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Histoire des flagellants

La Secte des Flagellants

Le bon et le mauvais usage des flagellations (Chapitre IX)



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Jacques Boileau, Histoire des flagellants où l’on fait voir le bon et le mauvais usage des flagellations parmi les chrétiens..., traduite du latin par l’abbé J.-J. Granet et préfacée par François Granet, Éd. F. Vander Plaats, Amsterdam, 1701 (in-12°).


CHAPITRE IX

Ceux qui avaient reçu l’usage des disciplines forment enfin la secte des Flagellants, qui fut condamnée par l’Église. La secte presqu’éteinte se renouvelle. Jean Gerson, Chancelier de l’Université de Paris, et Jean d’Ingen, Professeur en Théologie, et ensuite Directeur de plusieurs Chartreuses, combattent par leurs doctes Écrits, l’usage des fouets et les Flagellants. Le Parlement de Paris, à la requête de l’illustre Servin, Avocat Général, interdit les flagellations publiques par un Arrêt donné en l’année 1601.

Ce que nous avons dit jusqu’ici ne saurait paraître incroyable, si on le compare avec l’histoire effroyable de la secte des Flagellants, que la cruelle envie de se discipliner produisit en l’année 1260. On n’y trouve pourtant rien qui mérite d’être blâmé, que la superstition de s’écorcher ainsi la peau, et de se mettre tout en sang au milieu des rues, dans les villes et dans les bourgs. D’ailleurs, cette sotte coutume de se flageller, fut aussitôt accompagnée d’un grand nombre d’erreurs dont nous parlerons dans la suite, lorsqu’il s’agira du renouvellement de cette secte en l’année 1349, après avoir été sur le point de s’évanouir. Mais, afin qu’on ne me soupçonne pas de vouloir cacher, ou dissimuler quelque chose, je rapporterai les propres paroles du moine de Ste Justine de Padoue dont Ursitius de Bâle a publié la Chronique imprimée chez Wechelius, en l’année 1585. C’est ainsi qu’il parle de ce qui s’était passé dans le Boulonois, et dans les pays voisins sous l’année 1260 : « Lorsque toute l’Italie, dit-il, était plongée dans toute sorte de vices et de crimes, tout d’un coup une superstition inouïe depuis un siècle se glissa d’abord chez les Pérusins, ensuite chez les Romains, et de là se répandit presque par tous les peuples d’Italie. La crainte de la venue du Sauveur et du Jugement Dernier les avait saisis d’une telle manière, que nobles et roturiers, jeunes et vieux, et les enfants même de cinq ans, s’en allaient par les rues des villes tout nus, à la réserve des parties naturelles qu’ils couvraient, et sans avoir aucune honte, marchaient ainsi deux à deux en procession ; chacun avait son fouet de courroies à la main, et se fustigeait les épaules jusqu’à ce que le sang en sortit. Ils poussaient des plaintes et des soupirs, et versaient des torrents de larmes, ni plus ni moins que s’ils avaient vu de leurs propres yeux la passion du Sauveur. Ils imploraient la miséricorde de Dieu et le secours de sa Mère, et le suppliaient de vouloir bien leur pardonner leurs désobéissances, puisqu’ils y étaient sensibles, et qu’il faisait toujours grâce à ceux qui se repentent sérieusement. Ils ne se contentaient pas d’aller ainsi de jour, mais de nuit avec des cierges allumés et au milieu du plus grand froid de l’hiver, il y en avait des centaines, des mille et des dix mille, qui, avec des prêtres à leur tête, portant des croix et des étendards, couraient par les villes et par les églises, et se prosternaient avec humilité devant les autels. Ils en faisaient de même dans les bourgs et dans les villages ; de sorte que les montagnes et les plaines semblaient retentir de la voix de ceux qui criaient vers Dieu. Ce fut alors qu’on n’entendit plus les instruments de musique, ni les chansons amoureuses. On n’entendait partout, et à la ville et à la campagne, que les airs lugubres du pénitent, dont la voix triste et lamentable émouvait les coeurs les plus endurcis, et arrachait même des larmes aux plus obstinés. Il n’y eut pas jusqu’aux femmes qui ne suivissent cette dévotion extraordinaire. Non seulement celles du commun, mais de nobles matrones et des vierges délicates se donnaient avec modestie la discipline dans leurs chambres. Alors, presque tous ceux qui avaient quelque inimitié ensemble, devinrent bons amis. Les usuriers et les ravisseurs se hâtaient de restituer le bien qu’ils avaient mal acquis. Tous ceux en un mot qui étaient souillés de quelque crime, confessaient humblement leurs péchés et s’en corrigeaient de bonne foi ; on ouvrait les prisons, on donnait la liberté aux esclaves, on rappelait ceux qui étaient en exil, les hommes et les femmes firent tant de bonnes oeuvres et d’actes de miséricorde, que les uns et les autres semblaient appréhender que la Puissance divine eût résolu de les consumer par le feu du ciel, ou de les engloutir par un tremblement de terre, ou de leur envoyer quelque autre de ces grandes plaies, dont elle visite les pécheurs. Quoi qu’il en soit, les seuls esprits médiocres ne s’étonnaient pas d’une repentance si prompte et si soudaine, qui avait parcouru plusieurs provinces au-delà même des bornes de l’Italie, mais les plus sages l’admiraient avec quelque raison. Ils ne savaient d’où pouvait procéder un zèle si fervent ; puis surtout que cette manière de pénitence était inouïe ; que le souverain Pontife, qui résidait alors à Anagni, ne l’avait point instituée ; qu’aucun prédicateur ou autre personne d’autorité ne l’avait introduite par adresse, ou par son éloquence, et qu’enfin elle avait pris son origine chez les plus simples, dont les savants et les ignorants avaient également suivi les traces. »

On ne saurait désavouer qu’il n’y eut dans cette secte plusieurs choses dignes d’imitation, et qui fournissaient un exemple de vertu à tout le monde. L’humilité, la fréquente confession des péchés, la crainte de Dieu, un sérieux repentir de ses fautes, l’extinction des vices, la haine de l’usure et de la rapine, la réconciliation entre les ennemis et la délivrance des prisonniers y paraissent avec éclat. Il n’y a même aucune erreur ni aucune hérésie dans cette secte, ni rien en un mot qui mérite d’être blâmé, si vous en exceptez ces cruelles flagellations réitérées que les pénitents se donnaient eux-mêmes de leur bon gré, et qui furent la seule cause que le Pape Alexandre IV, qui se tenait alors à Anagni, ne voulut point la confirmer par autorité ecclésiastique. Il y eut plusieurs princes qui marchèrent sur ses traces, et qui éloignèrent cette secte de leurs pays et de leurs frontières, sans vouloir permettre qu’elle s’y établît. Mainfroy, entre autres, seigneur de Side et de la Pouille, et Palavicm, marquis de Crémone, de Bresse et de Milan, lui défendirent l’entrée dans tous les pays de leur domination, suivant le rapport de Jean Aventin, qui vivait en l’année 1466, liv. VII, Annales de Romagne, feuillet 702, sous l’année 1509. Sponde, Évêque de Pamiers, donne beaucoup d’éloges à cette secte et n’y trouve d’autre vice ni erreur que l’excès des flagellations volontaires. Baronius remarque dans ses Annales, tome I, que les Flagellants avaient tâché de s’établir en Pologne vers l’année 1261, mais qu’on le leur défendit sous de grièves peines. Ils n’eurent pas un meilleur succès en Bohème, selon le témoignage de Michovius, Hist. de Pologne, liv. III, chap. IV, et de Dubravius, Hist. de Bohème, liv. XVII. Cette fureur passa par dessus les Alpes et se répandit jusque dans la Grèce, au rapport de Nicéphore Grégoras, qui vivait en l’année 1361. Il attribue même aux Flagellants orientaux des erreurs, dont ceux d’Occident n’étaient pas alors coupables, si nous en croyons les historiens de ce temps-là ; mais on peut en accuser avec raison les restaurateurs de la secte, et ceux qui la renouvelèrent en l’année 1349, lorsqu’elle était réduite aux derniers abois.

Albert de Strasbourg, qui vivait sous l’Empereur Charles IV, et son fils Wenceslas, a donné au public une Chronique qui commence à l’année 1270 et finit à l’année 1378, et où il parle fort au long de la secte des Flagellants renouvelée. Chrétien Ursitius en fit une édition en l’année 1585, et il l’augmenta de quantité de choses tirées des historiens d’Allemagne, de sorte que pour venir à mon but, je ne saurais mieux faire, si je ne me trompe, que de rapporter ici les propres paroles de cet auteur, de même que j’ai transcrit ci-dessus le passage du moine de Ste Justine de Padoue. Voici donc les termes de cette Chronique que Jean Nauclerus cite lui-même [1] : « À mesure, dit l’auteur, que la peste venait peu à peu en l’année 1349 (c’est-à-dire 89 ans après que la secte des Flagellants eût paru dans le monde), les peuples commencèrent à se flageller en Allemagne ; les hommes attroupés couraient le pays, et il y en eut deux cents qui vinrent de la Souabe à Spire à la mi-juin de la même année. Ils avaient un chef principal et deux autres Supérieurs, auxquels ils obéissaient à tous égards. Lorsqu’ils eurent passé le Rhin à une heure après midi, le peuple y accourut en foule, et ils firent un grand cercle devant le monastère de la ville. Postés au milieu du cercle, une partie d’entr’eux se déshabilla et se déchaussa, de manière qu’ils n’avaient sur le corps en guise de culotte, qu’une espèce de chemise qui allait depuis les reins jusqu’aux talons. Dans cet équipage, ils marchèrent l’un après l’autre tout autour du cercle, les bras étendus en forme de crucifix. Ensuite, chacun se prosterna par terre, et d’autres qui se tenaient debout sur eux, une jambe de chaque côté, leur donnèrent un petit coup de fouet, ce qui les fit se relever tous, à commencer depuis le premier qui s’était prosterné jusqu’au dernier, et alors ils se fustigèrent avec des fouets, où il y avait des noeuds et quatre pointes de fer ; ils chantaient en même temps le Ps. LI, Miserere etc., et plusieurs autres oraisons qu’ils avaient. Mais il y en eut trois qui se tinrent au milieu du cercle, où ils se flagellaient, et qui, d’une voix forte et sonore conduisaient le chant des autres. Après un assez long exercice, ils se mirent tous à genoux, et les bras étendus, ils se jetèrent sur leur visage, poussant des sanglots et des soupirs ; de là, ils s’avancèrent vers l’endroit où était leur chef, qui les exhorta à implorer la miséricorde de Dieu sur le peuple, sur tous leurs bienfaiteurs et leurs ennemis, sur toutes les âmes qui étaient en Purgatoire, et sur quantité d’autres personnes. Cela fait, ils se remirent à genoux et à chanter les mains tendues vers le ciel ; ils se relevèrent ensuite et se fouettèrent tout de nouveau dans le même ordre et avec les mêmes cérémonies qu’ils avaient observés d’abord. Enfin, ceux-ci reprirent leurs habits, et les autres, qui n’étaient pas encore venus sur les rangs, se dépouillèrent pour faire le même exercice. D’ailleurs, il y avait parmi eux des prêtres, des nobles et des roturiers qui avaient de l’étude, des femmes et des enfants. Après tout ce manège, un de la troupe se leva, et d’une voix éclatante lut une lettre, qu’on disait contenir la même chose en substance, que celle qu’un Ange avait portée dans l’église de St Pierre à Jérusalem, et où l’Ange déclarait que Jésus-Christ était irrité contre les dépravations du siècle, par exemple contre les profanateurs du dimanche, les blasphémateurs, les usuriers, les adultères et ceux qui ne jeûnaient pas le vendredi. Il y avait de plus, que Jésus-Christ prié par la Bienheureuse Vierge et les Anges de faire grâce à son peuple, avait répondu, que si les pécheurs voulaient obtenir miséricorde, il fallait que chacun sortît de sa patrie et qu’il se flagellât durant trente-quatre jours. Les habitants de Spire furent si émus de compassion envers ces Flagellants, qu’ils les invitèrent d’abord tous, sans en excepter un seul ; car ils ne recevaient point l’aumône de personne en particulier, mais en général pour acheter des cierges tors et des drapeaux. Ces étendards étaient de soie cramoisie et peints ; ils les portaient à leurs processions, et traversaient de cette manière les villes et les bourgs. Quand on les invitait quelque part, ils ne pouvaient pas y aller sans en avoir la permission de leurs Supérieurs, et ils n’osaient solliciter les personnes débauchées à se joindre avec eux. D’ailleurs, ils faisaient deux fois par jour l’exercice dont nous avons déjà parlé, soit à la ville, ou à la campagne, et chacun d’eux le pratiquait la nuit. Ils ne parlaient point aux femmes, et ne couchaient point sur la plume ; ils portaient des croix sur leurs habits, et à leurs chapeaux devant et derrière, et leurs fouets pendus à la ceinture. Ils ne s’arrêtèrent pas plus d’une nuit dans chaque paroisse. Il y eut plus de cent hommes de Spire, et près de mille de Strasbourg qui entrèrent dans leur confrérie, et promirent obéissance aux Supérieurs pour le temps marqué ci-dessus. Ils ne recevaient personne, qui ne s’engageât à observer tout ce que nous avons déjà vu durant le terme prescrit ; qui n’eût du moins quatre sols à dépenser par jour, pour n’être pas réduit à mendier, et qui ne déclarât qu’il s’était confessé, qu’il était contrit, qu’il avait pardonné à tous ses ennemis, et qu’il avait la permission de sa femme. Enfin, séparé en deux corps à Strasbourg, chacun eut la moitié des Supérieurs, et ils prirent une route opposée ; l’un descendit le Rhin, et l’autre le remonta. Ce fut alors qu’une foule innombrable de gens accourut à eux de tous côtés ; mais les Supérieurs défendaient à ceux de Strasbourg de se trop flageller au commencement. Ce spectacle fut suivi d’un autre à Spire, il y eut près de deux cents jeunes garçons âgés de douze ans qui se joignirent ensemble et qui se flagellèrent en public. »

Il paraît de cette longue narration en quel état se trouvaient les affaires des Flagellants, lorsque leur secte se renouvela. Il semble qu’à la superstition près qu’ils avaient de s’imaginer qu’un Ange avait apporté une lettre sur l’autel de St Pierre à Jerusalem, et qu’ils étaient obligés de se fouetter durant trente-quatre jours par ordre de la Bienheureuse Vierge et des Anges, ils n’étaient coupables d’aucune autre erreur, et que ce fut pour cela seul que l’empereur Charles IV les bannit d’Allemagne, et que le Pape Clément VI les condamna par une Bulle donnée à Anagni. Bzovius la rapporte dans la Continuation des Annales du Cardinal Baronius à l’année 1349, nombre 105. Clément VI, qui s’appelait Pierre Roger, et qui avait été Archevêque de Sens et de Rouen, accoutumé aux manières de France, ne put jamais approuver cette fureur des flagellations, quelque apparence de piété qu’elles eussent.

Albert Crantzius, liv. VIII, De la Wandalie, chap. 8, qui a écrit longtemps avant Albert de Strasbourg, puisqu’il mourut le 12 décembre 1118, n’a rien dit de plus que ce dernier sur le chapitre des Flagellants. En effet, les historiens les plus éloignés de leur origine, leur ont attribué quantité d’erreurs, qui étaient inconnues aux écrivains de ces temps-là, ou à ceux qui vinrent peu après. Sébastien Franck, dans sa Chronique, leur impute quarante-quatre erreurs, terribles et presque toutes opposées à la foi catholique. Rodolphe Hospinien les rapporte tout du long dans son Histoire des Moines liv. VI, mais c’est à tort que la plupart en sont attribuées aux premiers Flagellants. Du moins, puisqu’ils n’admettaient personne à leur société qui n’eût plutôt expié ses péchés par la confession, il n’est pas croyable qu’ils rejetassent le dogme de la confession auriculaire. Le savant Sponde, évêque de Pamiers, tome II, Contin. Annal. de Baronius, sous le Pontife Jean XXIII, à l’année 1414, nombre 15, taxe les Flagellants des mêmes erreurs que Sébastien Franck leur attribue et il les a recueillies d’un livre intitulé Cosmodrome de Gobelin Persona, chap. XCI, qui vivait en l’année 1414, la troisième du règne de l’Empereur Sigismond III et la cinquième et dernière du Pontificat de Jean XXIII. Ce Gobelin Persona était doyen de Bilfeld, et Albert Crantzius a presqu’inséré tout son ouvrage dans sa Wandalie, par exemple liv. I, chap. XVI et XXVIII, liv. IV chap. IV, liv. VII chap. XXVIII, liv. IX chap. V, liv. X chap. I et XXXV.

Trois hommes célèbres et contemporains de la secte des Flagellants lorsqu’elle se renouvela, ont écrit contre eux. L’un est Herman de Schilde Allemand, de l’Ordre des Ermites de St Augustin, qui fleurissait en l’année 1340. Le Père Thomas Gratien, Prieur Provincial du même Ordre dans son Catalogue des Écrivains de l’Ordre de St Augustin, imprimé à Anvers en l’année 1613 par Jean Tritavius, pag. 94, lui rend ce témoignage que c’était un homme d’un grand génie, fort appliqué à l’étude des sciences divines, très versé dans l’intelligence des Écritures et recommandable par sa piété. Le second est Jean de Hagen [2] Chartreux, qui, au rapport de l’Abbé Trithème, fleurissait sous l’Empereur Frédéric III et le Pape Pie II en l’année 1460, le temps auquel on célébrait le Concile de Constance. Enfin le troisième est Jean Gerson, Chancelier de l’Église et de l’Université de Paris. On peut voir par les écrits de ces hommes illustres ce qu’ils trouvaient à redire dans la secte des Flagellants, et s’ils leur reprochaient autre chose que les flagellations volontaires qu’ils se donnaient de leurs propres mains. Je n’ai pu recouvrer jusqu’ici, quelque recherche que j’aie faite de tous côtés, le livre de Herman de Schilde, ni celui de Jean de Hagen, qui, suivant la remarque de Trithème, commence par ces mots : Au nom de Jésus-Christ. Mais nous avons l’Opuscule de Jean Gerson, tome I de ses oeuvres, pag. 637 de l’édition de Paris en 1606, où, quoiqu’il combatte une infinité d’erreurs des Flagellants modernes, ou renouvelés, et en particulier celle qu’ils avaient à l’égard de la confession des pécheurs à l’oreille du prêtre, cependant, il attaque surtout et blâme en plusieurs endroits la sottise qu’ils avaient de se flageller eux-mêmes. D’un autre côté, il ne réfute pas tant les erreurs des Lollards et des Béghards du Pays-Bas, qui s’associèrent enfin avec les Flagellants, que la coutume qu’ils avaient de se flageller eux-mêmes de leur bon gré.

Gerson allègue contre cette secte le passage du Deutéronome, chap. XIV, vers. I, où les flagellations se trouvent défendues en termes exprès, et il raisonne de cette manière : « La Loi de Jésus-Christ, dit-il, ne doit pas moins éviter dans son culte les superstitions des Gentils, et des idolâtres, surtout celles où il y a de la cruauté, et qui font horreur à la nature même, que l’ancienne Loi, où cet usage est pourtant défendu, Deuter. XVI, I. Vous êtes enfants, y est-il dit, de l’Eternel votre Dieu. Ne vous faites aucune incision. La glose porte : Vous ne devez pas ressembler aux idolâtres en quoi que ce soit ; et il y a dans l’hébreu : Ne vous meurtrissez point. C’est ce que faisaient les idolâtres comme il paraît, IV, Rois, chap. XVIII. » Gerson savait bien que les Flagellants n’étaient pas coupables du crime l’idolâtrie ; ils avaient d’autres erreurs, surtout à l’égard de la confession auriculaire, qu’ils croyaient moins propre à effacer les péchés que les flagellations ; et si cet écrivain n’eut eu en vue de réfuter celles-ci, il n’aurait pas sans doute pris son argument de ce passage du Deutéronome qui n’a nul rapport avec les autres erreurs, dont on les accusait. D’où je conclus que Gerson attaque ici les flagellations volontaires qu’ils se donnaient de leurs propres mains.

Cela est si vrai, que la suite de son discours nous en fournit une preuve incontestable. Il produit d’abord les édits des Princes qui défendirent cette coutume, dès que la secte des Flagellants vint à éclore, et qui les bannirent même de tous leurs états. Voici de quelle manière il en parle, page 638 de son Opuscule : « Après, dit-il, que la secte des Flagellants eût paru en divers endroits du monde, en Lorraine, en France et en Allemagne ; ce qui est arrivé de mémoire de plusieurs hommes aujourd’hui en vie, et que des écrivains dignes de foi et les Chroniques de France nous confirment, la Loi de Christ expliquée par l’Église, dont l’autorité en fait de coutumes est plus grande, au rapport de St Thomas, que celle d’un seul Docteur, par exemple de Jérôme, ou d’Augustin, a toujours condamné cette secte. »

Ii est plus clair que le jour en plein midi, que Gerson parle en cet endroit de la secte des Flagellants lorsqu’elle vint à éclater pour la première fois en l’année 1260, et qu’elle fut renouvelée en 1349. On ne doit pas douter non plus qu’on ne la purgeât en ce temps-là de toute sorte d’erreurs, et qu’on n’en bannît la superstition de se fouetter de ses propres mains avec des verges, ou des écourgées. C’est ce que nous avons déjà fait voir, et que Sponde, Évêque de Pamiers avoue lui-même de bonne foi. Nous pouvons donc conclure de tout ceci que le savant et pieux Gerson n’a pas seulement désapprouvé les flagellations volontaires, que chacun se donnait soi-même, mais qu’il les a combattues de toute sa force. Ce qui est d’une si grande notoriété, que le célèbre jésuite Gretzer, grand fauteur des flagellations, a employé les chap. V, VI et VII du liv. II des Disciplines, pour réfuter les arguments de Gerson, et qu’il a été réduit à dire de lui, parce qu’il ne s’accordait pas là-dessus avec Pierre Damien [3] : « Cette coutume a déplu à Gerson ; mais qu’importe ? Peut-être qu’il ne l’aurait pas désapprouvée s’il eut rappelé dans son esprit l’exemple des saints. » Cet habile jésuite pourrait soutenir par la même raison, qu’il est permis à un homme de se meurtrir et de s’écorcher à coups de verges, parce qu’un père peut battre son fils lorsqu’il commet quelque faute, et un mari sa femme. Mais où est l’homme qui n’a pas perdu l’esprit, qui adopte ce raisonnement, et qui ose avancer que les maris ont le droit et le pouvoir le fustiger leurs femmes ? Si quelqu’un s’avisait de prétendre que nos Dames en France, qui sont fort délicates, se soumettent par contrat de mariage à cette dure loi, il n’y a nul doute qu’on ne l’envoyât à coups de barres et de fouet aux petites maisons. Cette mauvaise coutume de fouetter les femmes tirait son origine de la source impure du paganisme, suivant la remarque de Lactance, liv. I De la fausse Religion, page 127, qui cite là-dessus un livre grec de Sextus Clodius, où il est dit : « Que Fatua, femme de Favaunus, était si chaste, qu’au rapport de Varron, il n’y avait aucun homme qui l’eût jamais vue en sa vie que son mari seul, ni qui eût même entendu parler d’elle ; que cependant son mari l’avait fouettée jusqu’à la mort à coups de verges de myrte, parce que contre la coutume et la majesté royale, elle avait bu en secret un pot de vin, et s’était enivrée. Dans la suite, ajoute Lactance, il se repentit d’avoir fait cette action et, accablé du regret d’avoir perdu sa femme, il lui rendit les honneurs divins. C’est pourquoi dans les sacrifices qu’on célèbre à sa gloire, on y met toujours un baril de vin enveloppé. »

Gerson a répondu aussi à l’objection qu’on tirait en faveur des Flagellants, du Ps. XXXVIII, 18, où il y a ces paroles : Me voici prêt à recevoir le fouet. Il dit là-dessus que les flagellations doivent être accompagnées de certaines circonstances pour rendre, suivant la doctrine de St Paul, notre service raisonnable, et que ces circonstances sont : 1. Que la flagellation soit ordonnée par le Supérieur et à cause de quelque péché. 2. Qu’elle ne soit pas infligée par la main du pénitent, mais par celle d’un autre, et en 3ème lieu, qu’elle s’exécute sans effusion de sang. Il prouve tout ceci par l’autorité de Guillaume de Paris, l’usage reçu dans quelques sociétés religieuses, et la pratique de certains hommes d’une piété exemplaire. Qui douterait après cela que Gerson n’en voulût ici aux flagellations volontaires, que les pénitents se donnaient de leurs propres mains, et qu’il n’ait cru qu’elles étaient défendues avec justice ? « Si la Loi de Jésus-Christ, dit-il [4], semble autoriser les flagellations, parce qu’il est dit : Me voici prêt à recevoir le fouet, cependant on y doit apporter quelques restrictions, afin que notre obéissance soit raisonnable. Par exemple, il faut que la flagellation se fasse par l’ordre du Supérieur, qui l’impose comme une pénitence qu’un autre l’exécute ; qu’elle se fasse avec modération, sans scandale, ni orgueil, et qu’il n’y ait point de sang répandu, selon le témoignage de Guillaume de Paris, et la pratique constante de quelques sociétés religieuses fort approuvées, et de quelques personnes dévotes. Mais c’est ce qu’on n’observe point du tout dans les flagellations que je blâme. »

Gerson prétendait qu’il n’était pas plus permis de se déchirer à coups de fouet, que de se mutiler pour se rendre impuissant, ou mener une vie chaste ; et qu’on ne doit jamais se tirer du sang, à moins que ce ne soit par remède et pour recouvrer a santé : « Bien plus, dit-il, de même qu’il n’est pas permis à un homme de se mutiler ou de se châtrer de son propre mouvement, à moins que ce ne soit pour le salut de tout le corps ; ainsi il ne doit pas être permis, ce me semble, de se faire violence à soi-même et de répandre son sang, à moins que ce ne soit un remède corporel et médicinal. Autrement, on pourrait par la même raison se brûler avec un fer chaud, ce que personne n’a soutenu jusqu’ici, excepté peut-être des idolâtres et de faux chrétiens, tels que ceux des Indes, qui se croient obligés de se baptiser à travers le feu.

Nous pouvons ajouter à tout ceci, que dans cet Opuscule contre les Flagellants, et l’Épître qui suit immédiatement après, Gerson a fait tout ce qu’il a pu au monde pour empêcher St Vincent de Ferrare de se joindre à cette secte, dont il ne disait ni bien ni mal, incertain s’il l’embrasserait, ou non. De sorte qu’il n’y a nulle apparence que ce saint y eût découvert aucune des XLIV erreurs, que Sponde et Sébastien Franck rapportent, soit à l’égard de la confession, de la transsubstantiation, du Purgatoire, des prières adressées aux saints et de plusieurs autres articles, ni qu’il y trouvât rien de plus que la licence effrénée de se flageller. Du moins s’il y eut eu de pareilles taches dans cette secte, jamais il n’aurait suspendu son jugement là-dessus, ni balancé s’il l’adopterait ou non. Quoi qu’il en soit, on ne peut pas douter que Gerson ne condamnât la méthode que ces sectaires avaient de se flageller eux-mêmes, jusqu’à faire couler des ruisseaux de sang, et qu’il n’ait gardé le silence sur une infinité d’erreurs qu’on leur attribuait.

Le Parlement de Paris, touché des raisons de notre auteur, défendit toute assemblée et confraternité aux Pénitents bleus, ou Hiéronymites de la ville de Bourges, très bons catholiques d’ailleurs, à la sottise près qu’ils avaient de se fouetter cruellement. C’est ce que nous apprenons du célèbre Arrêt donné en 1601, à la requête de l’illustre Servin, Avocat Général et qui se trouve parmi les Décrets de l’Église Gallicane recueillis par Laurent Bochel, avocat, liv. II, page 314, imprimé en l’année 1619. Ii ne faut pas oublier ici que Servin, dans le plaidoyer qu’il fit contre la superstition des Flagellants, dont la secte se renouvela sur la fin du dernier siècle et au commencement du nôtre, releva la Vulgate, qui a traduit le passage du Ps. XXXVIII, 18, de cette manière : Me voici prêt pour le fouet, et soutint que le texte hébreu voulait dire : Je suis prêt à clocher. Santes Pagnin et Génébrard, avaient déjà fait cette remarque, et Simon de Muis l’a reçue de nos jours dans ses Commentaires sur les Psaumes. Ce savant Professeur en hébreu dans le Collège Royal de Paris a même enseigné que le mot tselah qui signifie clochement, emporte un malheur et un revers de fortune. Il le prouve par le Ps. XXXV, 15, où il y a, selon la Vulgate : Ils se réjouissaient contre moi, et qu’il faut traduire : Ils se réjouissaient de mon clochement, ou comme la paraphrase chaldaïque l’a rendu de ma calamité, de mon affliction, c’est-à-dire, ajoute Mr du Muis, de ma chute, ou lorsque je tombais. Le même terme se trouve Jérémie, chap. XX, vers. 10 : Tous ceux qui ont paix avec moi épient si je bronche. De sorte qu’il n’y a nul doute que ce passage des Psaumes ne soit allégué fort mal à propos en faveur des flagellations volontaires.

L’illustre Jacques Auguste de Thou, Président au Parlement de Paris, lorsqu’il parle de la secte des Flagellants, qui se renouvela une seconde fois vers l’année 1574, ne leur reproche que les flagellations, mais il attribue à ces disciplines la mort précipitée de Charles, Cardinal de Lorraine, et il nous informe qu’Henry III, Roi de France et le Pape les favorisaient beaucoup [5] : « Pendant, dit-il, qu’on se faisait la guerre de part et d’autre, la Cour s’occupait à toute autre chose. Le Roi naturellement dévot, et charmé des spectacles que l’Antiquité n’avait jamais connus, ou plutôt qu’elle avait en horreur, trouva une occasion favorable d’en repaître son esprit, qui en était fort avide, par ce qui se passait dans un pays de la dépendance du Pape, et il assistait souvent aux processions, que des hommes déguisés célébraient quelques jours devant Noël. Il y avait déjà plus de cent ans que la licence d’introduire de nouveaux cultes dans la religion avait pris racine, et qu’il s’était élevé une secte de gens, qui peu satisfaits de témoigner leur repentance par la componction intérieure du coeur, en voulaient donner des marques au dehors par un principe d’orgueil, et se couvraient d’un sac, suivant la coutume qui se pratiquait dans les deuils sous l’ancienne Loi, fondés aussi sur un passage mal expliqué du Psalmiste, où il dit : Je me prépare pour le fouet, ils se maltraitaient eux-mêmes à coups de fouet, et prirent de là le nom de Flagellants. Ce fut alors que Jean Gerson, Chancelier de l’Université de Paris, et le plus orthodoxe théologien de son temps, écrivit un livre contre eux. Ensuite, ils se formèrent en une société religieuse par la faveur des papes, qui interprétèrent cette sainte institution autrement qu’on ne l’avait d’abord fait ; de sorte qu’on voit aujourd’hui par toute l’Italie une foule de gens qui s’enrôlent dans cette milice spirituelle, et qui se flattent d’obtenir par ce moyen l’expiation de leurs crimes. Enfin, distingués entre eux par les couleurs, bleue, blanche et noire, ils excitèrent en divers endroits de grosses disputes sur la religion, et de terribles jalousies, de même qu’autrefois à Rome, quoique sur un sujet différent, la faction pérusine et la vénitienne partageaient tous les esprits. Ces spectacles, qui avaient été presqu’inconnus à la France jusqu’à ce temps, n’y furent pas plutôt entrés, qu’ils fournirent l’occasion aux ambitieux d’innover en bien des choses et qu’avec le mépris des lois, ils ébranlèrent beaucoup l’autorité royale. Ce fut alors que le Roi se mit au nombre des Flagellants, et que les seigneurs de la Cour suivirent son exemple. Il en coûta la vie à Charles, Cardinal de Lorraine ; surpris par la froidure du soir, il tomba dans une fièvre chaude accompagnée de violents maux de tête et même du délire, et enfin, accablé d’insomnie, il mourut deux jours avant Noël.

Le même Mr de Thou, liv. LXXVIII, à l’année 1583, c’est-à-dire dix ou onze ans après ce que nous venons de rapporter, nous enseigne qu’Henry III permit que les différentes Sociétés des Flagellants distinguées par les couleurs s’établissent, malgré les avis contraires que Christophe de Thou, Président du Parlement et Pierre Brulard, Président à la Chambre des Enquêtes, lui donnaient, et qu’il y fut engagé par les sollicitations du Père Edmond Auger de la Compagnie de Jésus, et de Jean Castelli, Évêque d’Arimini, Nonce Apostolique. Notre historien ajoute, que la complaisance molle que le Chancelier Birague, et le Garde des Sceaux Chiverny eurent pour la volonté du Roi à cet égard, contribua beaucoup à l’introduction de cette secte ; mais que tout cela n’empêcha point que les prédicateurs zélés de Paris ne lançassent du haut de la chaire des traits satiriques et mordants contre ce nouvel usage ; et que Maurice Poncet, bénédictin de l’Abbaye de St Pierre de Melun, ne se signalât par dessus tous les autres. Ce moine comparait les flagellants, qui se fouettaient par les rues et au milieu des places publiques, à des hommes, qui, pour se garantir de la pluie, se couvriraient d’un sac mouillé. Mais il fut relégué dans son monastère par l’ordre du Roi. Mr de Thou nous apprend aussi qu’Henry III, le Chancelier Birague et le Garde des Sceaux Chivemy, se trouvèrent à la première procession de ces pénitents fouetteurs, qui se fit à Paris ; que les uns en riaient, et que les autres disaient à haute voix que c’était se moquer de Dieu et des hommes. Le Père Edmond Auger, confesseur d’Henry III, et qui l’avait porté à se mettre dans la Société des Flagellants, écrivit alors un livre intitulé Discours sur la Repentance, où il défendait l’usage de ces flagellations. Jacques Gretzer, autre jésuite, fit une vigoureuse apologie de ce livre. Mais le fameux Servin, dans le plaidoyer qu’il rendit en présence du Parlement de Paris contre les Flagellants de Bourges en l’année 1601, avança qu’on ne devait point en faveur de cette discipline, adopter le sentiment d’un certain hypocrite, qui avait fait un livre intitulé Discours sur la Repentance, et que de faux dévots avaient publié en 1584, mais qu’il fallait suivre plutôt l’opinion de Tertullien, qui ne veut pas qu’on se mortifie la chair jusqu’à l’effusion de sang. Quoi qu’il en soit, tout ce que nous venons de voir est une preuve convaincante que le Parlement de Paris n’a condamné que la seule manie de se fouetter soi-même, puisqu’il n’y avait dans le livre d’Edmond Auger que cette pratique superstitieuse qui méritât d’être censurée.

Voir en ligne : Chapitre X : Le fouet donné sur les fesses

P.-S.

Texte établi par EROS-THANATOS d’après l’ouvrage de Jacques Boileau, Histoire des flagellants où l’on fait voir le bon et le mauvais usage des flagellations parmi les chrétiens..., traduite du latin par l’abbé J.-J. Granet et préfacée par François Granet, Éd. F. Vander Plaats, Amsterdam, 1701 (in-12°).

Notes

[1Generatione XLV.

[2Ou de Indagine.

[3Lib. II. de disciplinis Cap. VIII.

[4Pag. 637. Litt. F.

[5Lib. LIX. Histor. Pag. 47. Tome III.



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