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La Vénus à la Fourrure

La Vénus à la Fourrure - 3

Roman érotique sur la flagellation (1870)



Auteur :

Toutes les versions de cet article :

Leopold von Sacher-Masoch, La Vénus à la Fourrure, roman sur la flagellation, traduit par Raphaël Ledos de Beaufort, Éd. C. Carrington, Paris, 1902.


Nous sommes jour après jour ensemble, Vénus et moi ; complètement ensemble, nous déjeunons dans mon bosquet et prenons le thé dans son petit salon, et j’ai l’occasion de déployer mes petits, mes très petits talents. Dans quel but m’étais-je instruit dans toutes les branches des connaissances humaines, me suis-je essayé dans tous les arts, alors que je n’étais pas en possession d’une charmante petite femme !

Mais cette femme n’est nullement si petite et m’en impose d’une façon prodigieuse. Aujourd’hui j’ai dessiné son portrait et j’ai sérieusement et fort nettement compris combien peu notre toilette moderne est faite pour cette tête de camée. Elle a peu de chose de romain, mais beaucoup de grec dans les traits.

Tantôt je prends plaisir à la peindre en Psyché, tantôt en Astarté ; je donne toujours à ses yeux une expression exaltée ou semi-langoureuse de volupté éteinte, mais elle tient absolument à ce que ce soit un portrait.

Maintenant, je veux lui donner une pelisse.

Hélas ! comment puis-je me demander pour qui est faite une pelisse princière, si ce n’est pour elle ?

*
* *

J’étais, hier soir, avec elle, et lui lus les Élégies romaines. Je jetai bientôt le livre loin de moi et me mis à faire quelques réflexions. Elles parurent lui plaire ; bien plus, elle était suspendue à mes lèvres et son sein palpita.

Ou me suis-je trompé ?

La pluie frappait mélancoliquement aux vitres, dans l’âtre le feu rappelait l’hiver, il me rappelait tellement bien ma patrie que j’oubliai momentanément tout respect pour la belle dame et lui baisai la main, et elle se laissa faire.

Alors je m’assis à ses pieds et me mis à lui lire un petit poème que j’avais écrit pour elle.

Vénus à la fourrure.
 
Pose le pied sur ton esclave,
Femme mythologique, diaboliquement charmante ;
Sur les myrthes et les agaves.
Étends ton corps de marbre.

Oui, eh bien ! cette fois, je suis vraiment revenu à la première strophe ; mais ce soir, sur son ordre, je lui ai remis le poème, et n’en ai aucune copie, et aujourd’hui, où je l’extrais de mon journal, seule cette première strophe me vient à l’esprit.

*
* *

J’ai une curieuse sensation. Je ne crois pas être amoureux de Wanda. Du moins, à notre première entrevue, n’ai-je ressenti aucune passion à la vue de ses jolis yeux brûlants. Mais j’éprouve combien sa beauté extraordinaire, vraiment divine, me tend de magnifiques embûches. Ce n’est pas non plus une attraction du coeur qui naît en moi, c’est une sujétion physique, lente, mais par cela même complète.

Je souffre davantage de jour en jour ; elle ne fait qu’en rire.

*
* *

Aujourd’hui elle me dit tout à coup, sans aucune raison : « Vous m’intéressez. La plupart des hommes sont si vulgaires, sans enthousiasme, sans poésie ; vous possédez au contraire une certaine profondeur et une certaine exaltation, par-dessus tout une gravité, qui me fait du bien. Je pourrais vous prendre en affection. »

*
* *

Après une courte, mais violente pluie d’orage, nous allons visiter ensemble la prairie et la statue de Vénus. La terre tout autour exhale des vapeurs, les nuages montent vers le ciel comme la fumée d’un sacrifice, les restes d’un arc-en-ciel planent dans l’air, les arbres dégouttent encore, mais les moineaux et les pinsons sautent déjà de branche en branche et gazouillent bruyamment, comme s’ils se réjouissaient de quelque grand événement, et tout et rempli d’une fraîche senteur. Nous ne pouvons avancer sur la prairie, car elle et encore toute trempée et paraît toute resplendissante de soleil, comme un petit étang, sur le miroir mobile duquel s’élève la déesse d’amour ; autour de sa tête, dans un essaim de moucherons qui, au milieu des rayons solaires, s’élève autour d’elle comme une auréole.

Wanda se réjouit de ce charmant coup d’oeil, et les bancs de l’allée étant encore mouillés, s’appuie sur mon bras pour se reposer ; une douce lassitude s’étend sur tout son être, ses yeux sont mi-clos, son haleine effleure ma joue.

Je lui saisis la main et ne sachant vraiment pas si cela lui plaît — je lui demande :

« Pourriez-vous m’aimer ?
- Pourquoi pas ? » reprend-elle, tout en laissant reposer un instant sur moi son calme regard ensoleillé.

Un moment après, je m’agenouille devant elle et presse mon visage enflammé sur la mousseline parfumé de sa robe.

« Mais Séverine, cela et fort inconvenant ! » crie-t-elle.

Néanmoins, je saisis son petit pied et y colle mes lèvres.

« Vous devenez de plus en plus inconvenant ! » s’écrie-t-elle ; elle se dégage et s’enfuit à pas précipités vers la maison, tandis que sa délicieuse pantoufle demeure entre mes mains.

Serait-ce un présage ?

*
* *

De toute la journée je ne me risquai pas dans son voisinage. Vers le soir, j’étais assis dans mon bosquet et aperçus tout à coup sa piquante petite tête rousse à travers les vertes plantes grimpantes de son balcon.

« Pourquoi ne venez-vous pas ? » s’écria-t-elle d’en haut, impatientée.

J’escaladai le perron ; arrivé tout en haut, je perdis de nouveau courage et frappai timidement. Elle ne dit pas : « entrez », mais ouvrit et vint sur le seuil.

« Où est ma pantoufle ?
- Elle est… j’ai… je veux… balbutiai-je.
- Allez la chercher, puis nous prendrons le thé ensemble et nous jaserons. »

Comme je revenais, elle était occupée à faire le thé. Je posai la pantoufle solennellement sur la table et me tins dans un coin, comme un enfant qui attend sa correction.

Je remarquai que son front était un peu plissé et que sa bouche avait une expression tant soit peu sévère, impérieuse, qui me ravit.

Elle se mit encore une fois à éclater de rire.

« Ainsi… vous êtes vraiment amoureux… de moi ?
- Oui, et j’en souffre plus que vous ne le soupçonnez.
- Vous souffrez ? » Et elle rit de nouveau.

Jetais révolté, confus, anéanti, mais bien inutilement.

« Qu’y a-t-il ? poursuivit-elle, je suis bonne envers vous, toute de coeur. » Elle me donna la main et m’examina amicalement.

« Et vous voulez devenir ma femme ? »

Wanda me regarda — oui, de quel oeil elle me considéra ! — Elle me parut surtout stupéfaite et aussi un peu railleuse.

« D’où vous vient maintenant autant d’audace ? fit-elle.
- Audace ?
- Certes oui, une audace sans égale, de prendre femme, et particulièrement moi ! » Elle leva en l’air la pantoufle. « Vous êtes-vous si vite familiarisé avec ça ? Mais plaisanterie à part. Voulez-vous vraiment m’épouser ?
- Oui.
- Alors Séverine, c’est une histoire sincère. Je crois que je vous suis chère, comme vous-même me l’êtes, et ce qui est mieux encore, nous nous intéressons l’un à l’autre ; il n’y a actuellement aucun danger que nous nous ennuyions, mais vous le savez, je suis une femme frivole, et par cela même je prends le mariage fort au sérieux, et si j’assume des devoirs, je veux aussi pouvoir les remplir. Mais je crains — non — que cela ne vous porte malheur.
- Je vous prie, soyez loyale envers moi, repris-je.
- Je vous ai loyalement parlé. Je ne crois pas pouvoir aimer un homme plus longtemps… que… » elle inclina sa petite tête de côté d’un air découragé et réfléchit.

« Qu’un an ?
- À quoi pensez-vous ?… un mois peut-être.
- Non pas moi ?
- Vous…, deux mois peut-être.
- Deux mois ! m’écriai-je.
- Deux mois, c’est fort long.
- Madame, c’est là un mot digne de l’antique.
- Vous voyez bien, vous ne supportez pas la vérité. »

Wanda traversa la chambre, puis s’appuya de nouveau contre la cheminée et me regarda, tout en posant son bras sur le marbre.

« Que voulez-vous que je fasse de vous ? reprit-elle.
- Ce que vous voudrez, répliquai-je avec résignation, ce qui vous fera plaisir ?
- Que vous êtes inconséquent ! s’écria-t-elle ; d’abord vous me voulez pour femme, puis vous vous offrez à moi comme un jouet.
- Wanda, je vous aime !
- Nous voici encore au point où nous avons commencé. Vous m’aimez et me voulez pour femme, mais je ne veux contracter aucun nouveau mariage, parce que je doute que mes sentiments et les vôtres puissent être durables.
- Mais si j’en veux courir le risque avec vous ? repris-je.
- Alors il s’agit encore de savoir si moi-même j’entends courir ce risque avec vous, fit-elle tranquillement ; je puis fort bien songer à appartenir pour la vie à un homme, mais ce dernier doit être un homme complet, un homme qui m’en impose, qui me subjugue par la force de son caractère, comprenez-vous ? et cet homme — je connais cela — deviendra, dès qu’il sera épris, faible, souple, ridicule ; se livrera aux mains de la femme, se mettra à genoux devant elle, tandis que moi je ne pourrais aimer d’une façon durable que l’homme devant qui je me mettrais à genoux. Cependant vous m’êtes devenu si cher, que je veux en faire l’essai avec vous. »

Je tombai à ses pieds.

« Mon Dieu ! vous voilà déjà sur les genoux, dit-elle d’un ton railleur, vous commencez bien ! » et, comme je m’étais de nouveau relevé, elle ajouta : « Je vous donne un an pour me conquérir, me convaincre que nous pouvons nous entendre l’un l’autre et vivre ensemble. Réussissez, alors je serai votre femme et une femme, Séverine, qui remplira ses devoirs strictement et consciencieusement ; pendant cette année nous vivrons comme si nous étions mariés. »

Le sang me monta à la tête.

Ses joues s’embrasèrent tout d’un coup.

« Nous vivrons ensemble, ajouta-t-elle ; nous partagerons toutes nos habitudes, pour voir si nous pouvons nous retrouver l’un en l’autre. Je vous accorde tous les droits d’un époux, d’un adorateur, d’un Ami. Êtes-vous satisfait ?
- Je dois l’être.
- Vous ne devez pas.
- Mais je veux.
- À merveille. C’est ainsi que parle un homme. Alors prenez ma main. »

*
* *

Depuis dix jours, je ne passe pas une heure sans elle, excepté les nuits. Je brûle constamment du désir de contempler ses yeux, de tenir ses mains dans les miennes, d’écouter ses paroles, de lui tenir compagnie en tout temps et en tout lieu.

Mon amour me fait l’effet d’un gouffre, d’un abîme sans fond, dans lequel je m’enfonce toujours davantage, d’où je ne puis déjà plus maintenant me tirer.

Nous nous sommes couchés aujourd’hui à minuit aux pieds de la statue de Vénus dans la prairie, j’ai cueilli des fleurs que j’ai mises sur ses genoux et dont elle a tressé des couronnes, avec lesquelles nous avons orné notre déesse.

Soudain Wanda me parut si troublante que, sur-le-champ, les flammes de ma passion envahirent tout mon être. Incapable de me maîtriser plus longtemps, je l’entourai de mes bras et me suspendis à ses lèvres. Quant à elle, elle me pressa sur son sein palpitant.

« Êtes-vous fâchée ? demandai-je alors.
- Je ne serai jamais fâchée de ce qui est naturel, répondit-elle, mais je crains que vous ne souffriez.
- Oh ! je souffre effroyablement.
- Pauvre ami ! — elle m’écarta du front les cheveux en désordre — mais j’espère que je n’y suis pour rien.
- Non pas, répondis-je, et cependant mon amour pour vous et devenu une sorte de démence. La pensée que je puis vous perdre, ou que vous soyez peut-être réellement perdue pour moi, me torture nuit et jour.
- Mais vous ne me possédez nullement », dit Wanda, et elle me regarda de nouveau avec des yeux langoureux, humides, dévorés de passion, qui déjà une fois m’avaient ravi, puis elle se leva et plaça de ses petites mains diaphanes une couronne d’anémones bleues sur la blanche tête bouclée de Vénus.

Presque sans le vouloir j’enlaçai son corps de mon bras.

« Je ne puis plus exister sans toi, ma belle femme, fis-je ; crois-moi, cette fois-ci, ce n’est pas là une vraie phrase, une pure fantaisie ; je sens au plus profond de mon coeur combien ma vie est étroitement liée à la tienne ; si tu te sépares de moi, j’en mourrai, j’irai sous terre.
- Mais cela ne sera pas du tout nécessaire, puisque je t’aime, cher homme — elle me prit par le menton — pauvre fou !
- Mais tu ne veux être à moi que sous conditions, tandis que je t’appartiens sans conditions.
- Cela n’est pas bien, Séverine, répondit-elle, presque consternée ; alors vous ne me connaissez pas encore, ne voulez-vous pas apprendre à me connaître tout à fait ? Je suis bonne, quand on me traite sincèrement et raisonnablement, mais si on se livre trop à moi, je deviens arrogante.
- Soyez-le donc, soyez arrogante, soyez despote, criai-je complètement exalté ; seulement soyez à moi, soyez mienne à jamais ! »

Je me jetai à ses pieds et étreignis ses genoux.

« Cela finira mal, mon ami, dit-elle sévèrement, sans s’exciter.
- Oh ! que cela puisse même ne jamais finir », m’écriai-je hors de moi, fou d’amour, « la mort seule peut nous séparer. Si tu ne veux pas être à moi, toute à moi et à tout jamais, je veux être ton esclave, te servir, tout supporter de toi, mais ne me repousse pas.
- Calmez-vous donc, dit-elle, courbez-vous devant moi et embrassez-moi sur le front. Je vous suis certes dévouée de coeur, mais ceci n’est pas le moyen de me conquérir et de me conserver.
- Je ferai tout ce que vous voudrez, mais ne veux jamais vous perdre, m’écriai-je ; cela je ne le veux pas, cette idée-là me…
- Relevez-vous donc. »

J’obéis.

« Vous êtes vraiment un homme bizarre, ajouta Wanda, vous voulez alors me posséder à ce prix ?
- Oui, à tout prix.
- Mais quelle valeur aurait ma possession pour vous… » Elle réfléchit, ses yeux prirent une expression inquiète et méfiante, « si je ne vous aimais plus, si je voulais appartenir à un autre ? »

Cela me renversa. Je la considérai : son attitude était ferme et consciente d’elle-même et ses yeux me regardaient froidement.

« Voyez-vous, continua-t-elle, cette pensée vous fait peur. »

Un sourire bienveillant illumina tout à coup son visage.

« Oui, cela me fait horreur de me figurer qu’une femme que j’aime, qui a répondu à mon amour, se donne à un autre sans aucune pitié pour moi ; mais il me reste encore une alternative. Si j’aime cette femme, je l’aime follement, je lui tournerai fièrement le dos et mon énergie me mènera à la tombe : je me logerai une balle dans la tête. J’ai deux idéals de la femme. Ne saurais-je rencontrer une femme qui, fidèle et bienveillante, partage mon brillant et généreux sort, puisque maintenant celle qui le partage ne le fait que mollement ou timidement ! Alors je préfère tomber aux mains d’une femme sans vertu, inconstante et sans pitié. Une telle femme dans son immense égoïsme est encore un idéal. Ne puis-je encore pleinement et entièrement jouir du bonheur de l’amour ?… alors il me faut épuiser jusqu’au bout la coupe des souffrances et des tortures ; alors il me faut être maltraité et trahi par la femme que j’aime, et le plus cruellement, mieux cela sera. C’est une vraie jouissance !
- Rêvez-vous ? cria Wanda.
- Je vous aime tellement de toute mon âme, ajoutai-je, de tout mon coeur, que votre voisinage, votre atmosphère me sont indispensables, si je dois vivre encore. Choisissez donc entre mes idéals. Faites de moi ce que vous voudrez : votre mari ou votre esclave.
- Fort bien », fit Wanda, fronçant ses petits mais énergiques sourcils, « je trouve fort amusant de tenir tellement en sujétion un homme qui m’intéresse, qui m’aime ; du moins il ne me manquera pas de divertissement. Vous avez été bien imprévoyant de me laisser le choix. Je choisis donc, je veux que vous soyez mon esclave, je veux faire de vous mon jouet !
- Oh ! faites de moi ce jouet, m’écriai-je, moitié épouvanté, moitié en colère, si une union peut être fondée sur la concordance des idées, par contre les plus grandes passions proviennent des contrastes. Nous sommes de tels contrastes, se dressant hostilement l’un contre l’autre ; c’est pourquoi, s’il me faut partager cet amour, il m’est odieux, il me fait peur. Étant donné cet état de choses, je ne puis être que l’enclume ou le marteau. Je veux être l’enclume. Je ne puis être heureux hors de vue de l’objet aimé. Je pourrais aimer une femme, mais ne le pourrais seulement que si elle m’est cruelle.
- Mais, Séverine, reprit Wanda presque courroucée, me croyez-vous capable de maltraiter un homme qui m’aime comme vous m’aimez et que j’aime moi-même ?
- Pourquoi pas, puisque c’est précisément pour cela que je vous adore tant ? On ne peut aimer que ce qui est au-dessus de soi ; une femme qui nous écrase par sa beauté, son tempérament, son esprit, sa force de volonté ; qui se montre une despote vis-à-vis de nous !
- Ainsi, ce qui fait fuir les autres, vous le recherchez !
- Parfaitement ! C’est même ce qui contitue mon originalité.
- Vos passions n’offrent rien d’original ou de bizarre ; car à qui ne plaît pas une belle fourrure ? Et celui à qui elle plaît sait et ressent quels proches parents sont la volupté et la cruauté.
- Mais, chez moi, tout ceci et arrivé à l’apogée, répondis-je.
- Cela veut dire que la raison a peu de prise sur vous et que vous êtes une nature molle et sensuelle, pleine de laisser-aller.
- Les martyrs, selon vous, étaient aussi des hommes d’une nature molle et sensuelle.
- Les martyrs ?
- Au contraire, car c’étaient des hommes dénués de sensualité, éprouvant du plaisir dans les souffrances, et qui recherchaient d’effroyables tortures, la mort même, comme d’autres recherchent la joie ; or, je suis de ces hommes, Madame, de ces hommes dénués de sensualité.
- Prenez donc bien garde de ne pas être également, pour cette raison, un martyr de l’amour… le martyr d’une femme. »

*
* *

Au cours d’une tiède nuit d’été parfumée, nous sommes assis sur le petit balcon de Wanda ; un double toit s’élève au-dessus de nos têtes : la verte frondaison des plantes grimpantes et les innombrables étoiles qui parsemaient le ciel. Au fond du parc se fait entendre le lent et lamentablement amoureux appel d’un chat, tandis qu’assis aux pieds de ma déesse, je l’entretiens de ma jeunesse.

« Et alors vous étiez déjà marqué au coin de toutes ces originalités ? demanda Wanda.
- Certainement, j’étais ainsi du plus longtemps que je me souviens ; même au berceau, m’a raconté ma mère, j’étais bizarre : je refusai le sein de ma plantureuse et saine nourrice, et l’on dut me nourrir de lait de chèvre. Tout petit garçon, j’éprouvais pour les femmes une frayeur inexprimable qu’expliquait précisément l’impatient intérêt qu’elles m’inspiraient… La voûte grise, la demi-obscurité d’une église, alarmaient mon âme, et une angoisse solennelle s’emparait de mon être devant les autels resplendissants de lumières et les saintes images. En revanche, je me glissais furtivement comme pour jouir d’une sorte de plaisir défendu auprès d’une Vénus de plâtre qui se trouvait dans la petite bibliothèque de mon père, devant laquelle je m’agenouillais et à laquelle j’adressais les prières que l’on m’avait enseignées : Notre Père, Je vous salue Marie et le Credo.

« Une fois, je quittai mon lit pour la retrouver, le croissant de la lune m’éclairait et enveloppait la déesse d’une froide lumière bleue pâle. Je me jetai de nouveau devant elle et embrassai ses pieds glacés, comme je l’avais vu faire à nos paysans, quand ils embrassaient les pieds du Sauveur mort.

« Un désir ardent et invincible s’empara de moi.

« Je me hissai et étreignis son beau corps glacé et embrassai ses froides lèvres et je songeai que la déesse se tenait devant ma couche et que son bras levé me menaçait.

« On m’envoya de fort bonne heure à l’école et je ne tardai pas à entrer au collège où je m’adonnai passionnément à tout ce qui promettait de me fournir des explications sur le monde antique.

« Je fus bientôt plus familier avec les dieux de la Grèce qu’avec la religion de jésus, avec Pâris je donnai à Vénus la pomme fatale, je vis Troie brûler et suivis Ulysse dans sa course vagabonde. Les images de tout ce qui et beau s’imprimaient profondément dans mon âme, et, à un âge où les autres garçons se conduisent grossièrement et improprement, je témoignais de l’horreur pour tout ce qui est bas, vulgaire et laid.

« L’amour de la femme paraît quelque chose de tout particulièrement bas et laid à un jeune homme, si la femme se montre tout d’abord à lui dans sa pleine trivialité. J’évitais donc tout contact avec le beau sexe ; en somme, j’étais idéaliste jusqu’à la démence.

« Ma mère avait une ravissante femme de chambre, jeune, jolie et de formes plantureuses ; j’avais alors environ treize ans. Un certain matin, j’étudiais Tacite et m’extasiais au sujet des vertus des anciens Germains ; la petite nettoyait près de moi ; tout à coup, elle s’arrêta net, se pencha vers moi, le balai à la main, et deux fraîches, superbes lèvres touchèrent les miennes. Le baiser de l’amoureuse petite chatte fit tressaillir tout mon être, mais je tins mon Germania comme un bouclier contre la séductrice et m’en allai, quittai la chambre. »

Wanda éclata de rire.

« Vous êtes en effet un homme rare : pour trouver votre semblable, il faudrait aller loin.
- Une autre scène de cette époque m’est restée présente à l’esprit d’une façon inoubliable, racontai-je de nouveau ; la comtesse Sobol, une de mes tantes éloignées, vint en visite chez mes parents : c’était une belle et majestueuse femme au rire séduisant ; mais je la détestais, car elle passait dans la famille pour une Messaline, et me traitait aussi insolemment, méchamment et maladroitement qu’il lui était possible.

« Un jour, mes parents étaient allés au chef-lieu. Ma tante résolut de profiter de leur absence pour exécuter la sentence qu’elle avait passée sur moi. Inopinément, vêtue de sa kazabaïka [1] doublée de fourrure, elle entra, suivie de la cuisinière, de la fille de cuisine et de la petite chatte que j’avais dédaignée. Sans rien demander, elles me saisirent et, en dépit de ma violente résistance, m’attachèrent les pieds et les mains, puis, avec un mauvais rire, ma tante releva ses manches et se mit à me fouetter avec une grosse baguette, et elle frappa si fort que le sang coula et qu’à la fin, malgré mon courage, je criai, pleurai et demandai grâce. Là-dessus elle me fit délier, mais je dus m’agenouiller devant elle pour la remercier de la correction et lui baiser la main.

« Voyez-vous, maintenant, le fou dépourvu de sensations ? Sous la baguette de la belle et lascive femme, qui, dans sa jaquette de fourrure, m’apparaissait comme une reine courroucée, pour la première fois la sensation de la femme s’éveilla en moi, et ma tante me parut, dès ce moment, la femme la plus attrayante que Dieu ait jamais mise sur terre.

« Mon austérité à la Caton, mon horreur de la femme, avaient fait place à un sentiment du beau poussé au plus haut degré ; ma sensualité devenait maintenant dans mon imagination une culture artistique, et je me jurai de ne pas prodiguer ces émotions sacrées envers un être vulgaire, mais de les réserver pour une femme idéale, ou peut-être pour la déesse d’amour elle-même.

« J’entrai fort jeune à l’université, laquelle se trouvait précisément dans la ville principale où résidait ma tante. Ma chambre ressemblait alors à celle du docteur Faust. Tout y était pêle-mêle et confus, de hautes armoires bourrées de livres que j’avais achetés pour un prix dérisoire chez un bouquiniste de la Cervanica [2], des sphères, des atlas, des fioles, des cartes célestes, des squelettes d’animaux, des têtes de mort, des bustes de personnages célèbres. Derrière le grand poêle vert aurait pu se détacher la silhouette de Méphistophélès en étudiant errant.

« J’étudiais tout ensemble, sans système, sans choix la chimie, l’alchimie, 1’histoire, l’astronomie, la philosophie, la science du droit, l’anatomie et la littérature ; je lisais Homère, Virgile, Schiller, Goethe, Shakespeare, Cervantès, Voltaire, Molière, le Coran, le Cosmos, les Mémoires de Casanova. Je devenais chaque jour plus confus, plus fantasque et plus ultra-sensualiste. Et toujours j’avais une belle femme idéale en tête, qui, de temps en temps m’apparaissait comme une vision couchée sur des roses, entourée d’amours, entre mes reliures de cuir et mes ossements ; tantôt en toilette olympienne, avec le visage éblouissant de blancheur de la Vénus en plâtre, tantôt avec les luxuriantes nattes brunes, les yeux bleus rieurs et la kazabaïka de velours rouge bordé d’hermine de ma belle tante.

« Un matin, que la déesse m’était apparue dans la pleine et souriante séduction de ses charmes sur le nuage doré de mon imagination, je me rendis chez la comtesse Sobol, qui me reçut amicalement, voire cordialement et me donna, comme un gage de bienvenue, un baiser qui bouleversa mes sens. Elle avait maintenant tout près de quarante ans, mais, comme la plupart des femmes fortement constituées, était encore fort désirable. Elle portait contamment une jaquette garnie de fourrure ; cette fois-ci, le vêtement était en velours vert garni de martre, mais rien ne lui restait plus de cette rigueur qui jadis m’avait enthousiasmé.

« Au contraire, elle se montra si peu cruelle à mon égard que, sans beaucoup de cérémonie, elle m’accorda la permission de… l’adorer.

« Elle se rendit bientôt compte de ma niaiserie ultra-sensualiste, et cela lui fit plaisir de me rendre heureux. Quant â moi, j’étais ravi comme un jeune dieu. Quelle jouissance, pour moi, lorsque agenouillé devant elle j’osai baiser ces mêmes mains qui jadis m’avaient châtié ! Ah ! quelles mains merveilleuses ! Si bien faites, si fines, en même temps si dodues et si blanches, et quelles délicieuses petites fossettes ! J’étais vraiment épris de ces mains. Je m’amusais avec elles, les enfonçais et les sortais de la sombre fourrure ; je les tenais contre la flamme et ne pouvais me rassasier de les voir. »

Wanda considéra involontairement ses mains, je le remarquai et ne pus m’empêcher de rire.

« Vous voyez par là combien, à cette époque, l’ultra-sensualisme prédominait chez moi, puisque, chez ma tante, j’étais épris des cruels coups de verge que j’en avais reçus, comme je le fus, deux ans plus tard, des rôles d’une jeune actrice à qui je faisais la cour. Je me suis également pris de passion pour une dame fort respectable, qui jouait à la vertu inabordable, pour me trahir finalement avec un riche juif. Voyez-vous donc que je serais trompé, vendu par une femme, qui feindrait les principes les plus austères, les sentiments les plus idéalistes ; c’est pourquoi je hais tellement ces sortes de vertus poétiques, sentimentales ; donnez-moi une femme assez honorable pour me dire : Je suis une Pompadour, une Lucrèce Borgia, et je l’adorerai. »

Wanda se leva et ouvrit la fenêtre.

« Vous avez une singulière façon d’échauffer l’imagination, d’exciter tous les nerfs de quelqu’un, de faire battre le pouls toujours plus fort. Vous entourez le vice d’une auréole, quand il lui arrive d’être respectable. Votre idéal est une courtisane effrontément géniale ; oh ! vous êtes pour moi l’homme à corrompre une femme jusqu’aux moelles ! »

*
* *

Voir en ligne : La Vénus à la Fourrure - 4

P.-S.

Texte établi par EROS-THANATOS.COM d’après le roman érotique de Leopold von Sacher-Masoch, La Vénus à la Fourrure, roman sur la flagellation, traduit par Raphaël Ledos de Beaufort, Éd. C. Carrington, Paris, 1902.

Notes

[1Petite jaquette de velours de couleur garnie de fourrure, en usage chez les femmes slaves.

[2Quartier de Lemberg habité par les juifs.



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