Eros-Thanatos Bibliothèque de littérature érotique : histoires, textes, récits et confessions érotiques

Accueil > Récits érotiques > La Petite Colporteuse

Navigation



Récit du ghetto hollandais

La Petite Colporteuse

Revue Bleue (1887)



Auteur :

Leopold von Sacher-Masoch, « La Petite Colporteuse. Récit du ghetto hollandais », La Revue Bleue, t. XIV, 24e année, 2e semestre, Paris, 1887, pp. 371-373.


LA PETITE COLPORTEUSE
Récit du ghetto hollandais

I

Jonas Vasserdaam, autrefois teneur de livres à Amsterdam, chez le riche marchand Menas van Agar, avait été dans une position aisée. Après la mort de son protecteur, il avait tenu un magasin à Berzoom ; mais, par suite de différents coups du sort, il était tombé dans la pauvreté et habitait maintenant, avec sa femme et sa fille Slobé, à l’extrémité de la ville. Ils occupaient la moitié d’une chambre petite et basse. Les carreaux de la chambre étaient cassés et collés avec du papier ; le grand poêle fumait perpétuellement ; les chaises, le lit et la table étaient tous boiteux, comme leur maître, le vieux Vasserdaam. Pourtant on pouvait vivre dans ce petit recoin étroit, si ce n’est mieux, du moins pas plus mal que dans un trou de souris ou un nid d’hirondelles.

Slobé restait peu à la maison, et, lorsqu’elle s’y trouvait, elle occupait le moins de place possible, se fourrant, le jour, dans quelque petit coin, et, la nuit, se couchant par terre sur une botte de paille recouverte d’un manteau déguenillé de soldat.

Jonas et sa femme Éva, qui était à moitié aveugle, ne pouvaient ni travailler ni gagner leur vie, et sans leur enfant, cette bonne et courageuse Slobé, ils en auraient été réduits à aller mendier leur pain — nécessité si dure pour les Juifs.

C’était Slobé qui les soutenait à elle seule. Du matin jusqu’au soir elle courait, sinon par le monde, du moins de village en village, de manoir en manoir. Elle faisait trafic de toutes choses possibles et impossibles pour sauver ses parents et elle-même de la plus grande des misères, de la faim et du froid.

Ceux-ci n’avaient pu lui donner pour son commerce le plus petit capital, pas même les quelques florins indispensables aux premiers achats. Mais chacun d’eux lui avait donné une chose ayant plus de valeur que l’argent. Une fée n’aurait pu mieux doter Slobé.

Sa mère lui avait remis une vieille aune et lui avait appris l’art de faire, grâce à cet instrument sans doute enchanté, douze aunes avec dix. Son père l’avait initié à la science de lire dans les lignes de la main, science qui, chez les Juifs, n’est ordinairement pratiquée que par les hommes.

C’était peu, mais c’était quelque chose. Comme Slobé était fort jolie : fille svelte avec de longues tresses noires et des yeux espiègles et étincelants ; qu’elle avait le coeur sur la main et la langue bien pendue, elle réussissait toujours à placer avantageusement ses objets de commerce. Elle faisait de fréquentes tournées dans le pays, et, comme elle était spirituelle, rusée et douée surtout d’une oreille fine lorsqu’il en était besoin, elle attrapait au passage bien des choses qui échappaient aux autres. Enfin, voyageant toujours, elle avait le loisir de réfléchir à tout ce qu’elle avait recueilli et de faire dans sa tête un tas de combinaisons. Sa fréquentation habituelle des gens de toutes les classes de la société lui avait donné une grande connaissance des hommes ; c’est pourquoi elle se trompait rarement et réussissait souvent à frapper l’esprit des gens par la justesse de ses prédictions, si bien qu’elle acquit bientôt dans tout le pays la réputation d’être une prophétesse infaillible.

En voici un exemple :

Le premier hôtel de Berzoom, appelé l’hôtel du Lion rouge, appartenait à Mme Appelboom, une veuve de trente ans, jolie et bien campée, qui mourait d’envie de reprendre les chaînes de l’hyménée. Les épouseurs ne manquaient pas ; mais aucun d’eux ne lui convenait. D’autre part, il y avait dans une petite ville du voisinage un marchand de vin nommé Mortche. C’était un célibataire d’environ quarante ans, frais, jovial, entreprenant, en un mot un viveur qui, ayant épuisé toutes les joies de la vie, aspirait maintenant à se créer un foyer. Mais il ne se sentait pas le courage de demander la main d’une jeune fille.

Slobé les observa tous deux et imagina bientôt une combinaison ingénieuse. Un soir, Mme Appelboom, l’ayant appelée dans sa chambre d’un air mystérieux, lui demanda de lui prédire l’avenir. À peine Slobé eut-elle examiné la main blanche et potelée de la veuve qu’elle se mit à branler la tête.
- Mais que voyez-vous donc, ma chère Slobé ? demanda Mme Appelboom, un peu inquiète.
- Que voulez-vous que je voie ? répondit la jeune fille sérieusement ; je vois auprès de vous un homme que vous épouserez.
- Mon Dieu, j’espère que ce n’est pas un jeune fat, capable de dissiper ce que j’ai amassé avec tant de peine.
- Oh ! non ; c’est un bel homme, il est vrai, mais un homme dans la force de l’âge, dont les intérêts s’accorderaient très bien avec les vôtres.
- Peut-être est-ce un veuf avec beaucoup d’enfants ?
- Non, un célibataire.

Et comme un autre jour Mortche se plaignait encore à Slobé des ennuis du célibat, elle prit sa main et lui prédit qu’il épouserait sous peu une fort jolie veuve.

Le hasard voulut que Mme Appelboom fut mécontente de son vin : Slobé lui conseilla de s’adresser à Mortche ; d’autre part, celui-ci, ayant formé le projet de se rendre à Berzoom, demanda à Slobé de lui indiquer le meilleur hôtel : la petite rusée lui recommanda chaudement l’hôtel du Lion rouge. Lorsque Mortche vint se loger chez Mme Appelboom, cette dernière ne douta pas que ce ne fût le mari qui lui était destiné. La jolie veuve plut au célibataire, las de sa solitude, et, en causant ensemble, tous deux trouvèrent d’abord que leurs intérêts étaient communs, et un peu plus tard que leurs coeurs s’harmonisaient à merveille ; moins d’un mois après, ils étaient devenus un couple heureux.

C’était à la prédiction de Slobé Vasserdaam qu’ils devaient leur bonheur. Elle semblait le génie protecteur de tous, surtout des amoureux, à dix lieues à la ronde, et ce rôle miraculeux lui rapportait différents profits.

II

David Van Benjamin était, à Berzoom, le marchand chez qui Slobé achetait les étoffes, les foulards, les rubans dont elle avait besoin pour les paysans. Le fils de Van Benjamin, le beau et spirituel Antony, marchandait toujours avec elle et se plaisait à la faire marchander. Il était fiancé à la belle et fière Divara, fille du bijoutier Mendelzon, ce qui ne l’empêchait pas de préférer la conversation de Slobé. Il la taquinait toujours et la contredisait uniquement pour s’amuser de ses reparties et admirer ses yeux, qui devenaient étincelants lorsqu’elle s’animait ; mais il finissait toujours par lui laisser la marchandise au prix dérisoire qu’elle lui en offrait et lui faisait, en plus, cadeau de figues, de dattes, de raisins secs et d’amandes.

Leurs négociations tiraient de plus en plus en longueur, bien que le résultat en fût toujours le même, et bientôt il ne fallut pas moins de deux heures pour terminer la plus mince affaire.

Souvent aussi Slobé venait chez Mendelzon pour acheter des bijoux de corail et des médailles fausses, et chaque fois elle voyait la belle Divara dans le magasin, entourée de jeunes employés et de brillants officiers qui lui faisaient la cour. Au début, elle ne fit qu’envier Divara ; mais bientôt elle se mit à la haïr et à penser à Antony de plus en plus.

Un jour que Slobé marchait sur la route poudreuse son paquet sur le dos et son aune à la main, ses pensées s’enchaînant l’une à l’autre, elle en arriva à se dire : « Pourquoi me faut-il céder Antony à cette belle demoiselle qui ne sait pas l’apprécier et m’empêche de devenir sa femme ? » Elle continua à réfléchir ; enfin un sourire espiègle effleura ses lèvres : son plan était trouvé. Quand Slobé vint la fois suivante chez Van Benjamin, elle raconta qu’elle avait prédit à la comtesse Rytern l’arrivée d’une lettre que celle-ci avait reçue le jour même. (Mais ce qu’elle se garda bien de dire, c’est qu’elle avait vu auparavant la lettre au bureau de poste.)
- Pourquoi ne me dites-vous pas la bonne aventure ? s’écria Antony en souriant.
- Si vous le désirez, je le ferai volontiers, répondit Slobé.

Il lui tendit sa main et, après l’avoir examinée quelque temps :
- Je vous vois entre deux jeunes filles, dit-elle. Je ne sais encore laquelle vous épouserez ; cependant je vois que l’une est belle, riche, mais coquette et inconstante, tandis que l’autre n’est pas belle et est bien pauvre, mais brave et laborieuses.

Slobé alla sans tarder chez Mendelzon, où Divara lui demanda de lui dire la bonne aventure ainsi qu’aux messieurs qui l’entouraient.
- Vous êtes déjà fiancée, dit Slobé a Divara ; mais votre coeur n’appartient pas à celui auquel vos parents vous ont promise. Vous êtes destinée à un autre, à un homme de haut rang, qui porte une épée au côté : c’est lui qui fera votre bonheur.

Slobé choisit le mieux fait d’entre tous les jeunes gens présents, le capitaine Van Broog, et lui dit :
- Vous êtes amoureux d’une belle demoiselle qui est la fiancée d’un autre ; mais avec un peu d’énergie vous réussirez à l’épouser.

Le capitaine jeta un regard à Divara et commença à friser sa moustache.

Pendant ce temps Antony songeait à la prédiction de Slobé. Il se disait que la belle jeune fille riche et inconstante n’était autre que Divara, et que l’autre, pauvre, mais brave, était Slobé. « Mais étais-je donc aveugle, et me faut-il découvrir cette perle aujourd’hui que je suis déjà fiancé ? Cependant Divara est-elle vraiment aussi coquette et aussi inconstante ? » Il se mit à l’observer et ne tarda pas à découvrir en elle bien des choses qui ne lui plurent pas. Il vit que Divara ne s’occupait ni de la maison, ni de la cuisine, ni même du commerce de son père, et qu’elle ne songeait qu’à sa toilette du matin au soir ; qu’elle se peignait la figure, se teignait les sourcils, enfin qu’elle acceptait les hommages des jeunes messieurs avec des airs de grande dame.

Peu de temps avant la fête des Tabernacles, Antony vint un soir chez Mendelzon pour inviter Divara à dresser le tabernacle avec lui. Personne ne le vit entrer dans la chambre, ce qui lui fournit l’occasion de voir comment Van Broog profitait d’un jeu innocent pour entourer Divara de ses bras et l’embrasser. Il en reçut un coup au coeur, mais il conserva tout son calme et redescendit doucement dans la rue comme il était venu. Il rencontra alors Slobé qui trottinait avec ses petits pieds comme une bergeronnette. Elle resta debout devant lui, charmante comme la Belle au bois dormant au moment où elle se sent délivrée.

En effet, Slobé avait persuadé au riche fabricant Sali Schnepp d’acheter à sa femme une nouvelle jaquette garnie de fourrure, et elle avait reçu en échange celle que Mme Schnepp avait portée jusqu’alors. D’autre part, la petite colporteuse avait écrit pour une servante une lettre adressée à son fiancé, et celle-ci lui avait fait présent, à cette occasion, d’un joli ruban ; enfin, ayant guéri la vache d’une paysanne, elle en avait reçu comme récompense un collier de perles de verre. Elle était bien jolie, la petite Slobé, avec ce ruban rouge dans les cheveux noirs, des perles autour du cou, et avec cette jaquette de velours bleu garnie de fourrure blanche, comme on en voit sur les petits tableaux hollandais. Antony la regarda d’un air émerveillé.
- Slobé, commença-t-il, je pensais… je voulais… je vous prie…
- Vous êtes bien drôle aujourd’hui, monsieur Antony ; qu’avez-vous donc ?
- Je n’étais pas préparé à vous voir si belle !

Pour vous je ne dois être ni jolie ni laide, je ne dois être qu’une acheteuse.
- Pourtant je voulais vous prier de dresser le tabernacle avec moi.
- Pourquoi pas, si cela peut vous rendre service ?

Ils entrèrent dans le jardin et commencèrent à enfoncer des pieux dans la terre ; puis ils les réunirent avec des lattes et les ornèrent de verdure, de guirlandes de papier de couleur, de noix dorées et d’oiseaux argentés. Lorsque le tabernacle fut fini, Slobé s’assit sur le petit banc qui se trouvait placé à l’intérieur.
- Slobé, commença Antony, vous souvenez-vous encore de votre prédiction ?
- Comment pourrais-Je m’en souvenir ? je dis la bonne aventure à tant de gens que je ne puis me rappeler tout.
- Vous m’avez parlé de deux jeunes filles : l’une est riche et coquette, c’est Divara ; l’autre, qui est pauvre, mais brave, m’est destinée, et c’est vous !
- Je n’ai pas dit cela.
- Vous avez dit aussi que cette pauvre fille n’était pas belle, en cela vous n’avez pas dit la vérité, car vous êtes plus belle que Divara et je vous aime de toute mon âme, comme il faut aimer la femme à laquelle on veut s’unir pour toujours.
- Mais vous ne me demandez pas si je veux bien de vous ! Si je refusais ?…

Antony était devenu tout pâle.
- Oui, je vous accepte. Je vous aimais déjà alors que vous adoriez Divara et que vous ne remarquiez même pas la pauvre petite Slobé.

Antony l’entoura de ses bras et l’embrassa. Ils restèrent longtemps encore assis, enlacés, dans le tabernacle, n’ayant pour les épier que les étoiles qui regardaient curieusement par le toit de verdure. Il n’y avait pas qu’un heureux dans ce vaste monde, il y en avait deux ce soir-là à Berzoom, dans le jardin paisible, rempli de doux parfums, d’Antony Van Benjamin.

Aujourd’hui Slobé est l’épouse d’Antony. Il y a des gens qui prétendent qu’elle gouverne toute la maison. Si cela est, on peut dire qu’elle la gouverne bien, car chez elle tout est d’une propreté vraiment hollandaise, et le commerce d’Antony Van Benjamin devient de jour en jour plus florissant.

P.-S.

Texte établi par EROS-THANATOS.COM d’après le récit de Leopold von Sacher-Masoch, « La Petite Colporteuse. Récit du ghetto hollandais », La Revue Bleue, t. XIV, 24e année, 2e semestre, Paris, 1887, pp. 371-373.



 RSS 2.0 | Mode texte | Plan du site | Notice légale | Contact
Psychanalyse Paris | Psychanalyste Paris | Annuaire Psychanalystes Paris | Annuaire Psychanalyste Paris | Blogs Psychanalyse Paris