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Les Instituteurs libertins

La Religion, la Charité, l’Adultère

La Philosophie dans le boudoir (III)



Auteur :

Mots-clés :

Donatien Alphonse François de Sade, La Philosophie dans le boudoir ou Les Instituteurs libertins, in L’Œuvre du Marquis de Sade, Introduction, essai bibliographique et notes par Guillaume Apollinaire, Éd. Bibliothèque des curieux, collection « Les Maîtres de l’Amour », Paris, 1912, pp. 147-247.


LA PHILOSOPHIE DANS LE BOUDOIR
ou Les Instituteurs libertins

LA RELIGION, LA CHARITÉ, L’ADULTÈRE

EUGÉNIE

Mais il est des vertus de plus d’une. espèce ; que pensez-vous, par exemple, de la pitié ?

DOLMANCÉ

Que peut être cette vertu pour qui ne croit pas à la religion, et qui peut croire à la religion ? Voyons, raisonnons avec ordre, Eugénie : n’appelez-vous pas religion le pacte qui lie l’homme à son Créateur et qui l’engage à lui témoigner, par un culte, la reconnaissance qu’il a de l’existence qu’il a reçue par ce sublime auteur ?

EUGÉNIE

On ne peut mieux le définir.

DOLMANCÉ

Eh bien ! s’il est démontré que l’homme ne doit son existence qu’aux plans irrésistibles de la nature ; s’il est prouvé qu’aussi ancien sur ce globe que le globe même [1], il n’est, comme le chêne, comme le lion, comme les minéraux qui se trouvent dans les entrailles de ce globe, qu’une production nécessitée par l’existence du globe et qui ne doit la sienne à qui que ce soit ; s’il est démontré que ce Dieu, que les sots regardent comme auteur et fabricateur unique de tout ce que nous voyons, n’est que le nec plus ultra de la raison humaine, que le fantôme créé à l’instant où cette raison ne voit plus rien, afin d’aider à ses opérations ; s’il est prouvé que l’existence de ce Dieu est impossible et que la nature toujours en mouvement tient d’elle-même ce qu’il plaît aux sots de lui donner gratuitement ; s’il est certain qu’à supposer que cet être inerte existât, ce serait assurément le plus ridicule de tous les êtres, puisqu’il n’aurait servi qu’un seul jour, et que depuis des millions de siècles il serait dans une inaction méprisable ; qu’à supposer qu’il existât comme les religions nous le peignent, ce serait assurément le plus détestable des êtres, puisqu’il permettrait le mal sur la terre, tandis que sa toute-puissance pourrait l’empêcher ; si, dis-je, tout cela se trouvait prouvé, comme cela l’est incontestablement, croiriez-vous alors, Eugénie, que la pitié qui lierait l’homme à ce Créateur imbécile, insuffisant, féroce et méprisable, fût une vertu bien nécessaire ?

EUGÉNIE, à Mme de Saint-Ange.

Quoi ! réellement, mon aimable amie, l’existence de Dieu serait une chimère ?

Mme DE SAINT-ANGE

Et des plus méprisables, sans doute.

DOLMANCÉ

Il faut avoir perdu le sens pour y croire. Fruit de la frayeur des uns et de la faiblesse des autres, cet abominable fantôme, Eugénie, est inutile au système de la terre ; il y nuirait infailliblement puisque ses volontés, qui devraient être justes, ne pourraient jamais s’allier avec les injustices essentielles aux lois de la nature ; qu’il devrait constamment vouloir le bien, et que la nature ne doit le désirer qu’en compensation du mal qui sert à ses lois ; qu’il faudrait qu’il agît toujours et que la nature, dont cette action perpétuelle est une des lois, ne pourrait que se trouver en concurrence et en opposition perpétuelle avec lui. Mais, dira-t-on à cela, Dieu et la nature sont la même chose. Ne serait-ce pas une absurdité ? La chose créée ne peut être égale à l’être créant ; est-il possible que la montre soit l’horloger ? Eh bien, continuera-t-on, la nature n’est rien, c’est Dieu qui est tout. Autre bêtise ! Il y a nécessairement deux choses dans l’univers : l’agent créateur et l’individu créé. Or quel est cet agent créateur ? Voilà la seule difficulté qu’il faut résoudre ; c’est la seule question à laquelle il faille répondre. Si la matière agit, se meut par des combinaisons qui nous sont inconnues ; si le mouvement est inhérent à la matière, si elle seule enfin peut, en raison de son énergie, créer, produire, conserver, maintenir, balancer dans les plaines immenses de l’espace tous les globes dont la vue nous surprend et dont la marche uniforme, invariable nous remplit de respect et d’admiration, quel sera le besoin de chercher alors un agent étranger à tout cela, puisque cette faculté active se trouve essentiellement dans la nature elle-même, qui n’est autre chose que la matière en action ? Votre chimère éclaircira-t-elle quelque chose ? Je défie qu’on puisse me le prouver. À supposer que je me trompe sur les facultés internes de la matière, je n’ai du moins devant moi qu’une difficulté. Que faites-vous en m’offrant votre Dieu ? Vous m’en donnez une de plus. Et comment voulez-vous que j’admette, pour cause de ce que je ne comprends pas, quelque chose que je comprends encore moins ? Sera-ce au moyen des dogmes de la religion chrétienne que j’examinerai… que je me représenterai votre effroyable Dieu ? Voyons un peu comme elle me le peint… Que vois-je dans le Dieu de ce culte infâme, si ce n’est un être inconséquent et barbare, créant aujourd’hui un monde, de la construction duquel il se repent demain ? Qu’y vois-je ? qu’un être faible qui ne peut jamais faire prendre à l’homme le pli qu’il voudrait ! Cette créature, quoique émanée de lui, le domine ; elle peut l’offenser et mériter par là des supplices éternels ! Quel être faible que ce Dieu-là ! Comment ! il a pu créer tout ce que nous voyons et il lui est impossible de former un homme à sa guise ! Mais, me répondrez-vous à cela, s’il l’eût créé tel, l’homme n’eût pas eu de mérite. Quelle platitude ! et quelle nécessité y a-t-il que l’homme mérite de son Dieu ? En le formant tout à fait bon, il n’aurait jamais pu faire de mal, et de ce moment seul l’ouvrage était digne d’un dieu. C’est tenter l’homme que de lui laisser un choix. Or Dieu, par sa prescience infinie, savait bien ce qu’il en résulterait. De ce moment, c’est donc à plaisir qu’il perd la créature que lui-même a formée. Quel horrible Dieu que ce Dieu-là ! quel monstre ! quel scélérat plus digne de notre haine et de notre implacable vengeance ! Cependant, peu content d’une aussi sublime besogne, il noie l’homme pour le convertir ; il le brûle, il le maudit. Rien de tout cela ne le change. Un être plus puissant que ce vilain Dieu, le Diable, conservant toujours son empire, pouvant toujours braver son auteur, parvient sans cesse, par ses séductions, à débaucher le troupeau que s’était réservé l’Éternel. Rien ne peut vaincre l’énergie de ce démon sur nous. Qu’imagine alors, selon vous, l’horrible Dieu que vous prêchez ? Il n’a qu’un fils, un fils unique, qu’il possède de je ne sais quel commerce ; car, comme l’homme fout, il a voulu que son Dieu foutît également ; il détache du ciel cette respectable portion de lui-même. On s’imagine peut-être que c’est sur des rayons célestes, au milieu du cortège des anges, à la vue de l’univers entier, que cette sublime créature va paraître… pas un mot : c’est dans le sein d’une putain juive, c’est au milieu d’une étable à cochons que s’annonce le Dieu qui vient sauver la terre ! Voilà une digne extraction qu’on lui prête ! Mais son honorable mission nous dédommagera-t-elle ? Suivons un instant le personnage. Que dit-il ? que fait-il ? Quelle sublime mission recevons-nous de lui ? quel mystère va-t-il révéler ? quel dogme va-t-il nous prescrire ? dans quels actes, enfin, sa grandeur va-t-elle éclater ? Je vois d’abord une enfance ignorée, quelques services, très libertins sans doute, rendus par ce polisson aux prêtres du temple de Jérusalem ; ensuite, une disparition de quinze ans, pendant laquelle le fripon va s’empoisonner de toutes les rêveries de l’école égyptienne, qu’il rapporte enfin en Judée. À peine y reparaît-il que sa démence débute par lui faire dire qu’il est fils de Dieu, égal à son père ; il associe à cette alliance un autre fantôme qu’il appelle l’Esprit-Saint, et ces trois personnes, assure-t-il, ne doivent en faire qu’une ! Plus ce ridicule mystère étonne la raison, plus ce faquin assure qu’il y a du mérite à l’adopter…, de danger à l’anéantir. C’est pour nous sauver tous, assure l’imbécile, qu’il a pris chair, quoique Dieu, dans le sein d’une enfant des hommes ; et les miracles éclatants qu’on va lui voir opérer en convaincront bientôt l’univers ! Dans un souper d’ivrognes, en effet, le fourbe change, à ce qu’on dit, l’eau en vin ; dans un désert, il nourrit quelques scélérats avec des provisions cachées que ses sectateurs préparèrent ; un de ses camarades fait le mort, notre imposteur le ressuscite ; il se transporte sur une montagne, et là, seulement devant deux ou trois de ses amis, il fait un tour de passe-passe dont rougirait le plus mauvais bateleur de nos jours. Maudissant d’ailleurs avec enthousiasme tous ceux qui ne croient pas en lui, le coquin promet les cieux à tous les sots qui l’écouteront. Il n’écrit rien, vu son ignorance ; parle fort peu, vu sa bêtise ; fait encore-moins, vu sa faiblesse, et lassant à la fin les magistrats, impatientés de ses discours séditieux, quoique fort rares, le charlatan se fait mettre en croix, après avoir assuré les gredins qui le suivent que chaque fois qu’ils l’invoqueront il descendra vers eux pour s’en faire manger. On le supplicie, il se laisse faire. Monsieur son papa, ce Dieu sublime, dont il ose dire qu’il descend, ne lui donne pas le moindre secours, et voilà le coquin traité comme le dernier des scélérats, dont il était si digne d’être le chef. Ses satellites s’assemblent : « Nous voilà perdus, disent-ils, et toutes nos espérances évanouies, si nous ne nous sauvons par un coup d’éclat. Enivrons la garde qui entoure Jésus ; dérobons son corps, publions qu’il est ressuscité : le moyen est sûr ; si nous parvenons à faire croire cette friponnerie, notre nouvelle religion s’étale, se propage ; elle séduit le monde entier… Travaillons ! » Le coup s’entreprend, il réussit. À combien de fripons la hardiesse n’a-t-elle pas tenu lieu de mérite ! Le corps est enlevé, les sots, les femmes, les enfants crient, tant qu’ils peuvent, au miracle, et cependant, dans cette ville où de si grandes merveilles viennent de s’opérer, dans cette ville teinte du sang d’un Dieu, personne ne veut croire à ce Dieu ; pas une seule conversion ne s’y opère. Il y a mieux le fait est si peu digne d’être transmis qu’aucun historien n’en parle. Les seuls disciples de cet imposteur pensent à tirer parti de la fraude, mais non pas dans le moment. Cette considération est encore bien essentielle. Ils laissent écouler plusieurs années avant de faire usage de leur insigne fourberie ; ils érigent sur elle l’édifice chancelant de leur dégoûtante doctrine. Tout changement plaît aux hommes ! Las du despotisme des empereurs, une révolution devenait nécessaire. On écoute ces fourbes, leur progrès devient très rapide c’est l’histoire de toutes les erreurs. Bientôt les autels de Vénus et de Mars sont changés en ceux de Jésus et de Marie ; on publie la vie de l’imposteur ; ce plat roman trouve des dupes ; on lui fait dire cent choses auxquelles il n’a jamais pensé ; quelques-uns de ses propos saugrenus deviennent aussitôt la base de sa morale, et comme cette nouveauté se prêchait à des pauvres, la charité en devient la première vertu. Des rites bizarres s’instituent sous le nom de sacrements, dont le plus indigne et le plus abominable de tous est celui par lequel un prêtre couvert de crimes a néanmoins, par la vertu de quelques paroles magiques, le pouvoir de faire arriver Dieu dans un morceau de pain. N’en doutons pas : dès sa naissance même, ce culte indigne eût été détruit sans ressource, si l’on n’eût employé contre lui que les armes du mépris qu’il méritait ; mais on s’avisa de le persécuter : il s’accrut ; le moyen était inévitable. Qu’on essaye encore aujourd’hui de le couvrir de ridicule, il tombera. L’adroit Voltaire n’employait jamais d’autres armes, et c’est de tous les écrivains celui qui peut se flatter d’avoir le plus fait de prosélytes. En un mot, Eugénie, telle est l’histoire de Dieu et de sa religion ; voyez le cas que ces fables méritent et déterminez-vous sur leur compte.

Mon choix n’est pas embarrassant ; je méprise toutes ces rêveries dégoûtantes, et ce Dieu même auquel je tenais encore par faiblesse ou par ignorance n’est plus pour moi qu’un objet d’horreur.

Mme DE SAINT-ANGE

Jure-moi bien de n’y plus penser, de ne t’en occuper jamais, de ne l’invoquer en aucun instant de ta vie et de n’y revenir de tes jours.

EUGÉNIE, se précipitant sur le sein de Mme de Saint-Ange.

Ah ! j’en fais le serment dans tes bras ! Ne m’est-il pas facile de voir que ce que tu exiges est pour mon bien, et que tu ne veux pas que de pareilles réminiscences puissent jamais troubler ma tranquillité ?

Mme DE SAINT-ANGE

Pourrais-je avoir d’autre motif ?

EUGÉNIE

Mais, Dolmancé, c’est, ce me semble, l’analyse des vertus qui nous a conduits à l’examen des religions. Revenons-y. N’existerait-il pas dans cette religion, toute ridicule qu’elle est, quelques vertus prescrites par elle et dont le culte pût contribuer à notre bonheur ?

DOLMANCÉ

Eh bien ! examinons. Sera-ce la chasteté, Eugénie, cette vertu que vos yeux détruisent, quoique votre ensemble en soit l’image ? Révérerez-vous l’obligation de combattre tous les mouvements de la nature, les sacrifierez-vous tous au vain et ridicule bonheur de n’avoir jamais une faiblesse ? Soyez juste, et répondez, belle amie : croyez-vous trouver dans cette absurde et dangereuse pureté d’âme tous les plaisirs du vice contraire ?

EUGÉNIE

Non, d’honneur, je ne veux point de celle-là ; je ne me sens pas le moindre penchant à être chaste, et la plus grande disposition au vice, au contraire ; mais, Dolmancé, la charité, la bienfaisance ne pourraient-elles pas faire le bonheur de quelques âmes sensibles ?

DOLMANCÉ

Loin de nous, Eugénie, les vertus qui ne font que des ingrats ! Mais, ne t’y trompe point, d’ailleurs, ma charmante amie, la bienfaisance est bien plutôt un vice de l’orgueil qu’une véritable vertu de l’âme ; c’est par ostentation qu’on soulage ses semblables, jamais dans la seule vue de faire une bonne action ; on serait bien fâché que l’aumône qu’on vient de faire n’eût pas toute la publicité possible. Ne t’imagine pas non plus, Eugénie, que cette action ait d’aussi bons effets qu’on se l’imagine : je ne l’envisage, moi, que comme la plus grande de toutes les duperies ; elle accoutume le pauvre à des secours qui détériorent son énergie ; il ne travaille plus quand il s’attend à vos charités et devient, dès qu’elles lui manquent, un voleur ou un assassin. J’entends de toutes parts demander les moyens de supprimer la mendicité, et l’on fait, pendant ce temps-là, tout ce qu’on peut pour la multiplier. Voulez-vous ne pas avoir de mouches dans une chambre ? n’y répandez pas de sucre pour les attirer. Voulez-vous ne pas avoir de pauvres en France ? ne distribuez aucune aumône et supprimez surtout vos maisons de charité. L’individu né dans l’infortune, se voyant alors privé de ces ressources dangereuses, emploiera tout le courage, tous les moyens qu’il aura reçus de la nature, pour se tirer de l’état où il est né ; il ne vous importunera plus. Détruisez, renversez sans aucune pitié ces détestables maisons où vous avez l’effronterie de receler les fruits du libertinage de ce pauvre, cloaques épouvantables, vomissant chaque jour dans la société un essaim dégoûtant de ces nouvelles créatures, qui n’ont d’espoir que dans votre bourse. À quoi sert-il, je le demande, que l’on conserve de tels individus avec tant de soin ? A-t-on peur que la France ne se dépeuple ? Ah ! n’ayons jamais cette crainte ! Un des premiers vices de ce gouvernement consiste dans une population trop nombreuse, et il s’en faut bien que de tels superflus soient des richesses pour l’État. Ces êtres surnuméraires sont comme des branches parasites, qui, ne vivant qu’aux dépens du tronc, finissent toujours par l’exténuer. Souvenez-vous que toutes les fois que, dans un gouvernement quelconque, la population sera supérieure aux moyens de l’existence, ce gouvernement languira. Examinez bien la France, vous verrez que c’est ce qu’elle offre. Qu’en résulte-t-il ? on le voit. Le Chinois, plus sage que nous, se garde bien de se laisser dominer ainsi par une population trop abondante. Point d’asile pour les fruits honteux de sa débauche ; on abandonne ces affreux résultats comme les suites d’une digestion. Point de maisons pour la pauvreté ; on ne la connaît point à la Chine. Là, tout le monde est heureux ; rien n’altère l’énergie du pauvre et chacun y peut dire, comme Néron : Quid est pauper ?

EUGÉNIE, à Mme de Saint-Ange.

Chère amie, mon père pense absolument comme monsieur ; de ses jours il ne fit une bonne oeuvre. Il ne cesse de gronder ma mère des sommes qu’elle dépense à de telles pratiques. Elle était de la Société maternelle, de la Société philanthropique ; je ne sais de quelle association elle n’était point ; il l’a contrainte à quitter tout cela, eu l’assurant qu’il la réduirait à la plus modique pension si elle s’avisait de retomber encore dans de pareilles sottises.

Mme DE SAINT-ANGE

Il n’y a rien de plus ridicule et en même temps de plus dangereux, Eugénie, que toutes ces associations ; c’est à elles, aux écoles gratuites et aux maisons de charité que nous devons le bouleversement horrible dans lequel nous voici maintenant. Ne fais jamais d’aumône, ma chère, je t’en supplie.

EUGÉNIE

Ne crains rien ; il y a longtemps que mon père a exigé de moi la même chose, et la bienfaisance me tente trop peu pour enfreindre sur cela ses ordres… les mouvements de mon coeur et tes désirs.

DOLMANCÉ

Ne divisons pas cette portion de sensibilité que nous avons reçue de la nature : c’est l’anéantir que de l’étendre. Que me font à moi les maux des autres ? N’ai-je donc point assez des miens, sans aller m’affliger de ceux qui me sont étrangers ! Que le foyer de cette sensibilité n’allume jamais que nos plaisirs ! Soyons sensibles à tout ce qui les flatte, absolument inflexibles sur tout le reste. Il résulte de cet état de l’âme une sorte de cruauté, qui n’est quelquefois pas sans délices. On ne peut pas toujours faire le mal. Privés du plaisir qu’il donne, équivalons au moins cette sensation par la petite méchanceté piquante de ne jamais faire le bien.

EUGÉNIE

Ah ! Dieu ! comme vos leçons m’enflamment ! Je crois qu’on me tuerait plutôt maintenant que de me faire faire une bonne action !

Mme DE SAINT-ANGE

Et s’il s’en présentait une mauvaise, serais-tu de même prête à la commettre ?

EUGÉNIE

Tais-toi séductrice ; je ne répondrai sur cela que lorsque tu auras fini de m’instruire. Il me paraît, que, d’après tout ce que vous me dites, Dolmancé, rien n’est aussi indifférent sur la terre que d’y commettre le bien ou le mal ; nos goûts, notre tempérament doivent seuls être respectés.

DOLMANCÉ

Ah ! n’en doutez pas, Eugénie, ces mots de vice et de vertu ne nous donnent que des idées purement locales. Il n’y a aucune action, quelque singulière que vous puissiez la supposer, qui soit vraiment criminelle ; aucune qui puisse réellement s’appeler vertueuse. Tout est en raison de nos moeurs et du climat que nous habitons ; ce qui fait crime ici est souvent vertu quelque cent lieues plus bas, et les vertus d’un autre hémisphère pourraient bien réversiblement être des crimes pour nous. Il n’y a pas d’horreur qui n’ait été divinisée, pas une vertu qui n’ait été flétrie. De ces différences purement géographiques naît le peu de cas que nous devons faire de l’estime ou du mépris des hommes, sentiments ridicules et frivoles, au-dessus desquels nous devons nous mettre, au point même de préférer sans crainte leur mépris, pour peu que les actions qui nous le méritent soient de quelque volupté pour nous.

EUGÉNIE

Mais il me semble pourtant qu’il doit y avoir des actions assez dangereuses, assez mauvaises en elles-mêmes, pour avoir été généralement considérées comme criminelles et punies comme telles d’un bout de l’univers à l’autre ?

Mme DE SAINT-ANGE

Aucune, mon amour, aucune, pas même le vol, ni l’inceste, pas même le meurtre ni le parricide.

EUGÉNIE

Quoi ! ces horreurs ont pu s’excuser quelque part !

DOLMANCÉ

Elles y ont été honorées, couronnées, considérées comme d’excellentes actions, tandis qu’en d’autres lieux, l’humanité, la candeur, la bienfaisance, la chasteté, toutes nos vertus, enfin, étaient regardées comme des monstruosités.

EUGÉNIE

Je vous prie de m’expliquer tout cela ; j’exige une courte analyse de chacun de ces crimes, en vous priant de commencer par m’expliquer d’abord votre opinion sur le libertinage des filles, ensuite sur l’adultère des femmes.

Mme DE SAINT-ANGE

Écoute-moi donc, Eugénie. Il est absurde de dire qu’aussitôt qu’une fille est hors du sein de sa mère elle doit, de ce moment, devenir la victime de la volonté de ses parents, pour rester telle jusqu’à son dernier soupir. Ce n’est pas dans un siècle où l’étendue et les droits de l’homme viennent d’être approfondis avec tant de soins que des jeunes filles doivent continuer à se croire les esclaves de leurs familles, quand il est constant que les pouvoirs de ces familles sur elles sont absolument chimériques. Écoutons la nature sur un objet aussi intéressant, et que les lois des animaux, bien plus rapprochées d’elle, nous servent un moment d’exemples. Les devoirs paternels s’étendent-ils chez eux au-delà des premiers besoins physiques ? Les fruits de la jouissance du mâle et de la femelle ne possèdent-ils pas toute leur liberté, tous leurs droits ? Sitôt qu’ils peuvent marcher et se nourrir seuls, dès cet instant les auteurs de leurs jours les connaissent-ils ? et eux croient-ils devoir quelque chose à ceux qui leur ont donné la vie ? Non, sans doute. De quel droit les enfants des hommes sont-ils donc astreints à d’autres devoirs ? et qui les fonde, ces devoirs, si ce n’est l’avarice ou l’ambition des pères ? Or je demande s’il est juste qu’une jeune fille qui commence à sentir et à raisonner se soumette à de tels freins ? N’est-ce donc pas le préjugé tout seul qui prolonge ces chaînes ? Et y a-t-il rien de plus ridicule que de voir une fille de quinze ou seize ans, brûlée par des désirs qu’elle est obligée de vaincre, attendre dans des tourments pires que ceux des enfers qu’il plaise à ses parents, après avoir rendu sa jeunesse malheureuse, de sacrifier encore son âge mûr, en l’immolant à leur perfide cupidité, en l’associant, malgré elle, à un époux, ou qui n’a rien pour se faire aimer, ou qui a tout pour se faire haïr ! Eh ! non, non, Eugénie, de tels liens s’anéantiront bientôt ; il faut que, la dégageant dès l’âge de raison de la maison paternelle, après lui avoir donné une éducation nationale, on la laisse maîtresse, à quinze ans, de devenir ce qu’elle voudra. Donnera-t-elle dans le vice ? Eh ! qu’importe ! Les services que rend une jeune fille en consentant à faire le bonheur de tous ceux qui s’adressent à elle ne sont-ils pas infiniment plus importants que ceux qu’en s’isolant elle offre à son époux ? La destinée de la femme est d’être comme la chienne, comme la louve : elle doit appartenir à tous ceux qui veulent d’elle. C’est visiblement outrager la destination que la nature impose aux femmes que de les enchaîner par le lien absurde d’un hymen solitaire. Espérons qu’on ouvrira les yeux et qu’en assurant la liberté de tous les individus, on n’oubliera pas le sort des malheureuses filles ; mais si elles sont assez à plaindre pour qu’on les oublie, que, se plaçant d’elles-mêmes au-dessus de l’usage et du préjugé, elles foulent hardiment aux pieds les fers honteux dont on prétend les asservir, elles triompheront bientôt alors de la coutume et de l’opinion : l’homme, devenu plus sage parce qu’il sera plus libre, sentira l’injustice qu’il aurait à mépriser celles qui agiront ainsi et que l’action de céder aux impulsions de la nature, regardée comme un crime chez un peuple captif, ne peut plus l’être chez un peuple libre. Pars donc de la légitimité de ces principes, Eugénie, et brise tes fers à quelque prix que ce puisse être ; méprise les vaines remontrances d’une mère imbécile, à qui tu ne dois légitimement que de la haine et que du mépris. Si, ton père, qui est un libertin, te désire, à la bonne heure ; qu’il jouisse de toi, mais sans t’enchaîner ; brise le joug s’il veut t’asservir ; plus d’une fille a agi de même avec son père…

Aucunes bornes à tes plaisirs que celles de tes forces ou de tes volontés ; aucune exception de lieux, de temps et de personnes, toutes les heures, tous les endroits, tous les hommes doivent servir à tes voluptés ; la continence est une vertu impossible, dont la nature, violée dans ses droits, nous punit aussitôt par mille malheurs. Tant que les lois seront telles qu’elles sont encore aujourd’hui, usons de quelques voiles : l’opinion nous y contraint ; mais dédommageons-nous en silence de cette chasteté cruelle que nous sommes obligées d’avoir en public. Qu’une jeune fille travaille à se procurer une bonne amie, qui, libre et dans le monde, puisse lui en faire secrètement goûter les plaisirs ; qu’elle tâche, au défaut de cela, de séduire les Argus dont elle est entourée ; qu’elle les supplie de la prostituer, en leur promettant tout l’argent qu’ils pourront retirer de sa vente, ou ces Argus par eux-mêmes, ou des femmes qu’ils trouveront, et qu’on nomme maquerelles, rempliront bientôt les vues de la jeune fille ; qu’elle jette alors de la poudre aux yeux de tout ce qui l’entoure, frères, cousins, amis, parents ; qu’elle se livre à tous, si cela est nécessaire pour cacher sa conduite ; qu’elle fasse même, si cela est exigé, le sacrifice de ses goûts et de ses affections ; une intrigue qui lui aura déplu, et dans laquelle elle ne se sera livrée que par politique, la mènera bientôt dans une plus agréable situation, et la voilà lancée. Mais qu’elle ne revienne plus sur les préjugés de son enfance ; menaces, exhortations, devoirs, vertus, religion, conseils, qu’elle foule tout aux pieds ; qu’elle rejette et méprise opiniâtrement tout ce qui ne tend qu’à la renchaîner, tout ce qui ne vise point, en un mot, à la livrer au sein de l’impudicité. C’est une extravagance de nos parents que ces prédilections de malheurs dans la voie du libertinage ; il y a des épines partout, mais les roses se trouvent au-dessus d’elles dans la carrière du vice ; il n’y a que dans les sentiers bourbeux de la vertu où la nature n’en fait jamais naître. Le seul écueil à redouter dans la première de ces routes, c’est l’opinion des hommes ; mais quelle est la fille d’esprit qui, avec un peu de réflexion, ne se rendra pas supérieure à cette méprisable opinion ? Les plaisirs reçus par l’estime, Eugénie, ne sont que des plaisirs moraux, uniquement convenables à certaines tètes, ceux de la fouterie plaisent à tous, et ces attraits séducteurs dédommagent bientôt de ce mépris illusoire auquel il est difficile d’échapper en bravant l’opinion publique, mais dont plusieurs femmes sensées se sont moquées au point de s’en composer un plaisir de plus… Eugénie…, ton corps est à toi, à toi seule ; il n’y a que toi seule au monde qui ait le droit d’en jouir et d’en faire jouir qui bon te semble. Profite du plus heureux temps de ta vie ; elles ne sont que trop courtes ces heureuses années de nos plaisirs ! Si nous sommes assez heureuses pour en avoir joui, de délicieux souvenirs nous consolent et nous amusent encore dans notre vieillesse. Les avons-nous perdues ?… des regrets amers, d’affreux remords nous déchirent et se joignent au tourment de l’âge, pour entourer de larmes et de ronces les funestes approches du cercueil… Aurais-tu la folie de l’immortalité ? Eh bien !… On a bientôt oublié les Lucrèce, tandis que les Théodora et les Messalines font les plus doux entretiens et les plus fréquents de la vie. Comment donc, Eugénie, ne pas préférer un parti qui, nous couronnant de fleurs ici-bas, nous laisse encore l’espoir d’un culte bien au delà du tombeau ? Comment, dis-je, ne pas préférer ce parti à celui qui, nous faisant végéter imbécilement sur la terre, ne nous promet après notre existence que du mépris et de l’oubli ?

EUGÉNIE, à Mine de Saint-Ange.

Ah ! cher amour, comme ces discours séducteurs enflamment ma tête et séduisent mon âme ! Je suis dans un état difficile à peindre… Et, dis-moi, pourras-tu me faire connaître quelques-unes de ces femmes… (troublée) qui me prostitueront, si je le leur dis ?

Mme DE SAINT-ANGE

D’ici à ce que tu aies plus d’expérience, cela ne regardera que moi seule, Eugénie ; rapporte-t’en à moi de ce soin et plus encore à toutes les précautions que je prendrai pour couvrir tes égarements ; mon frère et cet ami solide qui t’instruit seront les premiers auxquels je veux que tu te livres ; nous en trouverons d’autres après. Ne t’inquiète pas, chère amie ; je te ferai voler de plaisirs en plaisirs, je te plongerai dans une mer de délices, je t’en comblerai, mon ange, je t’en rassasierai !

EUGÉNIE, se précipitant dans les bras de Mme de Saint-Ange.

Oh ! ma bonne, je t’adore ; va, tu n’auras jamais une écolière plus soumise que moi ; mais il me semble que tu m’as fait entendre dans nos anciennes conversations qu’il était difficile qu’une jeune personne se jette dans le libertinage sans que l’époux qu’elle doit prendre après ne s’en aperçoive ?

Mme DE SAINT-ANGE

Cela est vrai, ma chère, mais il y a des secrets qui raccommodent toutes ces brèches. Je te promets de t’en donner connaissance, et alors eusses-tu… comme Antoinette, je me charge de te rendre aussi vierge que le jour que tu vins au monde.

EUGÉNIE

Ah ! tu es délicieuse ! Allons, continue de m’instruire. Presse-toi donc en ce cas de m’apprendre quelle doit être la conduite d’une femme dans le mariage.

Mme DE SAINT-ANGE

Dans quelque état que se trouve une femme, ma chère, soit fille, soit femme, soit veuve, elle ne doit jamais avoir d’autre but, d’autre occupation, d’autre désir, que de se faire… du matin au soir ; c’est pour cette unique fin que l’a créée la nature ; mais, si pour remplir cette intention, j’exige d’elle de fouler aux pieds tous les préjugés de son enfance, si je lui prescris la désobéissance la plus formelle aux ordres de sa famille, le mépris le plus constaté de tous les conseils de ses parents, tu conviendras, Eugénie, que de tous les freins à rompre, celui dont je lui conseillerai le plus tôt l’anéantissement sera bien sûrement celui du mariage. Considère en effet, Eugénie, une jeune fille à peine sortie de la maison paternelle ou de sa pension, ne connaissant rien, n’ayant nulle expérience, obligée de passer subitement de là dans les bras d’un homme qu’elle n’a jamais vu, obligée de jurer à cet homme, au pied des autels, une obéissance, une fidélité d’autant plus injuste qu’elle n’a souvent au fond de son coeur que le plus grand désir de lui manquer de parole. Est-il au monde, Eugénie, un sort plus affreux que celui-là ? Cependant la voilà liée, que son mari lui plaise ou non, qu’il ait ou non pour elle de la tendresse ou des procédés ; son honneur tient à ses serments ; il est flétri si elle les enfreint ; il faut qu’elle se perde ou qu’elle traîne le joug, dût-elle en mourir de douleur. Eh ! non, Eugénie, non, ce n’est point pour cette fin que nous sommes nées ; ces lois absurdes sont l’ouvrage des hommes et nous ne devons pas nous y soumettre. Le divorce même est-il capable de nous satisfaire ? Non, sans doute. Qui nous répond de trouver plus sûrement dans de seconds liens le bonheur qui nous a fuis dans les premiers ? Dédommageons-nous donc en secret de toute contrainte de noeuds si absurdes, bien certaines que nos désordres en ce genre, à quelque excès que nous puissions les porter, loin d’outrager la nature, ne sont qu’un hommage sincère que nous lui rendons ; c’est obéir à ses lois que de céder aux désirs qu’elle seule a placés dans nous ; ce n’est qu’en lui résistant que nous l’outragerions. L’adultère, que les hommes regardent comme un crime…, qu’ils ont osé punir comme tel en nous arrachant la vie, l’adultère, Eugénie, n’est donc que l’acquit d’un droit à la nature, auquel les fantaisies de ces tyrans ne sauraient jamais nous soustraire. Mais n’est-il pas horrible, disent nos époux, de nous exposer à chérir comme nos enfants, à embrasser comme tels les fruits de vos désordres ? C’est l’objection de Rousseau ; c’est, j’en conviens, la seule un peu spécieuse dont on puisse combattre l’adultère. Eh ! n’est-il pas extrêmement aisé de se livrer au libertinage sans redouter la grossesse ? N’est-il pas encore plus facile de la détruire, si par imprudence elle a lieu ? Mais, comme nous reviendrons sur cet objet, ne traitons que le fond de la question ; nous verrons que l’argument, tout spécieux qu’il paraît d’abord, n’est cependant que chimérique.

Premièrement, tant que je couche avec mon mari, tant que sa semence coule au fond de ma matrice, verrais-je dix hommes en même temps que lui, rien ne pourra jamais lui prouver que l’enfant qui naîtra ne lui appartienne pas ; il peut être à lui comme ne pas y être, et dans le cas de l’incertitude, il ne peut ni ne doit jamais (puisque qu’il a coopéré à l’existence de cette créature) se faire aucun scrupule d’avouer cette existence. Dès qu’elle peut lui appartenir, elle lui appartient, et tout homme qui se rendra malheureux par des soupçons sur cet objet le serait de même quand sa femme serait une vestale, parce qu’il est impossible de répondre d’une femme et que celle qui a été sage dix ans peut cesser de l’être un jour. Donc, si cet époux est soupçonneux, il le sera dans tous les cas ; jamais alors il ne sera sûr que l’enfant qu’il embrasse soit véritablement le sien. Or, s’il peut être soupçonneux dans tous les cas, il n’y a aucun inconvénient à légitimer quelquefois des soupçons ; il n’en serait, pour son état de bonheur ou de malheur moral, ni plus ni moins ; donc il vaut autant que cela soit ainsi. Le voilà donc, je le suppose, dans une complète erreur ; le voilà caressant le fruit du libertinage de sa femme : où donc est le crime à cela ? Nos biens ne sont-ils pas communs ? En ce cas, quel mal fais-je en plaçant dans le ménage un enfant qui doit avoir une portion de ces biens ? Ce sera la mienne qu’il aura : il ne volera rien à mon tendre époux ; cette portion dont il va jouir, je la regarde comme prise sur ma dot ; donc, ni cet enfant, ni moi ne prenons rien à mon mari. À quel titre, si cet enfant eût été de lui, aurait-il eu part dans mes biens N’est-ce point en raison de ce qu’il serait émané de moi ? Eh bien ! il va jouir de cette part, en vertu de cette même raison d’alliance intime. C’est parce que cet enfant m’appartient que je lui dois une portion de mes richesses. Quel reproche avez-vous à me faire ? Il en jouit. — Mais vous trompez votre mari ; cette fausseté est atroce. — Non, c’est un rendu, voilà tout ; je suis dupe la première des liens qu’il m’a forcée de prendre ; je m’en venge, quoi de plus simple ? — Mais il y a un outrage réel fait à l’honneur de votre mari ! — Préjugé que cela ! Mon libertinage ne touche mon mari en rien ; mes fautes sont personnelles. Ce prétendu déshonneur était bon il y a un siècle ; on est revenu de cette chimère aujourd’hui, et mon mari n’est pas plus flétri de mes débauches que je ne saurais l’être des siennes. Je… avec toute la terre sans lui faire une égratignure ! Cette prétendue lésion n’est donc qu’une fable, dont l’existence est impossible. De deux choses l’une : ou mon mari est un brutal, un jaloux, ou c’est un homme délicat ; dans la première hypothèse, ce que je puis faire de mieux est de me venger de sa conduite ; dans la seconde, je ne saurais l’affliger ; puisque je goûte des plaisirs, il sera heureux s’il est honnête ; il n’y a point d’homme délicat qui ne jouisse au spectacle du bonheur de la personne qu’il adore. — Mais si vous l’aimez, voudriez-vous qu’il en fit autant ? — Ah ! malheur à la femme qui s’avisera d’être jalouse de son mari ! Qu’elle se contente de ce qu’il lui donne, si elle l’aime ; mais qu’elle n’essaye pas de le contraindre ; non seulement elle n’y réussirait pas, mais elle s’en ferait détester. Si je suis raisonnable, je ne m’affligerai donc jamais des débauches de mon mari. Qu’il en fasse de même avec moi, et la paix régnera dans le ménage.

Résumons : Quels que soient les effets de l’adultères dût-il même introduire dans la maison des enfants qui n’appartinssent pas à l’époux, dès qu’ils sont à la femme ils ont des droits certains à une partie de la dot de cette femme ; l’époux, s’il eu est instruit, doit les regarder comme des enfants que sa femme aurait eus d’un premier mariage ; s’il ne sait rien, il ne saurait être malheureux, car on ne saurait l’être d’un mal qu’on ignore ; si l’adultère n’a point de suite et qu’il soit inconnu du mari, aucun jurisconsulte ne saurait prouver, en ce cas, qu’il pourrait être un crime ; l’adultère n’est plus, de ce moment, qu’une action parfaitement indifférente pour le mari qui ne la sait pas, parfaitement bonne pour la femme qu’elle délecte ; si le mari découvre l’adultère, ce n’est plus l’adultère qui est un mal alors, car il ne l’était pas tout à l’heure, et il ne saurait avoir changé de nature : il n’y a plus d’autre mal que la découverte qu’en a faite le mari ; or ce tort-là n’appartient qu’à lui seul : il ne saurait regarder la femme. Ceux qui, jadis, ont puni l’adultère étaient donc des bourreaux, des tyrans, des jaloux qui, rapportant tout à eux, s’imaginaient injustement qu’il suffisait de les offenser pour être criminelle, comme si une injure personnelle devait jamais se considérer comme un crime et comme si l’on pouvait justement appeler crime une action qui, loin d’outrager la nature et la société, sert évidemment l’une et l’autre. Il est cependant des cas où l’adultère, facile à prouver, devient plus embarrassant pour la femme, sans être, pour cela, plus criminel : c’est, par exemple, celui où l’époux se trouve ou dans l’impuissance ou sujet à des goûts contraires à la population. Comme elle jouit et que son mari ne jouit jamais, sans doute alors ses déportements deviennent plus ostensibles ; mais doit-elle se gêner pour cela ? Non, sans doute. La seule précaution qu’elle doive employer est de ne pas faire d’enfants ou de se faire avorter si ses précautions viennent à la tromper. Si c’est par raison de goûts anti-physiques qu’elle est contrainte à se dédommager des négligences de son mari, il faut d’abord qu’elle le satisfasse sans répugnance dans ses goûts, de quelque nature qu’ils puissent être ; qu’ensuite elle lui fasse entendre que de pareilles complaisances méritent bien quelques égards ; qu’elle demande une liberté entière en raison de ce qu’elle accorde ; alors le mari refuse ou consent ; s’il consent, comme a fait le mien, on s’en donne à l’aise, en redoublant de soins et de condescendance à ses caprices ; s’il refuse, on épaissit les voiles et l’on… tranquillement à leur ombre. Est-il impuissant ? on se sépare, mais, dans tous les cas, on s’en donne. Elle est bien dupe la femme que des noeuds aussi absurdes que ceux de l’hymen empêchent de se livrer à ses penchants, qui craint ou la grossesse, ou les outrages de son époux, ou les taches, plus vaines encore, à sa réputation ! Tu viens de le voir, Eugénie, oui, tu viens de sentir comme elle est dupée… comme elle immole bassement aux plus ridicules préjugés et son bonheur et toutes les délices de la vie… Un peu de fausse gloire, quelques frivoles espérances religieuses la dédommageront-elles de ses sacrifices ? Non, non, et la vertu, le vice, tout se confond dans le cercueil. Le public, au bout de quelques années, exalte-t-il plus les uns qu’il ne condamne les autres ? Eh ! non, encore une fois, non, et la malheureuse, ayant vécu sans plaisir, expire, hélas ! sans dédommagement.

EUGÉNIE

Comme tu me persuades, mon ange ! comme tu triomphes de mes préjugés ! comme tu détruis tous les faux principes que ma mère avait mis en moi ! Ah ! je voudrais être mariée demain pour mettre aussitôt tes maximes en usage. Qu’elles sont séduisantes ! qu’elles sont vraies ! et combien je les aime !

Voir en ligne : La Philosophie dans le boudoir (IV) : L’Inceste, le Meurtre

P.-S.

Texte établi par EROS-THANATOS d’après le texte libertin de Donatien Alphonse François de Sade, La Philosophie dans le boudoir ou Les Instituteurs libertins, publié dans L’Œuvre du Marquis de Sade, Introduction, essai bibliographique et notes par Guillaume Apollinaire, Éd. Bibliothèque des curieux, collection « Les Maîtres de l’Amour », Paris, 1912, pp. 147-247.

Notes

[1Ceci est une hypothèse encore toute neuve.



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