triomphant comme si vous étiez en bonne fortune.

Il me pressa tellement de questions que je finis par lui avouer mon aventure.
- Vous avez devant vous, me dit-il, votre rival… Oh ! fort ancien. À présent la dame ne daigne même pas me regarder.

Voici comment je l’eus. J’avais remarqué l’année dernière quand je vins m’installer ici, que ma voisine était de fort bonne humeur avec moi toutes les fois que le mari donnait une bonne fessée à sa fillette. Moi, du pavillon, elle, du jardin, nous nous mettions à bavarder ensemble. Nous nous accordions tous les deux à plaindre l’enfant et à blâmer le père, qui, heureusement, une fois son acte de justice accompli, rentrait dans sa maison pour ne plus en sortir. Comme je trouvais cette jeune femme fort à mon goût, ces conversations ne me satisfaisaient qu’à demi. Je donnai la pièce à la bonne Rosalie pour qu’elle commît, à la place de la fillette, quelque grand méfait dont Jeanne pût paraître coupable aux yeux de son père et qui lui attirât quelque terrible châtiment. Le soir même, m’étant installé dans le pavillon que vous occupez, je ne tardai pas à entendre un grand bruit : coups, voix en colère, hurlements de douleur.

Le bruit se calma ou plutôt diminua ; aux coups avait succédé un dialogue emporté qui se prolongea assez tard dans la nuit, enfin la maison redevint silencieuse ; les lumières s’éteignirent, et je croyais que le mari, la femme et l’enfant dormaient en repos quand j’entends frapper dans la ruelle. Je descends, et je vois ma chère amie, la maman de Jeanne, qui arrivait en chemise, n’ayant pour habillement qu’un grand manteau de fourrures, sans attaches, qui laissait voir ses jambes et ses épaules nues.
- Ah ! fait-elle, protégez-moi, sauvez-moi, c’est un monstre ! Il vient d’écorcher vive ma pauvre enfant. Je ne veux plus habiter sous son toit.

Bref, pour ne plus habiter sous son toit, elle coucha cette nuit-là avec moi, et ce fut une des meilleures nuits d’amour dont j’aie gardé le souvenir.

Vous imaginez-vous que depuis, bien qu’elle n’eût pas paru mécontente de mes talents, elle n’est jamais revenue me voir. Mieux que cela ? Elle ne m’a plus adressé une seule fois la parole. Quand nous nous rencontrons dans la ruelle ou à la promenade, ce qui arrive souvent, elle détourne les yeux et feint de ne pas me voir. La singulière femme ! J’espère que vous serez tout de même plus heureux que moi.

Mais mon aventure fut la même que celle de mon hôte. Je ne revis plus le père, retenu à Paris, ou forcé peut-être de voyager pour ses affaires. On fessait bien quelquefois la petite Jeanne, mais les claques de maman ou de la bonne n’étaient pas bien effrayantes, et si la fillette criait ou pleurait, c’était sans doute plus de colère et de honte que de douleur. Quant à la mère, jamais elle ne regardait du côté de la fenêtre. Nous nous rencontrâmes souvent, je la saluais et je lui adressais quelques compliments, elle ne me répondait pas, elle n’avait même pas l’air de me voir. J’achetai Rosalie, je lui donnai plusieurs fois des louis et même des billets bleus pour qu’elle lût à sa maîtresse mes lettres passionnées et devînt auprès d’elle mon défenseur, mon entremetteuse, mais elle revenait toujours vers moi avec la lettre cachetée : « Madame n’a rien voulu savoir ! »

La singulière femme ! me disais-je en répétant le mot de mon hôte. Après tout, elle s’était une fois si franchement, si complètement donnée qu’elle n’avait plus rien laissé à souhaiter au désir. N’importe ! J’aurais préféré renouveler cette adorable étreinte, dût-elle être sans surprise pour moi, tant l’odeur de jacinthe de son boléro, le fin parfum de framboise de ses lèvres fondantes, et l’énorme fermeté de ses fesses, et ses beaux cheveux touffus, et surtout ce qu’il y avait de grâce, de gaucherie et de fureur amoureuse, dans son étreinte, m’avaient ravi. Mais de telles jouissances ne se renouvellent point, et il faut, en même temps qu’on les éprouve, les confier à la mémoire, pour en embaumer le souvenir, pour orner à l’occasion avec de délicieuses images, des plaisirs qui seraient, sans cela, moins accomplis et moins parfaits.

P.-S.

Texte établi par EROS-THANATOS.COM d’après les nouvelles érotiques de Jean de Villiot (Hugues Rebell), Femmes châtiées, Librairie des Bibliophiles Parisiens, Paris, 1903. (252 p. ; 24 cm).



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