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À Bordeaux au temps de la Terreur

La Négresse

Nouvelle érotique (1902)



Auteur :

Hugues Rebell, La Négresse, Éd. La Plume, Paris, 1902.


LA NÉGRESSE

Comme je visitais Bordeaux par un matin d’été, et que je suivais avec un ami une ruelle sombre conduisant à la porte du Palais, mon regard s’attacha sur une maison du XVIIIe siècle, aux balcons de fer renflés, soutenus de cariatides, aux hautes fenêtres surmontées de mascarons grimaçants. Encadrée de jardins, de hauts feuillages pleins de ténèbres, elle semblait prendre ses aises avec les baraques étriquées, tortues, sans doute pauvrement habitées, de son entourage, où l’on voyait du linge et des mouchoirs rouges à sécher. En dépit de la lumière jaune et avare, qui ne l’éclairait qu’à demi, des figures sculptées assez rudement, des amours aux jambes cagneuses et aux pieds serpentins, cabriolant sous les balustres massifs du premier étage, cette demeure avait grand air ; j’y lisais comme une expression de richesse fastueuse et insolente ; des souvenirs de ce négoce hardi qui s’en allait à travers le monde, à la ruine ou à la fortune et qui, s’il avait réussi, étalait au retour son triomphe et criait ses plaisirs.

Voyant que ces vieux murs m’avaient rendu songeur, mon compagnon, qui était de la ville, me dit : « Cette maison a une histoire singulière. » Je la lui demandai. Et voici à peu près ce qu’il me conta, tandis que nous nous faisions un chemin avec peine au milieu des marchandes de fruits, voiturant leurs éventaires, et des servantes allant aux provisions, les cheveux enroulés sous un foulard écarlate.

*
* *

Pour écraser l’émeute qu’avaient soulevée à Bordeaux l’arrestation des députés girondins, l’arrêt des affaires et enfin la famine, la Convention venait d’envoyer avec pleins pouvoirs le représentant Tallien. C’était un homme médiocre, paisible et ambitieux, qui par intérêt, besoin de se distinguer, de conquérir un rang élevé dans la République, devint tout d’un coup sanguinaire. Trouvant que l’insurrection s’était calmée trop promptement pour sa gloire, il affecta de découvrir partout des complots et des conspirateurs, et la guillotine ne chôma plus.

Cependant, au milieu de ses boucheries, Tallien eut un moment d’humanité, et il se laissa attendrir. Une jeune femme, Thérésia de Cabarrus, épouse divorcée de M. de Fontenay, se trouvant en prison comme suspecte, s’autorisa d’une courte entrevue qu’elle avait eue naguère avec le représentant, pour lui demander justice ; elle parvint à le voir, le toucha de sa vive et agaçante beauté d’Espagnole. Tallien lui rendit la liberté et n’eut pas de peine ensuite à en faire sa maîtresse ; sans être beau ni agréable, c’était alors une puissance que Thérésia, peu farouche et intéressée, devait se plaire à conquérir. On les vit passer sur le cours de Tourny, enlacés comme d’humbles et paisibles amoureux ; dès lors Bordeaux les confondit dans la même réprobation.

Thérésia, pourtant, loin de ressembler à Tallien, mettait son honneur féminin à être bonne et s’appliquait à la miséricorde comme à une élégance. Arracher de Tallien des passe-ports, parfois des levées d’écrous ; empêcher des visites domiciliaires, prévenir des condamnations, c’était son jeu. Seulement, comme la bonté est une vertu qui mérite récompense et qu’on ne peut guère attendre celles de l’autre monde, Thérésia trouvait juste de faire payer ses grâces à ses obligés. Tantôt c’était un collier de douze ou quinze mille livres, tantôt c’était presque une fortune, vite gaspillées d’ailleurs en joyaux, en toilettes et en fêtes.

Le ménage vivait ainsi, fort doucement, des menaces du maître et des rémissions de la maîtresse. Il y avait bien, de temps à autre, de légères querelles, soit que Tallien jugeât périlleuse la vente d’une nouvelle grâce, soit que Thérésia se fût montrée trop aimable pour les camarades du représentant. Avec ses façons d’ours mal apprivoisé, il criait à son amie : « Si tu continues, je vais te faire guillotiner. » Mais la jeune femme lui répliquait en riant : « C’est bien ! je ne t’embrasse plus ! » Et sans force armée, sans bourreau, sans pouvoirs derrière elle, c’était encore la plus puissante.

Elle se faisait un divertissement, ou même une arme, de ces colères qu’elle savait fugitives, dont elle humiliait ensuite Tallien, et qui le lui rendaient plus soumis, plus attaché. Alors, semblable aux femmes qui n’ont point à compter avec l’amour, elle sacrifiait au besoin ses adorateurs à sa fortune.

Un matin qu’elle était encore couchée, goûtant ces voluptés de paresse qui sont si chères aux créoles et aux méridionales, on lui apporta une lettre qui, longtemps, la secoua de rires et la remplit d’une gaieté enfantine. Bien que Thérésia eût le style emphatique et contourné dès qu’elle se mêlait d’écrire, les manières prétentieuses de son correspondant ne l’en amusèrent pas moins à l’excès. La tête renversée sur l’oreiller, ayant peine à contenir son rire :

« Tiens, regarde-moi cela ! dit-elle à Tallien » qui travaillait près de son lit, et elle lui tendit l’épître d’un geste nonchalant, au bout de son bras nu.

« Jamais l’Innocence, écrivait-on entre autres compliments, n’a décoré un front plus pur que le vôtre : il rendrait l’Amour muet et glacerait jusqu’au Désir, si votre bouche mutine, formée par les Grâces, en inspirant l’admiration, ne laissait croire aussi que les paroles sensibles et pitoyables lui conviennent mieux que les cruelles. »

« Hein ! s’écria Thérésia, tu ne m’en as jamais écrit de pareilles.
- L’insolent, murmurait Tallien.
- Bah ! fit-elle, c’est du bel esprit de province. Ça ne tire pas à conséquence.
- Bel esprit, bel esprit ! cela te plaît à dire, mais ce jargon ridicule cache peut-être des intentions fort malhonnêtes. Je voudrais bien savoir quel est le malotru qui s’est permis de t’adresser ces indécences. Je lui ferais passer le goût de t’en écrire de nouvelles.
- Laisse donc ! Laisse donc ! disait Thérésia. Je suis de force à me défendre d’un galantin.
- Tu les encourages par tes coquetteries, » s’écriait Tallien furieux, et il se promenait à grands pas, froissant la lettre, heurtant les meubles à jeter et à briser, les uns contre les autres, les sèvres fragiles et les riens charmants de biscuit et de cristal, dont était remplie cette chambre féminine.

Mais Thérésia, toute joyeuse d’avoir ainsi chauffé au point voulu la colère de Tallien, se mettait à appeler sa femme de chambre :

« Frénelle ! Frénelle ! »

C’était le secrétaire, l’agent secret, l’auxiliaire de Thérésia ; d’ailleurs, comme sa maîtresse, jeune et jolie.

Elle accourut, riant déjà, le nez au vent, flairant quelque aventure !

« Frénelle, regardez la colère de mon mari ! pour une misérable lettre que je viens de lui montrer ! Voilà comment il encourage ma confiance !
- Oh ! citoyen, s’écria Frénelle, essayant de prendre un air contristé, pouvez-vous gronder une femme si excellente, si dévouée ! »

Et, comme le regard de Tallien, radouci, mais défiant, allait de la maîtresse à la servante :

« Allons ! embrassez-vous, et que ça finisse ! »

Thérésia, vautrée sur le lit, à demi riante et à demi boudeuse, voyant Tallien hésiter, glissait, se haussait vers lui, souple et massive ; et d’une bouche chaude, molle, agrandie, lui buvait un baiser.

« Ne recommence plus, disait Tallien, ça fait trop de mal !
- Mes caresses !
- Non, ces lettres…
- Mais ce n’est pourtant pas ma faute si on m’écrit, » répliquait Thérésia, de cette voix claire des Espagnoles du nord, résonnante comme un roulement de tambour.

*
* *

Thérésia ne cachait guère son existence. Sauf les grâces accordées aux suspects, qu’il fallait naturellement tenir secrètes si on ne voulait pas risquer sa fortune et plus encore, elle ne laissait rien ignorer de son ménage avec Tallien, de ses amours passées et de ses amoureux du moment. Sa cour d’admirateurs aussi bien que ses domestiques se chargeaient de colporter, avec les menus faits de la maison, les médisances qui se succédaient sur ses lèvres. L’aventure de la lettre fut bientôt la fable de la ville.

Cet amant méprisé se nommait Dubousquens. C’était un des plus riches négociants de Bordeaux, bel homme avec cela, jeune encore, ayant ces façons élégantes, autoritaires et affables du haut commerce bordelais, qui était autrefois une véritable aristocratie. Il passait pour un homme habile en affaires, assez fin dans la conduite de sa vie et, bien que ce ne fût pas son métier d’écrire des billets doux, on s’étonnait qu’il eût en cette occasion montré tant de maladresse. Il fallait que Thérésia lui eût tourné la tête. D’ordinaire, il observait une réserve extrême ; et, en dehors des affaires et des réceptions obligées, son existence s’écoulait presque mystérieuse, au fond de son hôtel de la rue Sainte-Catherine.

Il est vrai qu’il n’avait pas toujours ainsi vécu. On l’avait connu gai, d’une prodigalité extravagante, affichant son luxe et ses débauches. Il entretenait alors une comédienne à la mode, et c’est pour elle qu’il avait fait bâtir ce fastueux hôtel de la porte du Palais, où il ne l’installa jamais car les amants se brouillèrent avant qu’il fût achevé. Après la rupture, Dubousquens était parti pour Saint-Domingue, d’où arriva un beau jour cette nouvelle :

« Dubousquens se marie ! Dubousquens se marie ! » Ces épousailles étaient au moins aussi inattendues que la déclaration à Thérésia de Fontenay.

On annonça son retour, et déjà la curiosité provinciale s’éveillait, essayait d’imaginer les qualités et les défauts de Mme Dubousquens ; déjà on préparait voeux et compliments, bals et festins, quand on le vit revenir seul, et qu’il apparut accablé, presque méconnaissable de visage et d’humeur.

Des bruits étranges se répandirent. Sa fiancée était morte, assassinée, disait-on, par une femme.

Dubousquens ne revenait pourtant pas aussi seul qu’il l’avait laissé soupçonner. Parmi ses domestiques, il ramenait une jeune fille noire, trop belle pour n’être qu’une servante. Elle semblait réunir en sa personne, comme la séduction de deux races. Elle avait les traits fins, les cheveux souples et soyeux, les formes élancées, je ne sais quelle grâce légère toute européenne ; et aussi, de ces grands yeux vagues qui s’endorment ou s’illuminent sans qu’on devine pourquoi ; une vie tour à tour somnolente et furieuse, mais ne se trahissant que par l’ardeur des gestes, le mouvement d’un sein qui s’offre, d’une croupe qui ondule, des bonds d’animal lubrique. C’est du moins ce qu’avaient rapporté les rares personnes qui l’avaient entrevue, sur le pont du navire ou, en passant, par une fenêtre entr’ouverte. On ne pouvait pas l’approcher davantage. Dès son arrivée à Bordeaux, Dubousquens l’avait pour ainsi dire cloîtrée dans son hôtel de la porte du Palais, dont les vastes jardins étaient défendus de toute curiosité par d’épais ombrages. Deux vieux domestiques anglais, et ne connaissant que leur langue natale, tout dévoués à leur maître, devaient la servir et la garder. Si tranquille, si peu fréquentée que fût la rue où donnait l’hôtel, il n’était point permis à la jeune noire de s’y montrer. Pourtant, quelquefois, elle apparaissait un instant au balcon. On ne l’avait jamais surprise à causer, ni même à dire un mot à quelqu’un ; mais elle lançait de temps à autres aux ciels du soir, de ces courtes et dolentes mélopées africaines, qui semblent, plutôt qu’un chant développé, un soupir d’exil, un appel aux grandes forêts de ténèbres, à la mer endormeuse de là-bas.

Chaque mois, Dubousquens, laissant le soin de ses affaires à son premier commis Jumilhac, était censé s’absenter de Bordeaux quelques jours. Il allait simplement s’enfermer dans son hôtel de la porte du Palais. Il n’y recevait personne. Jumilhac lui-même, que seul on avait mis dans le secret, avait défense, sous quelque prétexte que ce fût, de venir l’y chercher.

Dans la ville, où Dubousquens était aimé du peuple auquel il faisait de larges aumônes, envié des riches à cause de sa grande fortune, on ne manquait pas de commenter sa retraite et d’essayer d’en soulever le voile. « Pauvre homme ! disait-on avec plus ou moins de pitié ou de raillerie, il a été si malheureux ! il tente de se consoler. — II se vengerait plutôt, répliquaient les autres. Le négociant n’est peut-être point l’homme paisible qu’il veut paraître. »

Et on racontait qu’il s’élevait souvent, de la maison mystérieuse, des lamentations, des hurlements sauvages. Quelqu’un disait avoir assisté, à la faveur des fenêtres ouvertes, à une horrible scène. Dubousquens battait de toute sa force la jeune noire. On entendait, au milieu des sanglots, des coups sourds sur les os ou des claques retentissantes sur la chair nue, la voix furieuse du maître : « Ah ! parle donc de tes caresses ! Toutes tes caresses abominables ne valent pas un seul de ses sourires… Tiens, donne-moi tes mains, tes mains criminelles, que je les frappe encore !… Vois-tu, je devrais te tuer, comme tu l’as tuée, exécrable fille ! Est-ce que tu pouvais te comparer, brute obscène, à celle qui était l’Amour ! » Le témoin s’était enfui, épouvanté de ces reproches, de ces menaces insensées ; puis, ramené par la curiosité devant l’hôtel, il avait vu Dubousquens, subitement calmé, gémissant auprès de sa victime en larmes, lui disant d’une voix entrecoupée : « Laisse-moi baiser ton épaule ; elle s’y appuyait comme cela. T’en souviens-tu ? Te rappelles-tu aussi le jour où elle s’est endormie contre toi ? » Puis il haussait la voix, comme si la colère le dominait encore : « Ingrate ! Ingrate ! Elle qui t’aimait tant ! As-tu connu maîtresse si clémente ? »

On prétendait qu’entre le négociant et la jeune noire, il existait quelque sorcellerie diabolique et comme un pacte exécrable de luxure. Depuis plus de cinq ans, ils étaient ainsi enchaînés l’un à l’autre.

Tous ces bruits vinrent naturellement aux oreilles de Thérésia de Fontenay, qui s’amusa fort d’avoir pour adorateur « l’homme à la négresse ». Elle ne comprenait rien à cette double passion. « S’il m’aime tant, disait-elle, que ne quitte-t-il sa miss Chocolat ? Bah ! coeur d’artichaut : une feuille pour tout le monde ! »

*
* *

Cependant, avec une persistance, une régularité inexplicable, des épîtres amoureuses de Dubousquens arrivaient chaque matin à Thérésia. Elle ne les montrait point à Tallien et les mettait dans un petit bonheur-du-jour, où elle conservait tout ce qui lui rappelait ses caprices ou flattait son âme vaniteuse. Bien qu’assez lasse d’une poursuite si opiniâtre, elle avait jugé convenable de ne point repousser brutalement une passion, dont elle pouvait plus tard avoir besoin et tirer profit ; sans rien faire pour l’encourager, elle voulait attendre.

Mais ce qu’elle supportait d’abord sans trop d’ennui, lui devint bientôt odieux. Les lettres, peu à peu, avaient changé de style. Ce n’étaient plus d’humbles supplications, d’idolâtres prières, mais des ordres et des menaces, puis des insultes.

Enfin la mesure fut dépassée. Un matin, la servante Frénelle vit sa maîtresse blême, tremblante d’émotion, les yeux en larmes, sauter à bas de son lit, se précipiter vers Tallien, lui tendre un papier bouchonné, déchiré comme si on avait voulu le détruire et qu’on se fût, après coup, décidé à le conserver.

« Lis, lis ! disait-elle. C’est inouï ! »

Tallien commença à haute voix, mais il s’arrêta à la première ligne :

« Immonde prostituée, toi qui t’es vendue à tout Bordeaux, toi que le dernier des portefaix a pu trousser sur le port… »

Le reste était encore plus insultant. Comme s’il n’y avait point dans le vocabulaire commun, d’assez basses injures, on était allé chercher les mots les plus boueux que se lancent les mariniers ivres, ceux qui n’évoquent les charmes de la femme que pour les mépriser et les salir.

Le représentant devint pâle ; la lettre tremblait entre ses doigts.

« Tallien, dit Thérésia, vas-tu laisser ta femme être la risée d’une ville et la proie d’un misérable ? Vais-je tous les jours être traitée de la sorte ?
- Comment, tous les jours ?
- Oui, reprit Thérésia, ce n’est pas la première lettre de ce genre que je reçois. J’en ai reçu vingt, trente peut-être ! Je ne te les montrais pas pour ne point t’attrister. Cette fois, vraiment, c’est trop d’outrages ! Je ne peux plus me taire, souffrir sans crier. Défends-moi, Tallien, frappe ce lâche !
- Quel est le misérable, s’écria le représentant, quel est le misérable qui a pu t’écrire ces abominations ?
- Tu ne vois pas ? La lettre est signée !
- Comment ! Il a osé ! Du-bous-quens ! Dubousquens, répétait Tallien, mais je connais ce nom-là. »

Il courut chercher des rapports de police, éventra des montagnes de paperasses, et, après avoir bouleversé de lourds dossiers, feuilleté et refeuilleté de gros livres, il finit par découvrir, sur une page de calepin, une petite note ainsi conçue :

« Dubousquens, négociant. Fortune évaluée à trente millions. Suspect par ses relations avec Gensonné, avec des royalistes avérés comme Martignac. Rôle douteux pendant l’insurrection contre-révolutionnaire. Depuis a affecté des sentiments constitutionnels. A des amis puissants dans tous les partis. Très lié avec Robespierre jeune. Très populaire dans la ville. À surveiller, mais à ménager. »

« Très populaire ! répétait Tallien en secouant la tête, très populaire et à ménager !
- Et qu’importe qu’il soit populaire ! » s’écria Thérésia.

Puis, changeant de ton et se pendant au cou de son amant, l’étreignant avec force :

« Voyons, m’aimes-tu, Tallien ? Vas-tu souffrir qu’on insulte ta Thérésia. Vas-tu hésiter à châtier un monstre ? De quoi as-tu peur ? N’es-tu pas le maître ? D’ailleurs, il est suspect, ce bandit ! Ah ! si tu ne prends pas mieux ma défense, tu verras ce qui arrivera. Ils me traiteront comme Théroigne, ils me battront, ils me fouleront aux pieds, ils m’égorgeront peut-être, les infâmes !
- Sois donc tranquille, sois donc tranquille !
- Non, je ne suis pas tranquille ; je ne serai pas tranquille tant que tu ne m’auras pas vengée ! »

*
* *

Le lendemain même de cette scène, Jumilhac, le premier commis de Dubousquens, fut averti du danger que courait son patron, par une chanteuse de théâtre, amie de Thérésia. Dubousquens était alors à son hôtel de la porte du Palais, dont l’accès était interdit à tout le monde. Mais Jumilhac, sous le coup d’une si pressante menace, ne crut point devoir respecter la défense ; et, sans retard, il s’en fut le trouver.

À l’heure où il arriva, la rue était déserte. Sous le ciel clair, l’hôtel et les jardins formaient une nuit impénétrable. Mais comme il levait le marteau pour frapper, il surprit un mince filet de lumière aux fenêtres du premier étage et, au même instant, éclata un cri atroce, un rugissement prolongé qui emplit la rue. Malgré l’émotion qu’il éprouvait, Jumilhac heurta violemment à la porte. La curiosité et aussi le désir d’être utile à Dubousquens dominaient son inquiétude. On ne parut pas l’avoir entendu. Des cris étouffés, puis perçants, retentirent encore ; enfin, comme il s’obstinait à frapper, une fenêtre s’ouvrit, un homme parut, demanda :

« Qui est là ?
- C’est moi, Jumilhac, il faut absolument que je vous parle. »

Un instant après, un verrou glissait, la porte s’entrebâilla et Jumilhac pénétrait enfin dans la mystérieuse demeure, suivait Dubousquens à travers des corridors obscurs, jusqu’à un vaste salon entouré de glaces et meublé de sofas, qu’éclairait d’une lumière pâle un lustre à demi illuminé. À son entrée, il entendit soupirer, sangloter lugubrement dans la pièce voisine.

« Que venez-vous faire ? demanda Dubousquens, et qui vous a permis ?… »

Sans habit, dans une fine et précieuse chemise de dentelles, mais à demi déchirée, laissant voir son cou sillonné d’éraflures rouges et comme de griffes profondes, Dubousquens l’effraya, avec ses yeux hagards, ses mains sanglantes, le halètement de colère ou de passion qui soulevait sa poitrine. Il tenait à la main une canne longue et flexible.

Jumilhac lui dit d’une voix sourde :

« Je viens vous sauver. Votre existence est en grand péril.
- Comment cela ? » fit Dubousquens sans se troubler.

Absorbé comme il l’était, il prêtait à peine attention aux paroles les plus alarmantes.

« Vous avez été bien imprudent ! répliqua le commis. Courtiser la maîtresse d’un homme aussi puissant, c’était déjà dangereux ; mais lui écrire des injures !… Quel démon vous poussait à jouer aussi étourdiment votre tête ?
- Que me contez-vous là ? s’écria Dubousquens qui avait écouté son commis avec la plus grande surprise.
- Mais la vérité, simplement !
- Moi, j’ai courtisé une femme ? Je lui ai écrit des injures ? Voyons, vous êtes fou.
- Je ne suis pas fou. On a bien reconnu votre écriture.
- Et comment s’appelle cette amoureuse que j’ignore ? »

Avec hésitation, du bout des lèvres, comme si les démentis formels de son patron lui avaient enlevé son assurance, Jumilhac prononça le nom de la gracieuse Espagnole. Dubousquens le regarda fixement. Il cherchait à découvrir sur le visage de son commis quelque intention secrète, la raison d’un langage qui lui paraissait extravagant.

« Thérésia de Fontenay ! dit-il, mais c’est absurde, c’est insensé ! Thérésia de Fontenay ! je l’ai vue juste une fois, un soir qu’elle passait au cours de Tourny. J’ai même dit, je m’en souviens, à un ami : “Vraiment cette femme est au-dessous de sa réputation. Je l’aurais crue plus belle.” »

À ce moment un rire bizarre, comme une roulade de cris aigres, un rire qui ressemblait plutôt à un aboiement de chienne qu’à un éclat de gaieté humaine, retentit dans la pièce voisine. Dubousquens s’approcha de la porte, y donna un coup de pied.

« Tigresse ! te tairas-tu enfin ? »

Et se tournant vers Jumilhac :

« Il n’y a pas d’être au monde qui m’ait fait plus de mal ! »

Puis il se mit à marcher à grands pas, la tête baissée, tandis qu’il répétait sans cesse :

« Thérésia de Fontenay ! mais je ne la connais pas ! Je ne la connais pas plus que je n’ai connu Mme de Pompadour. Quel est le coquin assez audacieux, pour avoir osé se servir de mon nom ?
- Il est adroit, en tout cas, observa Jumilhac. Tous ceux qui ont vu ces lettres, n’ont pas douté qu’elles ne fussent de vous, et Thérésia moins que tout autre. Or, elle est en mesure de se venger. Vous connaissez Tallien, n’est-ce pas ? Il ne lui en faut pas beaucoup pour transformer un honnête homme en suspect.
- Mais que faire ? demanda Dubousquens accablé.
- Il faut fuir, reprit Jumilhac, et sans retard ; il faut fuir, dès ce soir.
- Puis-je ainsi abandonner mes affaires, risquer ma fortune ?
- Et votre vie ! Vous n’y pensez plus ! Vous ne pensez pas que vous avez contre vous des ennemis acharnés, des amitiés compromettantes, des jalousies ! Il ne s’agit d’ailleurs que de disparaître un moment. Je vous remplacerai pendant votre absence. Ce ne sera pas la première fois. »

Dubousquens réfléchit quelque temps ; puis se décidant tout à coup :

« Allons ! » fit-il ; et il alla préparer son départ.

Il n’avait pas plutôt quitté le salon, que de la chambre voisine, s’élança, bondit et se glissa à côté de Jumilhac, comme un vif et souple animal. Le commis aperçut alors une femme noire et complètement nue. Son allure conservait quelque chose de sauvage, même de féroce ; le regard, au contraire, était plein d’une douceur insinuante. Elle avait autour du cou quelque chose qui sembla d’abord à Jumilhac une parure de corail : c’était des gouttes de sang qui coulaient le long de ses épaules. Ses yeux restaient encore rouges et ses joues humides des pleurs qu’elle venait de répandre. Elle alla s’étendre sur un sofa, et, les bras rejetés en arrière, la tête appuyée contre les mains, la chevelure dénouée, elle regardait devant elle en montrant ses dents brillantes.

Dubousquens était revenu en manteau et en bottes de voyage, prêt à partir. Quand il vit la négresse, une grande fureur l’emporta ; il la tira par les cheveux et la poussa du sofa à coups de pied. Elle s’abandonnait aux brutalités du maître, sans paraître en éprouver aucune frayeur, et ne cessait de lui montrer les dents, en un rire plein de dédain et qui semblait une menace de morsure.

« Misérable ! criait Dubousquens en la frappant. Oh ! je ne te laisserai pas ainsi. Il faut que je te tue !
- À quoi songez-vous ! » dit Jumilhac ; et il saisit le bras de Dubousquens qui se levait pour la battre encore. « Quand vous êtes en danger d’être arrêté, ne pouvez-vous oublier vos querelles. Tenez, entendez-vous ? »

La rue retentissait d’un long piétinement. Des pas s’arrêtèrent devant l’hôtel. Des crosses de fusil tombèrent sur le seuil. Une voix haute cria : « Ouvrez ! au nom de la loi. »

« Les b… ! fit Jumilhac. Nous sommes fichus, maintenant. »

Cependant Dubousquens, très calme, éteignait le lustre, poussait la négresse dans la chambre voisine, dont il fermait la porte à clef, et priait Jumilhac de le suivre.

Ils se glissèrent doucement dans le jardin, et comme la lune était levée, ils longèrent les murs abrités par de grands cèdres. Ils gagnèrent ainsi une petite porte dissimulée sous les arbres. Tout en cherchant la clef qui devait l’ouvrir :

« Un parent et moi, fit Dubousquens, sommes seuls à connaître cette issue, et nous avons intérêt tous deux à ne point nous trahir.
- Alors, soyez sans crainte, dit Jumilhac. J’ai tout préparé pour votre départ. Vous trouverez des chevaux à côté de Sainte-Croix. Gagnez Soulac. Le Corredor prend la mer après-demain ; il vous débarquera sur la côte d’Espagne. En cas d’ennuis, voici un passe-port en règle. Je vous apporte aussi l’argent qui est rentré cette semaine.
- Ah ! mon ami, puisse-je vous rendre, un jour, tout le bien que vous me faites en ce moment.
- Dépêchons-nous, fit Jumilhac. J’entends du bruit. »

Dubousquens ouvrit alors avec précaution la petite porte. Mais il eut un recul de terreur. Des fusils et des baudriers blancs brillaient dans la nuit. Une troupe de gendarmes l’attendaient à sortir.

« Ah ! canailles, cria-t-il, qui a pu leur dire ?… »

Et il essaya de faire feu de ses pistolets ; mais aussitôt on se jeta sur lui ; il fut désarmé en un clin d’oeil.

Comme on l’entraînait avec Jumilhac, une forme noire surgit au milieu des gendarmes, les bouscula, glissa entre leurs mains. C’était la négresse qui s’était échappée ou qu’on venait de délivrer. Elle se détourna en courant, envoya du bout de ses longs doigts un baiser ironique à Dubousquens, eut son rire étrange, pareil à un aboiement de chienne, puis elle disparut à toutes jambes.

*
* *

Dubousquens fut condamné à mort. Thérésia, implacable dans sa haine, suivit d’un balcon, en compagnie de Tallien, l’exécution de son insulteur. Il mourut courageusement, en homme qui a épuisé les plaisirs et peut-être, au milieu de toutes les apparences du bonheur, les maux de ce monde.

On ne revit jamais plus la négresse. Elle dut quitter la France, retourner parmi les siens, maintenant affranchis et maîtres, oublier au milieu d’eux son servage, ses amours horribles, peut-être ses crimes.

Le secret de cette vengeance et de cette union bizarre ne fut jamais éclairci. Il dort au milieu de ces vieilles murailles, dont les mascarons grimaçants ont je ne sais quel cruel sourire. Sans doute, on craint encore les fantômes de ce passé tragique, car, depuis des années, les volets clos et le seuil moussu de l’hôtel exhalent la sombre tristesse des maisons abandonnées.

P.-S.

Texte établi par EROS-THANATOS d’après la nouvelle érotique de Hugues Rebell, La Négresse, Éd. La Plume, Paris, 1902.



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